Jeanne reçut les baisers dont le prélat couvrit ses bras et ses mains.

Elle se plaça commodément pour soutenir du mieux possible la

conversation.

Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance, qui ne

manquaient pas d'une éloquente sincérité.

Jeanne l'interrompit.

--Savez-vous, dit-elle, que vous êtes un délicat amant, monseigneur, et

que je vous remercie?

--Pourquoi?

--Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce

matin; c'est pour la précaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer

dans la petite maison. Vrai, c'est délicat. Votre coeur ne se prostitue

pas, il se donne.

--À qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n'est à vous, répliqua le

cardinal.

--Vous n'êtes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous êtes un dieu

triomphant.

--Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gêne; il me rend

insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable

païenne du Jupiter fatigué de ses rayons.

Jeanne sourit.

--Vous venez de Versailles? dit-il avidement.

--Oui.

--Vous... l'avez vue?

--Je... la quitte.

--Elle... n'a... rien dit?

--Eh! que voulez-vous qu'elle dise?

--Pardonnez; ce n'est plus de la curiosité, c'est de la rage.

--Ne me demandez rien.

--Oh! comtesse.

--Non, vous dis-je.

--Comme vous annoncez cela! On croirait, à vous voir, que vous apportez

une mauvaise nouvelle.

--Monseigneur, ne me faites pas parler.

--Comtesse! comtesse!...

Et le cardinal pâlit.

--Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue

de fortune; à côté de l'apogée, il y a le commencement du déclin. Mais

ne me ménagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce

pas?

--J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur,

répliqua Jeanne.

--Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un

bonheur?

--N'avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne.

--Oh!... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec

l'intelligence de deux coeurs et d'un esprit....

--Un esprit et deux coeurs, monseigneur, n'empêchent jamais des yeux de

voir dans les feuillages.

--On a vu! s'écria monsieur de Rohan effrayé.

--J'ai tout lieu de le croire.

--Alors... si l'on a vu, on a reconnu?

--Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait

reconnu, si se secret était au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois

serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort.

--C'est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu.

On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce

que cela n'est pas permis?

--Demandez au roi.

--Le roi sait!

--Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à

l'hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je

vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois.

--Plaît-il? s'écria le cardinal; que signifient vos paroles, chère

comtesse?

--Ne les comprenez-vous pas?

--J'ai peur.

--Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez.

--Que faut-il faire pour cela?

--Ne plus aller à Versailles.

Le cardinal fit un bond.

--Le jour? dit-il en souriant.

--Le jour d'abord, et ensuite la nuit!

Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse.

--Impossible, dit-il.

--À mon tour de vous regarder en face, répondit-elle; vous avez dit, je

crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plaît?

--Parce que j'ai dans le coeur un amour qui ne finira qu'avec ma vie.

--Je m'en aperçois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en

arriver plus vite au résultat que vous persistez à retourner dans le

parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie,

et tous deux seront tranchés du même coup.

--Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier!

--J'ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de

danger.

--Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en présence du

danger même.

--Très bien; mais alors permettez-moi de vous dire....

--Rien, comtesse, rien, s'écria l'amoureux prélat; le sacrifice est

fait, le sort est jeté; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je

retournerai à Versailles.

--Tout seul? dit la comtesse.

--Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche.

--Moi, d'abord.

--Elle viendra, elle.

--Vous vous trompez, elle ne viendra pas.

--Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le

cardinal.

--C'est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure.

--Elle ne veut plus me voir?

--Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseillé.

--Madame, dit le prélat d'un ton pénétré, c'est mal à vous d'enfoncer le

couteau dans un coeur que vous savez si tendre.

--Ce serait bien plus mal, monseigneur, à moi, de laisser deux folles

créatures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui

voudra.

--Comtesse, comtesse, plutôt mourir.

--Cela vous regarde, et c'est aisé.

--Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la

fin du réprouvé. Béni soit l'enfer où je trouverai ma complice!

--Saint prélat, vous blasphémez! dit la comtesse; sujet, vous détrônez

votre reine! homme, vous perdez une femme!

Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec délire:

--Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'écria-t-il, et qu'elle ne me

reniera pas ainsi.

--Je vous parle en son nom.

--C'est un délai qu'elle demande.

--Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre.

--Le parc n'est pas le seul endroit où l'on puisse se voir, il y a mille

endroits plus sûrs. La reine est venue chez vous, enfin!

--Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel,

celui de votre secret. Je ne me sens pas de force à le porter longtemps.

Ce que vos indiscrétions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un

ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable,

voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de désespoir.

--Bon Dieu! est-il possible! s'écria monsieur de Rohan, elle ferait

cela?

--Si vous la voyiez, elle vous ferait pitié.

Le cardinal se leva précipitamment.

--Que faire? dit-il.

--Lui donner la consolation du silence.

--Elle croira que je l'ai oubliée.

Jeanne haussa les épaules.

--Elle m'accusera d'être un lâche.

--Lâche pour la sauver, jamais.

--Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa présence?

--Ne jugez pas celle-là comme vous me jugeriez.

--Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble

coeur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une

dernière fois je la verrai; elle saura ma pensée entière, et ce qu'elle

aura décidé après m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un

voeu sacré.

Jeanne se leva.

--Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai

jeté la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez

donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour

la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins

j'en craindrai les éclats.

--Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez! Ô mon Dieu! mais

avec qui parlerai-je d'elle?

Jeanne ici recorda les scènes de Molière; jamais plus insensé Valère

n'avait donné à plus rusée Dorine de plus commodes répliques.

--N'avez-vous pas le parc et les échos, dit Jeanne; vous leur apprendrez

le nom d'Amaryllis.

--Comtesse, ayez pitié. Je suis au désespoir, dit le prélat avec un

accent parti du coeur.

--Eh bien! répliqua Jeanne avec l'énergie toute brutale du chirurgien

qui décide l'amputation d'un membre; si vous êtes au désespoir, monsieur

de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus

dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant à

cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne

manquez pas absolument de coeur et de mémoire, ne risquez pas d'englober

dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas

avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine?

Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici à

quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore.

Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne?

Je le saurai, et dix minutes après je pars! Vous vous en tirerez comme

vous pourrez.

--C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante; tomber de

ce bonheur! Oh! j'en mourrai!

--Allons donc, glissa Jeanne à son oreille; vous n'aimez que par

amour-propre ailleurs.

--Aujourd'hui, c'est par amour, répliqua le cardinal.

--Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'état.

Voyons, monseigneur, décidez-vous; resté-je ici? Suis-je sur la route de

Lausanne?

--Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop

douloureuse.

--Jurez-vous de m'obéir?

--Foi de Rohan!

--Bon! votre calmant est tout trouvé. Je vous défends les entrevues,

mais je ne défends pas les lettres.

--En vérité! s'écria l'insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire?

--Essayez.

--Et... elle me répondrait?

--J'essaierai.

Le cardinal dévora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange

tutélaire.

Il dut bien rire le démon qui habitait dans le coeur de la comtesse.

Chapitre LXIX

La nuit

Ce jour même, il était quatre heures du soir, lorsqu'un homme à cheval

s'arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d'Apollon.

Le cavalier faisait une promenade d'agrément, au pas; pensif comme

Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le col

du coursier.

Il s'arrêta, ainsi que nous l'avons dit, à l'endroit où monsieur de

Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet

endroit, foulé par les fers, et les arbustes étaient broutés tout à

l'entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture.

Le cavalier mit pied à terre.

--Voici un endroit bien ravagé, dit-il.

Et il approcha du mur.

--Voici des traces d'escalade; voici une porte récemment ouverte. C'est

bien ce que j'avais pensé.

«On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se

connaître en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours,

monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne

s'est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour

entrer dans Versailles.

En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait

son âme avec ce soupir.

--Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une

les éloquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns,

il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des

heureux et des malheureux; sa volonté soit bénie!

«Il faudrait une preuve, cependant. À quel prix, par quel moyen

l'acquérir?

«Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne

saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui

viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.

Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en

selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l'angle

du mur.

Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s'était renfermé

chez lui, attendant un message de sa part.

La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la

fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la même

chambre à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit:

à la porte de la louveterie; mais fenêtre et porte dans ce pavillon

c'était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu'on pût voir

tout ce qui arriverait.

Il interrogeait la nuit profonde, espérant d'une minute à l'autre

entendre le galop d'un cheval ou le pas précipité d'un courrier.

Dix heures et demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle

avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse,

elle avait promis ce qu'il lui était impossible de tenir; et, chose

affreuse à penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas.

Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise les gens

violemment épris, se reprochait déjà d'avoir été si crédule.

--Comment ai-je pu, s'écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges

et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir?

Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d'une

poignée de sable lancée sur les vitres de l'autre fenêtre attira son

attention et le fit courir du côté du parc.

Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du

parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet.

Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme

qui l'attendait, qui l'appelait, c'était la reine!

D'un bond il s'élança par la fenêtre et vint tomber près de

Marie-Antoinette.

--Ah! vous voilà, monsieur? c'est bien heureux! dit à voix basse la

reine tout émue; que faisiez-vous donc?

--Vous! vous! madame!... vous-même! est-il possible? répliqua Charny en

se prosternant.

--Est-ce ainsi que vous attendiez?

--J'attendais du côté de la rue, madame.

--Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple

de venir par le parc?

--Je n'eusse osé espérer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent

de reconnaissance passionnée.

Elle l'interrompit.

--Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre épée?

--Oui.

--Bien!... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus?

--Par cette porte.

--Et à quelle heure?

--À minuit, chaque fois.

--Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore.

Vous n'avez parlé à personne?

--À qui que ce soit.

--Entrons dans le taillis et attendons.

--Oh! Votre Majesté....

La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en

sens inverse.

--Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au-devant

de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette

affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur

de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon

nom après avoir usurpé ma ressemblance n'a pas encore été arrêtée, si

tout ce mystère n'est pas éclairci, vous sentez qu'il y a deux motifs:

ou l'incapacité de monsieur de Crosne--ce qui n'est rien--, ou sa

connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi,

dans mon parc, on se permette l'ignoble comédie que vous m'avez

signalée, sans être sûr d'un appui direct ou d'une tacite complicité.

Voilà pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent être

assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu'à moi-même du soin de

les démasquer. Qu'en pensez-vous?

--Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche.

Je suis au désespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de

soupçons.

--Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine;

vous savez dire les choses en face; c'est un mérite qui peut blesser

quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard: mais une

blessure se guérit.

--Oh! madame, voilà onze heures; je tremble.

--Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour éloigner son

compagnon.

Charny obéit. Il courut les taillis jusqu'aux murs.

--Personne, fit-il en revenant.

--Où s'est passée la scène que vous racontiez?

--Madame, à l'instant même, en revenant de mon exploration, j'ai reçu un

coup terrible dans le coeur. Je vous ai aperçue à l'endroit même où ces

nuits dernières je vis... la fausse reine de France.

--Ici! s'écria la reine en s'éloignant avec dégoût de la place qu'elle

occupait.

--Sous ce châtaignier, oui, madame.

--Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car

s'ils y sont venus ils y reviendront.

Charny suivit la reine dans une autre allée. Son coeur battait si fort

qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait

s'ouvrir.

Elle, silencieuse et fière, attendait que la preuve vivante de son

innocence apparût.

Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas.

Une demi-heure s'écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus

de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun

de leurs rendez-vous.

Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis de Versailles.

La reine frappa du pied avec impatience.

--Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes

de malheurs n'arrivent qu'à moi!

Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher

querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe

ou d'ironie.

Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une

attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage

reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.

La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils

avaient fait leur première station.

--Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu.

--Ici même, madame.

--Ici, que la femme a donné une rose à l'homme.

--Oui, Votre Majesté.

Et la reine était si faible, si fatiguée du long séjour fait dans ce

parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tête sur

sa poitrine.

Insensiblement, ses jambes fléchirent; Charny ne lui donnait pas le

bras, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse.

Lui, demeurait immobile et sombre.

Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une

larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs.

Soudain, relevant sa tête:

--Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamnée. J'avais

promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomniée: Dieu ne le

veut pas, je m'incline.

--Madame... murmura Charny.

--J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'eût fait à ma place.

Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand

elle ne peut régner même sur un coeur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle

n'obtient pas même l'estime d'un honnête homme? Voyons, monsieur,

aidez-moi au moins à me relever, pour que je parte; ne me méprisez pas

au point de me refuser votre main.

Charny se précipita comme un insensé à ses genoux.

--Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'étais un

malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas?

--Vous! s'écria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous

me croyez infâme!...

--Oh!... madame.

--Vous!... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m'accusez d'avoir

donné une fleur ici, là-bas, un baiser, là-bas, mon amour à un autre

homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas!

--Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine amoureuse. Là aussi

où je suis, était le fantôme de l'amant. Arrachez-moi le coeur, puisque

ces deux infernales images vivent dans mon coeur et le dévorent.

Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalté.

--Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'était bien moi, n'est-ce pas?

dit-elle d'une voix étouffée.... Oh! c'était moi, ne cherchez pas autre

chose. Eh bien! si à cette même place, sous ce même châtaignier, assise

comme j'étais, vous à mes pieds comme était l'autre, si je vous serre

les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans

mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela à l'autre, n'est-ce

pas? moi qui ai dit la même chose à l'autre, n'est-ce pas? Si je vous

dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un être

au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour

vous convaincre qu'on n'est pas une infâme quand on a dans le coeur,

avec le sang des impératrices, le feu divin d'un amour comme celui-là?

Charny poussa un gémissement pareil à celui d'un homme qui expire. La

reine en lui parlant l'avait enivré de son souffle; il l'avait sentie

parler, sa main avait brûlé son épaule, sa poitrine avait brûlé son

coeur, l'haleine avait dévoré ses lèvres.

--Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais à Dieu,

je penserais trop à vous.

Elle se leva lentement; elle arrêta sur lui deux yeux dont les pleurs

noyaient la flamme.

--Voulez-vous ma vie? dit-il éperdu.

Elle se tut un moment sans cesser de le regarder.

--Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout où les autres

sont allés. D'abord ici, ici où fut donnée une rose....

Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brûlé sa

poitrine.

--Prenez! dit-elle.

Il respira l'odeur embaumée de la fleur, et la serra dans sa poitrine.

--Ici, reprit-elle, l'autre a donné sa main à baiser?

--Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment où son visage

se trouva enfermé dans les mains brûlantes de la reine.

--Voilà une place purifiée, dit la reine avec un adorable sourire.

Maintenant, ne sont-ils pas allés aux bains d'Apollon?

Charny, comme si le ciel fût tombé sur sa tête, s'arrêta stupéfait, à

demi-mort.

--C'est un endroit, dit gaiement la reine, où jamais je n'entre que le

jour. Allons voir ensemble la porte par où s'enfuyait cet amant de la

reine.

Joyeuse, légère, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu

eût jamais béni, elle traversa presque en courant les pelouses qui

séparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à la porte

derrière laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux.

--C'est ici, au-dehors, dit Charny.

--J'ai toutes les clefs, répondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny;

instruisons-nous.

Ils sortirent et se penchèrent pour voir: la lune sortit d'un nuage

comme pour les aider dans leurs investigations.

Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui

s'appuyait sur le bras de Charny en écoutant et en regardant les

buissons d'alentour.

Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en

l'attirant à elle par une douce pression.

La porte se referma sur eux.

Deux heures sonnaient.

--Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. À demain.

Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'éloigna rapidement

sous les charmilles, dans la direction du château.

Au-delà de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du

milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route.

Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine.

Chapitre LXX

Le congé

La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller à

la messe.

Ses gardes avaient ordre de laisser venir à elle tout le monde. C'était

un dimanche, et Sa Majesté s'éveillant avait dit:

--Voilà un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui.

Elle parut respirer avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire le parfum de

ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons

qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son âme auprès

de Dieu.

Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courbé

si bas sa tête majestueuse.

Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres

dimanches sur le passage des appartements à la chapelle, et les degrés

même des escaliers étaient remplis de gentilshommes et de dames.

Parmi ces dernières brillait modestement, mais élégamment vêtue, madame

de La Motte.

Et dans la haie double, formée par les gentilshommes, on voyait à droite

monsieur de Charny, complimenté par beaucoup de ses amis sur sa

guérison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux.

La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilité

dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette

l'arôme est défini, reconnu et apprécié par les connaisseurs. Olivier

n'était ami de la reine que depuis six heures, mais déjà tout le monde

se disait l'ami d'Olivier.

Tandis qu'il acceptait toutes ces félicitations avec la bonne mine d'un

homme véritablement heureux, et que pour lui témoigner plus d'honneur et

plus d'amitié, toute la gauche de la haie passait à droite, Olivier,

forcé de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'éparpillait

autour de lui, aperçut seule, en face, une figure dont la sombre pâleur

et l'immobilité le frappèrent au milieu de son enivrement.

Il reconnut Philippe de Taverney serré dans son uniforme et la main sur

la poignée de son épée.

Depuis les visites de politesse faites par ce dernier à l'antichambre de

son adversaire après leur duel, depuis la séquestration de Charny par le

docteur Louis, aucune relation n'avait existé entre les deux rivaux.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 11 / 27 段