Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour

ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu

gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier

qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme,

c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en

droit d'exiger des égards.

Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta

son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier.

Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille.

Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa

le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher

dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur.

Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y

avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des

bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses

pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là?

Par où entrait-il?

Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte

semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous.

L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par

là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on

vînt le chercher.

Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte

que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine.

Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau

qu'il avait distingués la veille.

Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve

respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant

plus vite, il eût couru.

La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le

nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante

faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant

sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée.

La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny

n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles

était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se

traduire par une protestation ardente.

La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de

ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la

parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater

intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais,

rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif

de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le

diapason de ses élégies.

La reine gardait un silence obstiné.

L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la

mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement

du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont

commencé à boire l'amour.

Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire

du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu

seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans

l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre

lui-même:

--Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain.

La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché.

Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement

sur ses tempes en gouttes pesantes.

L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui.

Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si

tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les

supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales.

Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa

compagne.

Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny.

L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où

le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut

vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient.

Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva

Charny après cette horrible découverte.

La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les

allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle

complicité.

Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en

heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir

pas la tentation de s'en servir.

Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout

d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme

qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se

percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit

d'être faible ni d'avoir peur.

Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps

vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se

heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore

sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu.

Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore

foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au

lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de

nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet

amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait.

Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il

eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte

derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur,

des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe.

«Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea

Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À

demain.

«Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui

coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon coeur.

«Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je

n'ai jamais aimé.

«Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le

cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du

calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.»

Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du

château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la

perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus.

En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et

pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du

déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte

cachée et le scandale public?

La fenêtre de la reine était éclairée.

«Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en

compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit

Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère.

«Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est

vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.»

Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés

le chemin de sa maison.

--Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui,

à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au

rendez-vous, madame!

Chapitre LXVII

Femme et reine

Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup

de minuit. Les deux femmes parurent.

C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant

aux talismans à heures fixes.

Charny avait pris toutes ses résolutions; il voulait reconnaître ce

soir-là le personnage heureux que favorisait la reine.

Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il

marcha se cachant derrière les taillis; mais, lorsqu'il fut arrivé à

l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il

n'y trouva personne.

La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon.

Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny.

Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût

aller jusque-là.

La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil

duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.

Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur

elle.

La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux

de feuillages.

Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un

semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur

la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier,

l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses

tempes, à sa gorge, et l'étouffa.

Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler

une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des

bains d'Apollon.

Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte,

l'étouffait.

Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de

la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.

Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint

et chercha.

La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une

horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son

évanouissement avait été bien long.

Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître: reine, amant,

suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en

regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier.

Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la

grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre

Charny.

La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé.

Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de

chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers

état.

Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le

château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée,

c'est-à-dire vers dix heures.

La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe.

Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées.

Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine

était belle.

Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa

figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais

brillants d'une douce clarté.

Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit

et poussa un cri de surprise.

Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui

lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui.

--Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de

Charny.

--J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque

impoli.

Elle s'arrêta stupéfaite; elle à qui jamais une nuance n'échappait.

Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se

tourna du côté des femmes.

--Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte.

Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.

Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.

Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête.

Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût

montré encore une fois son visage.

Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche.

La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des

deux observateurs.

«Aurait-il perdu la tête? pensa-t-elle. Pauvre garçon!»

Et elle revint à lui.

--Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix

suave.

--Très bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majesté.

Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait

surprise.

--Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.

--Où logez-vous donc à présent? reprit la reine.

--À Versailles, madame, dit Olivier.

--Depuis combien de temps?

--Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du

geste et de la voix sur les mots.

La reine ne manifesta aucune émotion; Jeanne tressaillit.

--Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire? demanda la reine à

Charny avec une douceur angélique.

--Oh! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre

Majesté.

--Venez! fit-elle brusquement.

«Veillons», pensa Jeanne.

La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit

non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte,

ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un

tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre.

Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.

La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et

tout son service.

Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages,

mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs

épaisses fourrures blanches et bleues.

La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse; elle

s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit.

Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir

d'être seule, et s'éloignèrent.

Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses

mains.

--Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troublé, monsieur.

--Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment

oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté?

--Plaît-il? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un

flamboyant regard.

--Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny.

La reine se leva.

--Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous

croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux

gentilshommes à jeun.

Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe; mais

lui, immobile:

--Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que

suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet.

--Monsieur!

--Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère

qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du

respect pour la majesté royale; je crains d'avoir prouvé que j'avais un

amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: à

laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet

adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté?

--Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers

le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par

mes gardes.

--Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une

reine indigne et une femme sans honneur! s'écria Charny ivre de fureur.

Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc!

Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible,

Charny vit la reine lever la tête et s'approcher:

--Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un

état qui me fait pitié; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main

tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au coeur

Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle?

--Je vous ai vue! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous

lui avez donné la rose; vue quand il vous a baisé les mains; vue quand,

avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon.

La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne

dormait pas.

--Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous

retiens; asseyez-vous, vous dis-je.

Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit

auprès de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le

regardant jusqu'au fond de l'âme:

--Soyez calme, dit-elle, apaisez le coeur et la tête, et répétez-moi ce

que vous venez de me dire.

--Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux.

--Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos

terres?

--Depuis quinze jours.

--Où logez-vous?

--Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès.

--Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc?

Charny affirma du geste.

--Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi?

--Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.

--Où cela?

--Dans le parc.

--À quelle heure? Quel jour?

--À minuit, mardi, pour la première fois.

--Vous m'avez vue?

--Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.

--Quelqu'un m'accompagnait? Reconnaîtriez-vous cette personne?

--Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici; mais je n'oserais

affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache

quand on a de ces crimes à commettre.

--Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne,

mais moi....

--Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous

vois pas?

Elle frappa du pied avec anxiété.

--Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car

vous m'avez vue donner une rose.

--Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.

--Vous le connaissez, pourtant?

--On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais.

La reine frappa son front avec une fureur concentrée.

--Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi?...

--Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser.

--Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?...

--Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec

cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls.

La reine se leva impétueusement.

--Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe.

Charny leva une main au ciel pour jurer.

--Oh!... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le

jure!

Charny répéta solennellement son geste accusateur.

--Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue?

--Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or;

mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la

robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai

baisé la main pour la première fois! C'est vous, c'est bien vous! Je

meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon

honneur! sur mon Dieu! c'était vous, madame; c'était vous!

La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de

laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la

dévoraient des yeux.

--Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils,

par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit

pas!... Il ne me croirait pas!

Charny baissa la tête.

--Insensé! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie; et elle

l'entraîna de la terrasse dans sa chambre.

«C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme

innocente, irréprochable; c'est donc un honneur bien éclatant que celui

de déshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas

moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que,

depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir?

Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue

ici, que je ne pouvais être ailleurs? Non... non... il ne me croit pas!

il ne me croit pas!

--J'ai vu! répliqua froidement Charny.

--Oh! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que déjà

cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face? Est-ce qu'on ne

m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a

pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles

de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi!

--Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas.

Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.

La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes

brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein!

--Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux

pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu!

Charny se sentit remué jusqu'au fond du coeur par cette simple et

vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.

La reine garda un instant le silence; puis après avoir réfléchi:

--Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que

j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la

nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé

de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage

et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine;

mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la

nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même

heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier,

forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de

vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble?

Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous

venez de me faire souffrir?

Charny serrant son coeur de ses deux mains:

--Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mérite la mort: ne

m'écrasez pas de votre bonté.

--Oh! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui

que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la

louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur,

et ne laissez rien paraître au-dehors.

Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.

Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de

Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine,

se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde.

Chapitre LXVIII

Femme et démon

Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine,

l'empressement de tous deux à lier conversation.

Pour une femme de la force de Jeanne, c'en était plus qu'il n'en fallait

pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce

que tout le monde a compris déjà.

Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et

Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de

commentaires.

Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa; elle voulait

démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle

soupçonnait.

Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le

monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fut donc réduite aux

conjectures.

Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de

Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu

dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles.

Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu.

Elle entendit la reine dire à madame de Misery:

--Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à

huit heures.

Comme la dame d'honneur insistait:

--Je ne recevrai personne, ajouta la reine.

«C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait

pas.»

La reine, en proie aux émotions de la scène qu'elle avait eue avec

Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit

pour la première fois depuis son entrée à la cour.

--Les cartes sont brouillées, dit-elle; à Paris! Il est temps de défaire

ce que j'ai fait.

Et elle partit aussitôt de Versailles.

Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau

d'argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même.

Quand elle eut donné à ce présent un coup d'oeil indifférent, quoiqu'il

fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les

fenêtres n'étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans

doute; il faisait très chaud ce jour-là.

Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi,

insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau,

chef-d'oeuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une

lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais.

À l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal

s'écria:

--Chère comtesse....

Et il s'élança au-devant d'elle.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 10 / 27 段