découvrît, adoptons un moyen de correspondre plus facilement. Laissez
pendre du haut de votre balcon, à la brune, un peloton de fil;
attachez-y votre billet. J'y attacherai le mien que vous remonterez sans
être vue.
«Songez que si vos yeux ne sont pas menteurs, je compte sur un peu de
cette amitié que vous m'avez inspirée, et qu'à nous deux nous vaincrons
l'univers.
«Votre amie
«P.-S. Avez-vous vu quelqu'un ramasser mon premier billet?»
Jeanne ne signait pas; elle avait même complètement déguisé son
écriture.
Oliva tressaillit de joie en recevant le billet. Elle y répondit par les
lignes suivantes:
«Je vous aime comme vous m'aimez. Je suis en effet une victime de la
méchanceté des hommes. Mais celui qui me retient ici est un protecteur,
et non un tyran. Il vient me visiter secrètement une fois par jour. Je
vous expliquerai tout cela plus tard. J'aime mieux le billet remonté au
bout d'un fil que l'arbalète.
«Hélas! non, je ne puis sortir: je suis sous clef; mais c'est pour mon
bien. Oh! que j'aurais de choses à vous dire, si j'avais jamais le
bonheur de causer avec vous. Il y a tant de détails qu'on ne peut
écrire!
«Votre premier billet n'a été ramassé par personne, sinon par un vilain
chiffonnier qui passait; mais ces gens-là ne savent pas lire, et pour
eux du plomb est du plomb.
«Votre amie,
«OLIVA LEGAY»
Oliva signait de toutes ses forces.
Elle fit à la comtesse le geste de dévider un fil; puis, attendant que
le soir fût venu, elle laissa rouler la pelote en bas dans la rue.
Jeanne était sous le balcon, attrapa le fil et ôta le billet, tous
mouvements que sa correspondante perçut par le moyen du fil conducteur,
et elle rentra chez elle pour lire.
Une demi-heure après, elle attachait au bienheureux cordon un billet
contenant ces mots:
«On fait tout ce qu'on veut. Vous n'êtes pas gardée à vue, puisque je
vous vois toujours seule. Donc, vous devez avoir toute liberté pour
recevoir les gens, ou plutôt pour sortir vous-même. Comment votre maison
ferme-t-elle? Avec une clef? Qui a cette clef? l'homme qui vient vous
visiter, n'est-ce pas? Cette clef, la garde-t-il si opiniâtrement que
vous ne puissiez la dérober ou en prendre l'empreinte? Il ne s'agit pas
de mal faire; il s'agit de vous procurer quelques heures de liberté, de
douces promenades au bras d'une amie qui vous consolera de tous vos
malheurs, et vous rendra plus que vous n'avez perdu. Il s'agit même, si
vous le voulez absolument, de la liberté tout entière. Nous traiterons
ce sujet dans tous ses détails dans la première entrevue que nous
aurons.»
Oliva dévora ce billet. Elle sentit monter à sa joue la fièvre de
l'indépendance, à son coeur la volupté du fruit défendu.
Elle avait remarqué que le comte, chaque fois qu'il entrait chez elle,
lui apportait soit un livre, soit un bijou, déposait sa petite lanterne
sourde sur un chiffonnier, sa clef sur la lanterne.
Oliva prépara d'avance un morceau de cire pétrie, sur lequel elle prit
l'empreinte de sa clef dès la première visite de Cagliostro.
Celui-ci ne tourna pas la tête une seule fois; tandis qu'elle
accomplissait cette opération, il regardait au balcon les fleurs
nouvellement écloses. Oliva put donc sans inquiétude mener à bien son
projet.
Le comte parti, Oliva fit descendre dans une boîte l'empreinte de la
clef, que Jeanne reçut avec un petit billet.
Et dès le lendemain, vers midi, l'arbalète, moyen extraordinaire et
expéditif, moyen qui était à la correspondance par le fil ce que le
télégraphe est au courrier à cheval, l'arbalète lança un billet ainsi
conçu:
«Ma toute chère, ce soir à onze heures, quand votre jaloux sera parti,
vous descendrez, vous tirerez les verrous, et vous vous trouverez dans
les bras de celle qui se dit votre tendre amie.»
Oliva frissonna de joie plus qu'elle n'avait jamais fait aux plus
tendres billets de Gilbert, dans le printemps des premières amours et
des premiers rendez-vous.
Elle descendit à onze heures sans avoir remarqué aucun soupçon chez le
comte. Elle trouva en bas Jeanne qui l'étreignit tendrement, la fit
monter dans un carrosse arrêté au boulevard et, tout étourdie, toute
palpitante, toute enivrée, fit avec son amie une promenade de deux
heures, pendant lesquelles secrets, baisers, projets d'avenir
s'échangèrent sans relâche entre les deux compagnes.
Jeanne conseilla la première à Oliva de rentrer, pour n'éveiller aucun
soupçon chez son protecteur. Elle venait d'apprendre que ce protecteur
était Cagliostro. Elle redoutait le génie de cet homme, et ne voyait de
sûreté pour ses plans que dans le plus profond mystère.
Oliva s'était livrée sans réserve: Beausire, la police, elle avait tout
avoué.
Jeanne s'était donnée pour une fille de qualité, vivant avec un amant à
l'insu de sa famille.
L'une savait tout, l'autre ignorait tout; telle était l'amitié jurée
entre ces deux femmes.
À dater de ce jour, elles n'eurent plus besoin de l'arbalète, ni même du
fil, Jeanne avait sa clef. Elle faisait descendre Oliva selon son
caprice.
Un souper fin, une furtive promenade étaient les appâts auxquels Oliva
se laissait toujours prendre.
--Monsieur de Cagliostro ne découvre-t-il rien? demandait Jeanne,
inquiète parfois.
--Lui! en vérité, je lui dirais qu'il ne voudrait pas me croire,
répondait Oliva.
Huit jours de ces escapades nocturnes firent une habitude, un besoin et
bien plus un plaisir. Au bout de huit jours, le nom de Jeanne se
trouvait sur les lèvres d'Oliva bien plus souvent que ne s'y était
jamais trouvé celui de Gilbert et celui de Beausire.
Chapitre LXV
Le rendez-vous
À peine monsieur de Charny était-il arrivé dans ses terres, et renfermé
chez lui après les premières visites, que le médecin lui ordonna de ne
plus recevoir personne, et de garder l'appartement, consigne qui fut
exécutée avec une telle rigueur, que pas un habitant du canton n'aperçut
plus le héros de ce combat naval qui avait fait tant de bruit par toute
la France, et que les jeunes filles essayaient toutes de voir, parce
qu'il était notoirement brave, et qu'on le disait beau.
Charny n'était pourtant pas aussi malade de corps qu'on le disait. Il
n'avait de mal qu'au coeur et à la tête, mais quel mal, bon Dieu! une
douleur aiguë, incessante, impitoyable, la douleur d'un souvenir qui
brûlait, la douleur d'un regret qui déchirait.
L'amour n'est qu'une nostalgie: l'absent pleure un paradis idéal, au
lieu de pleurer une patrie matérielle, et encore, peut-on admettre, si
friand que l'on soit de poésie, que la femme bien-aimée ne soit pas un
paradis un peu plus matériel que celui des anges.
Monsieur de Charny n'y tint pas trois jours. Furieux de voir tous ses
rêves déflorés par l'impossibilité, effacés par l'espace, il fit courir
par tout le canton l'ordonnance du médecin que nous avons rapportée;
puis, confiant la garde de ses portes à un serviteur éprouvé, Olivier
partit la nuit de son manoir, sur un cheval bien doux et bien rapide. Il
était à Versailles huit heures après, louant une petite maison derrière
le parc par l'entremise de son valet de chambre.
Cette maison, abandonnée depuis la mort tragique d'un des gentilshommes
de la louveterie qui s'y était coupé la gorge, convenait admirablement à
Charny qui voulait s'y cacher mieux que dans ses terres.
Elle était meublée proprement, avait deux portes, l'une sur une rue
déserte, l'autre sur l'allée de ronde du parc; et des fenêtres du midi,
Charny pouvait plonger dans les allées des Charmilles, car les fenêtres,
ouvrant leurs volets entourés de vignes et de lierre, n'étaient que des
portes à la hauteur d'un rez-de-chaussée peu élevé pour quiconque eût
voulu sauter dans le parc royal.
Cette vicinité, déjà bien rare alors, était le privilège accordé à un
inspecteur des chasses pour que, sans se déranger, il pût surveiller les
daims et les faisans de Sa Majesté.
On se représentait, rien qu'à voir ces fenêtres joyeusement encadrées
dans la verdure vigoureuse, le louvetier mélancolique accoudé, un soir
d'automne, sur celle du milieu, tandis que les biches, faisant craquer
leurs jambes grêles sur les feuilles sèches, se jouaient au fond des
couverts, sous un fauve rayon du soleil couchant.
Cette solitude plut à Charny avant toutes les autres. Était-ce par amour
du paysage? nous le verrons bientôt.
Une fois qu'il fut installé, que tout fut bien clos, que son valet eut
éteint les curiosités respectueuses du voisinage, Charny, oublié comme
il oubliait, commença une vie dont l'idée seule fera tressaillir
quiconque a, dans son passage sur la terre, aimé ou entendu parler de
l'amour.
En moins de quinze jours, il connut toutes les habitudes du château,
celles des gardes, il connut les heures auxquelles l'oiseau vient boire
dans les mares, auxquelles le daim passe en allongeant sa tête effarée.
Il sut les bons moments du silence, ceux des promenades de la reine ou
de ses dames, l'instant des rondes; il vécut en un mot de loin avec ceux
qui vivaient dans ce Trianon, temple de ses adorations insensées.
Comme la saison était belle, comme les nuits douces et parfumées
donnaient plus de liberté à ses yeux et plus de vague rêverie à son âme,
il en passait une partie sous les jasmins de sa fenêtre à épier les
bruits lointains qui venaient du palais, à suivre par les trouées du
feuillage le jeu des lumières mises en mouvement jusqu'à l'heure du
coucher.
Bientôt la fenêtre ne lui suffit plus. Il était trop éloigné de ce bruit
et de ces lumières. Il sauta de sa maison en bas sur le gazon, bien
certain de ne rencontrer, à cette heure, ni chiens, ni gardes, et il
chercha la délicieuse, la périlleuse volupté d'aller jusqu'à la lisière
du taillis, sur la limite qui sépare l'ombre épaisse du clair de lune
splendide, pour interroger de là ces silhouettes qui passaient noires et
pâles derrière les rideaux blancs de la reine.
De cette façon, il la voyait tous les jours sans qu'elle le sût.
Il savait la reconnaître à un quart de lieue, alors que, marchant avec
ses dames ou avec quelque gentilhomme de ses amis, elle jouait avec
l'ombrelle chinoise qui abritait son large chapeau garni de fleurs.
Nulle démarche, nulle attitude ne pouvait lui donner le change. Il
savait par coeur toutes les robes de la reine et devinait, au milieu des
feuilles, le grand fourreau vert à bandes d'un noir moiré qu'elle
faisait onduler par un mouvement de corps chastement séducteur.
Et quand la vision avait disparu, quand le soir chassant les promeneurs
lui avait permis d'aller guetter, jusqu'aux statues du péristyle, les
dernières oscillations de cette ombre aimée, Charny revenait à sa
fenêtre, regardait de loin, par une percée qu'il avait su faire à la
futaie, la lumière brillant aux vitres de la reine, puis la disparition
de cette lumière, et alors il vivait de souvenir et d'espoir, comme il
venait de vivre de surveillance et d'admiration.
Un soir qu'il était rentré, que deux heures avaient passé sur son
dernier adieu donné à l'ombre absente, que la rosée tombant des étoiles
commençait à distiller ses perles blanches sur les feuilles du lierre,
Charny allait quitter sa fenêtre et se mettre au lit, lorsque le bruit
d'une serrure grinça timidement à son oreille; il revint à son
observatoire et écouta.
L'heure était avancée, minuit sonnait encore aux paroisses les plus
éloignées de Versailles, Charny s'étonna d'entendre un bruit auquel il
n'était pas accoutumé.
Cette serrure rebelle était celle d'une petite porte du parc, située à
vingt-cinq pas environ de la maison d'Olivier, et qui jamais ne
s'ouvrait, sinon dans les jours de grande chasse pour le passage des
paniers de gibier.
Charny remarqua que ceux qui ouvraient cette porte ne parlaient pas; ils
refermèrent les verrous et entrèrent dans l'allée qui passait sous les
fenêtres de sa maison.
Les taillis, les pampres pendants dissimulaient assez volets et
murailles pour qu'en passant on ne les aperçût pas.
D'ailleurs, ceux qui marchaient là baissaient la tête et hâtaient le
pas. Charny les distingua confusément dans l'ombre. Seulement, au bruit
des jupes flottantes, il reconnut deux femmes dont les mantelets de soie
frissonnaient le long des ramées.
Ces femmes, en tournant la grande allée située en face la fenêtre de
Charny, furent enveloppées par le rayon plus libre de la lune, et
Olivier faillit pousser un cri de surprise joyeuse en reconnaissant la
tournure et la coiffure de Marie-Antoinette, comme aussi le bas de son
visage éclairé, malgré le reflet sombre de la passe du chapeau. Elle
tenait une belle rose à la main.
Le coeur tout palpitant, Charny se laissa glisser dans le parc du haut
de sa fenêtre. Il courut sur l'herbe pour ne pas faire de bruit, se
cachant derrière les plus gros arbres, et suivant du regard les deux
femmes, dont la course se ralentissait à chaque minute.
Que devait-il faire? La reine avait une compagne; elle ne courait aucun
danger. Oh! que n'était-elle seule, il eût bravé les tortures pour
s'approcher et lui dire à genoux: «Je vous aime!» Oh! que n'était-elle
menacée par quelque péril immense, il eût jeté sa vie pour sauver cette
précieuse vie.
Comme il pensait à tout cela en rêvant mille folles tendresses, les deux
promeneuses s'arrêtèrent soudain; l'une, la plus petite, dit quelques
mots bas à sa compagne et la quitta.
La reine demeura seule; on voyait l'autre dame hâter sa marche vers un
but que Charny ne devinait pas encore. La reine, battant le sable avec
son petit pied, s'adossait à un arbre et s'enveloppait dans sa mante, de
façon à couvrir même sa tête avec le capuchon qui, l'instant d'avant,
ondoyait en larges plis soyeux sur son épaule.
Quand Charny la vit seule et ainsi rêveuse, il fit un bond comme pour
aller tomber à ses genoux.
Mais il réfléchit que trente pas au moins le séparaient d'elle; qu'avant
qu'il eût franchi ces trente pas, elle le verrait, et, ne le
reconnaissant pas, prendrait peur; qu'elle crierait ou fuirait; que ses
cris attireraient sa compagne d'abord, puis quelques gardes; qu'on
fouillerait le parc; qu'on découvrirait l'indiscret au moins, la
retraite peut-être, et que c'en était fait à jamais du secret, du
bonheur et de l'amour.
Il sut s'arrêter et il fit bien, car à peine eut-il réprimé cet élan
irrésistible que la compagne de la reine reparut et ne revint pas seule.
Charny vit derrière elle, à deux pas, marcher un homme de belle taille,
enseveli sous un large chapeau, perdu sous un vaste manteau.
Cet homme, dont l'aspect fit trembler de haine et de jalousie monsieur
de Charny, ne s'avançait pas comme un triomphateur. Chancelant, traînant
le pied avec hésitation, il semblait marcher à tâtons dans la nuit,
comme s'il n'eût pas eu pour guide la compagne de la reine, pour but la
reine elle-même, blanche et droite sous son arbre.
Dès qu'il aperçut Marie-Antoinette, ce tremblement que Charny avait
remarqué en lui ne fit qu'augmenter. L'inconnu retira son chapeau et en
balaya la terre pour ainsi dire. Il continuait à s'avancer. Charny le
vit entrer dans l'épaisseur de l'ombre; il salua profondément et à
plusieurs reprises.
Cependant la surprise de Charny s'était changée en stupeur. De la
stupeur il allait bientôt passer à une autre émotion bien autrement
douloureuse. Que venait faire la reine dans le parc à une heure aussi
avancée? Qu'y venait faire cet homme? Pourquoi cet homme avait-il
attendu, caché? Pourquoi la reine l'avait-elle envoyé quérir par sa
compagne au lieu d'aller elle-même à lui?
Charny faillit perdre la tête. Il se souvint pourtant que la reine
s'occupait de politique mystérieuse, qu'elle nouait souvent des
intrigues avec les cours allemandes, relations dont le roi était jaloux
et qu'il défendait sévèrement.
Peut-être ce cavalier mystérieux était-il un courrier de Schönbrunn ou
de Berlin, quelque gentilhomme porteur d'un message secret, une de ces
figures allemandes comme Louis XVI n'en voulait plus voir à Versailles,
depuis que l'empereur Joseph II s'était permis de venir faire en France
un cours de philosophie et de politique critique à l'usage de son
beau-frère le roi Très Chrétien.
Cette idée, semblable au bandeau de glace que le médecin applique sur un
front brûlant de fièvre, rafraîchit ce pauvre Olivier, lui rendit
l'intelligence, et calma le délire de sa première colère. La reine,
d'ailleurs, gardait une pose pleine de décence et même de dignité.
La compagne, placée à trois pas, inquiète, attentive, guetteuse comme
les amies ou les duègnes des parties carrées de Watteau, dérangeait bien
par son anxiété complaisante les visées toutes chastes de monsieur de
Charny. Mais il est aussi dangereux d'être surprise en rendez-vous
politique qu'il est honteux d'être surprise en rendez-vous d'amour. Et
rien ne ressemble plus à un homme amoureux qu'un conspirateur. Tous deux
ont même manteau, même susceptibilité d'oreille, même incertitude dans
les jambes.
Charny n'eut pas beaucoup de temps pour approfondir ces réflexions; la
suivante se dérangea et rompit l'entretien. Le cavalier fit un mouvement
comme pour se prosterner; il recevait sans doute son congé après
l'audience.
Charny s'effaça derrière son gros arbre. Assurément, le groupe, en se
séparant, allait passer par fractions devant lui. Retenir son souffle,
prier les gnomes et les sylphes d'éteindre tous les échos, soit de la
terre, soit du ciel, c'était la seule chose qui lui restait à faire.
En ce moment il crut voir un objet de nuance claire glisser le long de
la mante royale; le gentilhomme s'inclina vivement jusque sur l'herbe,
puis se releva d'un mouvement respectueux et s'enfuit, car il serait
impossible de qualifier autrement la rapidité de son départ.
Mais il fut arrêté dans sa course par la compagne de la reine, qui
l'appela d'un petit cri, et, lorsqu'il se fut arrêté, lui jeta à
demi-voix le mot:
--Attendez.
C'était un cavalier fort obéissant, car il s'arrêta à l'instant même et
attendit.
Charny vit alors les deux femmes passer, en se tenant le bras, à deux
pas de sa cachette; l'air déplacé par la robe de la reine fit onduler
les tiges de gazon presque sous les mains de Charny.
Il sentit les parfums qu'il avait accoutumé d'adorer chez la reine:
cette verveine mêlée au réséda; double ivresse pour ses sens et pour son
souvenir.
Les femmes passèrent et disparurent.
Puis, quelques minutes après, vint l'inconnu, dont le jeune homme ne
s'était plus occupé pendant tout le trajet que fit la reine jusqu'à la
porte; il baisait avec passion, avec folie, une rose toute fraîche, tout
embaumée, qui certainement était celle dont Charny avait remarqué la
beauté quand la reine était entrée dans le parc, et que tout à l'heure
il venait de voir tomber des mains de sa souveraine.
Une rose, un baiser sur cette rose! S'agissait-il d'ambassade et de
secrets d'État?
Charny faillit perdre la raison. Il allait s'élancer sur cet homme et
lui arracher cette fleur, quand la compagne de la reine reparut et cria:
--Venez, monseigneur!
Charny crut à la présence de quelque prince du sang, et s'appuya contre
l'arbre pour ne pas se laisser tomber à demi mort sur le gazon.
L'inconnu se lança du côté d'où venait la voix et disparut avec la dame.
Chapitre LXVI
La main de la reine
Quand Charny fut rentré dans sa maison, tout meurtri de ce coup
terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le
frappait.
Ainsi la Providence l'avait ramené à Versailles, lui avait donné cette
cachette précieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur
les traces d'un crime commis par la reine au mépris de toute probité
conjugale, de toute dignité royale, de toute fidélité d'amour.
À n'en pas douter, l'homme ainsi reçu dans le parc était un nouvel
amant. Charny, dans la fièvre de la nuit, dans le délire de son
désespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reçu la
rose était un ambassadeur, et que la rose n'était rien qu'un gage de
convention secrète, destiné à remplacer une lettre trop compromettante.
Rien ne put prévaloir contre le soupçon. Il ne resta plus au malheureux
Olivier que d'examiner sa conduite à lui-même et de se demander
pourquoi, en présence d'un pareil malheur, il était demeuré si
complètement passif.
Avec un peu de réflexion, rien n'était plus facile que de comprendre
l'instinct qui avait commandé cette passivité.
Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanément
du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donné l'impulsion
n'est autre chose, chez les hommes bien organisés, qu'une combinaison de
l'habitude et de la réflexion poussée à son plus haut degré de vitesse
et d'opportunité. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de
la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa
curiosité, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il
se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprès des traîtres
qu'on veut convaincre que la trahison par réciproque.
S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honoré de la
confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle
odieuse, de mauvais goût, dans une sorte de guet-apens que la reine
n'eût jamais pardonné.
Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne,
était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût
sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que
fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu
appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant
d'une si grande hauteur?
Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et
la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la
veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente
fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations
allaient peut-être se produire.
Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre,
devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le
considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet,
car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le
considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure,
n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que
jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des
familles?
Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et
les folles pensées.
Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles.
Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec
quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla
être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit.
Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc,
silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que
les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour
plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la
nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur
parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes
dorment comme nous.
Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit
sonna.
Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa
chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui
devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira,
les verrous grinceront.
Rien ne troubla la paix du bois.
Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de
suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire
en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien
imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer
deux jours sans se voir.
«Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.»
Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le
lendemain l'imprudence de la veille.
Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit.
Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les
deux femmes dans le costume de la nuit précédente.
--Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il.
Les deux dames firent la même manoeuvre qu'elles avaient faite la
veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas.