Elle prononça ces mots avec un charme et une dignité qui gravèrent un

trait sur cette âme de bronze dont le corps s'était autrefois appelé

Balsamo.

«Toute femme est bonne, pensa-t-il, quand on a touché en elle la corde

qui correspond au coeur.»

Puis se rapprochant de Nicole:

--À partir de ce soir, vous habiterez le dernier étage de l'hôtel. C'est

un appartement composé de trois pièces placées en observatoire au-dessus

du boulevard et de la rue Saint-Claude. Les fenêtres donnent sur

Ménilmontant et sur Belleville. Quelques personnes pourront vous y voir.

Ce sont des voisins paisibles, ne les craignez pas. Braves gens sans

relations, sans soupçons de ce que vous pouvez être. Laissez-vous voir

par eux, sans vous exposer toutefois, et surtout sans jamais vous

montrer aux passants, car la rue Saint-Claude est parfois explorée par

les agents de monsieur de Crosne; au moins là vous aurez du soleil.

Oliva frappa joyeusement dans ses mains.

--Voulez-vous que je vous y conduise? dit Cagliostro.

--Ce soir?

--Mais sans doute, ce soir. Est-ce que cela vous gêne?

Oliva regarda profondément Cagliostro. Un vague espoir rentra dans son

coeur, ou plutôt dans sa tête vaine et pervertie.

--Allons, dit-elle.

Le comte prit une lanterne dans l'antichambre, ouvrit lui-même plusieurs

portes, et gravissant un escalier, parvint, suivit d'Oliva, au troisième

étage, dans l'appartement qu'il avait désigné.

Elle trouva le logis tout meublé, tout fleuri, tout habitable.

--On dirait que j'étais attendue ici, s'écria-t-elle.

--Non pas vous, dit le comte, mais moi, qui aime la vue de ce pavillon

et qui souvent y couche.

Le regard d'Oliva prit les teintes fauves et fulgurantes qui viennent

iriser parfois les prunelles des chats.

Un mot naissait sur ses lèvres; Cagliostro l'arrêta par ces paroles:

--Rien ne vous manquera ici, votre femme de chambre sera près de vous

dans un quart d'heure. Bonsoir, mademoiselle.

Et il disparut, après avoir fait une grande révérence mitigée par un

gracieux sourire.

La pauvre prisonnière tomba assise, consternée, anéantie sur le lit,

tout prêt, qui attendait dans une élégante alcôve.

--Je ne comprends absolument rien à ce qui m'arrive, murmura-t-elle en

suivant des yeux cet homme réellement incompréhensible pour elle.

Chapitre LXIII

L'observatoire

Oliva se mit au lit après le départ de la femme de chambre que lui

envoyait Cagliostro.

Elle dormit peu, les pensées de toute nature qui naissaient de son

entretien avec le comte ne lui donnèrent que rêves éveillés, inquiétudes

somnolentes; on n'est plus heureux de longtemps quand on est trop riche

ou trop tranquille, après avoir été trop pauvre ou trop agité.

Oliva plaignit Beausire, elle admira le comte qu'elle ne comprenait pas,

elle ne le croyait plus timide, elle ne le soupçonnait pas insensible.

Elle eut fort peur d'être troublée par quelque sylphe durant son

sommeil, et les moindres bruits du parquet lui causèrent l'agitation

connue de toute héroïne de roman, qui couche dans la _tour du Nord_.

Avec l'aube s'enfuirent ces terreurs qui n'étaient pas sans charme....

Nous qui ne craignons pas d'inspirer des soupçons à monsieur Beausire,

nous pouvons hasarder que Nicole n'entrevit pas l'heure de la parfaite

sécurité sans un petit reste de dépit coquet. Nuance intraduisible pour

tout pinceau qui n'a pas signé: Watteau--pour toute plume qui n'a pas

signé: Marivaux ou Crébillon fils.

Au jour, elle se permit de dormir, savourant la volupté d'absorber dans

sa chambre fleurie les rayons pourprés du soleil levant, de voir les

oiseaux courir sur la petite terrasse de cette fenêtre, où leurs ailes

frôlaient avec des bruits charmants les feuilles des rosiers et les

fleurs des jasmins d'Espagne.

Et ce fut tard, bien tard, qu'elle se leva, quand deux ou trois heures

d'un sommeil suave eurent posé sur ses paupières, quand bercée entre les

bruits de la rue et les engourdissements veloutés du repos, elle se

sentit assez forte pour rechercher le mouvement, trop forte pour

demeurer gisante et oisive.

Alors, elle courut tous les coins de cet appartement nouveau, dans

lequel cet incompréhensible sylphe n'avait pas même, l'ignorant qu'il

était, pu trouver une trappe, pour venir glisser autour du lit en

battant des ailes, et cependant les sylphes en ce temps-là, grâce au_

Comte de Gabalis_, n'avaient rien perdu de leur innocente réputation.

Oliva surprit les richesses de son logis dans la simplicité de

l'imprévu. Ce ménage de femme avait commencé par être un mobilier

d'homme. On y trouvait tout ce qui peut faire aimer la vie, on y

trouvait surtout le grand jour et le grand air, qui changeraient les

cachots en jardins, si jamais l'air et le jour pénétraient dans une

prison.

Dire la joie enfantine, c'est-à-dire parfaite, avec laquelle Oliva

courut à la terrasse, se coucha sur les dalles, au milieu des fleurs et

des mousses, semblable à une couleuvre qui sort du nid, nous le ferions

certainement si nous n'avions pas à peindre ses étonnements chaque fois

qu'un mouvement lui découvrait un nouveau spectacle.

D'abord couchée comme nous venons de le dire, afin de ne pas être vue du

dehors, elle regarda entre les barreaux du balcon les cimes des arbres

des boulevards, les maisons du quartier Popincourt et les cheminées,

océan brumeux dont les vagues inégales s'étageaient à sa droite.

Inondée de soleil, l'oreille tendue au bruit des carrosses roulant, un

peu rares il est vrai, mais enfin roulant sur le boulevard, elle demeura

ainsi très heureuse pendant deux heures. Elle déjeuna même du chocolat

que lui servit sa femme de chambre et lut une gazette avant d'avoir

songé à regarder dans la rue.

C'était un dangereux plaisir.

Les limiers de monsieur de Crosne, ces chiens humains qui chassent le

nez en l'air, pouvaient la voir. Quel épouvantable réveil après un

sommeil si doux!

Mais cette position horizontale ne pouvait durer, toute bonne qu'elle

fût. Nicole se haussa sur un coude.

Et alors elle vit les noyers de Ménilmontant, les grands arbres du

cimetière, les myriades de maisons de toutes couleurs qui montaient au

revers du coteau depuis Charonne jusqu'aux buttes Chaumont, dans des

bouquets de verdure, ou sur les tranches gypseuses des falaises,

revêtues de bruyères et de chardons.

Çà et là, dans les chemins, grêles rubans ondulant au col de ces

montagnettes, dans les sentes des vignes, sur les routes blanches, se

dessinaient de petits êtres vivants, paysans trottant sur leurs ânes,

enfants penchés sur le champ que l'on sarcle, vigneronnes découvrant le

raisin au soleil. Cette rusticité charma Nicole, qui avait toujours

soupiré après la belle campagne de Taverney, depuis qu'elle avait quitté

cette campagne pour ce Paris tant désiré.

Elle finit pourtant par se rassasier de la campagne, et comme elle avait

pris une position commode et sûre dans ses fleurs, comme elle savait

voir sans risquer d'être vue, elle abaissa ses regards de la montagne à

la vallée, de l'horizon lointain aux maisons d'en face.

Partout, c'est-à-dire dans l'espace que peuvent embrasser trois maisons,

Oliva trouva les fenêtres closes ou peu avenantes. Ici trois étages

habités par de vieux rentiers accrochant des cages au-dehors, ou

nourrissant des chats à l'intérieur; là, quatre étages dont l'Auvergnat,

supérieur habitant, arrivait seul à portée de la vue, les autres

locataires paraissant être absents, partis pour une campagne quelconque.

Enfin, un peu sur la gauche, à la troisième maison, des rideaux de soie

jaune, des fleurs, et comme pour meubler ce bien-être, un fauteuil

moelleux, qui semblait près de la fenêtre attendre son rêveur ou sa

rêveuse.

Oliva crut distinguer dans cette chambre, dont le soleil faisait

ressortir la noire obscurité, comme une ombre ambulante à mouvements

réguliers.

Elle borna là son impatience, se cacha mieux encore qu'elle n'avait fait

jusque-là, et appelant sa femme de chambre, entama une conversation avec

elle pour varier les plaisirs de la solitude par ceux de la société

d'une créature pensante et parlante surtout.

Mais la femme de chambre fut réservée, contre toutes les traditions.

Elle voulut bien expliquer à sa maîtresse Belleville, Charonne et le

Père-Lachaise. Elle dit le nom des églises de Saint-Ambroise et de

Saint-Laurent; elle démontra la courbe du boulevard et son inclinaison

vers la rive droite de la Seine; mais quand la question tomba sur les

voisins, la femme de chambre ne trouva pas une parole: elle ne les

connaissait pas plus que sa maîtresse.

L'appartement clair-obscur, aux rideaux de soie jaune, ne fut pas

expliqué à Oliva. Rien sur l'ombre ambulante, rien sur le fauteuil.

Si Oliva n'eut pas la satisfaction de connaître sa voisine d'avance, au

moins put-elle se promettre de faire sa connaissance par elle-même. Elle

renvoya la trop discrète servante pour se livrer sans témoin à son

exploration.

L'occasion ne tarda pas à se présenter. Les voisins commencèrent à

ouvrir leurs portes, à faire leur sieste après le repas, à s'habiller

pour la promenade de la Place-Royale ou du Chemin-Vert.

Oliva les compta. Ils étaient six, bien assortis dans leur dissemblance,

comme il convient à des gens qui ont choisi la rue Saint-Claude pour

leur demeure.

Oliva passa une partie de la journée à voir leurs gestes, à étudier

leurs habitudes. Elle les passa tous en revue, à l'exception de cette

ombre agitée qui, sans montrer son visage, était venue s'ensevelir dans

le fauteuil près de la fenêtre, et s'absorbait dans une immobile

rêverie.

C'était une femme. Elle avait abandonné sa tête à sa coiffeuse, qui,

pendant une heure et demie, avait bâti sur le crâne et les tempes un de

ces édifices babyloniens dans lesquels entraient les minéraux, les

végétaux, dans lesquels fussent entrés des animaux, si Léonard s'en fût

mêlé, et si une femme de cette époque eût consenti à faire de sa tête

une arche de Noé avec ses habitants.

Puis, cette femme coiffée, poudrée, blanche d'ajustements et de

dentelles, s'était réinstallée dans son fauteuil, le col étagé par des

oreillers assez durs pour que cette partie du corps soutînt l'équilibre

du corps entier, et permît au monument de la chevelure de demeurer

intact, sans souci des tremblements de terre qui pouvaient agiter la

base.

Cette femme immobile ressemblait à ces dieux indiens calés sur leurs

sièges, l'oeil fixe, grâce à la fixité de la pensée, roulant seul dans

son orbite. Selon les besoins du corps ou les caprices de l'esprit,

sentinelle et bon serviteur actif, il faisait à lui seul tout le service

de l'idole.

Oliva remarqua combien cette dame, ainsi coiffée, était jolie. Combien

son pied, posé sur le bord de la fenêtre et balancé dans une petite mule

de satin rose, était délicat et spirituel. Elle admira le tour du bras,

et celui de la gorge qui repoussait le corset et le peignoir.

Mais ce qui la frappa par-dessus tout, ce fut cette profondeur de la

pensée toujours tendue vers un but invisible et vague, pensée tellement

impérieuse, qu'elle condamnait le corps tout entier à l'immobilité,

qu'elle l'annihilait par sa volonté.

Cette femme, que nous avons reconnue et qu'Oliva ne pouvait reconnaître,

ne soupçonnait pas qu'on pût la voir. En face de ses fenêtres, jamais

fenêtre ne s'était ouverte. L'hôtel de monsieur de Cagliostro n'avait

jamais, en dépit des fleurs que Nicole avait trouvées, des oiseaux

qu'elle avait vus voler, découvert ses secrets à sa personne, et à part

les peintres qui l'avaient restauré, nul vivant ne s'était fait voir à

la fenêtre.

Pour expliquer ce phénomène contredit par la prétendue habitation de

Cagliostro dans le pavillon, un mot suffira. Le comte avait, pendant la

soirée, fait préparer ce logement pour Oliva, comme il l'eût fait

disposer pour lui. Il s'était pour ainsi dire menti à lui-même, tant ses

ordres avaient été bien exécutés.

La dame à la belle coiffure restait donc ensevelie dans ses pensées;

Oliva se figura que cette belle personne, rêvant ainsi, rêvait à ses

amours traversées.

Sympathie dans la beauté, sympathie dans la solitude, dans l'âge, dans

l'ennui, que de liens pour attacher l'une à l'autre deux âmes qui

peut-être se cherchaient, grâce aux combinaisons mystérieuses,

irrésistibles et intraduisibles du Destin.

Dès qu'elle eut vu cette solitaire pensive, Oliva n'en put détacher ses

yeux.

Il y avait une sorte de pureté morale dans cette attraction de la femme

vers la femme. Ces délicatesses sont plus communes qu'on ne croit

généralement parmi ces malheureuses créatures dont le corps est devenu

l'agent principal dans les fonctions de la vie.

Pauvres exilées du paradis spirituel, elles regrettent les jardins

perdus et les anges souriants qui se cachent sous les mystiques

ombrages.

Oliva crut voir une soeur de son âme dans la belle recluse. Elle

construisit un roman pareil à son roman, se figurant, la naïve fille,

qu'on ne pouvait être jolie, élégante, et demeurer perdue rue

Saint-Claude sans avoir quelque grave inquiétude au fond de son coeur.

Quand elle eut bien forgé d'airain et de diamant sa fable romanesque,

Oliva, comme toutes les natures exceptionnelles, se laissa enlever par

sa féerie; elle prit des ailes pour courir dans l'espace au-devant de sa

compagne, à qui, dans son impatience, elle eût voulu voir pousser des

ailes pareilles aux siennes.

Mais la dame au monument ne bougeait pas, elle semblait sommeiller sur

son siège. Deux heures s'étaient écoulées sans qu'elle eût oscillé d'un

degré.

Oliva se désespérait. Elle n'eût pas fait pour Adonis ou pour Beausire

le quart des avances qu'elle fit pour l'inconnue.

De guerre lasse, et passant de la tendresse à la haine, elle ouvrit et

referma dix fois sa croisée; dix fois elle effaroucha les oiseaux dans

les feuillages, et fit des gestes télégraphiques tellement

compromettants, que le plus obtus des instruments de monsieur de Crosne,

s'il eût passé sur le boulevard ou dans le bout de la rue Saint-Claude,

n'eût pas manqué de les apercevoir et de s'en préoccuper.

Enfin, Nicole arriva à se persuader que la dame aux belles nattes avait

bien vu tous ses gestes, compris tous ses signaux, mais qu'elle les

méprisait; qu'elle était vaine ou qu'elle était idiote. Idiote! avec des

yeux si fins, si spirituels, avec un pied si mobile, une main si

inquiète! Impossible.

Vaine, oui; vaine comme pouvait l'être à cette époque une femme de la

grande noblesse envers une bourgeoise.

Oliva, démêlant dans la physionomie de la jeune femme tous les

caractères de l'aristocratie, conclut qu'elle était orgueilleuse et

impossible à émouvoir.

Elle renonça.

Tournant le dos avec une bouderie charmante, elle se remit au soleil,

cette fois le soleil couchant, pour reprendre la société de ses fleurs,

complaisantes compagnes qui, nobles aussi, élégantes aussi, poudrées

aussi, coquettes aussi comme les plus grandes dames, se laissent

cependant toucher, respirer, et rendent en parfum, en fraîcheur et en

frissonnants contacts, le baiser d'ami ou le baiser d'amour.

Nicole ne réfléchissait pas que cette prétendue orgueilleuse était

Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, qui, depuis la veille, cherchait

une idée.

Que cette idée avait pour but d'empêcher Marie-Antoinette et le cardinal

de Rohan de se voir.

Qu'un intérêt plus grand encore exigeait que le cardinal, tout en ne

voyant plus la reine dans le particulier, crût fermement qu'il la voyait

toujours et que, par conséquent, il se contentât de cette vision et

cessât de réclamer la vue réelle.

Idées graves, bien légitimes excuses de cette préoccupation d'une jeune

femme à ne pas remuer la tête pendant deux mortelles heures.

Si Nicole eût su tout cela, elle ne se fût pas, de colère, réfugiée au

milieu de ses fleurs.

Et elle n'eût pas, en s'y plaçant, chassé hors du balcon un pot de

fraxinelles qui alla tomber dans la rue déserte avec un fracas

épouvantable.

Oliva, effrayée, regarda vite quel dégât elle avait pu causer.

La dame préoccupée se réveilla au bruit, vit le pot sur le pavé, remonta

de l'effet à la cause, c'est-à-dire que ses yeux remontèrent du pavé de

la rue à la terrasse de l'hôtel.

Et elle vit Oliva.

En la voyant, elle poussa un cri sauvage, un cri de terreur, un cri qui

se termina par un mouvement rapide de tout ce corps si raide et si glacé

naguère.

Les yeux d'Oliva et ceux de cette dame se rencontrèrent enfin,

s'interrogèrent, se pénétrèrent les uns les autres.

Jeanne s'écria d'abord:

--La reine!

Puis, tout à coup, joignant les mains et fronçant le sourcil sans oser

remuer, de peur de faire fuir la vision étrange:

--Oh! murmura-t-elle, je cherchais un moyen, le voilà!

En ce moment, Oliva entendit du bruit derrière elle, et se retourna

vivement.

Le comte était dans sa chambre; il avait remarqué l'échange des

reconnaissances.

--Elles se sont vues! dit-il.

Oliva quitta brusquement le balcon.

Chapitre LXIV

Les deux voisines

À partir de ce moment où les deux femmes s'étaient aperçues, Oliva, déjà

fascinée par la grâce de sa voisine, n'affecta plus de la dédaigner; et,

se tournant avec précaution au milieu de ses fleurs, elle répondit par

des sourires aux sourires qu'on lui adressait.

Cagliostro, en la visitant, n'avait pas manqué de lui recommander la

circonspection la plus grande.

--Surtout, avait-il dit, ne voisinez pas.

Ce mot était tombé comme un grêlon sinistre sur la tête d'Oliva, qui

déjà se faisait une douce occupation des gestes et des saluts de la

voisine.

Ne pas voisiner, c'était tourner le dos à cette charmante femme, dont

l'oeil était si brillant et si doux, dont chaque mouvement renfermait

une séduction, c'était renoncer à entretenir un commerce télégraphique

sur la pluie et le beau temps, c'était rompre avec une amie. Car

l'imagination d'Oliva courait à ce point, que Jeanne était déjà pour

elle un objet curieux et cher.

La sournoise répondit à son protecteur qu'elle se garderait bien de lui

désobéir, et qu'elle n'entreprendrait aucun commerce avec le voisinage.

Mais il ne fut pas sitôt parti, qu'elle s'arrangea sur le balcon de

manière à absorber toute l'attention de sa voisine.

Celle-ci, on peut le croire, ne demandait pas mieux, car aux premières

avances qui lui furent faites, elle répondit par des saluts et par des

baisers jetés du doigt.

Oliva correspondit de son mieux à ces aimables avances; elle remarqua

que l'inconnue ne quittait plus la fenêtre; et que toujours attentive à

envoyer soit un adieu quand elle sortait, soit un bonjour quand elle

rentrait, elle semblait avoir concentré toutes ses facultés aimantes sur

le balcon d'Oliva.

Un pareil état de choses devait être suivi promptement d'une tentative

de rapprochement.

Voici ce qui arriva:

Cagliostro, en venant voir Oliva deux jours après, se plaignit d'une

visite qui aurait été rendue à l'hôtel par une personne inconnue.

--Comment cela? fit Oliva un peu rougissante.

--Oui, répondit le comte, une dame très jolie, jeune, élégante, s'est

présentée, a parlé à un valet attiré par son insistance à sonner. Elle a

demandé à cet homme qui pouvait être une jeune personne habitant le

pavillon du troisième, votre appartement, ma chère. Cette femme vous

désignait assurément. Elle voulait vous voir. Elle vous connaît donc;

elle a donc sur vous des vues; vous êtes donc découverte? Prenez garde,

la police a des espions femmes comme des agents hommes, et je vous

préviens que je ne pourrai refuser de vous rendre si monsieur de Crosne

vous demande à moi.

Oliva, au lieu de s'effrayer, reconnut vite le portrait de sa voisine,

elle lui sut un gré infini de sa prévenance, et bien résolue de l'en

remercier par tous les moyens en son pouvoir, elle dissimula au comte.

--Vous ne tremblez pas? dit Cagliostro.

--Personne ne m'a vue, répliqua Nicole.

--Alors ce n'est pas vous qu'on voulait voir?

--Je ne le pense pas.

--Cependant, pour deviner qu'il y a une femme dans ce pavillon.... Ah!

prenez garde, prenez garde.

--Eh! monsieur le comte, dit Oliva, comment pourrais-je craindre? Si

l'on m'a vue, ce que je ne crois pas, on ne me verra plus, et si l'on me

revoyait, ce serait de loin, car la maison est impénétrable, n'est-ce

pas?

--Impénétrable, c'est le mot, répondit le comte, car à moins d'escalader

la muraille, ce qui n'est pas aisé, ou bien d'ouvrir la petite porte

d'entrée avec une clef comme la mienne, ce qui n'est pas très facile,

attendu que je ne la quitte pas....

En disant ces mots, il montrait la clef qui lui servait à entrer par la

porte basse.

--Or, continua-t-il, comme je n'ai pas d'intérêt à vous perdre, je ne

prêterai la clef à personne; et comme vous n'auriez aucun bénéfice à

tomber aux mains de monsieur de Crosne, vous ne laisserez pas escalader

votre muraille. Ainsi, chère enfant, vous êtes prévenue, arrangez vos

affaires comme il vous plaira.

Oliva se répandit en protestations de tout genre, et se hâta d'éconduire

le comte, qui n'insista pas trop pour demeurer.

Le lendemain, dès six heures du matin, elle était à son balcon, humant

l'air pur des coteaux voisins, et dardant un oeil curieux sur les

fenêtres closes de sa courtoise amie.

Celle-ci, d'ordinaire éveillée à peine vers les onze heures, se montra

dès qu'Oliva parut. On eût dit qu'elle-même guettait derrière les

rideaux l'occasion de se faire voir.

Les deux femmes se saluèrent, et Jeanne, s'avançant hors de la fenêtre,

regarda partout si quelqu'un pouvait l'entendre.

Nul ne parut. Non seulement la rue, mais les fenêtres des maisons

étaient désertes.

Elle mit alors ses deux mains sur sa bouche en guise de porte-voix, et,

de cette intonation vibrante et soutenue qui n'est pas un cri, mais qui

porte plus loin que l'éclat de la voix, elle dit à Oliva:

--J'ai voulu vous rendre visite, madame.

--Chut! fit Oliva en se reculant avec effroi.

Et elle appliqua un doigt sur ses lèvres.

Jeanne, à son tour, fit le plongeon derrière ses rideaux, croyant à la

présence de quelque indiscret; mais presque aussitôt elle reparut,

rassurée par le sourire de Nicole.

--On ne peut donc vous voir? reprit-elle.

--Hélas! fit Oliva du geste.

--Attendez, répliqua Jeanne. Peut-on vous adresser des lettres?

--Oh! non, s'écria Oliva épouvantée.

Jeanne réfléchit quelques moments.

Oliva, pour la remercier de sa tendre sollicitude, lui envoya un

charmant baiser que Jeanne rendit double; après quoi, fermant sa

fenêtre, elle sortit.

Oliva se dit que l'amie avait trouvé quelque nouvelle ressource, son

imagination éclatant dans son dernier regard.

Jeanne rentra en effet deux heures après; le soleil était dans toute sa

force; le petit pavé de la rue brûlait comme le sable d'Espagne pendant

le _fuego_.

Oliva vit apparaître sa voisine à sa fenêtre avec une arbalète. Jeanne,

en riant, fit signe à Oliva de s'écarter.

Celle-ci obéit, en riant comme sa compagne, et se réfugia contre son

volet.

Jeanne, visant avec soin, lança une petite balle de plomb, qui

malheureusement, au lieu de franchir le balcon, vint heurter un des

barreaux de fer et tomba dans la rue.

Oliva poussa un cri de désappointement. Jeanne, après avoir haussé les

épaules avec colère, chercha un moment des yeux son projectile dans la

rue, puis disparut pendant quelques minutes.

Oliva, penchée, regardait du balcon en bas; une sorte de chiffonnier

passa, cherchant à droite et à gauche: vit-il ou ne vit-il pas cette

balle dans le ruisseau? Oliva n'en sut rien; elle se cacha pour n'être

pas vue elle-même.

Le second effort de Jeanne fut plus heureux.

Son arbalète lança fidèlement, au-delà du balcon dans la chambre de

Nicole, une seconde balle, autour de laquelle était roulé un billet

conçu en ces termes:

«Vous m'intéressez, toute belle dame. Je vous trouve charmante et vous

aime rien qu'à vous voir. Vous êtes donc prisonnière? Savez-vous que

j'ai en vain essayé de vous visiter? L'enchanteur qui vous garde à vue

me laissera-t-il jamais approcher de vous pour vous dire ce que je

ressens de sympathie pour une pauvre victime de la tyrannie des hommes?

«J'ai, comme vous voyez, l'imagination pour servir mes amitiés.

Voulez-vous être mon amie? Il paraît que vous ne pouvez sortir, vous;

mais vous pouvez écrire, sans doute, et, comme moi je sors quand je

veux, attendez que je passe sous votre balcon, et jetez-moi votre

réponse.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 8 / 27 段