--Nous sommes bien reconnaissants à madame de La Motte, monseigneur, et

nous sommes convenus, monsieur Bossange et moi, de reconnaître ses

bontés, quand le collier, payé intégralement, nous aura été remis en

argent comptant.

--Chut! chut! fit le cardinal, vous ne m'avez pas compris.

Et il regagna son carrosse, escorté par les respects de toute la maison.

On peut maintenant lever le masque. Pour personne le voile n'est resté

sur la statue. Ce que Jeanne de La Motte a fait contre sa bienfaitrice,

chacun l'a compris en la voyant emprunter la plume du pamphlétaire

Réteau de Villette. Plus d'inquiétude chez les joailliers, plus de

scrupules chez la reine, plus de doute chez le cardinal. Trois mois sont

donnés à la perpétration du vol et du crime; dans ces trois mois, les

fruits sinistres auront mûri assez pour que la main scélérate les

cueille.

Jeanne retourna chez monsieur de Rohan, qui lui demanda comment s'y

était prise la reine pour assoupir ainsi les exigences des joailliers.

Madame de La Motte répondit que la reine avait fait aux joailliers une

confidence; que le secret était recommandé; qu'une reine qui paie a déjà

trop besoin de se cacher, mais qu'elle s'y trouve bien autrement forcée

encore quand elle demande du crédit.

Le cardinal convint qu'elle avait raison, et en même temps il demanda si

on se souvenait encore de ses bonnes intentions.

Jeanne fit un tel tableau de la reconnaissance de la reine, que monsieur

de Rohan fut enthousiasmé bien plus comme galant que comme sujet; bien

plus dans son orgueil que dans son dévouement.

Jeanne, en menant cette conversation à son but, avait résolu de rentrer

paisiblement chez elle, de s'aboucher avec un marchand de pierreries, de

vendre pour cent mille écus de diamants, et de gagner l'Angleterre ou la

Russie, pays libres, dans lesquels elle vivrait richement avec cette

somme pendant cinq à six années, au bout desquelles, sans pouvoir être

inquiétée, elle commencerait à vendre avantageusement, en détail, le

reste des diamants.

Mais tout ne réussit pas à ses souhaits. Aux premiers diamants qu'elle

fit voir à deux experts, la surprise des Argus et leurs réserves

effrayèrent la vendeuse. L'un offrait des sommes méprisables, l'autre

s'extasiait devant les pierres en disant qu'il n'en avait jamais vu de

semblables, sinon dans le collier de Boehmer.

Jeanne s'arrêta. Un pas de plus elle était trahie. Elle comprit que

l'imprudence en pareil cas, c'était la ruine, que la ruine c'était un

pilori et une prison perpétuelle. Serrant les diamants dans la plus

profonde de ses cachettes, elle résolut de se munir d'armes défensives

si solides, d'armes offensives si acérées, qu'en cas de guerre, ceux-là

fussent vaincus d'avance qui se présenteraient au combat.

Louvoyer entre les désirs du cardinal, qui chercherait toujours à

savoir, entre les indiscrétions de la reine, qui se vanterait toujours

d'avoir refusé, c'était un danger terrible. Un mot échangé entre la

reine et le cardinal, et tout se découvrait. Jeanne se réconforta en

songeant que le cardinal, amoureux de la reine, avait comme tous les

amoureux un bandeau sur le front, et par conséquent tomberait dans tous

les pièges que la ruse lui tendrait sous une ombre d'amour.

Mais ce piège, il fallait qu'une main habile le présentât de façon à y

prendre les deux intéressés. Il fallait que si la reine découvrait le

vol, elle n'osât se plaindre, que si le cardinal découvrait la fourbe,

il se sentît perdu. C'était un coup de maître à jouer contre deux

adversaires qui, d'avance, avaient toute la galerie pour eux.

Jeanne ne recula pas. Elle était de ces natures intrépides qui poussent

le mal jusqu'à l'héroïsme, le bien jusqu'au mal. Une seule pensée la

préoccupa dès ce moment, celle d'empêcher une entrevue du cardinal et de

la reine.

Tant qu'elle, Jeanne, serait entre eux, rien n'était perdu; si, en

arrière d'elle, ils échangeaient un mot, ce mot ruinait chez Jeanne la

fortune de l'avenir, échafaudée sur l'innocuité du passé.

«Ils ne se verront plus, dit-elle. Jamais.

«Cependant, objectait-elle, le cardinal voudra revoir la reine; il y

tentera.

«N'attendons pas, pensa la rusée, qu'il y tente; inspirons-lui-en

l'idée. Qu'il veuille la voir; qu'il la demande; qu'il se compromette en

le demandant.

«Oui, mais s'il n'y a que lui de compromis?»

Et cette pensée la jetait dans une perplexité douloureuse.

«Lui seul étant compromis, la reine avait son recours; elle parle si

haut, la reine; elle sait si bien arracher un masque aux fourbes!

«Que faire? Pour que la reine ne puisse accuser, il faut qu'elle ne

puisse ouvrir la bouche; pour fermer cette bouche noble et courageuse,

il faut en comprimer les ressorts par l'initiative d'une accusation.

«Celui-là n'ose, devant un tribunal, accuser son valet d'avoir volé, qui

peut être convaincu par son valet d'un crime aussi déshonorant que le

vol. Que monsieur de Rohan soit compromis par rapport à la reine, il est

presque sûr que la reine sera compromise quant à monsieur de Rohan.

«Mais que le hasard n'aille pas rapprocher ces deux êtres intéressés à

découvrir le secret.»

Jeanne recula tout d'abord devant l'énormité du rocher qu'elle

suspendait sur sa tête. Vivre ainsi, haletante, effarée, sous la menace

d'une pareille chute.

Oui, mais comment échapper à cette angoisse? Par la fuite! par l'exil,

par le transport en pays étranger des diamants du collier de la reine.

S'enfuir! chose aisée. Une bonne chaise se procure en dix heures;

l'espace d'un de ces bons sommeils de Marie-Antoinette; l'intervalle que

met le cardinal entre un souper avec des amis et son lever du lendemain.

Que la grande route se développe devant Jeanne; qu'elle offre ses pavés

infinis aux pieds brûlants des chevaux, cela suffit. Jeanne sera libre,

saine, sauve en dix heures.

Mais quel scandale! quelle honte! Disparue quoique libre; en sûreté

quoique proscrite; Jeanne n'est plus une femme de qualité, c'est une

voleuse, une contumace, que la justice n'atteint pas, mais qu'elle

désigne, que le fer du bourreau ne brûle pas, elle est trop loin, mais

que l'opinion dévore et broie.

Non. Elle ne s'enfuira pas. Le comble de l'audace et le comble de

l'habileté sont comme les deux sommets de l'Atlas, qui ressemblent aux

jumeaux de la terre. L'un mène à l'autre; l'un vaut l'autre. Qui voit

l'un, voit l'autre.

Jeanne résolut de payer d'audace et de rester. Elle résolut cela surtout

quand elle eut entrevu la possibilité de créer, entre le cardinal et la

reine, une solidarité de terreur pour le jour où l'un ou l'autre

voudrait s'apercevoir qu'un vol avait été commis dans leur intimité.

Jeanne s'était demandé combien, en deux ans, rapporterait la faveur de

la reine et l'amour du cardinal; elle avait évalué le revenu de ces deux

bonheurs à cinq ou six cent mille livres, après lesquelles le dégoût, la

disgrâce, l'abandon, viendraient faire expier la faveur, la vogue et

l'engouement.

«Je gagne à mon plan sept à huit cent mille livres», se dit la comtesse.

On verra comment cette âme profonde fraya la route tortueuse qui devait

aboutir à la honte pour elle, au désespoir pour les autres.

«Rester à Paris, résuma la comtesse, faire ferme en assistant à tout le

jeu des deux acteurs; ne leur laisser jouer que le rôle utile à mes

intérêts; choisir parmi les bons moments un moment favorable pour la

fuite; que ce soit une commission donnée par la reine; que ce soit une

véritable disgrâce qu'on saisirait au bond.

«Empêcher le cardinal de jamais communiquer avec Marie-Antoinette.

«Voilà surtout la difficulté, puisque monsieur de Rohan est amoureux,

qu'il est prince, qu'il a droit d'entrer chez Sa Majesté plusieurs fois

l'année, et que la reine, coquette, avide d'hommages, reconnaissante

d'ailleurs envers le cardinal, ne se sauvera pas si on la recherche.

«Ce moyen de séparer les deux augustes personnages, les événements le

fourniront. On aidera les événements.

«Rien ne serait aussi bon, aussi adroit que d'exciter chez la reine

l'orgueil qui couronne la chasteté. Nul doute qu'une avance un peu vive

du cardinal ne blesse la femme fine et susceptible. Les natures

semblables à celles de la reine aiment les hommages, mais redoutent et

repoussent les attaques.

«Oui, le moyen est infaillible. En conseillant à monsieur de Rohan de se

déclarer librement, on opérera sur l'esprit de Marie-Antoinette un

mouvement de dégoût, d'antipathie, qui éloignera pour jamais, non pas le

prince de la princesse, mais l'homme de la femme, le mâle de la femelle.

Par cette raison, l'on aura pris des armes contre le cardinal, dont on

paralysera toutes les manoeuvres au grand jour des hostilités.

«Soit. Mais encore une fois, si l'on rend le cardinal antipathique à la

reine, on n'agit que sur le cardinal: on laisse rayonner la vertu de la

reine, c'est-à-dire qu'on affranchit cette princesse, et qu'on lui donne

cette liberté de langage qui facilite toute accusation et lui donne le

poids de l'autorité.

«Ce qu'il faut, c'est une preuve contre monsieur de Rohan et contre la

reine; c'est une épée à double tranchant qui blesse à droite et à

gauche, qui blesse en sortant du fourreau, qui blesse en coupant le

fourreau lui-même.

«Ce qu'il faut, c'est une accusation qui fasse pâlir la reine, qui fasse

rougir le cardinal, qui, accréditée, lave de tout soupçon étranger

Jeanne, confidente des deux principaux coupables. Ce qu'il faut, c'est

une combinaison derrière laquelle, retranchée en temps et lieu, Jeanne

puisse dire: Ne m'accusez pas ou je vous accuse, ne me perdez pas ou je

vous perds. Laissez-moi la fortune, je vous laisserai l'honneur.

«Cela vaut qu'on le cherche, pensa la perfide comtesse, et je le

chercherai. Mon temps m'est payé à partir d'aujourd'hui.»

En effet, madame de La Motte s'enfonça dans de bons coussins, s'approcha

de sa fenêtre, brûlée par le doux soleil, et en présence de Dieu, avec

le flambeau de Dieu, elle chercha.

Chapitre LXII

La prisonnière

Pendant ces agitations de la comtesse, pendant sa rêverie, une scène

d'un autre ordre se passait dans la rue Saint-Claude, en face de la

maison habitée par Jeanne.

Monsieur de Cagliostro, on se le rappelle, avait logé dans l'ancien

hôtel de Balsamo la fugitive Oliva, poursuivie par la police de monsieur

de Crosne.

Mademoiselle Oliva, fort inquiète, avait accepté avec joie cette

occasion de fuir à la fois la police et Beausire; elle vivait donc,

retirée, cachée, tremblante, dans cette demeure mystérieuse, qui avait

abrité tant de drames terribles, plus terribles, hélas! que l'aventure

tragi-comique de mademoiselle Nicole Legay.

Cagliostro l'avait comblée de soins et de prévenances: il semblait doux

à la jeune femme d'être protégée par ce grand seigneur, qui ne demandait

rien, mais qui semblait espérer beaucoup.

Seulement qu'espérait-il? voilà ce que se demandait inutilement la

recluse.

Pour mademoiselle Oliva, monsieur de Cagliostro, cet homme qui avait

dompté Beausire, et triomphé des agents de police, était un dieu

sauveur. C'était aussi un amant bien épris, puisqu'il respectait.

Car l'amour-propre d'Oliva ne lui permettait pas de croire que

Cagliostro eût sur elle d'autre vue que d'en faire un jour sa maîtresse.

C'est une vertu, pour les femmes qui n'en ont plus, que de croire qu'on

puisse les aimer respectueusement. Ce coeur est bien flétri, bien aride,

bien mort, qui ne compte plus sur l'amour et sur le respect qui suit

l'amour.

Oliva se mit donc à faire des châteaux en Espagne du fond de son manoir

de la rue Saint-Claude, châteaux chimériques où ce pauvre Beausire,

faut-il l'avouer, trouvait bien rarement sa place.

Quand le matin, parée de tous les agréments dont Cagliostro avait meublé

ses cabinets de toilette, elle jouait à la grande dame, et repassait les

nuances du rôle de Célimène, elle ne vivait que pour cette heure du jour

à laquelle Cagliostro venait deux fois la semaine s'informer si elle

supportait facilement la vie.

Alors, dans son beau salon, au milieu d'un luxe réel et d'un luxe

intelligent, la petite créature enivrée s'avouait à elle-même que tout

dans sa vie passée avait été déception, erreur, que contrairement à

l'assertion du moraliste: La vertu fait le bonheur, c'était le bonheur

qui fait immanquablement la vertu.

Malheureusement il manquait dans la composition de ce bonheur un élément

indispensable, pour que le bonheur durât.

Oliva était heureuse, mais Oliva s'ennuyait.

Livres, tableaux, instruments de musique ne l'avaient pas distraite

suffisamment. Les livres n'étaient pas assez libres, ou ceux qui

l'étaient avaient été lus trop vite. Les tableaux sont toujours la même

chose quand on les a regardés une fois--c'est Oliva qui juge et non pas

nous--, et les instruments de musique n'ont qu'un cri, et jamais une

voix pour la main ignorante qui les sollicite.

Il faut le dire, Oliva ne tarda pas à s'ennuyer cruellement de son

bonheur, et souvent elle eut des regrets mouillés de larmes pour ces

bonnes petites matinées passées à la fenêtre de la rue Dauphine, alors

que, magnétisant la rue de ses regards, elle faisait lever la tête à

tous les passants.

Et quelles douces promenades dans le quartier Saint-Germain, quand la

mule coquette, élevant sur ses talons de deux pouces un pied d'une

cambrure voluptueuse, chaque pas de la belle marcheuse était un

triomphe, et arrachait aux admirateurs un petit cri, soit de crainte

lorsqu'elle glissait, soit de désir quand après le pied se montrait la

jambe.

Voilà ce que pensait Nicole enfermée. Il est vrai que les agents de

monsieur le lieutenant de police étaient gens redoutables, il est vrai

que l'hôpital, dans lequel les femmes s'éteignent dans une captivité

sordide, ne valait pas l'emprisonnement éphémère et splendide de la rue

Saint-Claude. Mais à quoi servirait-il d'être femme et d'avoir le droit

de caprice, si l'on ne s'insurgeait pas parfois contre le bien, pour le

changer en mal, au moins en rêve?

Et puis tout devient bientôt noir à qui s'ennuie. Nicole regretta

Beausire, après avoir regretté sa liberté. Avouons que rien ne change

dans le monde des femmes, depuis le temps où les filles de Judas s'en

allaient, la veille d'un mariage d'amour, pleurer leur virginité sur la

montagne.

Nous en sommes arrivé à un jour de deuil et d'agacement dans lequel

Oliva, privée de toute société, de toute vue, depuis deux semaines,

entrait dans la plus triste période du mal d'ennui.

Ayant tout épuisé, n'osant se montrer aux fenêtres ni sortir, elle

commençait à perdre l'appétit de l'estomac, mais non celui de

l'imagination, lequel redoublait, au contraire, au fur et à mesure que

l'autre diminuait.

C'est à ce moment d'agitation morale, qu'elle reçut la visite,

inattendue ce jour-là, de Cagliostro.

Il entra comme il en avait l'habitude, par la porte basse de l'hôtel, et

vint, par le petit jardin nouvellement tracé dans les cours, heurter aux

volets de l'appartement occupé par Oliva.

Quatre coups, frappés à intervalles convenus entre eux, étaient le

signal arrêté d'avance pour que la jeune femme tirât le verrou qu'elle

avait cru devoir demander comme sûreté entre elle et un visiteur muni de

clefs.

Oliva ne pensait pas que les précautions fussent inutiles pour bien

conserver une vertu qu'en certaines occasions elle trouvait pesante.

Au signal donné par Cagliostro, elle ouvrit ses verrous avec une

rapidité qui témoignait de son besoin d'avoir une conférence.

Vive comme une grisette parisienne, elle s'élança au-devant des pas du

noble geôlier, pour le caresser, et d'une voix irritée, rauque,

saccadée:

--Monsieur, s'écria-t-elle, je m'ennuie, sachez cela.

Cagliostro la regarda avec un léger mouvement de tête.

--Vous vous ennuyez, dit-il en refermant la porte, hélas! ma chère

enfant, c'est un vilain mal.

--Je me déplais ici. J'y meurs.

--Vraiment!

--Oui, j'ai de mauvaises pensées.

--Là! là! fit le comte, en la calmant comme il eût calmé un épagneul, si

vous n'êtes pas bien chez moi, ne m'en veuillez pas trop. Gardez toute

votre colère pour monsieur le lieutenant de police, qui est votre

ennemi.

--Vous m'exaspérez avec votre sang-froid, monsieur, dit Oliva. J'aime

mieux de bonnes colères que des douceurs pareilles; vous trouvez le

moyen de me calmer, et cela me rend folle de rage.

--Avouez, mademoiselle, que vous êtes injuste, répondit Cagliostro en

s'asseyant loin d'elle, avec cette affectation de respect ou

d'indifférence qui lui réussissait si bien auprès d'Oliva.

--Vous en parlez bien à votre aise, vous, dit-elle; vous allez, vous

venez, vous respirez; votre vie se compose d'une quantité de plaisirs

que vous choisissez; moi, je végète dans l'espace que vous m'avez

limité; je ne respire pas, je tremble. Je vous préviens, monsieur, que

votre assistance m'est inutile, si elle ne m'empêche pas de mourir.

--Mourir! vous! dit le comte en souriant, allons donc!

--Je vous dis que vous vous conduisez fort mal envers moi, vous oubliez

que j'aime profondément, passionnément quelqu'un.

--Monsieur Beausire?

--Oui, Beausire. Je l'aime, vous dis-je. Je ne vous l'ai jamais caché,

je suppose. Vous n'avez pas été vous figurer que j'oublierais mon cher

Beausire?

--Je l'ai si peu supposé, mademoiselle, que je me suis mis en quatre

pour avoir de ses nouvelles, et que je vous en apporte.

--Ah! fit Oliva.

--Monsieur de Beausire, continua Cagliostro, est un charmant garçon.

--Parbleu! fit Oliva qui ne voyait pas où on la menait.

--Jeune et joli.

--N'est-ce pas?

--Plein d'imagination.

--De feu... un peu brutal pour moi. Mais... qui aime bien, châtie bien.

--Vous parlez d'or. Vous avez autant de coeur que d'esprit, et d'esprit

que de beauté: et moi qui sais cela, moi qui m'intéresse à tout amour de

ce monde--c'est une manie--, j'ai songé à vous rapprocher de monsieur de

Beausire.

--Ce n'était pas votre idée, il y a un mois, dit Oliva en souriant d'un

air contraint.

--Écoutez donc, ma chère enfant, tout galant homme qui voit une jolie

personne cherche à lui plaire quand il est libre comme je le suis.

Cependant, vous m'avouerez que si je vous ai fait un doigt de cour, cela

n'a pas duré longtemps, hein?

--C'est vrai, répliqua Oliva du même ton; un quart d'heure au plus.

--C'était bien naturel que je me désistasse, voyant combien vous aimiez

monsieur de Beausire.

--Oh! ne vous moquez pas de moi.

--Non, sur l'honneur! vous m'avez résisté si bien.

--Oh! n'est-ce pas? s'écria Oliva, enchantée d'avoir été prise en

flagrant délit de résistance. Oui, avouez que j'ai résisté.

--C'était la suite de votre amour, dit flegmatiquement Cagliostro.

--Mais le vôtre, à vous, riposta Oliva, il n'était guère tenace, alors.

--Je ne suis ni assez vieux, ni assez laid, ni assez sot, ni assez

pauvre, pour supporter ou les refus, ou les chances d'une défaite,

mademoiselle; vous eussiez toujours préféré monsieur de Beausire à moi,

je l'ai senti et j'ai pris mon parti.

--Oh! que non pas, dit la coquette; non pas! Cette fameuse association

que vous m'avez proposée, vous savez bien, ce droit de me donner le

bras, de me visiter, de me courtiser en tout bien tout honneur, est-ce

que ce n'était point un petit reste d'espoir?

Et en disant ces mots, la perfide brûlait de ses yeux trop longtemps

oisifs le visiteur, qui était venu se prendre au piège.

--Je l'avoue, répondit Cagliostro, vous êtes d'une pénétration à

laquelle rien ne résiste.

Et il feignit de baisser les yeux pour n'être pas dévoré par le double

jet de flamme qui jaillissait des regards d'Oliva.

--Revenons à Beausire, dit-elle, piquée de l'immobilité du comte; que

fait-il, où est-il, ce cher ami?

Alors Cagliostro, la regardant avec un reste de timidité:

--Je disais que j'eusse voulu vous réunir à lui, continua-t-il.

--Non, vous ne disiez pas cela, murmura-t-elle avec dédain; mais puisque

vous me le dites, je le prends pour dit. Continuez. Pourquoi ne

l'avez-vous pas amené, c'eût été charitable. Il est libre, lui....

--Parce que, répondit Cagliostro, sans s'étonner de cette ironie,

monsieur de Beausire, qui est comme vous, qui a trop d'esprit, s'est

fait aussi une petite affaire avec la police.

--Aussi! s'écria Oliva en pâlissant; car cette fois elle sentait le tuf

de la vérité.

--Aussi, répéta poliment Cagliostro.

--Qu'a-t-il fait?... balbutia la jeune femme.

--Une charmante espièglerie, un tour de passe infiniment ingénieux;

j'appelle cela une drôlerie; mais les gens moroses, monsieur de Crosne,

par exemple, vous savez combien il est lourd, ce monsieur de Crosne; eh

bien! ils appellent cela un vol.

--Un vol! s'écria Oliva épouvantée; mon Dieu!

--Un joli vol, par exemple; ce qui prouve combien ce pauvre Beausire a

le goût des belles choses.

--Monsieur... monsieur... il est arrêté?

--Non, mais il est signalé.

--Vous me jurez qu'il n'est point arrêté, qu'il ne court aucun risque?

--Je puis bien vous jurer qu'il n'est point arrêté; mais, quant au

second point, vous n'aurez pas ma parole. Vous sentez bien, ma chère

enfant, que lorsqu'on est signalé, on est suivi, ou recherché du moins,

et qu'avec sa figure, avec sa tournure, avec toutes ses qualités bien

connues, monsieur de Beausire, s'il se montrait, serait tout de suite

dépisté par les limiers. Songez donc un peu à ce coup de filet que

ferait monsieur de Crosne. Prendre vous par monsieur de Beausire, et

monsieur de Beausire par vous.

--Oh! oui, oui, il faut qu'il se cache! Pauvre garçon! Je vais me cacher

aussi. Faites-moi fuir hors de France, monsieur. Tâchez de me rendre ce

service; parce qu'ici, voyez-vous, enfermée, étouffée, je ne résisterais

pas au désir de faire un jour où l'autre quelque imprudence.

--Qu'appelez-vous imprudence, ma chère demoiselle?

--Mais... me montrer, me donner un peu d'air.

--N'exagérez pas, ma bonne amie; vous êtes déjà toute pâle, et vous

finiriez par perdre votre belle santé. Monsieur de Beausire ne vous

aimerait plus. Non; prenez autant d'air que vous voudrez, régalez-vous

de voir passer quelques figures humaines.

--Allons! s'écria Oliva, voici que vous êtes dépité contre moi, et que

vous allez aussi m'abandonner. Je vous gêne peut-être?

--Moi? vous êtes folle? Pourquoi me gêneriez-vous? dit-il d'un sérieux

de glace.

--Parce que... un homme qui a du goût pour une femme, un homme aussi

considérable que vous, un seigneur aussi beau que vous l'êtes, a le

droit de s'irriter, de se dégoûter même, si une folle comme moi le

rebute. Oh! ne me quittez pas, ne me perdez pas, ne me prenez pas en

haine, monsieur!

Et la jeune femme, aussi effrayée qu'elle avait été coquette, vint

passer son bras autour du cou de Cagliostro.

--Pauvre petite! dit celui-ci en déposant un chaste baiser sur le front

d'Oliva; comme elle a peur. N'ayez pas de moi si méchante opinion, ma

fille. Vous couriez un danger, je vous ai rendu service; j'avais des

idées sur vous, j'en suis revenu, mais voilà tout. Je n'ai pas plus de

haine à vous témoigner que vous n'avez de reconnaissance à m'offrir.

J'ai agi pour moi, vous avez agi pour vous, nous sommes quittes.

--Oh! monsieur, que de bonté, quelle généreuse personne vous faites!

Et Oliva mit deux bras au lieu d'un sur les épaules de Cagliostro.

Mais celui-ci la regardant avec sa tranquillité habituelle:

--Vous voyez bien, Oliva, dit-il, maintenant vous m'offririez votre

amour, je....

--Eh bien! fit-elle toute rouge.

--Vous m'offririez votre adorable personne, je refuserais, tant j'aime à

n'inspirer que des sentiments vrais, purs et dégagés de tout intérêt.

Vous m'avez cru intéressé, vous êtes tombée en ma dépendance. Vous vous

croyez engagée; je vous croirais plus reconnaissante que sensible, plus

effrayée qu'amoureuse: restons comme nous sommes. J'accomplis en cela

votre désir. Je préviens toutes vos délicatesses.

Oliva laissa tomber ses beaux bras et s'éloigna honteuse, humiliée, dupe

de cette générosité de Cagliostro sur laquelle elle n'avait pas compté.

--Ainsi, dit le comte, ainsi ma chère Oliva, c'est convenu, vous me

garderez comme un ami, vous aurez toute confiance en moi; vous userez de

ma maison, de ma bourse et de mon crédit, et....

--Et je me dirai, fit Oliva, qu'il y a des hommes en ce monde bien

supérieurs à tous ceux que j'ai connus.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 7 / 27 段