gratifications, d'encouragements, de dons et de soldes.
Le travail était court, bien détaillé. Le roi tourna les pages et courut
au total.
--Un million cent mille livres pour si peu! Comment cela se fait-il?
Et il laissa reposer la plume.
--Lisez, sire, lisez, et veuillez remarquer que, sur les onze cent mille
livres, un seul article est porté à cinq cent mille livres.
--Quel article, monsieur le contrôleur général?
--L'avance faite à Sa Majesté la reine, sire.
--À la reine! s'écria Louis XVI.... Cinq cent mille livres à la reine!
Eh! monsieur, ce n'est pas possible.
--Pardon, sire; mais le chiffre est exact.
--Cinq cent mille livres à la reine! répéta le roi. Il faut qu'il y ait
erreur. La semaine dernière... non, la quinzaine, j'ai fait payer le
trimestre à Sa Majesté.
--Sire, si la reine a eu besoin d'argent--et l'on sait comment Sa
Majesté en use--, il n'est point extraordinaire....
--Non, non! s'écria le roi, qui éprouva le besoin de faire parler de son
économie et de concilier quelques applaudissements à la reine quand elle
irait à l'Opéra; la reine ne veut pas de cette somme-là, monsieur de
Calonne. La reine m'a dit qu'un vaisseau vaut mieux que des joyaux. La
reine pense que si la France emprunte pour nourrir ses pauvres, nous
autres riches nous devons prêter à la France. Donc, si la reine a besoin
de cet argent, son mérite sera plus grand de l'attendre; et je vous
garantis, moi, qu'elle l'attendra.
Les ministres applaudirent beaucoup cet élan patriotique du roi, que le
divin Horace n'eût pas appelé _Uxorius_ en ce moment.
Seul, monsieur de Calonne, qui savait l'embarras de la reine, insista
sur l'allocation.
--Vraiment, dit le roi, vous êtes plus intéressé pour nous que
nous-mêmes. Calmez-vous, monsieur de Calonne.
--La reine, sire, m'accusera d'avoir été bien peu zélé pour son service.
--Je plaiderai votre cause auprès d'elle.
--La reine, sire, ne demande jamais que forcée par la nécessité.
--Si la reine a des besoins, ils sont moins impérieux, je l'espère, que
ceux des pauvres, et elle en conviendra toute la première.
--Sire....
--Article entendu, fit le roi résolument.
Et il prit la plume aux hachures.
--Vous biffez ce crédit, sire? fit monsieur de Calonne consterné.
--Je le biffe, répondit majestueusement Louis XVI. Et il me semble
entendre d'ici la voix généreuse de la reine me remercier d'avoir si
bien compris son coeur.
Monsieur de Calonne se mordit les lèvres; Louis, content de ce sacrifice
personnel héroïque, signa tout le reste avec une bonne foi aveugle.
Et il dessina un beau zèbre, entouré de zéros, en répétant:
--J'ai gagné ce soir cinq cent mille livres: une jolie journée de roi,
Calonne; vous donnerez cette bonne nouvelle à la reine; vous verrez,
vous verrez.
--Ah! mon Dieu! sire, murmura le ministre, je serais au désespoir de
vous ôter la joie de cet aveu. À chacun selon ses mérites.
--Soit, répliqua le roi. Levons la séance. Assez de besogne quand la
besogne est bonne. Ah! voilà la reine qui revient; allons-nous au-devant
d'elle, Calonne?
--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais j'ai ma signature.
Et il s'esquiva le plus promptement possible par le corridor.
Le roi alla bravement et tout épanoui au-devant de Marie-Antoinette, qui
chantait dans le vestibule, en appuyant son bras sur celui du comte
d'Artois.
--Madame, dit-il, vous avez fait une bonne promenade, n'est-ce pas?
--Excellente, sire, et vous, avez-vous fait un bon travail?
--Jugez-en, je vous ai gagné cinq cent mille livres.
«Calonne a tenu parole», pensa la reine.
--Figurez-vous, ajouta Louis XVI, que Calonne vous avait porté sur le
crédit pour un demi million.
--Oh! fit Marie-Antoinette en souriant.
--Et moi... j'ai biffé. Voilà cinq cent mille livres de gagnées d'un
revers de plume.
--Comment, biffé? dit la reine en pâlissant.
--Tout net; cela va vous faire un bien énorme. Bonsoir, madame, bonsoir.
--Sire! Sire!
--J'ai grand-faim. Je rentre. N'est-ce pas que j'ai bien gagné mon
souper?
--Sire! écoutez donc.
Mais Louis XVI sautilla et s'enfuit, radieux de sa plaisanterie,
laissant la reine ébahie, muette et consternée.
--Mon frère, faites-moi chercher monsieur de Calonne, dit-elle enfin au
comte d'Artois, il y a quelque mauvais tour là-dessous.
Justement on apportait à la reine le billet suivant du ministre:
«Votre Majesté aura su que le roi avait refusé le crédit. C'est
incompréhensible, madame, et je me suis retiré du Conseil, malade et
pénétré de douleur.»
--Lisez, fit-elle en passant le billet au comte d'Artois.
--Et il y a des gens qui disent que nous dilapidons les finances, ma
soeur! s'écria le prince. C'est là un procédé....
--De mari, murmura la reine. Adieu, mon frère.
--Recevez mes compliments de condoléance, chère soeur; me voilà averti,
moi qui voulais demander demain.
--Qu'on m'aille quérir madame de La Motte, dit la reine à madame de
Misery, après une longue méditation, partout où elle sera, et sur le
champ.
Chapitre LX
Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme
Le courrier qu'on expédia à Paris, à madame de La Motte, trouva la
comtesse, ou plutôt ne la trouva pas chez le cardinal de Rohan.
Jeanne était allée rendre visite à Son Éminence; elle y avait dîné, elle
y soupait, et s'entretenait avec lui de cette restitution
malencontreuse, quand le courrier vint demander si la comtesse se
trouvait chez monsieur de Rohan.
Le suisse, en habile homme, répondit que Son Éminence était sortie, et
que madame de La Motte n'était pas à l'hôtel, mais que rien n'était plus
aisé que de lui faire dire ce dont la reine avait chargé son messager,
attendu qu'elle viendrait probablement le soir à l'hôtel.
--Qu'elle se rende à Versailles le plus vite qu'il se pourra, dit le
coureur, et il partit ayant semé le même avis dans tous les domiciles
présumés de la nomade comtesse.
Mais à peine le messager fut-il parti, que le suisse, faisant sa
commission sans aller bien loin, envoya sa femme prévenir madame de La
Motte chez monsieur de Rohan, où les deux associés philosophaient à
loisir sur l'instabilité des grosses sommes d'argent.
La comtesse, à l'avertissement, comprit qu'il y avait urgence à partir.
Elle demanda deux bons chevaux au cardinal, qui l'installa lui-même dans
une berline sans armoiries, et tandis qu'il faisait force commentaires
sur ce message, la comtesse roulait si bien qu'en une heure elle
arrivait devant le château.
Quelqu'un l'attendait qui l'introduisit sans retard auprès de
Marie-Antoinette.
La reine était retirée dans sa chambre. Le service de nuit tout fait:
plus une femme dans l'appartement, excepté madame de Misery, qui lisait
dans le petit boudoir.
Marie-Antoinette brodait ou feignait de broder, prêtant une oreille
inquiète à tous les bruits du dehors, lorsque Jeanne se précipita
au-devant d'elle.
--Ah! s'écria la reine, vous voici, tant mieux. Une nouvelle...
comtesse.
--Bonne! madame?
--Jugez-en. Le roi a refusé les cinq cent mille livres.
--À monsieur de Calonne?
--À tout le monde. Le roi ne veut plus me donner d'argent. Ces choses là
n'arrivent qu'à moi.
--Mon Dieu! murmura la comtesse.
--C'est à ne pas croire, n'est-ce pas, comtesse? Refuser, biffer
l'ordonnance déjà faite. Enfin, ne parlons plus de ce qui est mort. Vous
allez vite retourner à Paris.
--Oui, madame.
--Et dire au cardinal, puisqu'il a mis tant de dévouement à me faire
plaisir, que j'accepte ses cinq cent mille livres jusqu'au prochain
trimestre. C'est égoïste de ma part, comtesse! mais il le faut...
j'abuse.
--Eh! madame, murmura Jeanne, nous sommes perdues, monsieur le cardinal
n'a plus d'argent.
La reine fit un bond, comme si elle venait d'être blessée ou insultée.
--Plus... d'argent... balbutia-t-elle.
--Madame, une créance sur laquelle ne comptait plus monsieur de Rohan
lui est revenue. C'était une dette d'honneur, il a payé.
--Cinq cent mille livres?
--Oui, madame.
--Mais....
--Son dernier argent.... Plus de ressources!
La reine s'arrêta comme étourdie par ce malheur.
--Je suis bien éveillée, n'est-ce pas? dit-elle. C'est bien à moi
qu'arrivent tous ces mécomptes? Comment savez-vous cela, comtesse, que
monsieur de Rohan n'a plus d'argent?
--Il me contait ce désastre, il y a une heure et demie, madame. Ce
désastre est d'autant moins réparable que les cinq cent mille livres
étaient ce qu'on appelle le fond du tiroir.
La reine appuya son front sur ses deux mains.
--Il faut prendre un parti, dit-elle.
«Que va faire la reine?» pensa Jeanne.
--Voyez-vous, comtesse, c'est une leçon terrible, qui me punira d'avoir
fait en cachette du roi une action de médiocre importance, de médiocre
ambition ou de mesquine coquetterie. Je n'avais aucun besoin de ce
collier, avouez-le?
--C'est vrai, madame, mais si une reine ne consultait que ses besoins et
ses goûts....
--Je veux consulter avant tout ma tranquillité, le bonheur de ma maison.
Il ne fallait rien moins que ce premier échec pour me prouver à combien
d'ennuis j'allais m'exposer, combien était féconde en disgrâces la route
que j'avais choisie, j'y renonce. Allons franchement, allons librement,
allons simplement.
--Madame!
--Et pour commencer, sacrifions notre vanité sur l'autel du devoir,
comme dirait monsieur Dorat.
Puis, avec un soupir:
--Ah! ce collier était bien beau, cependant, murmura-t-elle.
--Il l'est encore, madame, et c'est de l'argent vivant, ce collier.
--Dès à présent, il n'est plus qu'un tas de pierres pour moi. Les
pierres, on en fait, quand on a joué avec elles, ce que font les enfants
après la partie de marelle, on les jette, on les oublie.
--Que veut dire la reine?
--La reine veut dire, chère comtesse, que vous allez reprendre l'écrin
apporté... par monsieur de Rohan... le reporter aux joailliers Boehmer
et Bossange.
--Le leur rendre?
--Précisément.
--Mais, madame, Votre Majesté a donné deux cent cinquante mille livres
d'arrhes.
--C'est encore deux cent cinquante mille livres que je gagne, comtesse;
me voilà d'accord avec les comptes du roi.
--Madame! madame! s'écria la comtesse, perdre ainsi un quart de million!
Car il peut arriver que les joailliers fassent des difficultés pour
rendre des fonds dont ils auraient disposé.
--J'y compte et leur abandonne les arrhes, à condition que le marché
sera rompu. Depuis que j'entrevois ce but, comtesse, je me sens plus
légère. Avec ce collier sont venus s'installer ici les soucis, les
chagrins, les craintes, les soupçons. Jamais ces diamants n'auraient eu
assez de feux pour sécher toutes les larmes que je sens peser en nuages
sur moi. Comtesse, emportez-moi cet écrin tout de suite. Les joailliers
font là une bonne affaire. Deux cent cinquante mille livres de
pot-de-vin, c'est un bénéfice; c'est le bénéfice qu'ils faisaient sur
moi, et, de plus, ils ont le collier. Je pense qu'ils ne se plaindront
pas, et que nul n'en saura rien.
«Le cardinal n'a agi qu'en vue de me faire plaisir. Vous lui direz que
mon plaisir est de n'avoir plus ce collier, et s'il est homme d'esprit,
il me comprendra; s'il est bon prêtre, il m'approuvera et m'affermira
dans mon sacrifice.»
En disant ces mots, la reine tendait à Jeanne l'écrin fermé. Celle-ci le
repoussa doucement.
--Madame, dit-elle, pourquoi ne pas essayer d'obtenir encore un délai?
--Demander... non!
--J'ai dit obtenir, madame.
--Demander, c'est s'humilier, comtesse; obtenir, c'est être humiliée. Je
concevrais peut-être qu'on s'humiliât pour une personne aimée, pour
sauver une créature vivante, fût-ce son chien; mais pour avoir le droit
de garder ces pierres qui brûlent comme le charbon allumé sans être plus
lumineuses et aussi durables, oh! comtesse, voilà ce que nul conseil ne
pourra jamais me décider à accepter. Jamais! Emportez l'écrin, ma chère,
emportez!
--Mais songez, madame, au bruit que ces joailliers vont faire, par
politesse, au moins, et pour vous plaindre. Votre refus sera aussi
compromettant que l'eût été votre acquiescement. Tout le public saura
que vous avez eu les diamants en votre pouvoir.
--Nul ne saura rien. Je ne dois plus rien à ces joailliers; je ne les
recevrai plus; c'est bien le moins qu'ils se taisent pour mes deux cent
cinquante mille livres; et mes ennemis, au lieu de dire que j'achète des
diamants un million et demi, diront seulement que je jette mon argent
dans le commerce. C'est moins désagréable. Emportez, comtesse, emportez,
et remerciez bien monsieur de Rohan pour sa bonne grâce et sa bonne
volonté.
Et par un mouvement impérieux, la reine remit l'écrin à Jeanne, qui ne
sentit pas ce poids entre ses mains sans une certaine émotion.
--Vous n'avez pas de temps à perdre, poursuivit la reine; moins les
joailliers auront d'inquiétude, plus nous serons assurées du secret;
repartez vite, et que nul ne voie l'écrin. Touchez d'abord chez vous,
dans la crainte qu'une visite chez Boehmer à cette heure n'éveille les
soupçons de la police, qui certainement s'occupe de ce qu'on fait chez
moi; puis, quand votre retour aura dépisté les espions, rendez-vous chez
les joailliers, et rapportez-moi un reçu d'eux.
--Oui, madame, il en sera fait ainsi, puisque vous le voulez.
Elle serra l'écrin sous son mantelet, ayant soin que rien ne trahît le
volume de la boîte, et monta en carrosse avec tout le zèle que réclamait
l'auguste complice de son action.
D'abord, pour obéir, elle se fit conduire chez elle, et renvoya le
carrosse chez monsieur de Rohan, afin de ne rien dévoiler du secret au
cocher qui l'avait conduite. Ensuite, elle se fit déshabiller pour
prendre un costume moins élégant, plus propre à cette course nocturne.
Sa femme de chambre l'habilla rapidement et observa qu'elle était
pensive et distraite durant cette opération, ordinairement honorée de
toute l'attention d'une femme de cour.
Jeanne réellement ne songeait pas à sa toilette, elle se laissait faire,
elle tendait sa réflexion vers une idée étrange inspirée par l'occasion.
Elle se demandait si le cardinal ne commettait pas une grande faute en
laissant la reine rendre cette parure, et si la faute commise n'allait
pas devenir un amoindrissement pour la fortune que monsieur de Rohan
rêvait et pouvait se flatter d'atteindre, participant aux petits secrets
de la reine.
Agir selon l'ordre de Marie-Antoinette sans consulter monsieur de Rohan,
n'était-ce pas manquer aux premiers devoirs de l'association? Fût-il à
bout de toutes ressources, le cardinal n'aimerait-il pas mieux se vendre
lui-même que de laisser la reine privée d'un objet qu'elle avait
convoité?
«Je ne puis faire autrement, se dit Jeanne, que de consulter le
cardinal.
«Quatorze cent mille livres! ajouta-t-elle dans sa pensée; jamais il
n'aura quatorze cent mille livres!»
Puis, tout à coup, se tournant vers sa femme de chambre:
--Sortez, Rose, dit-elle.
La femme de chambre obéit et madame de La Motte continua son monologue
mental.
«Quelle somme! quelle fortune! quelle radieuse vie, et comme toute la
félicité, tout l'éclat que procure une pareille somme sont bien
représentés par ce petit serpent en pierres qui flamboie dans l'écrin
que voici.»
Elle ouvrit l'écrin et se brûla les yeux au contact de ces ruisselantes
flammes. Elle tira le collier du satin, le roula dans ses doigts,
l'enferma dans ses deux petites mains en disant:
--Quatorze cent mille livres qui tiennent là-dedans, car ce collier vaut
quatorze cent mille livres argent réel, et les joailliers le paieraient
ce prix encore aujourd'hui.
Étrange destinée qui permet à la petite Jeanne de Valois, mendiante et
obscure, de toucher de sa main la main d'une reine, la première du
monde, et de posséder dans ses mains aussi, pour une heure il est vrai,
quatorze cent mille livres, une somme qui ne marche jamais seule en ce
monde, et que l'on fait toujours escorter par des gardiens armés ou par
des garanties qui ne peuvent être moindres en France que celles d'un
cardinal et d'une reine.
«Tout cela dans mes dix doigts!... Comme c'est lourd et comme c'est
léger!
«Pour emporter en or, précieux métal, l'équivalent de cet écrin,
j'aurais besoin de deux chevaux; pour l'emporter en billets de caisse...
et les billets de caisse sont-ils toujours payés? ne faut-il pas signer,
contrôler? Et puis un billet, c'est du papier: le feu, l'air, l'eau le
détruisent. Un billet de caisse n'a pas de cours dans tous les pays; il
trahit son origine, il décèle le nom de son auteur, le nom de son
porteur. Un billet de caisse après un certain temps perd une partie de
sa valeur ou sa valeur entière. Les diamants, au contraire, sont la dure
matière qui résiste à tout, et que tout homme connaît, apprécie, admire
et achète, à Londres, à Berlin, à Madrid, au Brésil même. Tous
comprennent un diamant, un diamant surtout de la taille et de l'eau
qu'on trouve dans ceux-ci! Qu'ils sont beaux! Qu'ils sont admirables!
Quel ensemble et quel détail! Chacun d'eux détaché vaut peut-être plus,
proportions gardées, qu'ils ne valent tous ensemble!
«Mais à quoi vais-je penser, dit-elle, tout à coup; vite prenons le
parti soit d'aller trouver le cardinal, soit de rendre le collier à
Boehmer, ainsi que m'en a chargé la reine.»
Elle se leva, tenant toujours dans sa main les diamants qui
s'échauffaient et resplendissaient.
«Ils vont donc rentrer chez le froid bijoutier, qui les pèsera et les
polira de sa brosse. Eux qui pouvaient briller sur le sein de
Marie-Antoinette.... Boehmer se récriera d'abord, puis se rassurera en
songeant qu'il a le bénéfice et conserve la marchandise. Ah! j'oubliais!
dans quelle forme faut-il que je fasse rédiger le reçu du joaillier?
C'est grave; oui, il y a dans cette rédaction beaucoup de diplomatie à
faire. Il faut que l'écrit n'engage, ni Boehmer, ni la reine, ni le
cardinal, ni moi.
«Je ne rédigerai jamais seule un pareil acte. J'ai besoin d'un conseil.
«Le cardinal.... Oh! non. Si le cardinal m'aimait plus ou s'il était plus
riche et qu'il me donnât les diamants...»
Elle s'assit sur son sofa, les diamants roulés autour de sa main, la
tête brûlante, pleine de pensées confuses et qui parfois l'épouvantaient
et qu'elle repoussait avec une énergie fiévreuse.
Soudain son oeil devint plus calme, plus fixe, plus arrêté sur une image
de pensée uniforme; elle ne s'aperçut pas que les minutes passaient, que
tout prenait en elle un aplomb désormais inébranlable; que pareille à
ces nageurs qui ont posé le pied dans la vase des fleuves, chaque
mouvement qu'elle faisait pour se dégager la plongeait plus avant. Une
heure se passa dans cette muette et profonde contemplation d'un but
mystérieux.
Après quoi elle se leva lentement, pâlie comme la prêtresse par
l'inspiration, et sonna sa femme de chambre.
Il était deux heures du matin.
--Trouvez-moi un fiacre, dit-elle, ou une brouette s'il n'y a plus de
voiture.
La servante trouva un fiacre qui dormait dans la vieille rue du Temple.
Madame de La Motte monta seule et renvoya sa camériste.
Dix minutes après, le fiacre s'arrêtait à la porte du pamphlétaire
Réteau de Villette.
Chapitre LXI
Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine
Le résultat de cette visite nocturne faite au pamphlétaire Réteau de
Villette apparut seulement le lendemain, et voici de quelle façon:
À sept heures du matin, madame de La Motte fit parvenir à la reine une
lettre qui contenait le reçu des joailliers. Cette pièce importante
était ainsi conçue:
«Nous soussignés, reconnaissons avoir repris en possession le collier de
diamants primitivement vendu à la reine moyennant une somme de seize
cent mille livres, les diamants n'ayant pas agréé à Sa Majesté, qui nous
a dédommagés de nos démarches et de nos déboursés par l'abandon d'une
somme de deux cent cinquante mille livres, versée en nos mains.
«Signé: BOEHMER ET BOSSANGE»
La reine, alors tranquille sur l'affaire qui l'avait tourmentée trop
longtemps, enferma le reçu dans son chiffonnier et n'y pensa plus.
Mais, par une étrange contradiction, avec ce billet, les joailliers
Boehmer et Bossange reçurent deux jours après la visite du cardinal de
Rohan, qui avait conservé, lui, quelques inquiétudes sur le paiement du
premier solde convenu entre les vendeurs et la reine.
Monsieur de Rohan trouva Boehmer dans sa maison du quai de l'école.
Depuis le matin, échéance de ce premier terme, s'il y eût eu retard ou
refus, l'alarme devait être au camp des joailliers.
Mais tout, au contraire, dans la maison de Boehmer, respirait le calme,
et monsieur de Rohan fut heureux de trouver bon visage aux valets, dos
rond et queue frétillante au chien du logis. Boehmer reçut son client
illustre avec l'épanchement de la satisfaction.
--Eh bien! dit le premier, c'était aujourd'hui le terme du paiement. La
reine a donc payé?
--Monseigneur, non, répondit Boehmer. Sa Majesté n'a pu donner d'argent.
Vous savez que monsieur de Calonne s'est vu refuser par le roi. Tout le
monde en parle.
--Oui, tout le monde en parle, Boehmer, et c'est justement ce refus qui
m'amène.
--Mais, continua le joaillier, Sa Majesté est excellente et de bonne
volonté. N'ayant pu payer, elle a garanti la dette, et nous n'en
demandons pas davantage.
--Ah! tant mieux, s'écria le cardinal; garanti la dette, dites-vous?
c'est très bien; mais... comment?
--De la façon la plus simple et la plus délicate, répliqua le joaillier,
d'une façon toute royale.
--Par l'entremise de cette spirituelle comtesse, peut-être?
--Non, monseigneur, non. Madame de La Motte n'a pas même paru, et voilà
ce qui nous a beaucoup flattés, monsieur Bossange et moi.
--Pas paru! la comtesse n'a pas paru?... Croyez bien qu'elle est pour
quelque chose cependant dans ceci, monsieur Boehmer. Toute bonne
inspiration doit émaner de la comtesse. Je n'ôte rien à Sa Majesté, vous
comprenez.
--Monseigneur va juger si Sa Majesté a été délicate et bonne pour nous.
Des bruits s'étaient répandus sur le refus du roi pour l'ordonnancement
des cinq cent mille livres; nous autres nous écrivîmes à madame de La
Motte.
--Quand cela?
--Hier, monseigneur.
--Que répondit-elle?
--Votre Éminence n'en sait rien? dit Boehmer avec une imperceptible
nuance de respectueuse familiarité.
--Non, voilà trois jours que je n'ai eu l'honneur de voir madame la
comtesse, repartit le prince en vrai prince.
--Eh bien! monseigneur, madame de La Motte répondit ce seul mot:
_Attendez_!
--Par écrit?
--Non, monseigneur, de vive voix. Notre lettre priait madame de La Motte
de vous demander une audience, et de prévenir la reine que le paiement
approchait.
--Le mot _attendez_ était tout naturel, repartit le cardinal.
--Nous attendîmes donc, monseigneur, et hier au soir nous reçûmes de la
reine, par un courrier très mystérieux, une lettre.
--Une lettre? À vous, Boehmer?
--Ou plutôt une reconnaissance en bonne forme, monseigneur.
--Voyons! fit le cardinal.
--Oh! je vous la montrerais, si nous ne nous étions juré, mon associé et
moi, de ne la faire voir à personne.
--Et pourquoi?
--Parce que cette réserve nous est imposée par la reine elle-même,
monseigneur; jugez-en, Sa Majesté nous recommande le secret.
--Ah! c'est différent, vous êtes très heureux, vous messieurs les
bijoutiers, d'avoir des lettres de la reine.
--Pour treize cent cinquante mille livres, monseigneur, dit le joaillier
en ricanant, on peut avoir....
--Dix millions, et cent millions ne paient pas de certaines choses,
monsieur, repartit sévèrement le prélat. Enfin, vous êtes bien garantis?
--Autant que possible, monseigneur.
--La reine reconnaît la dette?
--Bien et dûment.
--Et s'engage à payer....
--Dans trois mois cinq cent mille livres; le reste dans le semestre.
--Et... les intérêts?
--Oh! monseigneur, un mot de Sa Majesté les garantit. _Faisons_, ajoute
Sa Majesté avec bonté, _faisons cette affaire entre nous_; _entre nous_,
Votre Excellence comprend bien la recommandation; _vous n'aurez pas lieu
de vous en repentir_. Et elle signe! Dès à présent, voyez-vous,
monseigneur, c'est pour mon associé comme pour moi une affaire
d'honneur.
--Me voilà quitte envers vous, monsieur Boehmer, dit le cardinal charmé;
à bientôt une autre affaire.
--Quand Votre Excellence daignera nous honorer de sa confiance.
--Mais remarquez encore en ceci la main de cette aimable comtesse....