--Retrouver la reine, savoir l'effet qu'a produit votre présence.
--Très bien. Moi je retourne à Paris.
--Pourquoi? Vous seriez revenu au jeu ce soir. C'est d'une bonne
tactique; n'abandonnez pas le terrain.
--Il faut malheureusement que je me trouve à un rendez-vous que j'ai
reçu ce matin avant de partir.
--Un rendez-vous?
--Assez sérieux, si j'en juge par le contenu du billet qu'on m'a fait
tenir. Voyez....
--Une écriture d'homme! dit la comtesse.
Et elle lut:
«Monseigneur, quelqu'un veut vous entretenir du recouvrement d'une somme
importante. Cette personne se présentera ce soir chez vous, à Paris,
pour obtenir l'honneur d'une audience.»
--Anonyme.... Un mendiant.
--Non, comtesse, on ne s'expose pas de gaieté de coeur à être bâtonné
par mes gens pour s'être joué de moi.
--Vous croyez?
--Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je connais cette écriture.
--Allez donc, monseigneur; d'ailleurs, on ne risque jamais grand-chose
avec les gens qui promettent de l'argent. Ce qu'il y aurait de pis, ce
serait qu'ils ne payassent pas. Adieu, monseigneur.
--Comtesse, au bonheur de vous revoir.
--À propos, monseigneur, deux choses.
--Lesquelles?
--Si, par hasard, il allait vous rentrer inopinément une grosse somme?
--Eh bien! comtesse?
--Quelque chose de perdu; une trouvaille! un trésor!
--Je vous entends, espiègle, part à deux, voulez-vous dire?
--Ma foi! monseigneur....
--Vous me portez bonheur, comtesse; pourquoi ne vous en tiendrais je pas
compte? Ce sera fait. L'autre chose à présent?
--La voici. Ne vous mettez pas à entamer les cinq cent mille livres.
--Oh! ne craignez rien.
Et ils se séparèrent. Puis le cardinal revint à Paris dans une
atmosphère de félicités célestes.
La vie changeait de face pour lui en effet depuis deux heures. S'il
n'était qu'amoureux, la reine venait de lui donner plus qu'il n'aurait
osé espérer d'elle; s'il était ambitieux, elle lui faisait espérer plus
encore.
Le roi, habilement conduit par sa femme, devenait l'instrument d'une
fortune que désormais rien ne pourrait arrêter. Le prince Louis se
sentait plein d'idées; il avait autant de génie politique que pas un de
ses rivaux, il entendait la question d'amélioration, il ralliait le
clergé au peuple pour former une de ces solides majorités qui gouvernent
longtemps par la force et par le droit.
Mettre à la tête de ce mouvement de réforme la reine, qu'il adorait, et
dont il eût changé la désaffection toujours croissante en une popularité
sans égale: tel était le rêve du prélat, et ce rêve, un seul mot tendre
de la reine Marie-Antoinette pouvait le changer en une réalité.
Alors, l'étourdi renonçait à ses faciles triomphes, le mondain se
faisait philosophe, l'oisif devenait un travailleur infatigable. C'est
une tâche aisée pour les grands caractères que de changer la pâleur des
débauchés contre la fatigue de l'étude. Monsieur de Rohan fût allé loin,
traîné par cet attelage ardent que l'on nomme l'amour et l'ambition.
Il se crut à l'oeuvre dès son retour à Paris, brûla d'un coup une caisse
de billets amoureux, appela son intendant pour ordonner des réformes,
fit tailler des plumes par un secrétaire pour écrire des mémoires sur la
politique de l'Angleterre, qu'il comprenait à merveille, et, depuis une
heure au travail, il commençait à rentrer dans la possession de
lui-même, lorsqu'un coup de sonnette l'avertit, dans son cabinet, qu'une
visite importante lui arrivait.
Un huissier parut.
--Qui est là? demanda le prélat.
--La personne qui a écrit ce matin à monseigneur.
--Sans signer?
--Oui, monseigneur.
--Mais cette personne a un nom. Demandez-le-lui.
L'huissier revint le moment d'après:
--Monsieur le comte de Cagliostro, dit-il.
Le prince tressaillit.
--Qu'il entre.
Le comte entra, les portes se refermèrent derrière lui.
--Grand Dieu! s'écria le cardinal, qu'est-ce que je vois?
--N'est-ce pas, monseigneur, dit Cagliostro avec un sourire, que je ne
suis guère changé?
--Est-il possible... murmura monsieur de Rohan, Joseph Balsamo vivant,
lui qu'on disait mort dans cet incendie. Joseph Balsamo....
--Comte de Foenix, vivant, oui, monseigneur, et vivant plus que jamais.
--Mais, monsieur, sous quel nom vous présentez-vous alors... et pourquoi
n'avoir pas gardé l'ancien?
--Précisément, monseigneur, parce qu'il est ancien et qu'il rappelle, à
moi d'abord, aux autres ensuite, trop de souvenirs tristes ou gênants.
Je ne parle que de vous, monseigneur; dites-moi, n'eussiez-vous pas
refusé la porte à Joseph Balsamo?
--Moi! mais, non, monsieur, non.
Et le cardinal, encore stupéfait, n'offrait pas même un siège à
Cagliostro.
--C'est qu'alors, reprit celui-ci, Votre Éminence a plus de mémoire et
de probité que tous les autres hommes ensemble.
--Monsieur, vous m'avez autrefois rendu un tel service....
--N'est-ce pas, monseigneur, interrompit Balsamo, que je n'ai pas changé
d'âge, et que je suis un bien bel échantillon des résultats de mes
gouttes de vie.
--Je le confesse, monsieur, mais vous êtes au-dessus de l'humanité, vous
qui dispensez libéralement l'or et la santé à tous.
--La santé, je ne dis pas, monseigneur; mais l'or... non, oh! non pas....
--Vous ne faites plus d'or?
--Non, monseigneur!
--Et mais pourquoi?
--Parce que j'ai perdu la dernière parcelle d'un ingrédient
indispensable que mon maître, le sage Althotas, m'avait donné après sa
sortie d'Égypte. La seule recette que je n'aie jamais eue en propre.
--Il l'a gardée?
--Non... c'est-à-dire oui, gardée ou emportée dans le tombeau, comme
vous voudrez.
--Il est mort.
--Je l'ai perdu.
--Comment n'avez-vous pas prolongé la vie de cet homme, indispensable
receleur de l'indispensable recette, vous qui vous êtes gardé vivant et
jeune depuis des siècles, à ce que vous dites?
--Parce que je puis tout contre la maladie, contre la blessure, mais
rien contre l'accident qui tue sans qu'on m'appelle.
--Et c'est un accident qui a terminé les jours d'Althotas!
--Vous avez dû l'apprendre, puisque vous saviez ma mort, à moi.
--Cet incendie de la rue Saint-Claude, dans lequel vous avez disparu....
--A tué Althotas tout seul, ou plutôt le sage, fatigué de la vie, a
voulu mourir.
--C'est étrange.
--Non, c'est naturel. Moi, j'ai songé cent fois à en finir de vivre à
mon tour.
--Oui, mais vous y avez persisté, cependant.
--Parce que j'ai choisi un état de jeunesse dans lequel la belle santé,
les passions, les plaisirs du corps me procurent encore quelque
distraction; Althotas, au contraire, avait choisi l'état de vieillesse.
--Il fallait qu'Althotas fît comme vous.
--Non pas, il était un homme profond et supérieur, lui; de toutes les
choses de ce monde, il ne voulait que la science. Et cette jeunesse au
sang impérieux, ces passions, ces plaisirs, l'eussent détourné de
l'éternelle contemplation; monseigneur, il importe d'être exempt
toujours de fièvre; pour bien penser, il faut pouvoir s'absorber dans
une somnolence imperturbable.
«Le vieillard médite mieux que le jeune homme, aussi quand la tristesse
le prend, n'y a-t-il plus de remède. Althotas est mort victime de son
dévouement à la science. Moi, je vis comme un mondain, je perds mon
temps et ne fais absolument rien. Je suis une plante... je n'ose dire
une fleur; je ne vis pas, je respire.
--Oh! murmura le cardinal, avec l'homme ressuscité, voilà tous mes
étonnements qui renaissent. Vous me rendez, monsieur, à ce temps où la
magie de vos paroles, où le merveilleux de vos actions doublaient toutes
mes facultés, et rehaussaient à mes yeux la valeur d'une créature. Vous
me rappelez les vieux rêves de ma jeunesse. Il y a dix ans, savez--vous,
que vous m'ayez apparu.
--Je le sais, nous avons bien baissé tous deux, allez. Monseigneur, moi
je ne suis plus un sage, mais un savant. Vous, vous n'êtes plus un beau
jeune homme, mais un beau prince. Vous souvient-il, monseigneur, de ce
jour où dans mon cabinet, rajeuni aujourd'hui par les tapisseries, je
vous promettais l'amour d'une femme dont ma voyante avait consulté les
blonds cheveux?
Le cardinal pâlit, puis rougit tout à coup. La terreur et la joie
venaient de suspendre successivement les battements de son coeur.
--Je me souviens, dit-il, mais avec confusion....
--Voyons, fit Cagliostro en souriant, voyons si je pourrais encore
passer pour un magicien. Attendez que je me fixe sur cette idée.
Il réfléchit.
--Cette blonde enfant de vos rêves amoureux, dit-il après un silence, où
est-elle? Que fait-elle? Ah! parbleu! je la vois; oui... et vous-même
l'avez vue aujourd'hui. Il y a plus encore, vous sortez d'auprès d'elle.
Le cardinal appuya une main glacée sur son coeur palpitant.
--Monsieur, dit-il si bas que Cagliostro l'entendit à peine, par
grâce....
--Voulez-vous que nous parlions d'autre chose? fit le devin avec
courtoisie. Oh! je suis bien à vos ordres, monseigneur. Disposez de moi,
je vous prie.
Et il s'étendit assez librement sur un sofa que le cardinal avait oublié
de lui indiquer depuis le commencement de cette intéressante
conversation.
Chapitre LVIII
Le débiteur et le créancier
Le cardinal regardait faire son hôte d'un air presque hébété.
--Eh bien! fit celui-ci, maintenant que nous avons renouvelé
connaissance, monseigneur, causons si vous voulez.
--Oui, reprit le prélat se remettant peu à peu, oui, causons de ce
recouvrement, que... que....
--Que je vous indiquais dans ma lettre, n'est-ce pas? Votre éminence a
hâte de savoir....
--Oh! c'était un prétexte, n'est-ce pas, à ce que je présume, du moins.
--Non, monseigneur, pas le moins du monde, c'était une réalité, et des
plus sérieuses, je vous assure. Ce recouvrement vaut tout à fait la
peine d'être effectué, attendu qu'il s'agit de cinq cent mille livres,
et que cinq cent mille livres c'est une somme.
--Et une somme que vous m'avez gracieusement prêtée, même, s'écria le
cardinal en laissant apparaître sur son visage une légère pâleur.
--Oui, monseigneur, que je vous ai prêtée, dit Balsamo; j'aime à voir
dans un grand prince comme vous une si bonne mémoire.
Le cardinal avait reçu le coup, il sentait une sueur froide descendre de
son front à ses joues.
--J'ai cru un moment, dit-il en essayant de sourire, que Joseph Balsamo,
l'homme surnaturel, avait emporté sa créance dans la tombe, comme il
avait jeté mon reçu dans le feu.
--Monseigneur, répondit gravement le comte, la vie de Joseph Balsamo est
indestructible, comme l'est cette feuille de papier que vous croyiez
anéantie.
«La mort ne peut rien contre l'élixir de vie, le feu ne peut rien contre
l'amiante.
--Je ne comprends pas, dit le cardinal, à qui un éblouissement passait
devant les yeux.
--Vous allez comprendre, monseigneur, j'en suis sûr, dit Cagliostro.
--Comment cela?
--En reconnaissant votre signature.
Et il offrit un papier plié au prince, qui, même avant de l'ouvrir,
s'écria:
--Mon reçu!
--Oui, monseigneur, votre reçu, répondit Cagliostro, avec un léger
sourire, mitigé encore par une froide révérence.
--Vous l'avez brûlé cependant, monsieur, j'en ai vu la flamme.
--J'ai jeté ce papier dans le feu, c'est vrai, dit le comte, mais comme
je vous l'ai dit, monseigneur, le hasard a voulu que vous ayez écrit sur
un morceau d'amiante, au lieu d'écrire sur un papier ordinaire, de sorte
que j'ai retrouvé le reçu intact sur les charbons consumés.
--Monsieur, dit le cardinal avec une certaine hauteur, car il croyait
voir dans la représentation de ce reçu une marque de défiance, monsieur,
croyez bien que je n'eusse pas plus renié ma dette sans ce papier, que
je ne la renie avec ce papier; ainsi vous avez eu tort de me tromper.
--Moi, vous tromper, monseigneur, je n'en ai pas eu un instant
l'intention, je vous jure.
Le cardinal fit un signe de tête.
--Vous m'avez fait croire, monsieur, dit-il, que le gage était anéanti.
--Pour vous laisser la jouissance calme et heureuse des cinq cent mille
livres, répondit à son tour Balsamo, avec un léger mouvement d'épaules.
--Mais enfin, monsieur, continua le cardinal, comment, pendant dix
années, avez-vous laissé une pareille somme en souffrance?
--Je savais, monseigneur, chez qui elle était placée. Les événements, le
jeu, les voleurs, m'ont successivement dépouillé de tous mes biens. Mais
sachant que j'avais cet argent en sûreté, j'ai patienté et attendu
jusqu'au dernier moment.
--Et le dernier moment est arrivé?
--Hélas! oui, monseigneur!
--De sorte que vous ne pouvez plus patienter ni attendre.
--C'est, en effet, chose impossible pour moi, répondit Cagliostro.
--Ainsi vous me redemandez votre argent?
--Oui, monseigneur.
--Dès aujourd'hui.
--S'il vous plaît?
Le cardinal garda un silence tout palpitant de désespoir.
Puis, d'une voix altérée:
--Monsieur le comte, dit-il, les malheureux princes de la terre
n'improvisent point des fortunes aussi rapides que vous autres
enchanteurs, qui commandez aux esprits de ténèbres et de lumières.
--Oh! monseigneur, dit Cagliostro, croyez bien que je ne vous eusse pas
demandé cette somme si je n'avais su d'avance que vous l'aviez.
--J'ai cinq cent mille livres, moi! s'écria le cardinal.
--Trente mille livres en or, dix mille en argent, et le reste en bons de
caisse.
Le cardinal pâlit.
--Lesquels sont là dans cette armoire de Boule, continua Cagliostro
--Oh! monsieur, vous savez cela?
--Oui, monseigneur, et je sais aussi tout ce qu'il vous a fallu faire de
sacrifices pour vous procurer cette somme. J'ai ouï dire même que vous
avez acheté cet argent deux fois sa valeur.
--Oh! c'est bien vrai, cela.
--Mais....
--Mais?... s'écria le malheureux prince.
--Mais moi, monseigneur, continua Cagliostro, depuis dix ans, j'ai vingt
fois failli mourir de faim ou d'embarras à côté de ce papier, qui
représentait pour moi un demi-million; et cependant, pour ne point vous
troubler, j'ai attendu. Je crois donc que nous sommes à peu près
quittes, monseigneur.
--Quittes, monsieur! s'écria le prince; oh! ne dites pas que nous sommes
quittes, puisqu'il vous reste l'avantage de m'avoir si généreusement
prêté une somme de cette importance; quittes! oh! non! non! je suis et
demeurerai éternellement votre obligé. Seulement, monsieur le comte, je
vous demande pourquoi vous, qui pouviez depuis dix ans me redemander
cette somme, vous avez gardé le silence? Pendant ces dix ans, j'eusse eu
vingt occasions de vous rendre cet argent sans me gêner.
--Tandis qu'aujourd'hui?... demanda Cagliostro.
--Oh! aujourd'hui je ne vous cache point, s'écria le prince, que cette
restitution que vous exigez, car vous l'exigez, n'est-ce pas?
--Hélas! monseigneur.
--Eh bien! me gêne horriblement.
Cagliostro fit de la tête et des épaules un petit mouvement qui
signifiait. «Que voulez-vous, monseigneur, cela est ainsi et ne peut
être autrement.»
--Mais vous qui devinez tout, s'écria le prince; vous qui savez lire au
fond des coeurs, et même au fond des armoires, ce qui est quelquefois
bien pis, vous n'en êtes probablement pas à apprendre pourquoi je tiens
tant à cet argent, et quel est l'usage mystérieux et sacré auquel je le
destine?
--Vous vous trompez, monseigneur, dit Cagliostro d'un ton glacial; non,
je ne m'en doute pas, et mes secrets, à moi, m'ont rapporté assez de
chagrins, de déceptions et de misères, pour que je n'aille point
m'occuper des secrets d'autrui, à moins qu'ils ne m'intéressent. Il
m'intéressait de savoir si vous aviez de l'argent ou si vous n'en aviez
pas, attendu que j'avais de l'argent à réclamer de vous. Mais sachant
une fois que vous aviez cet argent, peu m'importait de savoir à quoi
vous le destiniez. D'ailleurs, monseigneur, si je savais en ce moment la
cause de votre embarras, elle me paraîtrait peut-être fort grave et
tellement respectable que j'aurais la faiblesse de temporiser encore, ce
qui, dans les circonstances présentes, je vous le répète,
m'occasionnerait le plus grand préjudice. Je préfère donc ignorer.
--Oh! monsieur, s'écria le cardinal dont ces dernières paroles venaient
de réveiller l'orgueil et la susceptibilité, ne croyez pas au moins que
je veuille vous apitoyer sur mes embarras personnels; vous avez vos
intérêts: ils sont représentés et garantis par ce billet; ce billet est
signé de ma main, c'est assez. Vous allez avoir vos cinq cent mille
livres.
Cagliostro s'inclina.
--Je sais bien, continua le cardinal dévoré par la douleur de perdre en
une minute tant d'argent, péniblement amassé, je sais, monsieur, que ce
papier n'est qu'une reconnaissance de la dette, et ne fixe pas
d'échéance au paiement.
--Votre Éminence veut-elle m'excuser, répliqua le comte; mais je m'en
rapporte à la lettre de ce reçu, et j'y vois écrit:
«Je reconnais avoir reçu de monsieur Joseph Balsamo la somme de 500 000
livres, que je lui paierai sur sa première demande.
«Signé, Louis DE ROHAN»
Le cardinal frissonna de tous ses membres; il avait oublié non seulement
la dette, mais encore les termes dans lesquels elle était reconnue.
--Vous voyez, monseigneur, continua Balsamo, que je ne demande pas
l'impossible, moi. Vous ne pouvez pas soit. Seulement, je regrette que
Votre éminence paraisse oublier que la somme a été donnée par Joseph
Balsamo spontanément, dans une heure suprême; et cela à qui, à monsieur
de Rohan, qu'il ne connaissait pas. Voilà, ce me semble, un de ces
procédés de grand seigneur que monsieur de Rohan, si grand seigneur de
toute manière, eût pu imiter pour la restitution. Mais vous avez jugé
que cela ne devait point se faire ainsi, n'en parlons plus; je reprends
mon billet. Adieu, monseigneur.
Et Cagliostro ploya froidement le papier et s'apprêta à le remettre dans
sa poche.
Le cardinal l'arrêta.
--Monsieur le comte, dit-il, un Rohan ne souffre pas que personne au
monde lui donne des leçons de générosité. D'ailleurs, ici, ce serait
tout simplement une leçon de probité. Donnez--moi ce billet, monsieur,
je vous prie, afin que je le paie.
Ce fut Cagliostro alors qui, à son tour, parut hésiter.
En effet, le visage pâle, les yeux gonflés, la main vacillante du
cardinal semblaient émouvoir en lui une compassion très vive.
Le cardinal, tout fier qu'il fût, comprit cette bonne pensée de
Cagliostro. Un moment il espéra qu'elle serait suivie d'un bon résultat.
Mais soudain l'oeil du comte s'endurcit, un nuage courut entre ses
sourcils froncés, et il tendit la main et le billet au cardinal.
Monsieur de Rohan, frappé au coeur, ne perdit pas un instant; il se
dirigea vers l'armoire qu'avait signalée Cagliostro, et en tira une
liasse de billets sur la caisse des eaux et forêts; puis il indiqua du
doigt plusieurs sacs d'argent, et tira un tiroir plein d'or.
--Monsieur le comte, dit-il, voici vos cinq cent mille livres;
seulement, je vous dois encore à cette heure deux cent cinquante autres
mille livres pour les intérêts, en admettant que vous refusiez l'intérêt
composé, qui ferait une somme plus considérable encore. Je vais faire
faire les comptes par mon intendant, et vous donner des sûretés pour ce
paiement en vous priant de vouloir bien m'accorder du temps.
--Monseigneur, répondit Cagliostro, j'ai prêté cinq cent mille livres à
monsieur de Rohan. Monsieur de Rohan me doit cinq cent mille livres, et
pas autre chose. Si j'eusse désiré toucher des intérêts, je les eusse
stipulés dans le reçu. Mandataire ou héritier de Joseph Balsamo, comme
il vous plaira, car Joseph Balsamo est bien mort, je ne dois accepter
que les sommes énoncées dans la reconnaissance; vous me les payez, je
les reçois et vous remercie, en vous priant d'accepter mes respectueuses
révérences. Je prends donc les billets, monseigneur, et comme j'ai
instamment besoin de la somme tout entière dans la journée, j'enverrai
prendre l'or et l'argent que je vous prie de me tenir prêts.
Et sur ces mots, auxquels le cardinal ne trouvait rien à répondre,
Cagliostro mit la liasse de billets dans sa poche, salua
respectueusement le prince, aux mains duquel il laissa le billet, et
sortit.
--Le malheur n'est que pour moi, soupira monsieur de Rohan, après le
départ de Cagliostro, puisque la reine est en mesure de payer, et qu'à
elle, au moins, un Joseph Balsamo inattendu ne viendra pas réclamer un
arriéré de cinq cent mille livres.
Chapitre LIX
Comptes de ménage
C'était l'avant-veille du premier paiement indiqué par la reine.
Monsieur de Calonne n'avait pas encore tenu ses promesses. Ses comptes
n'étaient point signés du roi.
C'est que le ministre avait eu beaucoup de choses à faire. Il avait un
peu oublié la reine. Elle, de son côté, ne pensait pas qu'il fût de sa
dignité de rafraîchir la mémoire au contrôleur des finances. Ayant reçu
sa promesse, elle attendait.
Cependant, elle commençait à s'inquiéter et à s'informer, à chercher les
moyens de parler à monsieur de Calonne sans compromettre la reine, quand
un billet lui vint du ministre.
«Ce soir, disait-il, l'affaire dont Votre Majesté m'a fait l'honneur de
me charger sera signée au Conseil, et les fonds seront chez la reine
demain matin.»
Toute sa gaieté revint aux lèvres de Marie-Antoinette. Elle ne songea
plus à rien, pas même à ce lendemain si lourd.
On la vit même chercher dans ses promenades les plus secrètes allées,
comme pour isoler ses pensées de tout contact matériel et mondain.
Elle se promenait encore avec madame de Lamballe et le comte d'Artois
qui l'avaient rejointe quand le roi entra au Conseil après son dîner.
Le roi était d'une humeur difficile. Les nouvelles de Russie se
présentaient mauvaises. Un vaisseau s'était perdu dans le golfe de Lion.
Quelques provinces refusaient l'impôt. Une belle mappemonde, polie et
vernie par le roi lui-même, avait éclaté de chaleur, et l'Europe se
trouvait coupée en deux parties, à la jonction du 30e degré de latitude
avec le 55e de longitude. Sa Majesté boudait tout le monde, même
monsieur de Calonne.
En vain, celui-ci offrit-il son beau portefeuille parfumé avec sa mine
riante. Le roi se mit, silencieux et morose, à griffonner sur un morceau
de papier blanc des hachures qui signifiaient: tempête--comme les
bonshommes et les chevaux signifiaient: beau temps.
Car la manie du roi était de dessiner pendant les conseils. Louis XVI
n'aimait pas à regarder les gens en face, il était timide; une plume à
sa main lui donnait assurance et maintien. Pendant qu'il s'occupait
ainsi, l'orateur pouvait développer ses arguments; le roi, levant un
oeil furtif, prenait çà et là un peu du feu de ses regards, tout juste
autant qu'il en fallait pour ne pas oublier l'homme en jugeant l'idée.
Parlait-il lui-même, et il parlait bien, son dessin ôtait tout air de
prétention à son discours, il n'avait plus de geste à faire; il pouvait
s'interrompre ou s'échauffer à loisir, le trait sur le papier remplaçait
au besoin les ornements de la parole.
Le roi prit donc la plume, selon son habitude, et les ministres
commencèrent la lecture des projets ou des notes diplomatiques.
Le roi ne souffla pas le mot, il laissa passer la correspondance
étrangère, comme s'il ne comprenait pas une parole à ce genre de
travail.
Mais on en vint au détail des comptes du mois; il leva la tête.
Monsieur de Calonne venait d'ouvrir un mémoire relatif à l'emprunt
projeté pour l'année suivante.
Le roi se mit à faire des hachures avec fureur.
--Toujours emprunter, dit-il, sans savoir comment on rendra; c'est
pourtant un problème cela, monsieur de Calonne.
--Sire, un emprunt, c'est la saignée faite à une source, l'eau disparaît
d'ici pour abonder là. Il y a plus, elle se voit doublée par les
aspirations souterraines. Et d'abord, au lieu de dire comment
paierons-nous, il faudrait dire: comment et sur quoi emprunterons-nous?
car le problème dont parlait Votre Majesté n'est pas: avec quoi
rendra-t-on? mais bien: trouvera--t-on des créanciers?
Le roi poussa les hachures jusqu'au noir le plus opaque; mais il
n'ajouta pas un mot: ses traits parlaient d'eux-mêmes.
Monsieur de Calonne ayant exposé son plan, avec l'approbation de ses
collègues, le roi prit le projet et le signa, bien qu'en soupirant.
--Maintenant que nous avons de l'argent, dit monsieur de Calonne en
riant, dépensons.
Le roi regarda son ministre avec une grimace, et de la hachure fit un
énorme pâté d'encre.