--Trop cher, ce me semble, Andrée; ce n'est pas à votre âge, avec votre

beauté, qu'on renonce au monde. Prenez garde, chère amie, vous le

quittez jeune, vous le regretterez vieille, et, quand il ne sera plus

temps, vous y rentrerez alors, désobligeant tous vos amis, dont une

folie vous aura séparée.

--Vous ne raisonniez pas ainsi, vous, un brave officier tout pétri

d'honneur et de sentiment, mais peu soucieux de sa renommée ou de sa

fortune, que là où cent autres ont amassé titres et or vous n'avez su

faire que des dettes et vous amoindrir, vous ne raisonniez pas ainsi

quand vous me disiez: _elle_ est capricieuse, Andrée, _elle_ est

coquette, _elle_ est perfide; j'aime mieux ne la point servir. Comme

pratique de cette théorie, vous avez renoncé au monde, quoique vous ne

vous soyez pas fait religieux, et de nous deux, celui qui est le plus

près des voeux irrévocables, ce n'est pas moi qui vais les faire, c'est

vous qui les avez déjà faits.

--Vous avez raison, ma soeur, et sans notre père....

--Notre père! ah! Philippe ne parlez pas ainsi, reprit Andrée avec

amertume, un père ne doit il pas être le soutien de ses enfants ou

accepter leur appui? C'est à ces conditions seulement qu'il est le père.

Que fait le nôtre, je vous le demande? Avez-vous jamais eu l'idée de

confier un secret à monsieur de Taverney? Et le croyez-vous capable de

vous appeler pour vous dire un de ses secrets à lui! Non, continua

Andrée avec une expression de chagrin, non, monsieur de Taverney est

fait pour vivre seul en ce monde.

--Je le veux bien, Andrée, mais il n'est pas fait pour mourir seul.

Ces mots, dits avec une sévérité douce, rappelaient à la jeune femme

qu'elle laissait à ses colères, à ses aigreurs, à ses rancunes contre le

monde, une trop grande place dans son coeur.

--Je ne voudrais pas, répondit-elle, que vous me prissiez pour une fille

sans entrailles; vous savez si je suis une soeur tendre; mais ici-bas

chacun a voulu tuer en moi l'instinct sympathique qui lui correspondait.

Dieu m'avait donné en naissant, comme à toute créature, une âme et un

corps; de cette âme et de ce corps toute créature humaine peut disposer,

pour son bonheur, en ce monde et dans l'autre. Un homme que je ne

connaissais pas à pris mon âme, Balsamo. Un homme que je connaissais à

peine, et qui n'était pas un homme pour moi, a pris mon corps, Gilbert.

Je vous le répète, Philippe, pour être une bonne et pieuse fille, il ne

me manque qu'un père. Passons à vous, examinons ce que vous a rapporté

le service des grands de la terre, à vous qui les aimiez.

Philippe baissa la tête.

--Épargnez-moi, dit-il; les grands de la terre n'étaient pour moi que

des créatures semblables à moi; je les aimais; Dieu nous a dit de nous

aimer les uns les autres.

--Oh! Philippe, dit-elle, il n'arrive jamais sur cette terre que le

coeur aimant réponde directement à qui l'aime; ceux que nous avons

choisis en choisissent d'autres.

Philippe leva son front pâle et considéra longtemps sa soeur, sans autre

expression que celle de l'étonnement.

--Pourquoi me dites-vous cela? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il.

--À rien, à rien, répondit généreusement Andrée, qui recula devant

l'idée de descendre à des rapports ou à des confidences. Je suis

frappée, mon frère. Je crois que ma raison souffre; ne donnez à mes

paroles aucune attention.

--Cependant....

Andrée s'approcha de Philippe et lui prit la main.

--Assez sur ce sujet, mon bien-aimé frère. Je suis venue vous prier de

me conduire à un couvent: j'ai choisi Saint-Denis; je n'y veux pas faire

de voeux, soyez tranquille. Cela viendra plus tard, s'il est nécessaire.

Au lieu de chercher dans un asile ce que la plupart des femmes y veulent

trouver, l'oubli, moi j'y vais demander la mémoire. Il me semble que

j'ai trop oublié le Seigneur. Il est le seul roi, le seul maître,

l'unique consolation, comme l'unique réel afflicteur. En me rapprochant

de lui, aujourd'hui que je le comprends, j'aurai plus fait pour mon

bonheur que si tout ce qu'il y a de riche, de fort, de puissant et

d'aimable dans ce monde avait conspiré pour me faire une vie heureuse. À

la solitude, mon frère, à la solitude, ce vestibule de la béatitude

éternelle!... Dans la solitude, Dieu parle au coeur de l'homme; dans la

solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.

Philippe arrêta Andrée du geste.

--Souvenez-vous, dit-il, que je m'oppose moralement à ce dessein

désespéré: vous ne m'avez pas fait juge des causes de votre désespoir.

--Désespoir! fit-elle avec un souverain mépris, vous dites désespoir!

Ah! Dieu merci! je ne pars point désespérée, moi! Regretter avec

désespoir! Non! non! mille fois non!

Et d'un mouvement plein d'une fierté sauvage, elle jeta sur ses épaules

la mante de soie qui reposait près d'elle sur un fauteuil.

--Cet excès même de dédain manifeste en vous un état qui ne peut durer,

reprit Philippe; vous ne voulez pas du mot désespoir, Andrée, acceptez

le mot dépit.

--Dépit! répliqua la jeune femme, en modifiant son sourire sardonique

par un sourire plein de fierté. Vous ne croyez pas, mon frère, que

mademoiselle de Taverney soit si peu forte que de céder sa place en ce

monde pour un mouvement de dépit. Le dépit, c'est la faiblesse des

coquettes ou des sottes. L'oeil qui s'est allumé par le dépit se mouille

bientôt de pleurs, et l'incendie est éteint. Je n'ai pas de dépit,

Philippe. Je voudrais bien que vous me crussiez, et pour cela, il ne

s'agirait que de vous interroger vous-même, quand vous avez quelque

grief à formuler. Répondez, Philippe, si demain vous vous retiriez à la

Trappe, si vous vous faisiez chartreux, comment appelleriez-vous la

cause qui vous aurait poussé à cette résolution?

--J'appellerais cette cause un incurable chagrin, ma soeur, dit Philippe

avec la douce majesté du malheur.

--À la bonne heure, Philippe, voilà un mot qui me convient et que

j'adopte. Soit, c'est donc un incurable chagrin qui me pousse vers la

solitude.

--Bien! répondit Philippe, et le frère et la soeur n'auront pas eu de

dissemblance dans leur vie. Heureux bien également, ils auront toujours

été malheureux au même degré. Cela fait la bonne famille, Andrée.

Andrée crut que Philippe, emporté par son émotion, lui faisait une

question nouvelle, et peut-être son coeur inflexible se fût-il brisé

sous l'étreinte de l'amitié fraternelle.

Mais Philippe savait par expérience que les grandes âmes se suffisent à

elles seules: il n'inquiéta pas celle d'Andrée dans le retranchement

qu'elle s'était choisi.

--À quelle heure et quel jour comptez-vous partir? demanda-t-il.

--Demain; aujourd'hui même, s'il était temps encore.

--Ne ferez-vous pas un dernier tour de promenade avec moi dans le parc?

--Non, dit-elle.

Il comprit bien au serrement de main qui accompagna ce refus que la

jeune femme refusait seulement une occasion de se laisser attendrir.

--Je serai prêt quand vous me ferez avertir, répliqua-t-il.

Et il lui baisa la main, sans ajouter un mot, qui eût fait déborder

l'amertume de leur coeur.

Andrée, après avoir fait les premiers préparatifs, se retira chez elle

où elle reçut ce billet de Philippe:

«Vous pouvez voir notre père à cinq heures ce soir. L'adieu est

indispensable. Monsieur de Taverney crierait à l'abandon, aux mauvais

procédés.»

Elle répondit:

«À cinq heures, je serai chez monsieur de Taverney en habit de voyage. À

sept heures nous pouvons être rendus à Saint-Denis. M'accorderez-vous

votre soirée?»

Pour toute réponse, Philippe cria par la fenêtre, assez proche de

l'appartement d'Andrée pour qu'Andrée pût l'entendre:

--À cinq heures, les chevaux à la chaise.

Chapitre LVI

Un ministre des finances

Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andrée, avait lu un billet

de madame de La Motte, et qu'elle avait souri.

Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules

possibles de respect:

«Et Votre Majesté peut être assurée qu'il lui sera fait crédit, et que

la marchandise sera livrée de confiance.»

Donc, la reine avait souri, et brûlé le petit billet de Jeanne.

Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la société de mademoiselle de

Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne

attendait l'honneur d'être admis auprès d'elle.

Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au

lecteur. L'histoire le lui a assez fait connaître, mais le roman, qui

dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne

peut-être un détail plus satisfaisant à l'imagination.

Monsieur de Calonne était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit même,

qui, sortant de cette génération de la dernière moitié du siècle, peu

habituée aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du

malheur suspendu sur la France, mêlait son intérêt à l'intérêt commun,

disait comme Louis XV: «Après nous la fin du monde»; et cherchait

partout des fleurs pour parer son dernier jour.

Il savait les affaires, était homme de cour. Tout ce qu'il y eut de

femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beauté, il

l'avait cultivé par des hommages pareils à ceux que l'abeille rend aux

plantes chargées d'arômes et de sucs.

C'était alors le résumé de toutes les connaissances que la conversation

de sept à huit hommes et de dix à douze femmes. Monsieur de Calonne

avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec

Voltaire, rêver avec Rousseau. Enfin il avait été assez fort pour rire

au nez de la popularité de monsieur Necker.

Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru

éclairer toute la France; Calonne l'ayant bien observé sur toutes ses

faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux même de ceux qui le

craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait

tressaillir, ne s'étaient accoutumés qu'en tremblant à l'entendre

bafouer par un homme d'état élégant, de bonne humeur, qui, pour répondre

à tant de beaux chiffres, se contentait de dire: «À quoi bon prouver

qu'on ne peut rien prouver.»

En effet, Necker n'avait prouvé qu'une chose, l'impossibilité où il se

trouvait de continuer à gérer les finances. Monsieur de Calonne, lui,

les accepta comme un fardeau trop léger pour ses épaules, et dès les

premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix.

Que voulait monsieur Necker? Des réformes. Ces réformes partielles

épouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y

gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient

et y perdaient trop. Quand Necker voulait opérer une juste répartition

de l'impôt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les

revenus du clergé, Necker indiquait brutalement une révolution possible.

Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il eût fallu

concentrer toutes ses forces pour l'amener à un résultat général de

rénovation.

Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible à atteindre, par

cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une réforme d'abus à ceux

qui ne veulent point que ces abus soient réformés, n'est-ce pas

s'exposer à l'opposition des intéressés? Faut-il prévenir l'ennemi de

l'heure à laquelle on donnera l'assaut à une place?

C'est ce que Calonne avait compris, plus réellement ami de la nation, en

cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits

accomplis, car, au lieu de prévenir un mal inévitable, Galonne

accélérait l'invasion du fléau.

Son plan était hardi, gigantesque, sûr; il s'agissait d'entraîner en

deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent

retardée de dix ans; puis la banqueroute étant faite, de dire:

«Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et

dévoreront ceux qui ne les nourriront pas.»

Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les conséquences de ce plan ou

ce plan lui-même? Comment lui, qui avait frémi de rage en lisant le

compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne

choisit-il pas entre les deux systèmes, et préféra-t-il se laisser aller

à l'aventure? C'est le seul compte réel que Louis XVI, homme politique,

ait à régler avec la postérité. C'était ce fameux principe auquel

s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le

mal alors qu'il est invétéré.

Mais pour que le bandeau se soit épaissi de la sorte aux yeux du roi;

pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperçus, se soit

montrée aussi aveugle que son époux sur la conduite du ministre,

l'histoire, on devrait plutôt dire le roman, c'est ici qu'il est le

bienvenu, va donner quelques détails indispensables.

Monsieur de Calonne entra chez la reine.

Il était beau, grand de taille et noble de manières; il savait faire

rire les reines et pleurer ses maîtresses. Bien assuré que

Marie-Antoinette l'avait mandé pour un besoin urgent, il arrivait le

sourire sur les lèvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine

renfrognée pour doubler plus tard le mérite de leur consentement!

La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla

d'abord de mille choses qui n'étaient rien.

--Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de

Calonne?

--De l'argent? s'écria monsieur de Calonne, mais certainement, madame,

que nous en avons, nous en avons toujours.

--Voilà qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que

vous pour répondre ainsi à des demandes d'argent; comme financier vous

êtes incomparable.

--Quelle somme faut-il à Votre Majesté? répliqua Calonne.

--Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour

trouver de l'argent là où monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en

avait pas?

--Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans

les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avènement au

ministère, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-là, madame, en

cherchant le trésor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs

de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins.

La reine se mit à rire.

--Eh bien! dit-elle.

--Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: «Il n'y a plus

d'argent», se fût mis à emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la

première année, et cent vingt-cinq la seconde; s'il était sûr, comme je

le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisième,

monsieur Necker eût été un vrai financier; tout le monde peut dire: «Il

n'y a plus d'argent dans la caisse»; mais tout le monde ne sait pas

répondre: «Il y en a.»

--C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous félicitais,

monsieur. Comment paiera-t--on? voilà la difficulté.

--Oh! madame, répondit Calonne avec un sourire dont nul oeil humain ne

pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous réponds

bien qu'on paiera.

--Je m'en rapporte à vous, dit la reine, mais causons toujours finances;

avec vous, c'est une science pleine d'intérêt; ronce chez les autres,

elle est un arbre à fruits chez vous.

Calonne s'inclina.

--Avez-vous quelques nouvelles idées? demanda la reine; donnez m'en la

primeur, je vous en prie.

--J'ai une idée, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des

Français, et sept ou huit millions dans la vôtre; pardon, dans la caisse

de Sa Majesté.

--Ces millions seront les bienvenus ici et là. Par où arriveront-ils?

--Votre Majesté n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la même

valeur dans tous les états de l'Europe?

--Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France.

--Votre Majesté a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer

finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq à six ans,

dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en résulte que les

exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en

Espagne la valeur de quatorze onces d'argent à peu près.

--C'est considérable! dit la reine.

--Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes

savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis

d'or.

--Vous allez empêcher cela?

--Immédiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or à quinze

marcs quatre onces, un quinzième de bénéfice. Votre Majesté comprend que

pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu'à la Monnaie

ce bénéfice est donné aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se

fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis,

nous en trouverons trente-deux.

--Bénéfice présent, bénéfice futur, s'écria la reine. C'est une idée

charmante et qui fera fureur.

--Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si

complètement obtenu votre approbation.

--Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous

paierez toutes nos dettes.

--Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir à ce que vous

désirez de moi.

--Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment....

--Quelle somme?

--Oh! beaucoup trop forte peut-être.

Calonne sourit d'une manière qui encouragea la reine.

--Cinq cent mille livres, dit-elle.

--Ah! madame, s'écria-t-il, quelle peur Votre Majesté m'a faite; j'ai

cru qu'il s'agissait d'une vraie somme.

--Vous pouvez donc?

--Assurément.

--Sans que le roi....

--Ah! madame, voilà qui est impossible; tous mes comptes sont chaque

mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus,

et je m'en honore.

--Quand pourrai-je compter sur cette somme?

--Quel jour Votre Majesté en a-t-elle besoin?

--Au cinq du mois prochain seulement.

--Les comptes seront ordonnancés le deux; vous aurez votre argent le

trois, madame.

--Monsieur de Calonne, merci.

--Mon plus grand bonheur est de plaire à Votre Majesté. Je la supplie de

ne jamais se gêner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout

d'amour-propre pour son contrôleur-général des finances.

Il s'était levé, avait salué gracieusement; la reine lui donna sa main à

baiser.

--Un mot encore, dit-elle.

--J'écoute, madame.

--Cet argent me coûte un remords.

--Un remords... dit-il.

--Oui. C'est pour satisfaire un caprice.

--Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins

moitié de vrais bénéfices pour notre industrie, notre commerce ou nos

plaisirs.

--Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une façon

charmante de me consoler, monsieur.

--Dieu soit loué! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de

Votre Majesté, et nous irons droit au paradis.

--C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour

moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple.

--Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur

chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je

vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera.

--Pourquoi? dit la reine surprise.

--Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, répondit imperturbablement

le ministre, et que là où il n'y a rien le roi perd ses droits.

Il salua et sortit.

Chapitre LVII

Illusions retrouvées. Secret perdu

À peine monsieur de Calonne traversait-il la galerie pour retourner chez

lui, que l'ongle d'une main pressée gratta la porte du boudoir de la

reine.

Jeanne parut.

--Madame, dit-elle, il est là.

--Le cardinal? demanda la reine, un peu étonnée du mot il, qui signifie

tant de choses prononcé par une femme.

Elle n'acheva pas, Jeanne avait déjà introduit monsieur de Rohan et pris

congé, en serrant à la dérobée la main du protecteur protégé.

Le prince se trouva seul à trois pas de la reine, à laquelle il fit bien

respectueusement les saluts obligés.

La reine, voyant cette réserve pleine de tact, fut touchée; elle tendit

sa main au cardinal, qui n'avait pas encore levé les yeux sur elle.

--Monsieur, dit-elle, on m'a rapporté de vous un trait qui efface bien

des torts.

--Permettez-moi, dit le prince en tremblant d'une émotion qui n'était

pas affectée, permettez-moi, madame, de vous affirmer que les torts dont

parle Votre Majesté seraient bien atténués par un mot d'explication

entre elle et moi.

--Je ne vous défends point de vous justifier, répliqua la reine avec

dignité, mais ce que vous me diriez jetterait une ombre sur l'amour et

le respect que j'ai pour mon pays et ma famille. Vous ne pouvez vous

disculper qu'en me blessant, monsieur le cardinal. Mais tenez, ne

touchons pas à ce feu mal éteint, peut-être il brûlerait encore vos

doigts ou les miens; vous voir sous le nouveau jour qui vous a révélé à

moi, obligeant, respectueux, dévoué....

--Dévoué jusqu'à la mort, interrompit le cardinal.

--À la bonne heure. Mais, fit Marie-Antoinette en souriant, jusqu'à

présent, il ne s'agit que de la ruine. Vous me seriez dévoué jusqu'à la

ruine, monsieur le cardinal? C'est fort beau, bien assez beau.

Heureusement, j'y mets bon ordre. Vous vivrez et vous ne serez pas

ruiné, à moins que, comme on le dit, vous ne vous ruiniez vous-même.

--Madame....

--Ce sont vos affaires. Toutefois, en amie, puisque nous voilà bons

amis, je vous donnerai un conseil: soyez économe, c'est une vertu

pastorale; le roi vous aimera mieux économe que prodigue.

--Je deviendrai avare pour plaire à Votre Majesté.

--Le roi, reprit la reine avec une nuance délicate, n'aime pas non plus

les avares.

--Je deviendrai ce que Votre Majesté voudra, interrompit le cardinal

avec une passion mal déguisée.

--Je vous disais donc, coupa brusquement la reine, que vous ne seriez

pas ruiné par mon fait. Vous avez répondu pour moi, je vous en remercie,

mais j'ai de quoi faire honneur à mes engagements; ne vous occupez donc

plus de ces affaires qui, à partir du premier paiement, ne regarderont

que moi.

--Pour que l'affaire soit terminée, madame, dit alors le cardinal en

s'inclinant, il me reste à offrir le collier à Votre Majesté.

En même temps, il tira de sa poche l'écrin, qu'il présenta à la reine.

Elle ne le regarda même pas, ce qui accusait chez elle un bien grand

désir de le voir, et tremblante de joie elle le déposa sur un

chiffonnier, mais sous sa main.

Le cardinal essaya ensuite quelques propos de politesse qui furent très

bien reçus, puis revint sur ce qu'avait dit la reine à propos de leur

réconciliation.

Mais, comme elle s'était promis de ne pas regarder les diamants devant

lui, et qu'elle brûlait de les voir, elle ne l'écouta plus qu'avec

distraction.

Par distraction aussi elle lui abandonna sa main, qu'il baisa d'un air

transporté. Alors il prit congé croyant gêner, ce qui le combla de joie.

Un simple ami ne gêne jamais, un indifférent moins encore.

Ainsi se passa cette entrevue, qui ferma toutes les plaies du coeur du

cardinal. Il sortit de chez la reine, enthousiasmé, ivre d'espérance, et

prêt à prouver à madame de La Motte une reconnaissance sans bornes pour

la négociation qu'elle avait si heureusement menée à bien.

Jeanne l'attendait dans son carrosse, cent pas en avant de la barrière;

elle reçut la protestation ardente de son amitié.

--Eh bien! dit-elle, après la première explosion de cette gratitude,

serez-vous Richelieu ou Mazarin? La lèvre autrichienne vous a-t-elle

donné des encouragements d'ambition ou de tendresse? Êtes-vous lancé

dans la politique ou dans l'intrigue?

--Ne riez pas, chère comtesse, dit le prince; je suis fou de bonheur.

--Déjà!

--Assistez-moi, et dans trois semaines je puis tenir un ministère.

--Peste! dans trois semaines; comme c'est long; l'échéance des premiers

engagements est fixée à quinze jours d'ici.

--Oh! tous les bonheurs arrivent à la fois: la reine a de l'argent, elle

paiera; j'aurai eu le mérite de l'intention, seulement. C'est trop peu,

comtesse, d'honneur! c'est trop peu. Dieu m'est témoin que j'eusse payé

bien volontiers cette réconciliation au prix de cinq cent mille livres.

--Soyez tranquille, interrompit la comtesse en souriant, vous aurez ce

mérite-là par-dessus les autres. Y tenez-vous beaucoup?

--J'avoue que je le préférerais; la reine devenue mon obligée....

--Monseigneur, quelque chose me dit que vous jouirez de cette

satisfaction. Vous y êtes-vous préparé?

--J'ai fait vendre mes derniers biens et engagé pour l'année prochaine

mes revenus et mes bénéfices.

--Vous avez les cinq cent mille livres, alors?

--Je les ai; seulement, après ce paiement fait, je ne saurai plus

comment faire.

--Ce paiement, s'écria Jeanne, nous donne un trimestre de tranquillité.

En trois mois, que d'événements, bon Dieu!

--C'est vrai; mais le roi me fait dire de ne plus faire de dettes.

--Un séjour de deux mois au ministère vous mettra tous vos comptes au

net.

--Oh! comtesse....

--Ne vous révoltez pas. Si vous ne le faisiez pas, vos cousins le

feraient.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 4 / 27 段