Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait

habilement à tous les prétextes d'une recrudescence, et cependant,

décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui

pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver.

La reine vêtue d'un habit du matin, coiffée avec une élégance tout

abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre

de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas hésiter, de ne pas

essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour

produire un violent effet.

Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de

l'antichambre, qu'une personne penchée sur la porte de la chambre de

Charny, une femme enveloppée de sa mante, n'eut que le temps de se

redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée,

ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité.

--Andrée! s'écria la reine surprise.... Vous, ici?

--Moi! répliqua Andrée pâle et troublée, moi! oui, Votre Majesté. Moi!

mais Votre Majesté n'y est-elle pas elle-même?

«Oh! oh! complication», murmura le docteur.

--Je vous cherchais partout, dit la reine; où étiez-vous donc?

Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'était pas celui

de sa bonté ordinaire. C'était comme le prélude d'un interrogatoire,

c'était comme le symptôme d'un soupçon.

Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne

donnât la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi,

toute fière qu'elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois.

--Ici, vous le voyez.

--Sans doute; mais comment ici?

--Madame, répliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majesté me faisait

chercher; je suis venue.

La reine n'était pas au bout de sa défiance, elle insista.

--Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j'allais?

--C'était facile, madame; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et

l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, dès

lors, d'autre but que ce pavillon.

--Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté, bien

deviné.

Andrée fit un dernier effort.

--Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l'intention de se

cacher, il n'eût pas fallu se montrer sur les galeries découvertes,

comme elle l'a fait tout à l'heure pour venir ici. Quand la reine

traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son

appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de précéder

quelqu'un qu'on a vu de loin.

--Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse

habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, réfléchissant peu, je ne

crois pas aux réflexions des autres.

La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-être,

puisqu'elle avait besoin de confidente.

Son âme, d'ailleurs, n'étant pas un composé de coquetterie et de

défiance, comme l'âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses

amitiés, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient

d'elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui

punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimées de leurs

amants.

Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite

mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main

d'Andrée, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la première

avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade

pendant que le docteur restait dehors avec Andrée.

À peine celle-ci eut-elle vu disparaître la reine qu'elle leva vers le

ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l'expression

ressemblait à une imprécation furieuse.

Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui

disant:

--Croyez-vous qu'elle réussira?

--Réussir, et à quoi? mon Dieu! dit Andrée.

--À faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu

que sa fièvre dure.

--Il guérirait donc ailleurs? s'écria Andrée.

Le docteur la regarda, surpris, inquiet.

--Je crois que oui, dit-il.

--Oh! qu'elle réussisse alors! fit la pauvre fille.

Chapitre LIV

Convalescence

Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny.

Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet.

--La reine! murmura-t-il en essayant de se lever.

--La reine, oui, monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine

qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine

que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la

reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté! Voici pourquoi elle

vient à vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la

recevoir.

Charny s'était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s'était

laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique

et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne

pouvait se relever.

--Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce

silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renommé autrefois parmi les

plus loyaux, s'attache comme un ennemi à la réputation d'une femme? Car

notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n'est

pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c'était une

femme, et vous n'eussiez jamais dû oublier.

Charny, entraîné par ces paroles sorties du coeur, voulut essayer

d'articuler un mot pour sa défense: Marie-Antoinette ne lui en laissa

pas le temps.

--Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la

trahison?

--La trahison... balbutia Charny.

--Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous êtes un insensé, et je vais

vous ôter le moyen de faire le mal; ou vous êtes un traître, et je vais

vous punir.

--Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois

cette accusation précède l'arrêt de mort, dans la bouche d'une femme

elle déshonore. Reine, tuez-moi; femme, épargnez-moi.

--Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une

voix altérée.

--Oui, madame.

--Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers...

le roi?

--Mon Dieu! murmura l'infortuné.

--Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le

roi est l'époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux

sur elle; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi,

c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je

vénère et que j'aime.

--Oh! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et pour se

soutenir, il fut obligé d'appuyer une de ses mains sur le parquet.

Son cri traversa le coeur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du

jeune homme qu'il venait d'être frappé à mort, si elle ne tirait

promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfoncé.

C'est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s'effraya de la pâleur et

de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d'appeler au secours.

Mais elle réfléchit que le docteur, qu'Andrée, interpréteraient mal

cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.

--Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a

essayé de vous guérir; cette blessure, qui n'était rien, empire par les

extravagances de votre cerveau. Quand sera-t--elle guérie, cette

blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle

scandaleux d'une folie qui l'inquiète? Quand partirez-vous du château?

--Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse.... Je pars, je pars.

Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son

équilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui

lui barrait le passage.

À peine eut-il senti le contact de cette poitrine brûlante qui le

retenait, à peine eut-il plié sous l'étreinte involontaire du bras qui

le portait, que sa raison l'abandonna entièrement, sa bouche s'ouvrit

pour laisser passer un souffle dévorant qui n'était point une parole et

n'osait être un baiser.

La reine elle-même, brûlée par ce contact, fléchie par cette faiblesse,

n'eut pas le temps de pousser le corps inanimé sur son fauteuil, et elle

voulut s'enfuir; mais la tête de Charny était retombée en arrière. Elle

battait le bois du fauteuil, une légère nuance rosée colorait l'écume de

ses lèvres, une goutte rose et tiède était tombée de son front sur la

main de Marie-Antoinette.

--Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tué par vous.

La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le

releva, pressa sa tête morte sur son sein, appuya une main glacée sur le

coeur du jeune homme.

L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision

disparut. La femme s'épouvantait d'avoir laissé un souvenir là où elle

ne croyait donner qu'un dernier adieu.

Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que

Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'écriant:

--Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que

le respect que j'ai pour vous....

--Adieu! adieu! dit la reine.

--Madame! oh! pardonnez-moi!

--Je vous pardonne, monsieur de Charny.

--Madame, un dernier regard!

--Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'émotion et de colère,

si vous n'êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez

mort ou parti du château.

Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les

mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu'aux pieds de

Marie-Antoinette.

Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.

Andrée, dont les yeux dévoraient cette porte depuis le commencement de

l'entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillante; elle

vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards

de celle-là pencher éteints vers le sol.

Frappée au coeur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne

courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que

Dieu avait trop donné à cette femme, en lui donnant comme superflu un

trône et la beauté, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec

monsieur de Charny.

Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.

Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se

contenta de dire:

--Eh bien, madame?

La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix étouffée

par les battements de son coeur.

--Que fera-t-il? répéta le docteur.

--Il partira, murmura la reine.

Et, sans faire attention à Andrée, qui fronçait le sourcil, et à Louis,

qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de

la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle,

et rentra dans son appartement.

Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis,

d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis

à elle, la tête baissée, l'oeil fixe et la pensée absente.

Elle n'avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une

nature comme celle d'Andrée, la reine n'est rien: la rivale est tout.

Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que

la veille.

Fort jusqu'à l'exagération, hardi jusqu'à la fanfaronnade, il adressa au

bon docteur des questions si pressées, si énergiques, au sujet de sa

prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de

transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par

une manie d'un autre ordre.

Charny le détrompa bientôt; il ressemblait à ces fers rougis au feu dont

la teinte s'affaiblit à l'oeil à mesure que la chaleur diminue

d'intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est

encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu'on lui présentera.

Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons

jours. Charny fut réellement si raisonnable qu'il se crut obligé

d'expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution.

--La reine, dit-il, m'a plus guéri en me faisant honte, que votre

science, cher docteur, ne l'eût fait avec d'excellents remèdes; me

prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte

un cheval avec un mors.

--Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur.

--Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait

un jour pour me prouver sa force de volonté, qu'il lui avait suffi, dans

un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le

sang ne coulât pas et ne réjouît pas l'oeil de l'adversaire. J'ai ri de

cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fièvre, si ce

délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je

gage, en disant: délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus.

--Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur.

Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement?

--Oh! oui.

--Eh bien! vous ne tarderez pas à voir tout le rapport qu'il y a entre

le moral et le physique de l'homme. C'est une belle théorie que je

rédigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain

de corps en huit jours.

--Cher docteur, merci.

--Et pour commencer vous allez donc partir?

--Quand il vous plaira. Tout de suite.

--Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c'est

risquer toujours.

--Attendons au soir, docteur.

--Irez-vous loin?

--Au bout du monde, s'il le faut.

--C'est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même

flegme. Contentons--nous de Versailles d'abord, hein?

--Versailles soit, puisque vous le voulez.

--Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous

expatrier, que d'être guéri de votre blessure.

Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes.

--C'est vrai, docteur, j'ai une maison à Versailles.

--Eh bien! voilà notre affaire: on vous y portera ce soir.

--C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je désirais faire

un tour dans mes terres.

--Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont

pas au bout du monde.

--Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues

d'ici.

--Vous voyez bien!

Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses

délicatesses.

Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement éconduits lors de

leur première tentative emportèrent Charny jusqu'à son carrosse, qui

l'attendait au guichet des communs.

Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait.

Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement

rassuré par le docteur, qui promit d'excuser le départ en le motivant

par un besoin de changement.

Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse

satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fenêtres de

l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais,

portant un flambeau à la main, éclairait le chemin, sans éclairer la

physionomie.

Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis,

prévenus assez à temps pour que le départ n'eût pas l'air d'une fuite.

Escorté jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put

permettre à ses yeux d'errer sur les fenêtres: celles de la reine

resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu

les dames dans sa chambre à coucher.

Celles d'Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux

de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans

être aperçue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte.

Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer

des chevaux sur le pavé sonore.

--S'il n'est pas à moi, murmura Andrée, il n'est plus à personne, du

moins.

--S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez

lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit

des maladies de l'âme! On n'est pas le médecin d'Antiochus et de

Stratonice pour guérir ces maladies-là.

Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre

visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hâta d'annoncer que ce

serait la dernière visite qu'il lui ferait.

Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillerée de confitures

d'Orléans.

Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la

visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoyé du roi. Il en fut à

peu près de même le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui.

Il se levait et marchait dans son jardin.

Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure;

ses forces étaient revenues. Sa maison n'étant pas encore assez

délaissée, il demanda au médecin de son oncle et fit demander au docteur

Louis l'autorisation de partir pour ses terres.

Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de

la médication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne

chaise, et que la route de Picardie était unie comme un miroir, et que

demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement

voyager, serait folie.

Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au

roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses

respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis,

montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour

la petite ville de Villers-Cotterêts, d'où il devait gagner le château

de Boursonnes, situé à une lieue de cette petite ville qu'illustraient

déjà les premières poésies de Demoustier.

Chapitre LV

Deux coeurs saignants

Le lendemain du jour où la reine avait été surprise par Andrée fuyant

Charny, agenouillé devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant

son habitude dans la chambre royale, à l'heure de la petite toilette,

avant la messe.

La reine n'avait pas encore reçu de visite. Elle venait seulement de

lire un billet de madame de La Motte, et son humeur était riante.

Andrée, plus pâle encore que la veille, avait dans toute sa personne ce

sérieux et cette froide réserve qui appelle l'attention, et force les

plus grands à compter avec les plus petits.

Simple, austère pour ainsi dire dans sa toilette, Andrée ressemblait à

une messagère de malheur, ce malheur fût-il pour elle ou pour d'autres.

La reine était dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point

garde à cette démarche lente et grave d'Andrée, à ses yeux rougis, à la

blancheur de ses tempes et de ses mains.

Elle tourna la tête tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre

son salut amical.

--Bonjour, petite.

Andrée attendit que la reine lui donnât une occasion de partir. Elle

attendit, bien sûre que son silence, que son immobilité, finiraient par

attirer les yeux de Marie-Antoinette.

Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de réponse autre qu'une grande

révérence, la reine se tourna, et obliquement, aperçut ce visage frappé

de douleur et de rigidité.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andrée? fit-elle en se retournant tout à fait;

est-ce qu'il t'arrive malheur?

--Un grand malheur, oui, madame, répondit la jeune femme.

--Quoi donc?

--Je vais quitter Votre Majesté.

--Me quitter! Tu pars?

--Oui, madame.

--Où vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce départ précipité?

--Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections....

La reine leva la tête.

--De famille, ajouta Andrée en rougissant.

La reine rougit à son tour, et l'éclair de leurs deux regards se croisa

en brillant comme un choc d'épées.

La reine se remit la première.

--Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous étiez heureuse, hier, ce

me semble?

--Non, madame, répondit fermement Andrée; hier fut encore un des jours

infortunés de ma vie.

--Ah! fit la reine devenue rêveuse.

Et elle ajouta:

--Expliquez-vous.

--Il faudrait me résigner à fatiguer Votre Majesté de détails au-dessous

d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien à

attendre des biens de la terre, et je viens demander un congé à Votre

Majesté pour m'occuper de mon salut.

La reine se leva, et bien que cette demande parût coûter à son orgueil,

elle vint prendre la main d'Andrée.

--Que signifie cette résolution de mauvaise tête? dit-elle; n'aviez vous

pas hier un frère, un père, comme aujourd'hui? Étaient-ils moins gênants

et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous

laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mère de famille qui rend

une famille à ceux qui n'en ont pas?

Andrée se mit à trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la

reine, elle dit:

--Madame, votre bonté me pénètre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai

résolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne

m'exposez pas à trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation

que je me sens.

--Depuis hier alors?

--Veuille Votre Majesté ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet.

--Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de

confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais à celui qui

ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets,

mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez été ici.

Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amitié ne délaisse pas

les gens malgré leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'être pour

moi une amie. Maintenant, Andrée, allez, vous êtes libre.

Andrée fit une révérence de cour et sortit. À la porte, la reine la

rappela.

--Où allez-vous, Andrée?

--À l'abbaye de Saint-Denis, madame, répondit mademoiselle de Taverney.

--Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-être rien à

vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est

trop encore! Vous êtes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de

Taverney; allez.

Il résulta de là que, sans donner d'autres explications sur lesquelles

comptait le bon coeur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir,

Andrée prit au bond la permission de la reine et disparut.

Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperçut que mademoiselle de

Taverney quittait sur-le-champ le château.

En effet, elle se rendait dans la maison de son père, où, selon qu'elle

s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frère rêvait; la soeur

agissait.

À l'aspect d'Andrée, que son service devait à une pareille heure retenir

au château, Philippe s'avança surpris, presque effrayé.

Effrayé surtout de cette sombre mine, lui que sa soeur n'abordait jamais

qu'avec un sourire d'amitié tendre, il commença comme avait fait la

reine: il questionna.

Andrée lui annonça qu'elle venait de quitter le service de la reine; que

son congé était accepté, qu'elle allait entrer au couvent.

Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reçoit un

coup inattendu.

--Quoi! dit-il, vous aussi, ma soeur?

--Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire?

--C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des

Bourbons? s'écria-t-il; vous vous croyez forcée de faire des voeux!

vous! religieuse par goût, par âme; vous, la moins mondaine des femmes

et la moins capable d'obéissance éternelle aux lois de l'ascétisme!

Voyons, que reprochez-vous à la reine?

--On n'a rien à reprocher à la reine, Philippe, répondit froidement la

jeune femme; vous qui avez tant compté sur la faveur des cours; vous

qui, plus que personne, y dûtes compter, pourquoi n'avez-vous pu

demeurer? Pourquoi n'y restâtes-vous pas trois jours? Moi, j'y suis

restée trois ans.

--La reine est capricieuse parfois, Andrée.

--Si cela est, Philippe, vous pouviez le souffrir, vous, un homme; moi,

femme, je ne le dois pas, je ne le veux pas; si elle a des caprices, eh

bien! ses servantes sont là.

--Cela, ma soeur, fit le jeune homme avec contrainte, ne m'apprend pas

comment vous avez eu des démêlés avec la reine.

--Aucun, je vous jure; en eûtes-vous, Philippe, vous qui l'avez quittée?

Oh! elle est ingrate, cette femme!

--Il lui faut pardonner, Andrée. La flatterie l'a un peu gâtée, elle est

bonne au fond.

--Témoin ce qu'elle a fait pour vous, Philippe.

--Qu'a-t-elle fait?

--Vous l'avez oublié déjà? Oh! moi, j'ai meilleure mémoire. Aussi dans

un seul et même jour, avec une seule et même résolution, je paie votre

dette et la mienne, Philippe.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 3 / 27 段