--Il fallait recourir aux sacrements, aux exercices de piété.

--Je le fais, maintenant.

--Comment vous avait-il prise?

--Je ne sais plus. Par des regards, des sourires, des paroles...

--Avez-vous lutté?

--Je l'aimais.

--C'est fini?

--Oui.

--Vous ne le verrez plus?

--Jamais.

--Bien. Continuez.

Et on avait passé en revue les autres péchés, la gourmandise, la

paresse, le mensonge, et Pauline se souvenait des goûters délicats,

après les furieux repas d'amour, des siestes dans les bras de son ami,

des histoires compliquées qu'elle inventait pour dépister la curiosité

maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un songe! Ce songe! Elle

pleura.

--Puisque votre repentir est véritable, je vais vous donner

l'absolution, qu'il aurait été préférable de différer, peut-être, mais

les larmes effacent bien des choses. Demandez pardon du fond du coeur à

Dieu, que vous avez offensé si gravement.

Son attendrissement avait redoublé, pendant que les paroles latines

tombaient une à une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux

chapeau mauve assorti à la robe, qui était du même ton, mais plus pâle.

La cérémonie finie, elle salua, sans aucun embarras, le prêtre qu'elle

connaissait. Ils parlèrent un instant de la dernière vente de charité

dont les résultats avaient été merveilleux, et le pauvre homme ne

pouvait s'empêcher de considérer, sans convoitise, certes, mais avec une

certaine complaisance étonnée, cette élégante jeune femme, jolie et

fine, qui connaissait sans doute mieux que le plus retors casuiste tous

les secrets de la luxure.

«La femme! La femme! Celle-ci a deux petits enfants jolis comme des

anges, qu'elle conduit elle-même à la messe et au catéchisme. Son mari

prêche la guerre sainte et son amant l'a quittée pour Mme de Ruel, qui

dit tout haut: «Moi je suis fanatique de Dieu!» La femme! La femme!»

Pauline, remontant en voiture, pensa à de délicieuses orchidées qu'une

main qu'elle croyait bien deviner avait fait envoyer chez elle, le matin

même.

«Me voilà pure, sans tache, quel bonheur! Il y en a une, avec sa petite

queue rose tirebouchonnée, qui est un amour! C'est lui, assurément,

c'est lui. Déjà six heures! Pourvu que je ne le manque pas! Mon Dieu!

que la religion est belle! Je suis heureuse.»

LILAS

Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.

FRANCIS JAMMES

Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité

envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la

cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves.

L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un

jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus

agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent

défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en

haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il

fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés; il

fut favorisé de discrets sourires; on accepta quelques fleurs; on le

choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les

conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête

dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs

définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa

passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après

un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité:

--Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous

ne devez pas m'induire en tentation.

La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot,

est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu,

je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon

ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes

douleurs.

Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on

devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête

contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne; ils

étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la

princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou,

comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle

se laissait déshabiller très adroitement.

Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de

la princesse étonnée:

--Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une

volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas!

Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait

de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait

congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et

d'attirer vers son coeur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur

qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir

Lionel sans trouver autre chose que:

--Déjà!

La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd,

c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la

souffrance céda un peu devant cette idée:

«Il reviendra demain.»

Lionel ne revint pas le lendemain, ni de deux jours, ni de trois jours.

Le quatrième, un mot, de Londres:

«Chère amie, une affaire inattendue... J'espère demain, à l'heure

habituelle, vous présenter les devoirs respectueux de votre ami,

Lionel.»

A l'heure habituelle, un bleu: «Souffrant...»

Réponse de Béatrice:

«Je savais bien, cher ami, que l'inattendu seul pouvait vous éloigner de

moi. Mais pourquoi m'avoir privée de vos nouvelles pendant si longtemps,

trois ou quatre siècles? Enfin, je les ai, ces nouvelles, et voici

qu'elles sont mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? Béatrice.»

Lionel, en lisant cela, dit:

«Elle est vaincue. C'est pour demain.»

Pendant cette semaine, l'imagination de Béatrice avait fait mille tours,

de branche en branche, comme un écureuil. Elle avait passé par la

déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, le désespoir, la joie,

l'inquiétude, et elle en était là, quand Lionel fut introduit.

A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. Lionel ouvrit les

bras; elle y tomba, fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus à rien.

Il y eut de longs baisers muets, de tendres caresses, puis ce fut Lionel

lui-même qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en même temps que

son amour, son autorité.

Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre la princesse une souriante

rancune. Tout en satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. Après

la grande privauté, ce furent les petites, qui sont indécentes, et les

singulières, qui sont excessives. Il osa tout et il exigea tout. Chaque

jour ajoutait une strophe au poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec

l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait à mesure que passaient

entre ses doigts les grains du chapelet, et un jour que Lionel, à bout

d'imagination, avait joui naïvement d'un mutuel et simple bonheur,

Béatrice, reposée et riante, inventa un enlacement fou.

Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, non comme un amant, mais

comme un dévot et il songeait:

«O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de beauté, Béatrice d'amour,

Béatrice de volupté, je te demande tout bas pardon de ma sottise. J'ai

voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru te traiter un peu en odalisque

et c'est moi qui ai fait ta volonté; c'est moi l'esclave.»

ORANGE

Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.

CORNEILLE.

Quand le capitaine entra dans la petite salle où elle travaillait avec

sa mère, Berthe se sentit comme assommée. Elle ne put se lever qu'en

comprimant son coeur. Vite retombée sur sa chaise, elle baissa la tête.

Ayant l'air de plier son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.

La mère se répandait en grâces et en paroles inutiles et vulgaires:

«On ne l'attendait pas de si bonne heure. On aurait voulu s'habiller et

le recevoir dans le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode à Paris,

quelques fleurs dans les vases de la cheminée. Et surtout, on eût prié

M. Bernard d'être là, car rien n'est plus intimidant pour des pauvres

femmes qu'un brillant officier.»

Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était venue dans l'après-midi,

en courrier, visiter la chambre, déballer un porte-manteau de campagne,

n'avait pas donné à la vieille domestique une idée très avantageuse du

capitaine.

--C'est un rude homme, allez, avait-il dit, grand deux fois comme moi et

qui mange comme un diable.

--Seigneur Jésus, est-ce possible! On va lui faire un bon dîner et un

bon lit, à ce bon monsieur.

--Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un dur à cuire. Il sera là à six

heures. Maintenant, salut à la compagnie. Rompez.

--Vous allez bien boire un coup tout de même, monsieur le militaire.

--Tout de même.

Et en buvant, le militaire avait précisé l'idée qu'il se faisait de son

capitaine: une belle brute.

Aux propos répétés, toute la maison avait tremblé, mais non pas Berthe.

M. Bernard était allé inviter à dîner le percepteur, homme avisé, pour

n'être pas seul face à face avec un être aussi redoutable.

--Nous le griserons, avait-il décidé. Ce sera le moyen d'en venir à

bout!

Mme Bernard se disait, de son côté:

«Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que ça pour amadouer un homme.»

Berthe avait songé aussi. Elle avait songé:

«Voilà donc un homme! Je verrai enfin un homme. Ah! qu'il y a

longtemps!... Peut-être qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être!»

Et elle avait voulu absolument travailler comme tous les jours à sa

broderie, pour n'avoir pas l'air de s'émouvoir:

«Allons-nous avoir l'air de gens qui ne reçoivent jamais personne?»

Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en elle-même:

«Est-ce que mon heure est venue, enfin, l'heure définitive?»

On parlait des grandes manoeuvres, du pays, de sa fraîcheur, de l'herbe,

des arbres. L'officier esquissait des tableaux champêtres, vantait le

charme de la petite rivière sous les saules, déplorait d'avoir été

obligé de laisser piétiner un coin de pré vert tout fleuri de boutons

d'or.

Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant de douceur, lorsqu'il

accentua son admiration en claquant son genou et en proférant:

--N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait une grande fille qui

continuait de battre son linge et de temps en temps se levait pour en

étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si j'avais été seul!

Berthe, redevenue heureuse, songea:

«S'il avait été seul avec elle, il serait arrivé des choses terribles,

c'est évident. Oh! si je pouvais être seule avec lui?»

Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait entrevu en entrant,

Berthe parla pour la première fois:

--Il est très simple, mais si vous voulez le voir?

--C'est cela, dit la mère, et tu couperas quelques fleurs. Je vous

rejoins dans un instant.

Au premier rosier, le capitaine voulut prendre le sécateur:

--Je couperai celles que vous me direz. Je ne veux pas que vous vous

blessiez les doigts devant moi.

--Non, non. Me croyez-vous si maladroite?

Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant prendre l'instrument.

Il lui ouvrit les doigts doucement.

--Bon augure, dit-il. Avoir touché une si jolie main donne envie de

toucher le coeur.

Elle ne répondit pas, songeant:

--Tout va encore se passer en fadeurs!

Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine tendait une rose d'une

main toute balafrée:

--Du sang? N'en mettez pas sur mes fleurs, au moins.

--Mais, c'est beau, le sang.

--Non, c'est sale.

--Je ne croyais pas que l'on dît jamais cela à un officier qui a eu la

tête à moitié fendue d'un coup de sabre.

Elle le regarda.

«C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère. S'il osait, il me

battrait. Que lui dire pour l'exciter davantage?»

Elle ne trouva rien, et il y eut un long silence.

«Encore un, songeait-elle, qui est maître de ses émotions. Je m'étais

trompée. Il ne m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse!»

«En somme, se disait le capitaine, elle m'a insulté. Ce n'est qu'une

femme, soit. Elle m'a tout de même insulté. Il me faut une réparation.»

Le capitaine regarda autour de lui. Ils étaient dans un endroit écarté,

clos par des massifs de verdure.

--Le panier est plein, je crois, dit-il, voici le sécateur.

Et, comme elle tendait les doigts, un peu inquiète, malgré sa

résolution, du changement d'attitude dans l'homme qu'elle observait,

elle sentit deux mains s'abattre sur ses épaules et, aussitôt, une

bouche s'écraser sur la sienne.

Son geste de vengeance achevé, de vengeance ironique, le capitaine

lâchait les épaules, et se reculait, quand il éprouva qu'on lui rendait

avec passion son rude baiser. De l'épaule, une de ses mains descendit

sur le sein gonflé; l'autre bras soutenait la taille qui se ployait.

Pose éminemment classique et dont les suites, non loin d'un lit de

verdure, sont les maladresses à relever une jupe prise sous le corps

affaissé. Il faut le plus souvent que la tendre victime, qui n'a point

perdu le sens des plis, vienne délicatement en aide au brutal.

--Oui, oui..., murmurait Berthe.

Mais, du côté de la maison, une voix appelait:

--Berthe, Berthe.

En se redressant, elle dit:

--Nous avons la nuit. Je viendrai. En attendant, silence, froideur ou

galanterie fade.

L'officier, au grand étonnement de ses hôtes, mangea et but fort

modérément. Il ne fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup de

café. Son attention, toute la soirée, se concentra à deviner les motifs

de conversation qui pouvaient déchaîner l'éloquence de ses partenaires.

Il fut assez heureux pour les trouver. Pendant qu'ils parlaient, il

réfléchissait:

«Vierge? Un amant? Des amants? Innocence? Perversité? Curiosité? Bêtise?

En tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience? Ensuite, le

mariage? Je mettrai le verrou.»

L'instant d'après, le mâle songeait à la belle fille qui se livrait:

«Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas cueillir la fleur le long du

chemin?»

Enfin:

«Si je ne prends pas, j'aurai des remords pendant deux ans, peut-être

toute ma vie.»

Il la regarda sans affectation, cependant qu'elle lui versait une tasse

de thé, et il osa dire:

--Oh! pas tant, il est très fort, vous allez m'empêcher de dormir.

Pour toute réponse, elle leva la tête, le regarda et baissa les

paupières.

Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce n'était pas sa première bonne

fortune, mais il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité. Cette

jeune bourgeoise de campagne décidément l'exaltait au plus haut point.

Quel était ce sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance la nudité

avec un tremblement. Il la voyait toute blanche, pareille aux statues de

marbre qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées.

--Vous allez coucher dans la chambre orange, dit Mme Bernard, qui

commençait à somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue toute de

cette couleur. Mais vous l'avez vue, déjà. J'espère que vous y dormirez

bien.

Ce dernier mot fut atroce pour l'officier. Cette intervention maternelle

le rejetait dans son indécision.

Berthe devina peut-être l'impression mauvaise, car elle ajouta:

--Orange, c'est ma couleur. Il me semble que je suis moins laide au

milieu de cette flamme, où je me fonds. Personne n'y couche jamais, dans

cette chambre, mais moi je m'y retire souvent. C'est mon domaine.

--Et qu'y fait-elle, je vous le demande? reprit Mme Bernard. Elle lit,

elle rêve, car nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous? Les jeunes

filles! J'étais toute pareille à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu.

--L'orange aussi est une belle couleur.

--Dites que c'est la plus belle, affirma Berthe.

--C'est la plus belle, dit l'officier.

Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa toilette, il s'était

rhabillé à demi, et il fumait une cigarette en dessinant des arabesques

sur les marges d'un journal. Il ne pensait plus à rien. Seulement, son

coeur s'arrêtait de battre, à chaque bruit, à celui d'une mouche

réveillée.

Toutes les dix secondes, il regardait la porte. Il se leva pour aller y

coller son oreille.

A ce moment, un panneau de tapisserie, près de la cheminée, sembla se

décoller.

«Suis-je halluciné?»

Il alla vers le mystère et il y arriva comme il fallait pour recevoir

Berthe dans ses bras.

--Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après avoir accepté et rendu le

baiser d'accueil. Tout simplement un double placard, dont j'ai pu rendre

mobile la cloison intérieure. Que de fois, depuis trois ans, je suis

venue voir si tu étais là! Personne, toujours personne! Mais enfin te

voilà. M'aimeras-tu au moins?

Voyant que ces paroles étonnaient son amant, elle reprit:

--Celui qui vient est celui qu'on attendait. Tu es venu et je suis à

toi.

Marchant tout bas, parlant tout bas, ils arrivèrent au bord du lit et

s'y assirent. En la serrant contre lui, le capitaine sentait, sous la

légère robe la beauté corporelle de la jeune fille. Il fut très ému,

mais il eut le courage de dire:

--Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai pas de toi. Si tu veux

m'aimer, nous avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente: «Nous

avons la nuit.» Moi je dis: «Nous avons la vie.»

Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de l'officier, en serrant

très fort le bras qu'elle lui avait passé autour du cou. Puis elle la

redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents et fous, trouva les

lèvres qu'elle mordit, et se renversa, entraînant sur elle l'homme, qui

entra.

«Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se pelotonnant dans le giron de

son amant, aurions-nous jamais retrouvé un instant pareil?»

Deux mois plus tard, la chambre orange fut la chambre de noce.

Ils furent très heureux et parlèrent bien souvent de leur aventure, mais

Berthe, je pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le troisième

capitaine pour qui elle avait percé les murailles.

CHOSES ANCIENNES

DISTRACTION MATINALE

Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche

cosmopolite, entra.

«_Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la

menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans

le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite

après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans

en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils

gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille

francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une

garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite

absolue de l'opération._»

--Il me faut, Madame, quelques anneaux, boucles, parures, brimborions,

mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant

pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux

marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des

tentations... (_Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot..._),

cinquante... Ce sont vos enfants, trois petites filles!... Je ne

dépasserai pas, dis-je, cinquante... Charmantes créatures... mille

francs. (_Elle a pâli, elle porte la main à son coeur... Un grand, grand

soupir... Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre

contre sa poitrine, l'embrasse, affolée... Elle ouvre la vitrine à

double glace, sa main tremble..._) Je n'ai que cette somme sur moi et je

paie toujours comptant.

--Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels... la confiance...

--Voyons, un dernier calcul... oui, c'est bien cela, cinquante francs et

rien de plus.

--J'avais cru entendre... Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez

jouer dans la cour.

«_Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre... oh!

cela va trop vite..._»--Ai-je dit autre chose que cinquante mille

francs?

--Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je suis sotte... Vous allez

choisir... oh! Monsieur, nous nous entendrons facilement... Voici:

bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes...

oh! que je laisse à bien bon compte... petites breloques... qui seront,

si vous le permettez, Monsieur, par-dessus le marché... Ah! mon Dieu...

où es-tu?... Petites... Mariette... Ah!... C'est un peu

d'étourdissement...

«_Elle se remet, bon... très bon... Pourvu qu'elle soit de force à

supporter l'expérience... C'est capital... Cela va... Elle sourit, elle

est radieuse, empressée... je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de

bon coeur... Chère petite femme... On peut dire qu'elle nage dans la

joie... Elle prononce MONSIEUR, comme une amante le nom de son

bien-aimé... Bravo!... Là, je vais faire un petit tas... Je m'y

connais... Il y en a pour cinquante mille, juste._»

--Je crois, Madame, que cela ne dépassera pas mon prix...

--Voyons... Oh! non, Monsieur, au contraire... trente... trente-trois...

quarante-huit... Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond... je

mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis,

hélas! cinq mille francs... et vous prendrez dans ces menues fantaisies

les objets qui vous plairont...

--Bien, très bien... nous allons, comme vous dites, nous entendre...

Oui, tout cela me plaît... oui... oui... (_Maintenant, tout en jetant un

dernier coup d'oeil, tirer son portefeuille et le remettre, cela

plusieurs fois de suite... Ah! ah! elle a un frisson... Bon... Un geste

qui signifie: Décidément, non... puis se lever brusquement et dire de

bonnes paroles..._) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé...

Ayez la bonté... je verrai... je repasserai tantôt... oui... tantôt...

mettez-les à part, naturellement... car il est probable, plus que

probable... (_Elle connaît cela: est-ce qu'on revient jamais? Allons,

encore une petite secousse_)... Bah! autant les emporter moi-même!...

--Comme vous voudrez, Monsieur...

(_Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer... Nous y sommes... Ah!

vous voilà, larmes! Il y en a deux... joyaux, vrais joyaux, plus

précieux que tous les diamants... oh! comme je voudrais vous boire dans

un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement

qu'elles ont jailli du fond de ton coeur, pauvre petite femme, pauvre

petite mère?..._)

--Au fait, non, j'ai une course à faire... tantôt... A tantôt, Madame,

comptez sur moi... Et en tous cas, mille pardons. (_Elle est brisée...

Elle est vraiment brisée!..._)

«Ah! me voilà dehors, je respire... Cela finissait par devenir trop

émouvant... Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales.»

LA CLOISON

Un mois à la campagne.

Ce n'est pas dans la montagne,--

Ni au bord de la mer,--

Où l'air est amer.

Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures,

très bien rapiécées, y font tapisserie).

Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les boeufs

dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais

quelques-uns ruminent.

«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary en est,

son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh! un vrai

Amour!

«... Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des

mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille: cela

caresse en même temps l'âme, le coeur et l'autre. Eh bien, pour déverser

une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine

et ployable comme une branche de saule, Primary est unique: Primary

trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi

blanc et propret de l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins),

Primary disait: «_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller?

Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont

dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta

toison, car ta toison dort._»

«Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.

«Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le

monde dort, même la petite madame Crocoeur, une autre blondinette qui

s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire.

«Aucun bruit: adieu les boeufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la

fenêtre, me couche, souffle... Hé! on parle chez la petite madame

Crocoeur... Ah! cette voix... non... lui!... lui! Primary, mon amour? il

me trahit et j'entends, et il faut que j'entende... Ah! Don Juan, je

sais bien que tu me trompes mais fais-le plus loin... C'est bien lui,

c'est sa voix... Il dit... que dit-il? Il dit:

Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes · 第 4 / 6 段