le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant.
Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa
joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble
attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l'autre main
appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura.
Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses
yeux, s'astreignit à lire trois pages du _Trésor des humbles_ et
descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le
thé, avec Aline, comme d'habitude.
Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d'adolescent. Alain, qui
avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence,
car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et
une petite fleuriste de la ville voisine; il les avait vues, tour à
tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois,
les paroles que la situation exigeait: il ne se croyait donc pas
insolent, mais au contraire bien élevé et même affable.
Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras; sa tête
n'avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le
rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant; les
femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare,
mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait pas de leurs désirs.
Les amies de sa mère ou de sa soeur lui semblaient, d'ailleurs,
d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des
faiblesses et il commençait à les croire vulnérables.
Resté seul avec les deux jeunes femmes, il leur disait gauchement les
plus grandes impertinences du monde.
--Je vous aime toutes les deux, oui, toutes les deux.
--Nous n'avons pas besoin d'être aimées, répliqua vivement la plus
jeune. Nous avons nos maris.
--Ça aime donc, un mari?
--Mais certainement, reprit-elle.
--Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient pas à la chasse. Ils
auraient fait comme moi. Ils auraient eu mal au pied, pour rester près
de vous.
Et il montrait sa pantoufle.
La jeune femme ne voulut pas être battue. Elle dit:
--Il y a temps pour tout.
Mais elle songeait:
«Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté! Il m'aime.»
«Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il m'aime!»
Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes, Alain s'enhardit.
--Il n'y a que les amants qui savent aimer.
«C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si j'essayais.»
«Il a raison, songea la jeune, qui avait de l'expérience. Il m'aimerait
bien, lui!»
Elles avaient baissé les yeux, pour mieux rêver.
--Mesdames, dit Alain, je mets mon coeur à vos pieds.
Cette fois, elles rirent:
--Quel diable!
--Quel petit démon!
--Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille, à toutes les deux à la
fois!
--Le vilain!
--Le vilain!
--Eh bien l'une après l'autre. On va tirer à la courte paille.
Elles rirent plus fort.
--Je dirai un mot à chacune et je ferai une question. Il faudra me
répondre.
--Non, je ne veux rien entendre.
--Et encore moins répondre.
--Mais je ne dirai pas le même mot à toutes les deux, je ne poserai pas
la même question.
--Vous ne direz que des choses qu'on puisse entendre?
--Vous ne ferez que des questions auxquelles on peut répondre?
--Naturellement.
--Allons, donnez vos pailles, mauvais sujet.
--Je ne tiens pas à commencer.
--C'est vous, chère Madame. Daignez approcher. Bien: «Je vous
aime. Et vous?--Monstre!» A vous maintenant: «Je vous adore.
M'aimez-vous?--Chut!» J'ai tenu parole, et vous aussi. Maintenant,
allons prendre le thé, avec la satisfaction du devoir accompli.
Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, en se demandant:
«Par laquelle commencer, et comment m'y prendre?»
* * * * *
Le jour naissait à peine que Paule était debout. Elle avait fort peu
dormi. Avant même de faire sa toilette, elle sortit de sa chambre et se
dirigea vers une grande pièce voisine que l'on appelait la lingerie, et
qui contenait, outre le linge de la maison, toutes sortes de débris de
robes et de chapeaux, de rubans délaissés, dépouilles de plusieurs
générations de femmes. Il y avait des soies gorge de pigeon à la mode de
l'impératrice Eugénie, il y avait des velours amarante et des satins
nacarat:
«Ah! voici mon affaire!»
C'était un carton de rubans dont la triste couleur semblait bien
répondre à la définition du zinzolin, un violet rougeâtre.
«Que c'est laid!»
Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à ses cheveux châtains, elle
disposa des noeuds de soie zinzoline.
«J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se regardant dans la glace.
Il va se moquer de moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si je ne
lui déplais pas tout à fait, cette fois, comment faire?»
Elle descendit au jardin. Un merle sifflait éperdûment les cinq notes de
son appel monotone; le soleil faisait de longues ombres; la rosée
veloutait les feuilles et les herbes; elle vit un liseron s'ouvrir
vraiment comme un oeil doux; elle mangea une pomme fraîche comme de la
glace: Paule ne pensait plus à rien qu'à la joie d'être un chevreuil
matinal.
Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des syringas? Alain, assis sur
un banc, qui la regardait avec surprise.
La vue de cet ennemi fraternel ranima sa rancoeur:
--Hein? Tu ne pensais pas à moi?
--Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même.
--Tu te lèves de bonne heure?
--Oh! pas tous les jours.
--Alors, aujourd'hui?
Paule, en pleine lumière, flamboyait de lueurs zinzolines.
--Où as-tu trouvé cela?
--Quoi donc?
--Ces affreux rubans.
--Affreux? tu trouves?
--Serait-ce en ma faveur, par hasard?
--Pourquoi pas?
--Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi. Mais, dis-moi, je te croyais
indifférente à tout, je croyais que rien ne pouvait te remuer le coeur,
et voilà que tu t'es levée à cinq heures du matin...
--Et toi?
--Moi? C'est parce que je suis amoureux.
--Pas moi.
--... et que tu t'es travestie en bohémienne et que tu cours le jardin
pour secouer tes idées... Assieds-toi près de moi, Paule, viens... C'est
bien du zinzolin... Quelle idée! Mais tu n'as pas été aussi maladroite
que tu croyais et moi je suis moins bête que tu ne penses...
--Alors? dit-elle, avec une froideur très mal simulée.
--Alors, je suis comme toi, je ne sais que dire. Je voudrais blaguer, et
ça ne sort pas... Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous sommes levés
tous les deux avec l'aurore? dis, le sais-tu?... Donne-moi ta main,
Paule.
Elle laissa prendre sa main, elle laissa le bras d'Alain entourer sa
taille, elle permit qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, les
fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et tournait. Elle ferma les
yeux et sa tête se pencha.
--Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh bien, nous nous cherchions et
nous nous sommes trouvés.
Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant toutes les vacances et
bien longtemps après, chaque fois qu'il revenait à la maison.
Alain lui disait un jour:
--Il faudrait nous marier, mais comment faire? Un homme peut-il se
marier à dix-huit ans? Attendons.
--Ne parlons pas de cela, répondit Paule. Je t'appartiens, tu feras de
moi ce que tu voudras.
Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour de la souffrance. Elle fut
très heureuse pendant plusieurs années.
ROSE
... et les roses trop hautes.
H. DE RÉGNIER.
C'était un enfant. Il n'était plus habillé en garçonnet, mais il ne
l'était pas encore en homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés;
on le voyait grandir; il jouait aux billes, à la saison, et raillait les
filles toute l'année.
Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, parce que Christiane
avait dix ans de plus que lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme
sa mère, une dame plus jeune et sans mari. Il l'aimait, au contraire,
parce qu'elle était bonne, câline et rieuse. La vie est une chose qui
doit rire, pensent les petits garçons, et quand on ne rit pas, c'est
qu'on ne vit pas.
Toutes les amies de Christiane étaient mariées ici et là. Elle allait
les voir, espérant, ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais elle
n'avait guère de dot, et c'était difficile. Elle venait souvent chez la
mère du petit garçon, parce que leurs maisons étaient voisines et aussi
parce que le père du petit garçon, qui collectionnait des estampes,
recevait fréquemment la visite de riches amateurs, auxquels il se
plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? C'était son mot. Elle le
répétait à tout moment, avec confiance dans l'avenir. Christiane avait
vingt-cinq ans.
L'été, les amies de Christiane se réunissaient sur une petite plage
bretonne et celle qui avait trouvé la maison la plus large recevait
Christiane, dont les parents, vieux et débiles, aimaient à ne pas
remuer. Cela faisait l'assemblage le plus gai d'enfances et de
jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore plus amphibie. Il ne
savait plus auquel de ses instincts obéir. Aller dresser contre la mer
montante des forteresses de galets, c'était bien tentant; de rester à
lire près des jeunes femmes qui cousaient et de Christiane qui brodait,
c'était bien tentant aussi. Alors il se partageait et quand il croyait
avoir assez fait le jeune homme sérieux, il courait vers les tout
petits, patauger avec joie dans le sable mouillé d'écume.
Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur
d'estampes reçut une lettre mystérieuse: «Monsieur, votre départ que
j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un
projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine
impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret
en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de
la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?...» La signature,
«Durand, de l'Institut», rappela à l'amateur d'estampes un visiteur
qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite,
paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée
avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de
déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour
elle le carton des pièces rares.
Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M.
Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait
là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes
femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait:
«Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de
Christiane.»
Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout
haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie
de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de
Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie.
Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers
la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des
préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes
et lui dit:
--Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément
«l'amateur de Christiane».
--Ah! Vous avez entendu?...
--Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris.
--Mais elle?
--Je n'ose pas.
L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre la main de Christiane dans
celle de M. Durand. Christiane faisait des yeux étonnés. M. Durand baisa
en rougissant la petite main obéissante et Christiane comprit que cet
homme l'aimait et désirait son bonheur. Cette pensée la rendait déjà
heureuse.
Christiane s'arracha aux compliments, aux baisers de ses amies. Elle
monta à sa chambre et, assise près de la fenêtre, elle contemplait la
mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à l'infini de sa vie.
Elle rêvait depuis un instant, quand un bruit lui fit remuer la tête.
Elle écouta. On eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A genoux
près du lit, et à demi caché par le rideau retombé, le petit garçon
pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures.
Christiane s'approcha et, prenant l'enfant par les épaules, le releva et
l'attira vers elle:
--Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?
--Christiane! Christiane!
--Quoi donc?
--Oh! Christiane!
--Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi ce que tu as. Elle s'était
laissé tomber sur le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle reprit,
quand le petit garçon fut près d'elle, la tête appuyée à son épaule:
--On t'a grondé?
--Non.
--Tu souffres?
--Oui.
--Où cela?
--Je ne sais pas.
--Voyons, dit-elle un peu brusquement, sois raisonnable, parle.
--Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, toi que j'aime tant!
Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui fit peur. Mais ses paroles
l'avaient attendrie aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le serra
contre son sein.
--Christiane, il va t'emmener, alors?
--Mais non, je resterai avec vous tous, avec toi.
--Ce n'est pas vrai!
--Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, comme d'habitude, et je
t'aimerai toujours, mon petit.
--Moi, je t'aime tant!
Des mains innocentes et curieuses serraient Christiane et pressaient sa
chair. Elle regarda, troublée, les yeux alanguis qui cherchaient ses
yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, et la jeune bouche monta vers
la sienne et la saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se
renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon ouvrit les yeux et
l'instinct le jeta sur Christiane. Il ouvrait son corsage, caressait sa
chair douce, enfonçait la main sous les épaules. Christiane sursauta,
redressa son buste, puis, tout à coup, se voyant dégrafée:
--Oui, mon petit, embrasse mon coeur. Tiens, là! Donne-moi mon premier
baiser d'amour!
Et le petit garçon, pressant à pleines mains le sein gonflé de
Christiane, posa ses lèvres heureuses sur la rose pâle qui pointait,
près d'éclore.
Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, rajusta sa toilette et dit:
--Eh bien, je suis contente. Tendre petit ami, je t'aimerai toujours.
Garde le goût de mon coeur. Qui sait?
POURPRE
_Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen._
PROPERCE.
SIDOINE
CLOTILDE
MARCELLE
SCÈNE PREMIÈRE
SIDOINE.--CLOTILDE
CLOTILDE.--Un amant? Non, j'aime trop ma liberté. Un amant? Des
soupçons, la jalousie, des tourments. Un amant? Non, je veux pouvoir
aller et venir dans la vie, selon mon gré. Un amant? Que faisais-tu
hier, chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. Quoi? Une
voiture. Ah! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit: C'est bien
singulier. Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. Mon mari est un
gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien
élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l'infatuation
propre aux maris fait que, même s'il me voyait en conversation suspecte,
il n'en croirait pas ses yeux. Mais un amant?
SIDOINE.--Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c'est l'injurier, et
un galant homme ne saurait injurier sa femme.
CLOTILDE.--Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l'est pas,
les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de
preuve?
SIDOINE.--Les soupçons ne sont jamais légitimes.
CLOTILDE.--Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours
légitimes. Mais on en a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. Je
ne sais pas si mon mari m'a jamais soupçonnée; il ne l'a jamais fait
paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait
aussi bien, mais enfin vous savez que j'ai eu un amant, puisque vous
étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos
belles phrases ne sont que de belles phrases.
SIDOINE.--Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons
sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un acte de
confiance. Tromper, c'est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que
celle qu'on aime est un être dégradé?
CLOTILDE.--Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien
ne m'énerve davantage. Votre ami m'a torturée pendant trois ans. J'en ai
assez. Les chagrins qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs qu'il
m'a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été
heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une expérience.
Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des
caprices, mais j'en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une
neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête.
Hélas! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour
rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon coeur, n'en parlons
pas. Je l'ai mis à la raison.
SIDOINE.--Vous êtes une délicieuse petite égoïste. Ce n'est pas pour
cela que je vous aime, mais je vous aime.
CLOTILDE.--Vous me l'avez assez dit. Aimez-moi, qui vous en empêche?
SIDOINE.--Mais pour aimer il faut être deux.
CLOTILDE.--Le beau mérite, alors! Moi, j'ai aimé votre ami pendant six
mois, avant qu'il eût seulement daigné jeter les yeux sur moi.
SIDOINE.--Mon mérite, si c'en est un, est bien plus grand, puisqu'il y a
un an jour pour jour que je vous fais la cour.
CLOTILDE.--Il serait double, en effet, si vous m'aimiez vraiment.
SIDOINE.--Comment, vous ne croyez même pas à ma sincérité?
CLOTILDE.--On ne croit à la sincérité que de ceux qu'on aime, et je ne
vous aime pas.
SIDOINE.--Me voilà bien!
CLOTILDE.--Qu'avez-vous? Vous pâlissez?
SIDOINE.--Le coup a été un peu direct. Adieu.
CLOTILDE.--Sidoine, ne partez pas sur cette mauvaise impression.
SIDOINE.--Ah! vos yeux ne sont plus méchants, merci! je puis donc rester
encore un peu?
CLOTILDE.--Oui, mais pas assis.
SIDOINE.--Je resterai donc debout.
CLOTILDE.--Pas debout, à genoux.
SIDOINE.--Oui, je vous demande pardon de vous aimer trop.
CLOTILDE.--Eh bien, je vous pardonne, et même, voici ma main à baiser.
C'est complet, hein?
SIDOINE.--On est bien, à vos genoux.
CLOTILDE.--Que c'est bête, un homme amoureux. C'en est attendrissant.
SIDOINE.--Elle pleure vraiment. Ah! tu m'aimes, Clotilde!
CLOTILDE.--Oui.
SCÈNE II
CLOTILDE.--MARCELLE
MARCELLE.--Cela va être très amusant. A quelle heure exactement?
CLOTILDE.--Dix heures.
MARCELLE.--Nous avons encore dix minutes. Tout est bien prêt?
CLOTILDE.--Oui. Sais-tu que tu es charmante ainsi? Tu me ferais perdre
la tête, si c'était sérieux.
MARCELLE.--Ma chère, j'avais envie de t'en dire autant. Depuis que je
suis habillée en homme, je te trouve je ne sais quel charme qui me fait
battre le coeur.
CLOTILDE.--Tant mieux, tu joueras bien ton rôle.
MARCELLE.--A merveille.
CLOTILDE.--Non, non, sois sage! Attends le coup de timbre.
MARCELLE.--Je suis impatiente.
CLOTILDE.--Ah! mais! tu deviens dangereuse!
MARCELLE.--Hélas! si peu!
CLOTILDE.--Voyons, sois sage, te dis-je. Ah! n'as-tu pas entendu?
MARCELLE.--Oui, et voilà un second coup.
CLOTILDE.--J'ai donné des ordres. Il entrera au troisième. J'ai peur,
maintenant, j'ai peur.
MARCELLE.--Moi, je m'amuse énormément.
CLOTILDE.--Marcelle! Mais c'est qu'elle...
SCÈNE III
CLOTILDE.--MARCELLE.--SIDOINE
MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime!
CLOTILDE.--Chéri! Ah!--Ah!--Ah! Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!...
MARCELLE.--Je t'aime, je... aim... ah-â-â-h!
SIDOINE.--Est-ce possible?
CLOTILDE.--Marcelle, cache-toi bien la figure, surtout! Ah! Sidoine!
Quel bonheur! Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, je
rêvais, peut-être. Il m'arrive de rêver tout haut, quand je m'endors
après dîner.
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Non, par ici. Il y a trop de désordre, sur le divan.
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Qu'avez-vous?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Que cherchez-vous?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Vous? Sidoine, je vous en prie!
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Des soupçons, alors!
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Comme les autres!
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Alors, vous croyez?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Qu'est-ce que cela prouve?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Ah! tu ne m'aimes pas!
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Bien, je sais ce que j'ai à faire.
SIDOINE.--?...
CLOTILDE.--Non, tu m'aimes encore, dis, tu ne crois pas? Sidoine?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Parlez, à la fin! Vous me détestez?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Vous me méprisez?
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Les soupçons sont infâmes.
SIDOINE.--...
CLOTILDE.--Je vous présente mon complice.
SIDOINE.--Quoi! Marcelle!
MARCELLE.--La tragédie est finie. Cela fut bien émouvant.
CLOTILDE.--C'est vous qui aviez raison, Sidoine, il ne faut jamais...
SIDOINE.--Ah! que tu m'as fait souffrir. Que tu es donc méchante!
CLOTILDE.--J'ai voulu te mettre à l'épreuve.
SIDOINE.--Cette fois encore, cela fut un peu direct.
CLOTILDE.--Ce sont les meilleurs coups.
MARCELLE.--Adieu. Je vous laisse ma conquête, mais je la regrette.
SIDOINE.--Mais qu'elle est jolie ainsi!
CLOTILDE.--Il était temps que tu arrives.
SIDOINE.--Eh bien, qu'elle fasse la femme, maintenant, ce sera ma
vengeance.
MARCELLE.--Non, non! Clotilde, arrête-le!
CLOTILDE.--Sidoine! Sidoine!
SIDOINE.--Je t'aime! Je t'aime!
CLOTILDE.--Quelle horreur! J'en tremble! Je meurs! Marcelle, je t'en
conjure!
MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime! Je... aim... ... Ah!--â--â--h!
SIDOINE.--Aâââh!
SCÈNE IV
CLOTILDE.--SIDOINE
SIDOINE.--Je me suis bien vengé.
CLOTILDE.--Méchant! Méchant!
SIDOINE.--Oui, je suis peut-être allé un peu loin! Mais vous m'aviez
donné un si bon exemple.
CLOTILDE.--Tu fus plus cruel que moi.
SIDOINE.--Non pas. La réalité, c'est ce que nous sentons comme réel.
CLOTILDE.--Un simulacre innocent!
SIDOINE.--Moi aussi.
CLOTILDE.--C'est vrai? Dis? C'est vrai?
SIDOINE.--Un simulacre.
CLOTILDE.--Est-ce vrai, méchant? Elle criait aussi...
SIDOINE.--Eh bien, crie à ton tour.
CLOTILDE.--Ah! tu m'aimes, tu m'aimes, toi.
MAUVE
Quelques mauves, sous les rosiers,
Avec des airs humiliés...
R. G.
Pauline passa au confessionnal une demi-heure fort agréable. A mesure
qu'elle détachait les fruits lourds du péché, l'arbre allégé redressait
ses branches, reprenait son attitude printanière.
«C'est aussi un peu, songeait-elle, comme quand Amélie me lave la tête.
A mesure que les ondes fraîches m'inondent, je me sens devenir plus
légère, débarrassée d'un voile lourd, du crêpe des soucis.»
En songeant cela, elle avait honte, car elle aurait dû être tout entière
à la contrition et participer par des élans de repentir aux indulgentes
paroles du prêtre.
«Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en elle-même. Et puis, cette
sensation de bien-être que j'éprouve, n'est-ce point la preuve même de
l'action du sacrement sur la pécheresse?»
Elle avait conté doucement, sans forfanterie, mais sans réticences,
toute sa vie depuis deux ans.
--J'ai péché contre la chasteté.
--Bien. Toute seule?
--Non.
--Avec votre mari?
--Oh! non.
--Bien. Continuez.
--J'ai péché en pensées, en paroles et en actions.
--Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs?
--Un seul.
--Bien. Vous désiriez ardemment voir votre complice, l'embrasser, vous
donner à lui?
--Oui.
--Souvent?
--Toujours.
--Bien. Quand vous étiez ensemble, vous échangiez des propos
déshonnêtes?
--Oh! non.
--Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des paroles tendres?
--Oui.
--Bien. Ensuite, des caresses. Normales?
--...
--Il vous embrassait sur tout le corps?
--Oui.
--Longtemps?
--Oui.
--Et vous?
--Moi aussi.
--Et c'est ainsi que vous arriviez à la volupté?
--Quelquefois.
--Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre plein gré ou par contrainte?
--Oh!
--De votre plein gré, alors?
--Oui.
--C'est affreux. Vous méritez les feux de l'enfer.
--Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.
--Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives habituelles pour éviter la
procréation?
--...
--Vous satisfaisiez votre passion sans songer à autre chose, comme les
bêtes, selon la parole de l'apôtre saint Paul?
--...
--Vous mêliez vos chairs au hasard, sans autre but que le plaisir
bestial?
--Oh!
--Sans jamais un retour sur vous-même, un regret, une pensée pour les
enseignements de la Sainte Eglise?
--Hélas!
--Sans honte?
--J'en ai maintenant.
--Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, toute nue?
--Oui.
--Sans rougir?
--Hélas!
--Vous étiez pareille à un démon.
--Oh!
--Il n'y a que les démons qui ne rougissent pas de leur nudité.
--J'en rougis maintenant.
--Avez-vous cédé à l'entraînement d'un tempérament trop ardent?
--...
--A la passion, alors?
--Oui, j'aimais.