Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne
dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta
toison dort._»
La petite madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que
la grimace: les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle
voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace...
* * * * *
Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un: des
bonjours ensommeillés. Primary est là, qui guette:
«Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite
fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet... Hé! elle aura été
cinglée... Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser effacera! Je ne suis
pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente de les
faire saigner par métaphore, pauvres anges!»
Tout le monde est descendu: on attend la petite madame Doucin.
«Elle est si paresseuse, la chère mignonne!» dit la petite madame
Crocoeur.
Elle vient, la petite madame Doucin, elle vient, en songeant: «Je
voudrais pleurer et je n'en fais que la grimace... Et toute la nuit,
cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait toujours,
toujours... Pourvu que cela se passe! Il va me trouver si laide! Oh!
monstre, c'est toi! Et je t'adore...»
Elle vient, elle entre, Primary s'avance et la salue.
Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace... («Mais, elle a un
tic!»)... une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire.
LE RÊVE
Primary touchait à la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un
matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur
bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses
qui crucifient leur chair, à elles, et qui la flattent, des choses comme
seules elles peuvent en dire, des choses représentatives--absolument--de
leur sexe:
--Tu sais, je suis enceinte.
--C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les
lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être à la
peau de crevette cuite, le foetus macéré par les alcools amniotiques: il
rêvait: une fille: il la voyait montrant sous sa robe de huit ans, de
fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la
caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et
chatouilleurs; il la voyait chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et
la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise...
--Ce sera pour ma vieillesse.
--Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres.
Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les
draps que sous la neige une ellébore,--et familièrement, de femme à
femme:
--Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien.
LE RACHAT DES LAIDES
Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp, disaient minuit: minuit,
les trottoirs et les yeux aigus des femmes blêmes.
«Minuit, c'est fait, je puis rentrer.»
Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes lourdes, et des battements
de coeur si drus que le sang vers ses tempes rebondissait et
bouillonnait.
«C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément prévenus: «Dîner de
fondation et refus inadmissible.» J'ai prévenu ma femme: «Ma toute
bien-aimée, à minuit je serai rentré,--sans faute.»
Il remontait le boulevard Malesherbes.
--«C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était si laide! Dix-huit mois de
mariage ne m'ont pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, à ces
cheveux durs, à ce teint de métisse, et la taille pas fine, et la gorge,
heu! et le reste, vulgaire!
«Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon cher Paul, tu l'as rédimée et
tu m'as sauvé, mon cher, si cher ami! Quel autre que toi eût agi avec un
désintéressement aussi rare,--quoique inconscient? Ah! demain, comme je
t'écraserai les mains dans mes mains réjouies! Oui, je t'embrasserai.
«Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les laisser seuls, après avoir
excité Paul par de petites tendresses pour ma femme adorée: Je baisais
Juliette dans le cou, un peu longuement, puis ceci, puis ça, et je sais.
Une brève course: «Faites donc un peu de musique.»
«Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant du bruit, et dans le
silence du petit salon, un subit accord... «Eh bien, on ne s'est pas
trop ennuyé?» Elle, presque câline et moins laide déjà: «Non, Paul est
si gentil, mais tu abuses de lui!»
«C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle n'est pas si affreuse
qu'elle en a l'air. C'est fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le
temps je me disais, ce soir: «Il la dévêt, elle sourit, sérieuse un peu,
tout de même, il pose ses lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il
la couche, il vient, etc.» Ça fut une pénible soirée. C'est fait.»
Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit,--et plus:
minuit passé, les yeux suraigus des femmes blêmes.
Sonner. Monter. Entrer.
Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas baissée, illuminait sa gorge
et ses bras nus.
--Tu dors, chère? Tiens, cette petite tache rose, au sein, là... Tu te
serres toujours trop dans ton corset... Ah! mais, tu sais, je te trouve
charmante, ce soir! Oh! ce regard m'excite! Attends, petite coquine!
Il chantonnait: «C'est fait, c'est fait, c'est fait!»
Après un silence, il redit, se rapprochant du lit:
«Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, jolie, jolie!»
Et Juliette souriait, si perversement heureuse, qu'elle était presque
jolie,--oui, presque.
LA CHÈVRE BLONDE
Elle pleurait, la tête sur les genoux de son mari, sa fine peau protégée
par un mouchoir de soie, guettant du coin de l'oeil une lettre que M.
Pariétal relisait accablé. La main de la petite femme se soulevait,
comme à pigeon-vole, prête à un geste vif.
--Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. Elle est signée, signée
illisible, mais signée.
--Montre!
M. Pariétal inséra la dénonciation dans la poche de son gilet,
reboutonna son coin-de-feu, et dit:
--Pauvre femme!
Mme Pariétal prit le parti de sangloter.
--Pauvre femme! répétait M. Pariétal, et la blonde adultère finissait
par sangloter sérieusement, n'ayant plus pour se distraire le jeu de
pigeon-vole, si captivant!
--Ah! c'est indigne! cria tout à coup M. Pariétal en surgissant d'un
bond par-dessus sa femme stupéfaite, couchée par le choc, telle qu'une
victime. Ainsi, tu as fait ça, toi? Tu m'as trompé? Réponds!
Mme Pariétal se relevait. Elle vint vers son mari et lui posant une main
sur l'épaule, une main tamponnée de son mouchoir de soie:
--Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait? Comprends et compare!...
C'était si beau, si bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus
empoignée!... Voyons, tu devines et tu me pardonnes?... Mon ami, j'ai lu
_la Chèvre blonde_, voilà tout.
--Ah! disait M. Pariétal.
--Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre blonde, ta chère petite
chèvre...
--Ah! Ah! disait M. Pariétal.
--J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!... (_Spasmes et sanglots._)
C'est bien malheureux d'avoir un mari qui écrit des choses si
passionnantes!... N'est-ce pas à en perdre la tête?
M. PARIÉTAL (_la baisant au front généreusement_).--Ah! c'est _la Chèvre
blonde_!... Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait sans influence
sur mes contemporains, moi!... Nous sortons, dis, petite?... Ah! c'est
ma _Chèvre blonde_!... Dis, petite, vois-tu d'ici le ravage, la désunion
des oreillers bourgeois? (_La baisant au front, tendrement._) Ah! c'est
_la Chèvre blonde_!... Dis, petite, mets ta robe de dentelle, nous
prendrons une voiture.
LA TOUR SAINT-JACQUES
La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la
vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...
Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à une brève et instructive
promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les
Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami
M. Virgile-Austère Méliorat.
--Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens...
Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées...
Pourquoi? Parce que c'est ancien!...
Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la
vieille tour solitaire et honteuse:
--Naturellement, ça ne sert à rien!
--Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la
colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des
enfants? L'heure des jouets n'est plus, Monsieur... Nous avons appris à
tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, Monsieur, elle
sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses
moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un
baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein?
Vous voyez?... Oh! ce vieux bute, cette antique coquille, ça ne doit pas
être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la
maçonnerie...
--Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,--vous en êtes
encore à respecter ça, ça...
--Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais
non, je vous jure que non!...
Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le
dos,--enfin!--à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté
démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et
de rêve...
LES CYGNES
Des cygnes nageaient le long du Louvre; deux cygnes plus las que nos
coeurs,--et le courant les emportait; deux cygnes plus sauvages que nos
désirs,--et des femmes guettaient les naufragés.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un
signal de capture; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête;
deux mariniers partirent: ils ramaient avec ferveur, et la foule
songeait: «En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grande
baignoire pour se distraire, en cage!»
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à
l'oreille (si joliment!): «Oh! du bouillon de cygne!» Et dans ses yeux
de poitrinaire, un peu sinistres!--étincelait le désir fou d'une cuisine
blasphématoire.
L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
PARAPHRASES
(_D'après l'anglais._)
Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite
fille aux si blonds cheveux.
La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les
heures matinales de Mai.
Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines: mais des anges, et des
fées, et des joies, des bonbons.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!... Sa tête! Sa jolie
tête!...»
Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce
n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
heureuse,--demain!»
* * * * *
Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes,
fleurs futures, la jolie fillette aux si blonds cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme
les secondes heures des jours de Mai.
Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des
rires, et des cris, des mamours.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!... Sa pomme! Sa jolie
pomme!...»
Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce
n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
heureuse,--demain!»
* * * * *
Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle
s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds
cheveux.
La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les
orages adorables et royaux des tierces heures de Mai.
Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des
perles, des jacinthes, des parfums.
«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon coeur!... Mon coeur! Mon joli
coeur!...»
Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages.
«--Maman! que je suis malheureuse!»
«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur apaise-toi. Voyons, ce
n'est rien? Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
heureuse,--demain!»
LA FILLE DE LOTH
Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge:
Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le
tourmentait: «Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi
sur ma face?» Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses
lèvres, aveuglait, comme un masque, le torrent de son haleine.
«L'Autre: elle avait nom la Mère... Quelle confusion dans les
générations!... Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des
tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté,--mais l'Exultation,
fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et
rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.
«Celle-ci: quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de
Loth; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait...
«Vainement!
«Elle dormait... C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul
instant... Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait
pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie fille,--mais quelle confusion
dans les générations futures!
«Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment,--et c'est surtout
désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en
ce moment même, fixer son père, de quels yeux sournois et, qui sait?
goguenards, des yeux à cracher dedans... Si elle pleurait, au moins, je
la consolerais. J'ai envie de la battre!
«Ah! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres
ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête,
sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une
gueule de chien,--et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un
assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce...»
Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de «pardon, pardon,
pardon»: à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit
creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds
mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés... au Christ de
l'alcôve, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, si
amèrement... à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son
silence, à la bouche écrasée par les morsures...
... A la bouche surtout,--mais la bouche de vierge et maintenant de
femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable
de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser:
«Je t'aime!»
PETIT SUPPLÉMENT
--Tu m'aimeras?
--Je te montrerai de l'amour.
--Tu seras fidèle?
--Comme une femme qui connaît le prix de la fidélité.
--Tu seras tendre?
--Une atmosphère de tendresse te circonviendra.
--Complaisante?
--Serve.
--Ah! jolie? Tu t'y engages?
--J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, et, pour les intimités,
la brise-vespérale, la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal,
la pâte-illusion-des-nuits-blanches.
--Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, quand il le faudra!
--Je sais pleurer.
--Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une-
sotte-de-me-tourmenter?
--Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter est
une perle. Tu verras.
--Et les sourires? Il me faut les sourires.
--Je les ai tous, ami: le sourire-plein-de-promesses, le
sourire-adorable-de-mutinerie, le sourire-troublant-du-Sphynx, le
sourire-voilé-de-larmes... j'ai le sourire-sarcastique, le
sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le sourire-vainqueur, j'ai le
poétique-sourire et le sourire-nuancé-de-mélancolie... je les ai tous,
te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires est très complet. J'ai
même le sourire-après, si rare! le sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-
comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison! Tu vois...
--Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?
--Oh! je crois bien! A quoi penses-tu?
--Nous monterons au ciel, au septième, n'est-ce pas?
--Au septième, j'ai des ailes.
--Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma Bien-Aimée!
--Mon amour t'appartient.
--Tu m'aimeras passionnément?
--Ah! pour cela, mon cher, permettez. Avec un petit supplément, oui. Je
sais le rôle. Volontiers, mais que cela soit bien entendu, _la PASSION
se paie à part_.
LE CRIME DE LA RUE DU CIEL
Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!
Le fantomatique feuilleton se créait là.
Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de
l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait
brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans
la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.
C'était terrible et c'était bon.
L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses
et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et
le coeur? Etre aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.
Un matin les draps sont lourds comme des suaires.
Rien de rare: une de ces faiblesses où défaille la chair des filles
anémiées aux pâles nourritures; l'aveuglement dès que le pied droit
s'avance devant le pied gauche; les menottes qui tremblotent comme la
feuille menue.
L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si
le pavé est loin de la fenêtre!
Les camarades du quartier défilèrent:
--Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera.
--Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!
--Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.
--Il y en a d'autres qu'elle qui passeront par là.
Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette,
avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal:
--Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope,
pa-ta-tan, pa-ta-tan... Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils
s'arrêtent... Ah!...
Plus personne.
Victorine ouvrait la porte.
--Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie.
Une voix lointaine soufflait:
--«_Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit: Un homme en blouse, entré
et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière._ LA
FIN A DEMAIN.» Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que
je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me
feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute
bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le
lirais, n'est-ce-pas? le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les
autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN, LA FIN!
--Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à
Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie n'attend
qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de
soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments!
--LA FIN, LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!
--Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement: Seigneur pardonnez-moi,
parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses
créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir...
Vous saurez...
--Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?
Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent
d'outre-vie la coucha disant:
«Alors, je puis mourir.»
PRESCIENCE
Elle ouvrit sa fenêtre:
C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube
attardée et de lueurs attendues,--des cieux pâlement fleuris, l'envers
d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle
mauve...
Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues.
Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction
prochaine. L'Étoile mystique accouchait du Soleil d'Amour...
Elle referma sa fenêtre, disant:
«Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais.»
LES JOIES PRIMITIVES
Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, et pourquoi reviens-tu
m'obséder tous les ans, à la même heure, à la dernière?
... Parfums des résédas épars et des tilleuls, charme des ancolies en
deuil, franges des végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les
aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique grenouille aux yeux
doux!...
--Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des
ciguës, des suprêmes ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est pour
te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle.
CHAMBRE DE PRESBYTÈRE
C'était, sous les pommiers amaigris, la languide rousseur d'un gazon
mort, enfin décoloré par les gelées: la neige avait fondu qui, la veille
encore, jetait sur cette désolation la fadeur naïve de son suaire
sentimental. L'hiver grelottait tout nu, et parmi la noire dentelle des
arbres en coupelle, un ciel bourbeux dormait, tel que l'eau des mares
aux carrefours des chemins creux.
Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, hors du lit riche en
plumes et en laines, cette vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans
feu, refusait l'offrande du plus humble réconfort. Un hexagonal pavé de
briques roses avec des trous qui faisaient hancher les lyres des chaises
rempaillées et déniaient tout aplomb à la table de bois blanc, vêtue de
toile écrue, où s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la fleur
urcéolée d'un pot de faïence de Rouen; des murs plâtrés peints couleur
d'ocre avec l'unique attirance, sur une planchette, de la Vierge au
rosaire, porcelaine blanche et souriante, vers qui se penchaient,
innocents acolytes, deux tiges de lis, en boutons vierges, fuseaux
pareils au pénis immaculé d'un enfant; le lit à colonnettes, à ciel, à
rideaux pers écartés des pieds et du chevet par des tringles à soroses
d'or: ainsi la chambre où l'hôte, en cette matinée de décembre,
songeait.
Il laissa sur les vitres verdies retomber la mince cotonnade jaune, de
celles qui obstruent les fenêtres des séminaires, et lâchement enfonça
sous les draps encore tièdes ses mains glacées.
Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui apparaissait, dans cette
salle morne, comme un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.
L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES
Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans
les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les
dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on
apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans
ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant
donjon, dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour
était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement
par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières.
Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives,
toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc,
éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants,
au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes,
d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressés, les fêtes
grossières d'un siècle mercantile.
Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns, dont
la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à
l'ensemble de la vision.
Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la
maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des
mêmes yeux bruns et doux, la lourde effervescence des reîtres
bourguignons: peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous
le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier... Il entendit
la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets; des voix
sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées...
NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES