Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au collège. On lui donna le

jeune garçon.

Mademoiselle ne rentrerait que le soir. Seul avec une bonne, l'enfant

bientôt s'émancipa. Puis, fatigué, il devint sérieux, parla de ses

études, de ses projets d'avenir. Quand Mademoiselle arriva à

l'improviste, elle trouva un jeune homme qui disait gravement:

--Dès que je serai sous-lieutenant, je me marierai; j'y pense déjà.

--Et vous savez peut-être avec qui?

--Je le sais très bien.

La servante riait. Elle aussi savait bien avec qui elle se marierait,

dès que cela serait possible.

--Mais, il est charmant, cet enfant! dit la vieille fille.

Depuis ce premier jour, elle ne manqua jamais de se trouver chez elle

les jours de sortie. On causait, on se promenait, on jouait près du feu.

Elle le tutoyait, elle l'embrassait, elle tapotait ses vêtements, elle

faisait la mère, elle l'aimait.

Cependant, l'enfant eut treize ans, puis vinrent les vacances; elle les

laissa passer, s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de septembre

eut la force d'un anniversaire: elle voulut aller elle-même chercher

celui qu'elle appelait son protégé. En attendant la rentrée, il passa

chez elle trois jours. Elle fut si prévenante, presque si tendre que

Rosalie eut de la jalousie.

Les jours de sortie revinrent, tous pareils, tous heureux. C'étaient des

heures d'intimité, des heures familiales, mais avec je ne sais quoi

d'inquiet, de très doux, d'une douceur aiguë et lassante. Les jours

passèrent, et l'enfant eut quatorze ans.

L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle était allée à la ferme, les

troubla, comme trouble un animal l'ouverture subite de sa cage. D'un

commun accord, ils rentrèrent. Il faisait orage et très chaud.

--Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est la seule pièce fraîche.

Et tout cela était innocent et invincible.

Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une table où il y avait des

albums, ils les regardèrent ensemble, mais sans rien voir. Leurs voix,

quand ils parlaient, leur semblaient changées. Leurs genoux se

touchèrent, puis leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint

aussi, quoique difficilement.

Le saisissement de la chaste vieille fille fut émouvant. Elle pleura.

Puis elle se mit à genoux et vénéra, comme un signe sacré, le corps

adorable de son petit ami. Le dieu qu'elle avait distraitement cherché,

au long de ses pieuses journées, se faisait enfin visible; et le bonheur

que lui présageaient les prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait

son coeur.

Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, car à cet âge le plaisir

est sans rayonnement. Il eut des curiosités anatomiques. Il fit le tour

de la femme qu'il avait conquise, pareil à l'adolescent qui palpe en

tous sens sa première perdrix, et qui lui rebrousse toutes les plumes.

--Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, Rosalie va revenir.

Les heures jusqu'au dîner furent des actions de grâces. Elle dîna, comme

on entend la messe.

Et cela continua pendant quatre ans, de jeudi en jeudi, de vacances en

vacances. Le jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres amours, mais les

toutes petites villes sont peu fécondes en aventures et puis des bras si

tenaces le serraient, des jambes si dévouées, des mains si généreuses!

Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, en profita pour se faire

une dot, vu les incertitudes de l'avenir, et le fils adoptif de la

«vieille fille» devint un jeune homme fort considéré.

Cependant la vieille fille découvrit que, parmi les enfants de son amie,

il y avait encore deux petits garçons, l'un de douze ans et l'autre de

huit ans.

--Je me chargerai, dit-elle, de leurs années de collège. Mais je n'en

veux qu'un à la fois.

Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la menèrent jusque vers la

soixantaine. Riche des années de jeunesse qu'elle avait économisées, et

sans cesse rafraîchie par de jeunes chairs, cette Ninon innocente

continua, jusqu'à un âge avancé, d'être la bienfaitrice des familles

honorables et pauvres qui avaient des garçons à placer au collège. Sa

piété, devenue aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, mais un des

pupilles, dégoûté des oeuvres d'amour, étant entré au grand séminaire,

où la vieille fille payait sa pension généreusement, l'église se

rassura. Il y a des crises de sécheresse dans les âmes les plus dévotes.

Seul le confesseur de la vieille fille, car elle se confessait avec

ordre et avec volupté, seul, cet honnête vieux chanoine connaissait

toute la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux de sa pénitente

et fuyait à son approche. L'odeur du secret qui scellait ses lèvres

empoisonnait son coeur. Il mourut de tristesse à voir la douce lionne

dévorer son septième agneau.

Les violettes paraient toujours et parfumaient le corsage et le chapeau,

le jardin et le coeur de la vieille fille aux yeux violets.

ROUGE

Cum vere rubenti candida venit avis.

VIRGILE.

Elle revenait déjà, les bras tendus par les seaux de lait; ses sabots

étaient mouillés de rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid.

Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume du matin, elle songea:

«La journée va être belle.»

Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux du sentier, pour ne pas

répandre son lait, et les hautes herbes penchées et pleurantes, car ses

jambes nues avaient vraiment froid.

«La journée va être belle.»

Elle allait toujours, traversant maintenant un champ d'ajoncs, où la

sente, plus large, s'allongeait toute droite, faite exprès par les gens

de la ferme. La brume avait disparu, enchantée par le soleil, remontée

là-haut, sans doute, d'où elle retomberait doucement, rosée sereine,

manteau de fraîcheur que les étoiles jettent fraternellement sur les

épaules de la terre altérée.

Elle songea encore:

«Il va faire très chaud.»

Puis une tige de sarrasin, perdue là par un oiseau, lui suggéra:

«Le sarrasin sera bon à battre.»

Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, car la saison avait

été mouillée, et si le sarrasin était bon à battre, sûrement on le

battrait. Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, donner à

manger aux poules, et bien des choses, tant de choses qu'elle en eut un

serrement de coeur.

Comme elle marchait trop vite, une goutte de lait sauta du seau et tomba

sur son sabot. Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se reposer un

peu, bien qu'elle en eût des remords, levant tout haut, pour les

défatiguer, ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu du soleil.

Soudain, elle sursauta, devenant presque pâle, portant la main à sa

poitrine. Elle n'avait pas eu peur. Elle avait seulement été surprise

par le premier coup de fusil de l'année.

Au même instant, elle vit un flocon de fumée; une plume vola près

d'elle; une perdrix blessée tomba au milieu des ajoncs.

--Allons, Tom! disait une voix. Cherche! Apporte.

Le chien sautait le long du sentier, allait, revenait, affairé, inquiet,

mais bien décidé à ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. Comme la

voix, plus impérieuse, plus colère, plus rapprochée aussi, répétait le

commandement, Tom, la queue basse, vint se réfugier dans les jupes de la

jeune fille, qui se baissa pour le caresser, pour l'encourager.

--Ne le caressez pas, battez-le! cria la voix.

C'était celle d'un jeune homme qui se montrait maintenant, debout dans

la haie, parmi les branches.

La servante se redressa, regarda, rougit. Elle n'avait pas reconnu, à la

voix, si c'était le père ou le fils. Elle croyait que c'était le père;

elle le désirait, parce que le mépris du grand jeune homme, qui ne lui

avait jamais adressé la parole, lui était très pénible.

Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir baisser les yeux. Elle

admirait, elle se sentait prête à tomber à genoux.

Le commandement fut répété, le chien fit le mort.

Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans les ajoncs et elle saigna.

Elle marchait sans presque chercher son chemin, très vite, retenant ses

larmes.

Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans la gueule de Tom.

Le jeune homme, toujours debout entre les arbres, au-dessus de la mer

des ajoncs cruels, lui fit un signe amical, puis sauta, allant au devant

de son chien.

Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être le signe amical qui

remerciait la pauvre servante, tendit encore une fois sous le bât ses

jeunes épaules, et les seaux de lait, bien en équilibre, pendaient à ses

mains rouges.

Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des choses si obscures et si

profondes que son esprit ne pouvait les atteindre.

Ses jambes saignaient, sa main saignait, elle avait autour du bras droit

une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet.

«Cela, c'est une ronce.»

Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.

Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient plus légers. Elle

marchait, vite, aussi vite que le permettait son instable fardeau.

Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, regarda son bras sanglant.

Alors, elle rougit. Plus tard, en passant son lait, elle pensa se

trouver mal.

Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, mais c'est au coeur qu'elle

ressentait l'étreinte.

Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.

«Est-ce que cela va recommencer?» se disait-elle, toute étourdie par

l'émotion.

Haletant, mais joyeux, le chien se coucha à ses pieds. Alors, avisant

une écuelle, elle lui versa un peu de lait.

--Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui s'avançait. Je vous l'ai dit,

il mériterait plutôt d'être battu.

Elle trouva des mots, pour dire:

--Battre votre chien?

--Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix serait restée dans les ajoncs.

Vous êtes-vous fait mal? Oh! vous saignez?

Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus sa joie. Un autre monde

l'entourait. Elle était une femme en face d'un homme.

--Montrez!

Elle tendit son bras rose et doré, le retira aussitôt, ce qui fit remuer

ses seins, sous la grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, mais

il se maîtrisa:

--Ne dites rien. Mais je ne veux pas que l'on sache que je vous ai

rencontrée près des ajoncs.

Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait faire.

Le lendemain matin, comme la rosée se levait et que Tom quêtait après

les perdrix de la veille, un cri inattendu, un cri doux et douloureux,

monta d'entre les hautes herbes sèches, près du champ des ajoncs, là où

commence la bruyère.

La servante revint comme la veille, les épaules sous le bât, les mains

pendantes, maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta pas en chemin,

malgré qu'elle fût très lasse et très émue. Elle passa son lait, comme

tous les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne finie, elle s'assit

sur un escabeau, et elle regarda son bras.

Une morsure folle avait mis au bracelet de sang un fermoir rouge.

VERT

Un regard vert...

R. G.

Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du

secret, aux stratégies de l'interrogatoire, Catherine, accusée d'avoir

empoisonné sa maîtresse, la dame W., parla et dit:

--Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je

vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne,

depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et

le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi; j'ai réfléchi et

j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien,

en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte;

mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est

seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires

pour moi; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je

songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand

vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais

je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler.

Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je

vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas

coupable.

Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle

sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et

celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient

modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à

reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec

un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain

effroi.

«Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre!»

Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse; puis les releva,

l'air interrogateur.

«Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le

juge. Des yeux d'amoureuse... C'est évident, il y a un homme dans cette

histoire... Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le

disent; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la

justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si

cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être

beaux, quand ils sont fous!... Ah! mais, c'est moi qui deviens fou...»

Il fronça les sourcils, dit simplement:

--Je vous écoute.

Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son

attitude de femme, et elle se fit femme encore plus.

--Il y a deux ans, j'entrai chez Mme W., en qualité de dame de

compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la

plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de

chambre demeuraient rarement plus d'une semaine; une querelle, des

soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant

ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la

place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et

qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai.

Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me

déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le

concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant

même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais

elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je

ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en

attendant mieux, car je sortais fréquemment...

--Vous alliez voir votre amant?

--Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je

retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez...

Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le

juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit:

--Continuez, je vous prie.

Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande

feuille de papier blanc.

--J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons.

La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la

disposais; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme

nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi

des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur,--et le sien,

ajouta-t-elle, avec cruauté.

--Comment cela?

--Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire...

--A croire ce qui devait arriver, dit le juge.

--Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle

préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres

paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait:

«Catherine, vous avez voulu m'empoisonner?» Je répondais avec calme:

«Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien.» Elle

reprenait: «Alors, mangez de ceci.» Et je me résignais à puiser un

morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, Mme W. reprenait son

repas, en murmurant: «Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui.» Ces

mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les

entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais

dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus

graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je

devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à

répéter, comme une litanie: «C'est pour aujourd'hui! C'est pour

aujourd'hui!»

Le juge tira sa montre et se leva brusquement.

--Tantôt, nous reprendrons tantôt... Calmez-vous... Ne dites plus rien.

Deux heures plus tard, seul avec Catherine dans sa cellule, le juge lui

disait:

--Mon enfant, il n'y a d'autres preuves contre vous que vos aveux

possibles. Aussi je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous me direz

tout.

--Plus tard? dit Catherine. Savez-vous si vous me reverrez?

--Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été bon pour vous? Mon enfant,

je ne dis pas cela pour m'en faire un titre; mais si je ne vous sauve

pas de la mort, je vous sauve sans doute de la prison, et certainement

de l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?

--Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et maintenant? La prison me

faisait peur, la liberté me fait peur aussi.

Elle cacha sa figure dans ses mains et pleura.

--Votre amant vous attend, dit le juge, d'une voix qui tremblait un peu.

--Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant m'attendait?

--Je puis donc vous aimer! Voulez-vous que je vous aime?

--Puis-je le défendre?

--Merci, mais vous, m'aimerez-vous?

--Moi, moi?... Je vous aurais aimé, peut-être, si vous m'aviez fait

condamner par jalousie pour me séparer d'un amant...

--Mais je savais que vous n'aviez plus d'amant. Les juges d'instruction

savent beaucoup de choses.

--Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il me trompait... Laissez-moi,

laissez-moi seule...

--J'irai vous voir, vous me raconterez la fin de l'histoire. Mais ici,

continua-t-il à voix basse, pas un mot de plus. Vous recevrez demain

l'adresse de la maison où l'on vous attend.

Le juge posséda le sourire de ces yeux qui l'avaient envoûté, et le

corps blanc et pur de Catherine avec ses fleurs rouges et ses ombres

rousses. Elle fut une maîtresse agréable, mais si rêveuse, parfois,

qu'elle semblait devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait la

main qui lui avait touché l'épaule et la baisait.

Il ne fut plus jamais question entre eux de la fin de l'histoire. Le

juge la connaissait; il savait que le poison avait été versé: il savait

que le crime avait été commandé par le mot qu'il ne fallait pas dire.

Un jour, il demanda à boire.

--Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, jamais vous ne mangerez ici.

Jamais.

--Tu ne m'aimes pas? dit le juge.

--Je ne t'aime peut-être pas assez pour croire à ton amour.

--Que te faut-il donc, mon enfant?

--L'oubli... Veux-tu boire maintenant?

Il ne répondit pas.

--Tu vois? dit Catherine.

ZINZOLIN

D'une lumière zinzoline...

SCARRON.

On parlait couleurs, et les jeunes femmes disaient leurs goûts, qui

n'étaient point précieux. L'une aimait le rose et l'autre le bleu; une

autre vantait le vert pâle et la quatrième préférait le rouge.

--Et vous, Alain? demanda la Bleue.

--Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état d'homme, voué aux noirs, aux

gris et aux cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants plumages.

Pourtant, s'il m'était permis d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu

de zinzolin.

Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur ignorance.

--Le mot, continua Alain, n'est-il pas joli?

On ne répondit pas. Alors, le jeune homme reprit:

--Je ne veux pas vous tromper. Le mot est joli, la couleur est affreuse.

Figurez-vous un violet rougeâtre, pensez à ces velours violets tout usés

et qui montrent une trame d'un rouge douteux.

--Vous vous moquez de nous, ce n'est pas bien.

--Je ne me moque pas. J'aime ce mot, parce qu'il est joli, peut-être

parce qu'il rime avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il rime avec

le tien, mon Aline zinzoline?

Et il embrassa passionnément sa soeur, qui protestait:

--Non, je ne suis pas zinzoline, je ne veux pas être zinzoline!

--Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je n'aime pas la couleur qu'il

désigne, et si mon Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais

moins.

--Vilain! dit Aline.

--Pendant quelques instants, dit Alain.

Celle qu'on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus

tendre amie de la mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute

petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait

qu'elle n'était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait

de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants; elle

semblait craindre la vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes et

vieux comme dans un tiède océan; ni les uns ni les autres n'avaient

beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c'était son véritable nom),

semblait toujours en état de tension morale, et s'il lui arrivait de

rire comme tout le monde, elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle

reprenait conscience d'elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette

enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans

les femmes, où elle n'est pas rare, et que les hommes y aiment presque

toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement,

parce qu'ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très

difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très

craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que

peureuses. Les plus avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent à

déplaire, comme d'autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un

motif secret et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.

Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu

ramassée s'éclairaient par hasard d'un sourire, elle devenait agréable;

ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence; elle

était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très

abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la

plus séduisante, parce qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle ne

présage rien.

Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c'était à

elles, naturellement, qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop

laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l'une

ou l'autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque

peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un

peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se

passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des

regards obliques et que chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand elle

avait reçu une faveur particulière. A l'une, Alain baisa le bout des

doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla

comme une grosse vague. Il s'approcha de l'autre, en traître, et

effleura de ses lèvres le duvet de la nuque: la nuque et toute la femme

frissonnèrent longuement.

Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, Paule semblait ne rien

voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.

«Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée une seule fois! Il est

vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va

pas! Mais cela me convient d'être ainsi. Oh! je voudrais lui déplaire

encore plus!»

Alain, à ce moment, la remarqua.

«C'est elle, tout de même, qui est la plus jolie.»

Il lui lança à la tête une rose qu'il venait de voler à l'une des jeunes

femmes.

--Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me fais pas souvent de cadeaux, je

garde celui-là.

Elle mit la rose à son corsage et reprit son air dédaigneux.

«Il a voulu m'humilier, songeait-elle, comment faire pour lui être bien

désagréable? Rester ou m'en aller?»

Elle regarda les deux jeunes femmes:

«Rester.»

Elle sentit la rose:

«M'en aller.»

--Je rentre, dit Aline à ce même moment; viens-tu, Paule?

Elle regarda encore une fois les deux jeunes femmes qu'Alain, tourné

vers elles, lui cachait à demi.

--Non, je reste.

Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire.

--Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.

Elle avait songé:

«Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit que je veux le surveiller,

quelle idée! Je me moque bien de lui!»

Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l'eau dans

un petit vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la rose, elle la

respira, elle la regarda longuement, soudain, d'un geste brusque, la

porta à ses lèvres.

«Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! Que me fait cette fleur?

Quelle bêtise! Non, non, non.»

Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes · 第 2 / 6 段