--Alors, il ne t'aimera pas toujours?

REMY DE GOURMONT

Couleurs

CONTES NOUVEAUX

SUIVIS DE

Choses anciennes

NEUVIÈME ÉDITION

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

_Roman, Théâtre, Poèmes_

SIXTINE.

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Le Livre des litanies. Pages retrouvées

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D'UN PAYS LOINTAIN.

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LILITH, _suivi_ de THÉODAT.

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UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.

COULEURS, _suivi_ de CHOSES ANCIENNES.

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LE CHAT DE MISÈRE. _Idées et Paysages._ (Meissein, édit. «Collection

des trente».)

LETTRES D'UN SATYRE.

_Critique_

LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen âge)

(G. Crès, édit.).

LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les

écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par

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LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._

LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de

Grammaire._

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ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie._ 1895-1898; 1899-1901 (2e série);

1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.

DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série,

1905-1907.)

NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_,

5e série, 1907-1910).

ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et

augmentée.

PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.

PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.

DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.

PENDANT L'ORAGE.

PENDANT LA GUERRE.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3;

Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

C'est une chose que j'ai dite obscurément, il y a déjà bien longtemps (à

propos d'un livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est un poème et doit

être conçu, exécuté comme tel, pour être valable.

Je disais donc:

«Le roman ne relève pas d'une autre esthétique que le poème; le roman

originel fut en vers: c'est l'Odyssée, roman d'aventures, c'est

l'Enéide, roman de chevalerie; les premiers romans français étaient, nul

ne l'ignore, des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on les transposa

en prose pour les accommoder à la paresse et à l'ignorance de lecteurs

plus nombreux. De cette origine, le roman garde la possibilité d'une

certaine noblesse, et tout véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui

rendra: à qui voudrait-on faire croire que _Don Quichotte_ n'est pas un

poème, que _Pantagruel_ n'est pas un poème, que _Salammbô_ n'est pas un

poème? Le roman est un poème; tout roman qui n'est pas un poème n'existe

pas.»

Flaubert ne m'avait pas encore appris, par les lettres qui racontent la

composition douloureuse de _Madame Bovary_, qu'il faut «donner à la

prose le rythme du vers (en la laissant prose, très prose) et écrire la

vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée». En méditant cela,

j'ai trouvé que Flaubert outrait de peu l'idée qu'il faut avoir de la

prose littéraire, dont la beauté ne peut être faite que de mots et de

rythme, le rythme étant primordial. La méthode qu'il voulait pour le

roman, je la crois bonne aussi pour la comédie, le conte, même qui n'est

qu'une anecdote, tout écrit, presque, et le simple article destiné à la

matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur. Un article peut

être un poème, dès qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il déroulera

sa brève pavane. Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l'idée

s'incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme

sans que la conscience d'un travail soit quasi intervenue.

Le conte, il me semble, réclame une condition particulière: il faut,

pour l'écrire, l'illusion, au moins brève, d'être heureux; une

après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente plus étroitement au poème

que ne saurait faire une théorie raisonnée. Etre heureux, c'est-à-dire

avoir joui d'une fleur, de celles que l'on voudra, ou de l'éclat de tels

yeux: alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En

effet, étant heureux, ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on

ne vit bien que par le désir. Un conte, c'est une promenade.

Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits d'une haleine, sauf les

retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures.

Aussi, il vient, certaines fois, un moment où la respiration manque. On

remet au lendemain, et c'est dommage, parce que les songes troublent les

journées.

Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une méthode le public qui se

soucie peu des méthodes. Le jet de ces notes coula un soir en quelques

instants sur un papier de hasard.

Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord, ensuite pour essayer de

résoudre un problème. Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant

en romans, en feuilletons même, en toutes les menues besognes d'un homme

de lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa muse première? Oui,

sans doute, souvent. Pas toujours. Tant que le rythme chante en lui, il

est fidèle. La déchéance ne commence qu'au jour où l'harmonie de la

phrase est toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes sans au-delà

dans l'esprit appellent la vérité. Le vrai poète et le vrai savant

savent toujours, comme Goethe, concilier Poésie et Réalité, et d'autant

plus facilement que Poésie est fille de Réalité. J'ai vu M. Quinton

admirer que Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute, elle était très

mauvaise (pas plus que celles où excelle la régence de M. Claretie),

mais cet exercice témoigne d'un sens originaire du rythme. Ses belles

expériences furent, dans la suite, rythmées comme les poèmes, comme les

marbres de ses compatriotes Hugo, Rude, Clésinger. Le _Satyre_ qui

gravit la montagne des mystères, la _Bacchante au Thyrse_, qui se jette

à la volupté, le jeu des cornues qui prouvent que la vie ne sort que de

la vie, ce sont des gestes de génie animés d'un même rythme. On aime que

Descartes ait composé un ballet pour plaire à la grande Christine; on

aime que Montesquieu ait rythmé les jeux de sa jeune imagination, que

Pascal ait composé une symphonie sur les Passions de l'amour, que

Nietzsche ait fait résonner dans les forêts le rire surhumain de

Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé comme des vers homériques les

paroles quotidiennes de la Bêtise dont il fut l'Hercule.

Le rythme donne de la beauté à la pauvre ballerine qui ne semble drapée

que de sa chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes qui, en leurs

rapides aventures, dansent trop follement peut-être, chacune dans un des

rayons de la lumière décomposée par le prisme naïf de leur désir.

R. G.

30 juillet 1908.

COULEURS

JAUNE

Que c'est beau, le jaune!

VAN GOGH.

C'était entendu.

La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, les yeux clos,

comme en extase, et elle avait souri tendrement, en baissant les

paupières.

Ils ne s'étaient jamais parlé.

Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à

mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline: il y avait un

moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec

un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le

juron d'un roulier, le chant d'un coq, le bruissement de l'eau sous les

roues du moulin et son murmure sous le pont de bois.

Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, derrière les arbres qui

fermaient l'horizon. Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait

sur le pont, regardait la rivière, les saules, l'herbe, l'étroite

vallée, où le soleil, avant de mourir, venait se reposer un instant.

C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur l'herbe fraîche des

bandes de toile bise. Il pensa qu'elle était la fille du tisserand dont

on entendait le métier près de l'auberge, ou une servante. D'autres

fois, elle lavait du linge sous le grand coudrier dont les branches

retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur les buissons; puis, avant

de s'en retourner, cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou

lançait des cailloux dans la rivière. Quand elle se sentait regardée,

elle riait, mais sans se laisser distraire de sa besogne ou de son

divertissement.

Un jour, cependant, elle resta longtemps à le regarder, mangeant des

noisettes qu'elle cassait entre ses dents avec la prestesse d'un

écureuil.

Alors il vint tous les jours. Elle était là, ou bien elle arrivait

lentement, levait la tête. Ils auraient pu se parler, ils se taisaient.

Il lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y faisait pas

attention. Il apporta un oeillet jaune: elle le cacha dans son corsage

et, sans un geste, disparut.

C'est le lendemain que fut conclu leur accord muet.

Le jour suivant, après le premier regard échangé, il la vit remonter du

côté du bois, s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la rejoignit,

comme elle franchissait les barres d'une clôture. Sa jupe courte se

releva. Elle montra un genou blanc. Cela le décida. Cette petite fraîche

paysanne était propre. Le désir le fit un peu trembler.

Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa ses lèvres, mais elle se

dégagea doucement et, courbant les épaules, se glissa sous les branches.

C'était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière;

elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les

chèvrefeuilles, les digitales qui s'enchevêtraient follement dans ce

trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des

frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert.

Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit,

s'agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut

pas tomber encore. Elle se raidit; elle lui tournait le dos. Il se

redressa; ses mains montèrent aux seins qu'elles pressaient; il baisait

la nuque; il mordit une oreille.

Alors, elle tourna la tête; ses yeux étaient sérieux; elle cessa de se

débattre. Appuyée au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa

bouche aux baisers, son corps aux caresses.

Ils tombèrent doucement.

Assis maintenant l'un près de l'autre, ils se regardaient du coin de

l'oeil, occupés à des gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, il

refaisait le noeud de sa cravate.

Elle souriait.

Il songeait.

Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait rencontré peu d'aussi

agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. «Mais que les femmes

sont difficiles à émouvoir! les transports de cette amoureuse ont été

bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée

qu'abandonnée, je ne sais.»

Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il

jouissait! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont

leur forme première, dans ces organes naïfs! «Elle est lisse comme un

tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil, mais tant de

simplicité aussi! Comme c'est simple, l'amour!»

Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il

n'avait pas l'habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.

Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, plus naturelle. Ce

sentiment du naturel, il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est

peut-être que le silence le faisait réfléchir.

Il parla enfin, disant le charme du moment, la fraîcheur de cette

grotte, son bonheur, son repos.

Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait entre ses doigts une hampe de

digitale, souriait, mais ne manifestait aucun contentement.

«Il me semble que je l'aimerais presque, si elle me câlinait.»

Voulant prendre sa pipe, il se trompa de poche, heurta sa bourse.

«Ah!»

Il ramena secrètement une pièce d'or, prit la main de l'enfant, referma

ses doigts sur la surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, rougit;

son sein se gonfla, elle poussa un grand soupir, puis s'abattit dans les

bras de son ami, toute secouée des sanglots nerveux de la joie.

A genoux près de lui, elle lui baisait les yeux, les joues, la barbe, le

coin des lèvres.

Elle était heureuse.

NOIR

Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

BAUDELAIRE.

La plus belle fleur que Duclos avait jamais vue était un dahlia noir.

C'était dans le jardin public d'une petite ville de Normandie, un jardin

de tulipes, de pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers, un

jardin où la plante rare, surgie d'entre les plantes connues, semblait

vraiment rare, exceptionnelle et belle.

Qu'une touffe de violettes blanches ferait bien dans une serre torride,

parmi la singularité des orchidées! Qu'une orchidée est agréable et

comme elle saisit étrangement les yeux dans un grand jardin de province,

où rient trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient d'achever son

bréviaire, échange des phrases timorées avec deux vieilles dames en

noir!

Ce jardin était beau et frais, élégant comme une jeune femme qui va

peut-être trouver l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre

feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles dosaient avec goût les

fleurs de serre qui viennent prendre l'air, et les fleurs rustiques qui

couchent dehors, celles qui ferment à la nuit les yeux qu'elles ouvrent

au soleil, celles qui ont toujours un nouveau sourire pour remplacer

celui qui se meurt et celles qui se donnent toutes, tout d'un coup, d'un

seul grand baiser.

Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même des frênes, des saules et

des osiers rouges, parmi les lilas, les boules de neige et les roses de

Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, des jets d'eau, des

poissons rouges et des poissons blancs.

Il y avait des fleurs noires.

Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville, Duclos vint, chaque

matin, se promener dans l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un

inspecteur des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant les

nouvelles venues, déplorant le destin de celles qui allaient mourir.

Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des dahlias noirs. Une fleur

noire est noire. C'est un morceau de velours noir découpé en forme de

fleur, et rien de plus.

Les dahlias noirs sont simples ou doubles, comme tous les dahlias. Les

dahlias doubles sont des boules tuyautées, raides et qui semblent en

métal ou en toile passée à l'empois et bien calamistrée. Les dahlias

simples ont la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent, du haut

de leur tige verte, répandre une bénédiction amicale. Ils ont un oeil,

et presque toujours, dans les dahlias noirs, un oeil jaune, un louis

d'or insolent posé au centre du soleil de velours noir. Ils font peur,

parce qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à la nature des

fleurs, qui ne doivent être que des choses, de jolies choses.

Cependant les dahlias noirs qui exaltaient Duclos tous les matins, dans

le grand jardin solitaire, n'avaient pas d'oeil: des pétales frisés

s'entrecroisaient au-dessus du mystère des étamines et des pistils.

«Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un désir. Est-elle une fleur?»

Un jour il eut une surprise. Un petit liseron rose avait glissé sa tige

souple entre les pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir au

centre de la fleur, il avait osé mettre parmi cette nuit de velours noir

la caresse d'une nacre charnelle.

«... Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais compris le vers de

Baudelaire... Non, c'est impossible... Adieu, fleur innocente qui

offenses la paix de mon coeur... Qui vais-je aimer, puisque tu n'es pas

une femme et puisque ce pays est un désert d'amour?»

Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés, poussant du pied et du

bout de sa canne les petits cailloux, méditant sur ces désaccords de la

pensée et de l'acte qui rendent si difficiles et si rares les

réalisations agréables.

«Le désir ne vient presque jamais à propos. On n'a envie que de

l'impossible, de l'eau qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme

qui rentre et referme brusquement sa porte. La sagesse serait de ne

jamais désirer que le morceau de pain que l'on porte à sa bouche. Et

encore qui sait si le gosier ne va pas se contracter au passage? Alors,

ne désirer que ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre les

moments qui furent heureux...»

Un cri arrêta ses divagations.

Il regarda, aperçut, assise sur un banc, devant lui, une jeune femme

qui, le bas de la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec

inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le bas était noir.

Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il s'inclinait, le chapeau à la

main, expliquant la méchanceté des petits cailloux que l'on pousse du

pied, il observait la sévérité d'une toilette qui l'enchanta. Tout était

noir et blanc, sauf, au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil, de

nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas, sur le coeur du dahlia noir.

Près de la dame, une brochure de théâtre, jaune et un peu salie. Il

rapprocha cela d'une grande affiche qu'il avait aperçue le matin, et,

ivre encore de sa fleur et de son désir, il murmura, regardant le cou,

qui était frais, puis le visage mat et doré, les yeux très sombres:

Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.

Un sourire un peu forcé lui répondit.

Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air fâché qu'il prît place sur

le banc.

Cette stupidité! dit la dame, en roulant la brochure.

Alors, il lui récita des vers:

O musique, musique des arbres,

Bercez, bercez-moi.

Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière

Caresse, caresse-moi...

Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.

De longs sifflements. Le train passa en grondant.

--La gare est tout près, dit Duclos. On descend un petit escalier.

--Nous avons l'après-midi, murmura la la dame.

--Je vous aime! dit le jeune homme.

--Pourquoi pas? répondit la dame.

--Qui sait?

--Qui sait?

Ils se levèrent du même accord.

En passant devant le grand dahlia noir, noir et rose, maintenant, Duclos

s'arrêta, et montrant la fleur:

--Je vous aime, parce que j'aime cette fleur noire et rose. Je vous

aime, parce que vous êtes les deux soeurs.

--Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. La méchanceté des hommes...

--Tous les hommes ne sont pas méchants.

Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent les mains.

--Etes-vous mon destin?

--Peut-être, répondit-elle.

Elle ajouta encore, comme la première fois:

--Qui sait?

--Vite, dit Duclos, voici l'heure.

Ils descendirent rapidement le petit escalier de la gare. Ils partirent.

Quelquefois Duclos appelait son amie: «Mon Dahlia.» Cela la faisait rire

et songer aussi.

Dès qu'ils se furent connus charnellement, ils s'aimèrent avec passion.

Le dahlia noir au coeur rose fut pour Duclos un réconfort éternel. La

grande fleur de velours apaisa son front, son coeur et ses lèvres. Elle

faisait un beau mystère sur la blancheur du marbre.

BLANC

Cet unanime blanc conflit

D'une guirlande avec la même.

S. MALLARMÉ.

Il était une fois deux enfants du même âge, un petit garçon et une

petite fille. Ils s'aimaient beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et

leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A cache-cache, quand la

petite fille était prise, elle se laissait tomber dans les bras de son

ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, entr'ouvrait la

bouche; et si les baisers ne tombaient pas, elle les réclamait, ou

allait les chercher en haussant gracieusement ses lèvres vers les lèvres

distraites ou timides. Ils venaient d'avoir dix ans.

Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent leurs bas pour patauger

dans le ruisseau. Ils se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher dans

l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs petites jambes roses,

cependant, et de leurs genoux moirés excitait leur curiosité. Ils

comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse d'avoir la peau moins

lisse. «Elle est aussi moins douce», dit-il; et les mains furent

d'accord avec les yeux.

Ils recommencèrent le lendemain, et chaque jour ils lisaient davantage.

Leurs baisers, maintenant, s'accompagnaient de douces caresses qui leur

faisaient monter le sang à la tête. Mais l'instant d'après, ils n'y

pensaient plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient heureux.

Venus les premiers froids et la pluie, ils transportèrent leurs jeux

dans une grande chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait. Le petit

garçon, qui allait à l'école, venait passer toutes ses récréations chez

son amie. La petite fille recevait ses leçons à la maison. A de certains

jours très mauvais, le petit garçon les prenait avec elle. Leurs

parents, qui considéraient l'avenir, voyaient avec plaisir la tendresse

enfantine des deux écoliers.

Vers le mois de décembre, un curé vint à la maison, introduit par la

mère dans la grande chambre où jouaient les enfants. On lui apporta un

fauteuil et un tabouret. Il s'assit, tira sa tabatière, se moucha,

aspira une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce sujet leur était déjà

connu, mais la petite fille devint attentive, quand le prêtre, se

tournant vers elle, lui dit:

--Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère, connaissance avec votre

créateur. Vous savez combien il vous aime, et vous l'aimez aussi. Les

coeurs purs aiment toujours le bon Dieu. Mais le véritable amour exige

plus d'intimité et plus d'abandon. Jésus viendra vers vous et vous vous

livrerez à lui avec confiance. Vous sentirez les saints embrassements de

votre créateur. En un mot, ma chère petite, nous allons vous préparer à

votre première communion.

--Et moi? demanda le petit garçon.

--Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit de mes paroles. Vous

savez, continua-t-il, en revenant à la petite fille, toute l'importance

d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite de la grandeur de ce

sacrement. Quel mystère que l'union du créateur et de la créature! Cette

union s'opère par la communion eucharistique et elle apporte aux êtres

qui savent s'y préparer et s'en rendre dignes les joies ineffables de

l'amour divin...

Il parla longtemps, et la froideur de son verbe contrastait avec

l'exaltation des sentiments qu'il exprimait. A chaque instant, il

déployait un grand mouchoir rouge très sale, il ouvrait sa tabatière,

prisait, crachait, éternuait. La petite fille ne comprenait rien aux

grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard machinal; cependant,

il parlait d'amour et ce mot, même dans une telle bouche, la charmait et

la faisait un peu tressaillir.

Son confesseur ne lui avait encore fait aucune question sur le sixième

commandement, mais, à l'approche du grand jour, il se départit de sa

réserve ou de son indifférence. Ses questions très précises, et

d'ailleurs conformes aux manuels de dévotion, intéressèrent beaucoup la

petite fille. A la réflexion, elle fut navrée. Ainsi tout cela, c'était

des péchés. Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces caresses, des

péchés! Le prêtre ne lui apprit rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait,

sans le savoir, cessé d'être innocente.

Une après-midi, elle refusa le baiser de son ami et, sans autres

explications, alla s'agenouiller dans un coin de la chambre. Ensuite,

elle prit un livre et lut: «Soyons fidèles à enlever tous les obstacles

qui pourraient s'opposer à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui un

sanctuaire pur, orné, embrasé d'amour; et quand il sera venu, nous

pourrons dire, dans la ferveur de notre joie: Mon bien-aimé est à moi,

il a reposé sur mon coeur...»

Elle avait prononcé ces derniers mots à haute voix. Le petit garçon les

entendit et demanda, tout en larmes:

--Ce n'est donc plus moi que tu aimes?

--Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. Je t'aime comme mon frère et

comme mon petit ami; j'ai beaucoup d'affection pour toi, mais mon amour

appartient à Jésus.

--A Jésus!

Il haussait les épaules, rageur dans son chagrin.

--Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer? Il me fait la cour, comment lui

résister? Tu ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et qu'il peut

nous pulvériser tous les deux, à l'instant même?

--C'est vrai?

Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si fort et si cruel qui était

venu prendre son amie, briser son coeur.

--Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte pas!

--Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a emporté Angèle, Laure, Juliette

qu'il a aimées l'année dernière et qui en sont encore tout heureuses?

--Alors, il ne t'aimera pas toujours?

--Il m'aimera toujours, mais de loin, et moi aussi, je l'aimerai. Mais

il n'y a pas que moi sur terre et il faut qu'il entre dans le coeur de

toutes les petites filles qui font leur première communion.

--Entre-t-il aussi dans le coeur des petits garçons?

--Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique. Il ne peut offrir aux

petits garçons qu'une bonne et solide amitié.

--Moi, je ne l'aimerai jamais.

--Tu seras forcé de l'aimer, quand tu auras le coeur pur, tu verras.

--Ah!

--Moi, j'ai le coeur pur. J'ai confessé tous mes péchés!

--Quels péchés?

--Tais-toi, et demande pardon à Dieu.

Elle recommença ses prières.

Son ami réfléchissait.

Les petits garçons, moins avancés, font généralement leur première

communion un an après les petites filles de leur âge. C'était un usage;

il ne s'en sentait pas humilié. Cependant, il aurait bien voulu

participer aux mystères que son amie allait connaître. Il ressentait à

la fois de la jalousie et de la peur.

«Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse point de mal!»

Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie pâle et jolie dans un nuage

de mousseline. Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant

d'elle, il murmura:

--Comme je t'aime!

Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses mains gantées de blanc les

grains de son chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, sans le

regarder. Il fut triste pendant toute la cérémonie. La récitation des

actes le réveilla un peu, mais il eut le coeur brisé, quand il entendit

la voix de son amie:

«O mon unique bien, mon trésor, ma vie, mon paradis, mon amour, mon

tout, je veux vous recevoir le coeur brûlant d'amour... O mon trésor, je

veux vivre et mourir dans une union continuelle avec vous!... Mon

bien-aimé s'est donné tout à moi, je me donne aussi toute à lui. O mon

Jésus, je ne veux plus m'appartenir, je veux être à vous. Que mes sens

soient à vous et qu'ils ne servent plus qu'à vous faire plaisir...»

«Ingrate!» songeait-il. Il eut un mouvement de colère. Puis il se

remémora les charmantes heures passées avec son amie, leurs jeux, leurs

rires, ces lents baisers qui les mettaient hors d'haleine, ces étreintes

dont ils sortaient rougissants, la peau brûlante, les yeux humides...

«Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va les lui donner! Et moi je suis

seul... Elle ne m'aime plus...»

La petite fille eut l'honneur de parler encore après la communion. Elle

revint à sa place, la première de la blanche théorie, s'agenouilla la

tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. Un sentiment puissant

l'écrasait. Elle se sentait dolente et heureuse:

«Il est en moi, je le sens dans mon coeur... Mon coeur se gonfle...

J'étouffe, mais c'est de bonheur... je suis aimée, je suis aimée...

C'est toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras, serre-moi bien fort

encore, encore! Ah! je me trouve mal... La tête me tourne... Ah! Ah!

quelle émotion! Je vais maintenant lui déclarer encore tout haut mon

amour, je suis bien contente et bien fière... Tu m'aimes, dis? Il

m'aime.»

Elle se leva et parla:

«O Sauveur tout aimable, je me suis donnée à vous et vous vous êtes

donné à moi, je veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, je

vous sacrifie mon corps, mon âme, ma volonté. Je n'ai que cela à vous

offrir, hélas! Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage, je

voudrais mourir pour vous... Enflammez-moi de votre amour! Mais je ne me

contente pas d'une étincelle, je veux une flamme, j'en veux mille, je

veux un incendie qui détruise à l'instant en moi toute attache aux

créatures... Vaines créatures, laissez-moi, vous ne me verrez plus. Ne

me demandez plus aucune affection. Mon coeur appartient tout entier à

mon bien-aimé...»

«Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne m'aimera plus jamais.»

Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était par pieuse émotion.

Cependant la messe s'accomplissait et on entendait déjà remuer les

chaises dans le bas de l'église. La petite fille rénovée par l'amour se

sentit également dévorée par la faim. Alors, elle pensa à sa maison, à

ses parents, à son ami, à la belle table de cérémonie, brillante de

fleurs, de cristaux, d'argenterie; elle pensa à la cuisine, à la

cuisinière. Bien sûr qu'une bonne assiette de potage refroidissait déjà

pour elle.

«Après, je mangerai un petit pâté... Mon ami va être là, attentif à me

servir... Je l'aime bien... Nous nous promènerons en attendant les

vêpres, nous cueillerons des fleurs, rien que les blanches, blanches

comme mon voile, comme mon coeur. Je suis contente!»

Le petit garçon avait couru à la maison de son amie, où sa famille ce

jour-là déjeunait, il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office,

sur un coin de table, on avait préparé deux potages, et deux bouchées à

la reine, et deux verres de vin.

Quand la petite fille arriva, il lui prit la main et elle se laissa

entraîner. A l'aspect de la dînette préparée, son petit coeur de femme

fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du petit garçon et l'embrassa

de toutes ses forces, disant:

--Tu sais, Jésus est mon époux mystique, mais cela ne va pas durer

longtemps. Pendant qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il n'a rien à

refuser à sa petite épouse.

--Je veux que tu m'aimes comme avant.

--Tiens, dit-elle.

Elle lui donnait ses lèvres.

--Es-tu content? Mangeons, maintenant, j'ai bien faim.

BLEU

La demoiselle bleue aux bords frais de la source.

TH. GAUTIER.

Elle était princesse. Soeur de la reine, elle vivait près d'elle et

partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des

plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de

ses dames d'honneur dont le mari était simple garde du corps et

d'ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre.

La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir

roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne

s'étaient jamais aimés. La princesse, d'ailleurs, qui était parfois

rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un coeur de fer.

Elle avait reçu beaucoup d'hommages, et n'en avait agréé aucun. Tantôt

elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n'aimait que la

toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du

corps, c'est que ses sourires y étaient des ordres; ensuite, elle

gagnait toujours au vingt-et-un; ensuite ses robes et ses diamants

éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le

garde du corps ne lui avait jamais témoigné d'autre sentiment qu'un

profond respect.

Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs

bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini par

l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait de ce nom, qui semblait

sorti d'un conte de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos

mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se sentit quelque langueur dans

la pensée et dans les membres, et elle dit: «Mon âme est un oiseau

bleu.» Ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa

sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d'elle:

--Votre mari est donc absent, ma chère? Il me semble qu'il n'est pas

venu me saluer.

--Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, mais ne l'est-il pas tous les

jours?

--Que voulez-vous dire?

--N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?

--Pauvre amie, cela signifie qu'il vous néglige.

--Il ne m'aime plus.

--Vraiment, voilà une belle conduite. Mais ce n'est pas possible.

D'ailleurs, je ne le permettrai pas. Je ne veux pas que mon amie soit

malheureuse. Il va recevoir mes ordres.

--Ah! Madame, vous croyez donc que l'on commande aux coeurs?

--Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour me marier, moi, princesse? On

m'a dit d'aimer mon mari, et je l'ai aimé.

--Combien de temps?

--Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait voulu. Il n'a pas voulu.

--Vous voyez bien.

--Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a pas pu. Le mariage ne me

causait aucun plaisir, il me reprocha ma froideur, et je pleurai. Depuis

ce moment, nous ne nous sommes jamais revus sans témoins. D'abord, je me

sentis très humiliée, puis j'appréciai le calme des nuits solitaires. Je

suis jeune fille avec bonheur. Mais depuis mon expérience, je comprends

encore un peu moins les jeux, les drames, les comédies de l'amour...

Alors, cela vous amuse, vous, la cérémonie conjugale?

La dame d'honneur regarda sa maîtresse avec une respectueuse et triste

ironie.

Puis elle dit:

--J'ai peur que mon mari n'ait quelque amour en tête, ou quelque

amourette.

--Amourette? dit la princesse. Le mot est joli. Amourette, cela ne doit

pas être grave, cela?

--Grave? Non, l'amourette passe et l'amour reste. Mais je ne sais. C'est

peut-être un véritable amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien peur.

--Je ne comprends presque rien à tout cela, dit la princesse, mais je

voudrais vous voir heureuse comme je le suis moi-même. A moi, pour cela,

il ne faut rien que la vie qui passe et que je respire. A vous,

puisqu'il vous faut l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous

secourir. La parole de sa princesse touchera son coeur... Eh! ma bonne

amie, c'est peut-être moi qu'il adore?

--Peut-être, hélas!

--Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes sauvée.

A ce moment, le garde du corps entra et vint saluer la princesse.

--Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à six heures au palais, en

audience particulière.

Elle se leva et sortit.

Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à

face, fort troublés tous les deux.

--Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C'est encore

à vous que je dois cette avanie?

--Avanie? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en

particulier et vous vous plaignez?

Il ne sut d'abord que répondre, car c'était la première fois que sa

femme faisait allusion à des sentiments qu'il croyait tenir bien cachés

dans son coeur.

--La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c'est ma carrière, et vous

l'avez sans doute brisée par vos bavardages.

--Je ne suis pas bavarde.

--Vous êtes sotte.

--Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas d'être aimé.

La dame s'enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute

raison, elle espérait que l'intervention de la princesse serait

heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement.

Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance.

Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses

violences pour sa femme; mais quand il avait été brutal, il ressentait

beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était

presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il

dans l'ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l'après-midi à

faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi,

inquiétée par les allures d'un amant subalterne qu'elle avait congédié.

Le garde du corps devait, en échange d'un billet de trois lignes,

recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son

portefeuille et c'est à six heures exactement qu'il devait le remettre à

la favorite.

L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent sur l'ambition. Il

alla se parer, se parfumer et courut à l'audience, en se disant: «C'est

peut-être un rendez-vous.»

La princesse, au lieu de se faire attendre, attendait, et non sans

impatience. Elle était plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux

brillants. Sa figure avait la douceur d'une hampe de lilas blanc cachés

sous les feuilles, mais les feuilles étaient blondes: sa coiffure,

défaite avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à ses épaules

quelques boucles de cheveux.

--Approchez-vous, dit-elle d'une voix dolente, approchez. Mettez-vous

ici, près de moi. Je suis souffrante et ne puis parler que très bas. Et

puis, c'est l'amie, l'amie de votre femme qui vous reçoit, et non la

princesse. Voici donc: je me suis aperçue que vous n'aimiez plus

Elisabeth et cela me fait de la peine. Est-ce bien vrai que vous ne

l'aimez plus?

--Hélas!

--Et le sentiment de votre devoir, de votre honneur?

--Mon honneur?

--Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité conjugale, une tendresse

éternelle...

--Elle l'a cru... je l'ai cru peut-être aussi...

--C'est mal de la délaisser, de la tourmenter... Elle pleure en ce

moment, j'en suis sûre...

--Je ne suis pas méchant pour elle.

--Eh bien, promettez-moi de ne plus lui faire de chagrin.

--Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.

--Bien, mais promettez-moi davantage, promettez-moi...

Elle sembla oppressée, et sa voix devint si basse que, pour la

percevoir, le garde du corps dut se pencher vers la princesse, jusqu'à

presque effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique habitué à toutes les

dissimulations du courtisan, souffrait affreusement. Aimer la princesse

de loin, cela lui avait paru un doux supplice, en comparaison de la

torture que lui faisait, en ce moment, subir le désir. Avec toute autre

femme, ou il fût tombé à genoux, ou il eût pris la fuite; avec la

princesse, il fallait rester, se taire et maintenir l'attitude d'un

soldat qui reçoit des ordres.

--Promettez-moi, reprit la princesse, d'être bon pour elle, d'être très

bon, de l'aimer encore...

Le garde du corps resta muet.

--Vous le promettez?

Il se taisait toujours.

--Cela n'est donc plus possible? Tout est donc fini entre vous? Vous

avez une faute grave à lui reprocher?

--Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime plus, voilà tout.

--Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins!

--J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais aperçue.

--On peut donc cesser d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive?

--C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse nécessaire. Ce qui est

facile, hélas! c'est d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive.

--Oh! croyez-vous?

--J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est jamais doutée de mon amour et

ne s'en doutera jamais.

--Monsieur le garde du corps, dit la princesse, monsieur le militaire,

vous êtes un enfant. Celle que vous aimez connaît votre amour...

--Hélas! dit-il, incrédule.

--... et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui tendant ses deux mains.

Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis, si troublé qu'il

haletait.

--Embrasse-les, enfant, dit la princesse, embrasse-moi, toi qui m'aimes,

toi qui m'as désirée si longtemps dans le secret de ton coeur, embrasse

ta princesse bleue, embrasse ton amour.

Le lendemain matin, la femme de chambre disait à sa maîtresse:

--Oh! Madame a un bleu sur la gorge.

--Cela ne m'étonne pas. C'est un signe. Mais si singulier! Il est ici,

il est là. Il se montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai, sur le

coeur...

--C'est peut-être pour cela qu'on appelle Madame la princesse bleue?

continua l'innocente.

--Va voir si ma dame d'honneur est là.

La princesse, demeurée un instant seule, considéra avec émotion son

signe bleu.

«Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle Et comme je suis adroite! Et

que mon amie est bête! Faire des confidences d'amour! Pauvre Ariane,

sans toi, je n'aurais peut-être jamais rien su. Ces regards, que je

prenais pour les marques d'un attachement ardent et respectueux, c'était

de l'amour!... Mais la voilà...»

La dame d'honneur entrait tout agitée.

--Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre jusqu'à quatre heures du matin!

Je suis folle! Tout est perdu.

--Là! Vous ne pouvez donc jamais être raisonnable? Tout est arrangé, au

contraire.

--Ah! Merci!

--Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été difficile, cela a été long.

Enfin, je sais la vérité. C'est une amourette. La personne qui a fait

tourner la tête à votre mari est une petite actrice sans conséquence. On

les prend, on les laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé par bien

des mains, et entre autres par celles de mon mari... Vous voyez, nous

sommes en famille... Or voici. Une actrice n'est presque jamais libre

dans la journée. Sa liberté commence à l'heure où finit celle des autres

femmes, à minuit. J'ai donc décidé que votre mari prendrait son service

à mon palais tous les jours de minuit à quatre heures du matin...

Naturellement, il aura des compensations, car cela est pénible... Son

avenir est assuré et son bonheur... Il est ambitieux? Oui. Très bien. Un

titre lui plairait? Une décoration? D'abord je l'attache à ma personne.

Dès qu'il aura un grade possible, dans six mois, dans trois mois, il

sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il ne me quittera que pour aller

vous faire la cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons à nous

deux...

--Que vous êtes bonne!

--N'est-ce pas?

--Vous êtes la bonté même.

--Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.

--Belle! Qui est plus belle que vous?

--Flatteuse! J'ai trente ans et vous en avez vingt-cinq... Hélas! J'ai

renoncé à tout. Vous m'aimerez au moins?

--Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. Ma vie vous appartient.

Je vous serai dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi, je l'espère

bien.

--Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé d'un grand péril, d'un

amour malheureux, car quelles joies trouver dans l'aventure où il

s'engageait?

--Quand il sera revenu à lui-même, il vous aura bien de la

reconnaissance... Hier soir, c'est-à-dire ce matin, il était bien

troublé... Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me regardait avec

des yeux égarés. Sitôt entré dans sa chambre, il a verrouillé la porte,

puis je l'ai entendu crier: Ah! Ah! Ah!...

--Il n'a pas dit autre chose?

--Je ne crois pas. Il n'est pas expansif.

--Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un mari qui vous ferait

d'humiliantes confidences?... Il y en a qui sont ainsi... Le mien, par

exemple...

--Vous avez été bien malheureuse!

--Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le présent exalte mon coeur...

Faire le bonheur de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il rien

de pareil au monde?

--Vous êtes adorable!

--Et je suis adorée.

--Oh! oui.

--Chère amie!

Elle laissa prendre sa main, que la dame d'honneur couvrit de baisers.

«Ils se superposent, pensait-elle, mais les derniers n'effacent pas les

premiers. Vos lèvres, pauvre couple, se rencontrent encore avec ferveur,

mais sur ma peau... C'est bien curieux...»

--Ah! reprit-elle tout haut, maintenant que vous êtes certaine de

retrouver votre bonheur un jour ou l'autre, j'espère que vous serez

prudente. D'après les confidences que j'ai reçues, les joies conjugales

ont un peu lassé votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on leur fasse

des avances...

--Oh! entre mari et femme! N'importe, je serai prudente, généreuse

amie...

--Plus généreuse encore que vous ne croyez! Car, enfin, votre mari est

séduisant. Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, passionné...

--Il le fut.

--Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous ne tarderez pas à vous en

apercevoir. Si je n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas

princesse... A votre place, je serais jalouse.

--Ah! Dieu, je connais trop votre coeur.

--Alors vous allez rentrer chez vous pleine de confiance? Encore un peu

triste?

--Encore un peu.

--Mais les nuages se dissipent, le ciel commence à redevenir bleu?

--Oui.

--Bleu comme mon âme, ma tendre amie, bleu comme mon coeur.

Et elle enfonçait son doigt dans son sein, à l'endroit de la

meurtrissure bleue qui enchantait sa chair amoureuse.

VIOLET

L'heure violette.

LÉO LARGUIER.

On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si elle était fille et

vieille, elle n'avait l'air ni l'un ni l'autre. Son apparence était

d'une veuve sur le déclin du bel âge. Elle était toujours vêtue de noir,

avec une profusion de broderies, de parements et de rubans violets. Un

bouquet de violettes pâles, le plus souvent, ornait son corsage et se

répétait, factice, sur son chapeau. L'odeur des violettes emplissait son

jardin, sa maison et son coeur: ses yeux doux étaient deux belles

violettes.

La vieille fille était rieuse et dévote; et les curés ne manquaient pas

d'en tirer la preuve que la bonne humeur est l'inséparable compagne de

la vertu et de la piété: «Voyez la vieille fille. Le ciel est dans son

âme et dans ses yeux.» Ses yeux étaient en effet des plus doux et un

sourire, à la fois céleste et puéril, répandait sa grâce sur la

plénitude rose de son visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais

sans excès, et l'ensemble avait cette suavité reposante des

architectures définitives.

Un seul point indiquait son âge, la couleur de ses cheveux. Leur blond

très cendré s'était encore décoloré avec la quarantaine, tombant à la

nuance de la toile bise que les années, habiles lavandières,

blanchissaient, à chaque printemps, un peu.

Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.

Vers le temps qu'elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune,

par l'établissement d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, s'accrut.

Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle

fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir.

Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit

différente; sa curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique

lettré lui prêta des livres d'histoire. Le roman ne parle que des amours

possibles, l'histoire parle des amours réelles que certifient des

lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise; elle rêva

longuement un jour devant l'image d'un beau cardinal mondain qui

décorait un livre grave.

_Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse._

Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d'un

prêtre implacable aux joies terrestres, fait voeu de se consacrer au

Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir; alors,

elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère

serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé

peu à peu dans son esprit jusqu'au souvenir de ce voeu, et quand elle

s'était trouvée libre de l'accomplir, elle n'y avait plus pensé. Le

prêtre fanatique était mort. L'heure du mariage aussi était morte. Ayant

refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s'en

apercevoir, la vieille fille; et maintenant qu'elle s'en apercevait, il

était trop tard. D'ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse

encore depuis qu'elle rêvait.

La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre,

en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On

voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite

ville; un de ses bras à demi nus montait vers la gare; l'autre allait se

perdre dans une forêt; sa tête formait l'église; son corps, la cité; et

ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre

deux cris.

La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n'obtenir

aucun assentiment à ses discours, s'était tue; elle rêvait si bien que,

la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à

demi, l'air égaré.

Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses

amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à

un petit notaire et chargée d'enfants. Un garçon d'une douzaine

d'années, vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette forme, l'air

humble et la casquette à la main.

L'accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait

de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille

fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, qui allait, le

lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les

parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y

avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l'on

demandait, c'est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop,

elle fît sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien

respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de conquérir une bourse.

La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d'abord une oeuvre de

charité.

--Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le

surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. Il

boira du lait. Aime-t-il cela?

--Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie Mademoiselle.

--Merci, Mademoiselle.

Au son de cette voix douce et déjà presque mâle, la vieille fille

regarda le jeune garçon.

Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on rentra les pois, et la

vieille fille, qu'appelait l'angélus, s'en alla à l'église.

Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes · 第 1 / 6 段