La royauté décline. Le Palais de Louis XIV n'est plus qu'une
Petite-maison; il a subi des transformations conformes à la vie que
mène le souverain, et ses longues galeries et ses vastes salles sont
converties en Petits-Appartements. Le boudoir de madame de Pompadour
est le cercle de madame du Barry, les salons sont des cabinets, où les
fils de la vieille noblesse militaire suspendent encore leurs fines
épées de cour. La représentation, après avoir fait place à la vie
intime et familière, devient la vie cachée. Le grand art, froid et
correct, se plie à toutes les fantaisies. Les têtes sévères qui
avaient de la grandeur, du caractère et de la majesté, sont
souriantes; les hautes perruques bouclées sont remplacées par des
perruques poudrées; les costumes, les uniformes se féminisent; les
hommes sont plus affables, plus gracieux, plus élégants, plus
raffinés, et moins grands seigneurs; les femmes sont moins belles
et plus jolies. Il n'y a plus de ministres, il n'y a que des favorites
et des complaisants, la politique et la diplomatie ne sont que de
l'intrigue.
La noblesse elle-même conspire à sa perte. _Quos vult perdere Jupiter
dementat._ Les rois, les princes, les grands encouragent la
Philosophie. Louis XIV impose Molière; Pierre-le-Grand appelle
Leibnitz à sa cour; Christine de Suède, Descartes; Frédéric, Voltaire;
Catherine, Diderot; madame de Pompadour le favorise; demain, Louis XVI
subira Beaumarchais. Le coin qui a pénétré dans l'autel avec _Tartufe_
entame la monarchie; l'éclair du stylet de Figaro suivra de près le
sourd roulement de l'_Encyclopédie_. Louis XIV a pu dire: «Après moi,
mon siècle». Louis XV dit: «Après moi, le déluge», et madame du Barry
ajoute: «_La France, ton café f... le camp._» Avec plus de sens
politique, il aurait dit: «Après moi, la Révolution». Mais la Fronde
n'avait encore appris à personne que tout ne finit pas en France par
des chansons.
Les races sont comme les hommes: quand elles ont longtemps vécu et
sont sur le point de disparaître, elles se prennent à refleurir avec
une sève d'arrière-saison et à briller comme une lampe dont l'huile va
s'épuiser.
Le roi du jour est l'Esprit; c'est l'actif dissolvant de l'ancienne
tradition hiérarchique. Il rend la force humaine, le pouvoir
indulgent, la religion tolérante, l'aristocratie familière. La société
commence à se mêler, mais elle ne s'encanaille pas encore. L'esprit
donne son arôme à la fleur de courtoisie, son piment à la fadeur de la
conversation. Les passions ne sont plus que des marivaudages et
l'amour de la galanterie. La vieille société agonise pâmée, étouffée
sous une pluie de roses dans ses Nuits françaises. Les idées sont
capiteuses et grisent les têtes les plus froides, les croyances ne
sont plus gênantes, l'espérance d'un avenir humanitaire et libre fait
oublier le regret du passé religieux et royal.
Voltaire est le Pontife de l'Esprit, les rois et les seigneurs sont
ses disciples; après l'aristocratie de la Naissance et de la Fortune
apparaît l'aristocratie de l'Intelligence; l'Esprit descelle et
soulève la lourde pierre de la crypte qui renferme la tiare et la
couronne.
Deux ans après le sacre de Louis XVI, Voltaire avait quitté Ferney
pour venir mourir à Paris. Il y rentra comme un roi dans sa capitale,
comme un dieu dans son temple, dans la gloire de son dernier triomphe
et l'apothéose de son immortalité terrestre.
Voltaire est véritablement le seul homme de ces deux siècles que
je reconnaisse pour mon maître, que j'admire sans arrière-pensée,
et devant lequel je me suis librement incliné.
J'avais un ardent désir de le connaître, et le patriarche n'était pas
moins curieux de voir le néophyte que les salons désignaient déjà
comme son héritier.
Il faut dire qu'on improvise à Paris les réputations d'esprit à bon
marché. On lui avait raconté quelques traits dans le genre de
celui-ci, qui n'est pas des meilleurs:
À dîner chez le duc de Choiseul, la duchesse de N..., dont les
aventures faisaient anecdote, arriva en retard. À son entrée, je me
pris à dire: «_Oh! oh!_» en signe de vague surprise, je ne sais trop
pourquoi.
À peine assise, elle m'interpelle à haute et intelligible voix:
--Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi vous avez dit: _Oh oh_?
--Je vous demande bien pardon, madame, j'ai dit: «_Ah! ah!_»
Voltaire me reçut deux fois chez lui, m'appela son jeune successeur,
et je dus accepter comme un avancement d'hoirie ce titre décerné par
le Pape de la Philosophie, dont la main de squelette donnait aussi
la bénédiction _urbi et orbi_, à Paris et au Nouveau-Monde de Franklin.
Pendant ces deux visites je pus considérer à loisir cet homme
extraordinaire, craintif et hardi comme l'écureuil, toujours tremblant
pour sa vie et sa liberté et toujours les risquant sur un mot, qui
avait renversé les autels et ébranlé les trônes, assis sur les ruines
qui allaient ensevelir l'Église et la Monarchie. J'étais comme
OEdipe, muet et pensif, devant le Sphinx énigmatique à l'orbe sans
regard. Le marbre ne rit pas; mais Houdon lui a appris à sourire, et
quel sourire! Je vois encore ses yeux aigus et son rictus sardonique à
mettre un ange en colère. J'ai toujours eu l'oeil froid et le masque
impassible. Nous nous regardions comme deux augures. Le vieil ermite
flairait le jeune diable qui venait tremper sa griffe dans son
bénitier. Son premier mot fut: «_Vous n'êtes pas ému._» Il ajouta:
«_Nous ne nous ressemblons pas, mon fi, je suis de feu et vous êtes de
glace, mais vous avez la jeunesse._»
Au cours de la conversation, je lui parlai de ses tragédies. Il me
demanda quel était son plus beau vers. Je répondis sans hésiter:
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
--C'est bien ce qu'on a fait. Mais ce n'est pas mon vers préféré. Il
déclama:
C'est moi qui te dois tout puisque c'est moi qui t'aime.
Et, posant sa main sèche et froide sur la mienne: «Vous avez de
l'esprit, du bon, pas celui des mots, celui des choses. L'esprit
est la fleur du bon sens, le naturel en habit de cour. Si c'est une
maladie, on n'en meurt pas jeune, et elle n'est pas contagieuse.»
On ne se fit pas faute de me reprocher ces deux entrevues avec
Voltaire. Le pape de Rome, Benoît XIV, se montra plus indulgent, en
acceptant la dédicace de sa tragédie de _Mahomet_.
J'en garde la mémoire. C'est encore un de mes radotages, je le sais;
mais j'ai si peu d'heureux souvenirs et je n'ai jamais eu de belles
espérances.