Ma Naissance.
Je suivrai le conseil du satirique:
Pour moi, j'aimerais mieux qu'il déclinât son nom,
Et dît: «Je suis Oreste ou bien Agamemnon.»
Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, et je suis né à
Paris, le 2 février 1754.
Il serait puéril de vouloir accréditer une fable adoptée sans autre
examen. Ce n'est pas à la suite d'un accident, d'une chute vers l'âge
d'un an, que je restai estropié, boiteux, infirme pour toute la vie.
J'apportai cette difformité héréditaire en venant au monde avec un
pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-bot
_équin_.
J'étais l'aîné de la famille, destiné à en être le chef, avec les
titres, biens et privilèges que me conférait le droit d'aînesse;
mais toutes les espérances placées sur ma tête étaient détruites par
mon infirmité. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte
des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de
l'Église; au lieu de perpétuer mon nom et ma race, je fus voué à la
stérilité.
Ma famille me considéra dès lors comme un être de rebut, un objet de
dégoût et d'humiliation. Mon père était au service, ma mère avait une
charge à la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna à la
négligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, où je fus oublié
pendant plus de quatre ans.
Mon Enfance.
À Sparte, difforme et chétif, on m'aurait noyé comme un vilain chat;
mais le chat a sept vies, et j'ai vécu longtemps, comme Voltaire, oui,
«_Comme Voltaire_», les dernières paroles énigmatiques de Talma avant
d'expirer.
Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expédia en Périgord, chez
ma grand'mère, bonne femme qui me gâta comme son chat et son
perroquet.
À la fin de ce second exil, on m'interna au collège d'Harcourt, avec
l'ordre formel de me préparer à l'état ecclésiastique. C'est là que je
commençai mes études, continuées à Reims, sous la direction de mon
oncle, qui occupait le siège archiépiscopal, puis à Saint-Sulpice, où
je passai trois ans, et terminées à la Sorbonne deux ans plus tard, en
1777.
Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon goût, ma
préférence; on disposa de moi comme d'un être sans volonté et sans
avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans
l'accepter, dans une carrière imposée comme une disgrâce par une
famille marâtre, une loi odieuse, une société décomposée?
J'aurais peut-être été sensible si on m'avait traité comme un enfant,
et cette première expérience fait que je n'ai jamais eu le regret de
n'avoir pas connu le sentiment de la paternité.[2]
[Note 2: On sait que Talleyrand est le père
naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la
reine Hortense, le duc de Morny.
Le duc avait pour armes parlantes une moitié
d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise:
«_Tais-toi, mais souviens-toi._»
Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle
mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère,
Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»]
Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni
même ce soin de prévoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde
et les plus disgraciés de la nature. Je ne veux accuser personne de
cette indifférence; mais je ne puis m'empêcher de constater que
l'homme a le privilège de toutes les vanités. On admire comme des
vertus rares, des actions héroïques, le dévouement maternel, par
exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas même remarquer chez
les animaux, auxquels on refuse une âme. Quelques pouces de plus
ou de moins font un nain ou un géant, quelques idées, un _caput
mortuum_ ou un génie, le génie, un peu de phosphore dans une boite qui
n'est pas même en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes
donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune
pour les toiser.
Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couché sous le toit de
ceux à qui je la devais. Ils avaient banni et renié leur enfant, ils
ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accordé de paraître devant ma
famille, on me reçut plus froidement qu'un étranger déplaisant dont on
est obligé de subir la présence. Jamais je n'ai entendu une parole
affectueuse, reçu une caresse, une marque de pitié, un témoignage de
consolation. Tout était morne dans cette demeure inhospitalière,
glaciale comme l'accueil de ses maîtres.
Voilà toute mon enfance et toute ma jeunesse.
Je compris tout de suite que prier, pleurer, gémir, se plaindre,
serait également lâche, et de plus inutile. Mon infirmité me
condamnait presque à la solitude cellulaire. Incapable de rester
debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mêler aux jeux
et aux exercices des récréations. Seul, à l'écart, oublié de ma
famille, dédaigné de mes condisciples, je grandissais, ou plutôt
je vieillissais avant l'âge dans le silence et l'abandon. L'âme
humaine ne fleurit pas à l'ombre, la mienne se replia, sans air et
sans soleil. Mon intelligence voilée, nourrie d'études arides, était
semblable à la surface assombrie d'un lac mort reflétant le ciel comme
un miroir d'acier; ma seule distraction était la lecture; je lisais
beaucoup, mais sans ordre et sans méthode, des romans, des voyages et
des Mémoires.
Mon enfance abandonnée s'était écoulée chez la nourrice d'un faubourg
de Paris et la vieille grand'mère d'un coin de province; ma jeunesse
maladive et mélancolique s'étiola dans la retraite des séminaires,
comme une fleur pâle desséchée entre les feuilles jaunies d'un livre
d'heures. L'ennui ne se raconte pas.
La vie est une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. Les
premières impressions laissent une empreinte ineffaçable au coeur de
l'homme. Dans cette situation, le coeur se brise ou se bronze; il
fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manière à ne plus rien
sentir de ce qui me manquait.
Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je à y faire? Si je
meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-être quelque voeu
secret. Les Pères ont fait de la _Désespérance_ le huitième péché
capital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce
que par curiosité. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris
et je la cultive comme une fleur vénéneuse dont les racines plongent
au plus profond de mon âme empoisonnée; je me vengerai, mais la
vengeance est un mets divin qui se mange froid.
L'homme a trois caractères: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui
qu'il croit avoir.
Je me suis refait seul, corps et âme; j'ai pétri de mes propres mains
l'argile dont j'étais formé, et j'ai distillé l'essence qu'elle
renfermait. J'ai forgé l'_æs triplex circa pectus_ du stoïcien, je
l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et
cette cuirasse est si étroitement soudée à ma chair que je ne pourrais
l'enlever qu'avec elle. J'ai refoulé et concentré mes sentiments dans
mon coeur, comme j'ai accumulé et condensé mes idées dans ma tête,
puis j'ai semé l'ivraie pour étouffer le bon grain. J'ai dépouillé le
vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est étranger, et je
me suis endormi par indifférence naturelle, par système et par
habitude. Si quelque velléité sentimentale semble vouloir se réveiller
et troubler cette implacable sérénité d'égoïsme, je m'empresse de
l'exorciser pour en être dépossédé, et je me suis pétrifié dans l'eau
bénite.
Je me suis fait ainsi une âme artificielle, une seconde nature
d'abord superposée à la première, puis si bien fondue et identifiée
avec elle que je n'aurais pu les dédoubler, et qui a fini par
étouffer et absorber la véritable. Les sentiments vrais me sont
devenus tellement étrangers que je les considère avec la curiosité
d'un botaniste qui a étudié la nature dans les serres et les herbiers
du _Museum_, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois
sont inconnues. Il m'est resté cependant un coin vulnérable, une
sensibilité particulière et délicate dont je n'ai pu me défaire. La
souffrance me répugne, la misère me dégoûte, tout ce qui est laid et
vulgaire m'inspire une insurmontable répulsion.
Je pense souvent à ce mot de madame de Rémusat: «Bon Dieu! quel
dommage que vous vous soyiez gâté à plaisir! car, enfin, il me semble
que vous valez mieux que vous.»
Oui, je valais mieux que moi quand j'étais encore de chair, avant
l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualités, puisque je les
ai supprimées.
Cette insouciance d'âme, cette glace du coeur, cette insensibilité,
cette indifférence, cet ennui universel des hommes et des choses, en
m'affranchissant des autres, m'a dégoûté de moi-même au point de ne
pas y prendre beaucoup d'intérêt. Ces principes négatifs du bien et du
mal font que rien au monde ne me semble mériter une pensée
sérieuse et la peine d'un effort; aucune ambition réalisée ne vaut le
prix qu'elle a coûté. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais éprouvé
de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a
sensiblement affligé, et je n'ai jamais vivement regretté quelque
chose; mais si je n'ai point assez aimé, je ne me suis guère aimé non
plus.
Je veux bien convenir que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu
souffrir et conserver des facultés de sentir; car la douleur est
préférable à l'insensibilité de l'existence végétative, qui rappelle
la réponse de Le Nôtre à Innocent XI: «Donnez-moi des passions; c'est
le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.»
Sur le tard, j'ai douté des principes de ma philosophie, après en
avoir pesé les avantages et les inconvénients. En toutes choses, il y
a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptôme de faiblesse à
la décroissance progressive de la force vitale, à l'humiliation des
facultés intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse
jusqu'au tuf une âme indifférente, un coeur froid, un esprit blasé,
un corps chétif et débile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a
subi la double trempe de la glace théologique et du feu charnel
redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualités morales a
laissé des vides, des lacunes au fond d'une vie décolorée, pleine
d'amertume et de désenchantement. Aussi, je n'érige pas mon système
personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tentés de
l'imiter. J'ai toujours considéré l'inertie comme une vertu et
l'activité comme un vice, et je ne fais aucune dépense de l'énergie
qui tend les ressorts des nerfs et de la réflexion; de là une
indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut réveiller
ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionné que
d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que
j'attends l'occasion; je suis prêt et sûr d'agir à l'heure où elle
passe.
À la suite de cette métamorphose de mon être, j'arrivai à me dominer,
à me commander, à me posséder entièrement. Je me suis fait une âme que
les passions ne peuvent émouvoir, un front qui ne rougit jamais, un
oeil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que
rien n'altère et ne fait sourciller. Avec cette armure sans défaut,
rayée, criblée, bosselée, mais non entamée, j'ai été maître de moi,
des autres et de l'univers; réfractaire aux poisons, comme Mithridate,
j'avalais les couleuvres et les vipères, les crapauds et les scorpions
comme des dragées. Dans la représentation officielle ou dans le
commerce privé, je n'étais pas un acteur jouant un rôle sur le théâtre
et, rentré dans la coulisse, essuyant son fard, dépouillant son
costume et reprenant sa personnalité; le comédien s'était incarné dans
l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent.
Je voulus arriver à la discipline parfaite, celle du corps comme celle
de l'âme. Le corps est une machine obéissante quand on ne lui demande
qu'un fonctionnement régulier; j'y suis parvenu par une application
soutenue, avec la constance de la volonté.
Si je ne m'amuse guère, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces âmes à
la Montaigne qui se font compagnie à elles-mêmes. Toutes les fois
qu'il m'est arrivé de m'entendre dire, en sortant d'un salon: «Vous
êtes-vous bien ennuyé?» j'ai répondu invariablement: «Non, j'y étais.»
À défaut de passions, d'émotions, de sensations, j'ai cherché des
armes contre cet Ennui, qu'un poète appelle le signe le plus éclatant
de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature
mortelle. J'en ai trouvé trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien
ne peut m'intéresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus
peu théologales qu'on peut appeler l'_École de l'immoralité_.
Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misère humaine, ce
n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose
rare et précieuse entre toutes. Les Stoïciens niaient la douleur;
lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprême de la
philosophie. J'ai tout appris, même à souffrir; mais la gaieté, la
joie, le plaisir, ne peuvent s'acquérir à aucun prix et par aucun
moyen.
J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la
mélancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre
mille, j'en citerai quelques traits empruntés à la Bible ou aux textes
sacrés.
Pendant la leçon, comme il traduisait à haute voix le chapitre de la
Création, il s'étonna que Dieu se fût reposé le septième jour, comme
s'il était fatigué. Il ne comprenait pas non plus qu'il eût créé
l'homme à son image, puisqu'il y en avait de si laids.
Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit à
expliquer couramment: _Dieu créa la première femme... elle était
goudronnée en dedans_. Passant ensuite au Déluge, où Noé embarquait un
couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur:
«_Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche_».
Il faisait des réflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers:
_L'enfer_, comme le ciel, _prouve_ un Dieu juste et _bon_.
Comme il soutenait la thèse qu'on devrait plutôt prier Dieu sur
une échelle qu'à genoux, le professeur lui dit avec douceur:
«_Prenez-vous Dieu pour un sourd?_»
C'était un aimable compagnon, qui a dû faire un bon curé de campagne à
Meudon.
Cette note du Père Anselme, mon professeur de Théologie, renferme
l'horoscope de ma destinée:
«Vous entrez dans le monde par la petite porte de l'Église. Vous y
aurez bientôt la réputation d'un homme supérieur avec lequel il faut
compter de puissance à puissance. Votre place y est marquée par un
grand nom, une famille illustre et puissante, une fortune assurée qui
s'accroîtra rapidement. Vous avez une intelligence féconde, une
instruction solide, les grandes manières qui séduisent, les hautes
facultés qui captivent, du jugement et de l'esprit, de l'ardeur et du
calme, de l'audace et de la prudence, de la hardiesse et de la
réserve, de la force et de l'adresse, de la pénétration et de la
légèreté, du ressort et de l'indolence, du flair, du coup d'oeil et
du sang-froid. Une malice diabolique vous tirera des mauvais pas,
votre esprit infernal a plus de fil que l'épée; mais votre corruption
consommée, votre licence de moeurs satanique vous exposeraient à
l'hypocrisie ou au scandale, sans la réunion de ces qualités sérieuses
et brillantes, votre précoce expérience des hommes, des choses et des
événements, et surtout l'empire que tous savez prendre sur
vous-même et qui s'imposera aux autres. La Politique et les Femmes
seront les deux pôles de votre carrière; mais n'oubliez pas l'Église,
qui vous a traité en mère, et pour laquelle il n'y a pas de faute
au-dessus du pardon. Le chemin est ouvert, _Fata viam invenient_.»