J'ai dû quelque chose à ma naissance; elle m'a donné l'accès de ce
microcosme, qui se croit l'essence raffinée de l'univers, ce petit
monde qui s'intitule lui-même le grand monde, perché sur des échasses,
qui vit aux lumières, se couche quand les travailleurs se lèvent et
regarde en pitié le reste du genre humain. Mais si le crédit de ma
famille m'a ouvert la carrière, je m'y suis maintenu seul; car dans
les temps difficiles où j'ai vécu, ce n'est pas avec des ancêtres, des
blasons et des parchemins qu'on s'élève, qu'on se soutient, et qu'on
se relève après avoir été renversé.
Celui qui n'a pas vécu au dix-huitième siècle avant la Révolution ne
connaît pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y
avoir de bonheur dans la vie. C'est le siècle qui a forgé toutes les
armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qu'on
appelle l'ennui. L'Amour, la Poésie, la Musique, le Théâtre, la
Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les
Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout
concourait à la satisfaction des appétits physiques, intellectuels et
même moraux, au raffinement de toutes les voluptés, de toutes les
élégances et de tous les plaisirs. L'existence était si bien remplie
qui si le dix-septième siècle a été le Grand Siècle des gloires, le
dix-huitième a été celui des indigestions.
Mes études théologiques terminées, j'avais fait mon entrée dans le
monde: j'étais l'Abbé de Périgord, et comme me baptisa madame du
Barry, l'_Abbé malgré lui_.
Si j'avais des obligations au Diable, je dirais du bien de ses cornes;
j'en dirai donc avec plus de plaisir de la favorite de Louis XV. Elle
était supérieure à son origine et valait infiniment mieux que sa
réputation, bonne fille et bonne femme, comme toutes les catins. On
lui reprochera, sans doute, d'avoir faibli à l'heure où tout le monde
savait bien mourir. Quelle amère sottise. J'admire le courage des
héroïnes; mais j'aime cette faiblesse, qui est tout son éloge: Elle a
été femme jusqu'à la mort.
Son cercle était celui que je préférais.
On y entrait comme dans un salon neutre, où la reine du jour
accueillait toutes les aristocraties, porte ouverte et ceinture
dénouée pour qui montrait un blason, une bourse d'or ou un sonnet;
Platon lui-même eût été un de ses fidèles. J'étais ambitieux, peu
riche d'argent, et je cherchais le levier d'or qui seul peut déplacer
l'axe du monde. En attendant la visite de la Fortune, dans mon lit,
car j'ai toujours été paresseux avec délices, je me créais des
relations: de Calonne, Mirabeau, etc. Je fréquentais particulièrement
chez madame du Barry, madame de Flahaut, madame de Buffon, et j'étais
assidu dans les salons du Faubourg.
Avec deux compagnons de mon âge, Lauzun et Choiseul-Gouffier, nous
avions formé une sorte de Triumvirat qui ressemblait à un Club fondé
pour le découragement de la vertu. Ils avaient dissipé leur fortune et
cherchaient à la refaire par l'agiotage; c'est par là que j'avais
commencé la mienne sous le ministère de Calonne, mon premier
professeur de politique. Paris n'est pas la capitale de la Morale en
action; j'aimais les distractions sans négliger les affaires et je ne
m'endormais pas.
Un des plaisirs de la favorite était d'entendre le récit des aventures
galantes, les escalades des murailles, les ascensions à la mansarde
des grisettes, les espiègleries et les escapades, les intrigues de la
cour, du monde, de la ville, du théâtre et du carnaval. Chacun avait
l'habitude de raconter ses bonnes fortunes, sans préjudice de celles
des autres; elle savait que je n'étais ni un saint, ni un hypocrite;
mais comme ce sujet était doublement interdit à un abbé du petit
rabat, elle se faisait une joie maligne de m'y attirer.
--Et vous, monsieur l'Abbé, vous ne dites rien. À quoi rêvez-vous?
--Je fais une réflexion bien triste.
--Bon, dites-la toujours.
--Je me querelle d'être privé du droit de me marier.
--Bah! il y a assez de gens qui se marient des deux mains; mariez-vous
de la main gauche.
--C'est qu'il y a encore autre chose, et que Paris est une ville dans
laquelle il est plus facile de trouver une femme qu'à Versailles une
abbaye.
--L'une n'empêche pas l'autre, au contraire.
Madame du Barry était de parole et l'effet ne se fit pas attendre. Je
lui dois l'Abbaye de Saint-Denis, du diocèse de Reims, et plusieurs
autres bénéfices, qui me permirent de tenir mon rang dans le monde et
de voir venir l'Occasion, qui ne tarda pas à passer.
La vie privée doit être murée; cependant je ne puis passer sous
silence le nom des femmes qui ont exercé une influence directe sur ma
destinée. Je parlerai de mademoiselle Charlotte de Montmorency, de
mademoiselle Luzy, de madame de Staël et, j'en suis désolé, de madame
Grand, ma femme. Je ne puis dire que
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé,
mais en cette matière, qui veut trop prouver ne prouve rien, sinon
qu'il est un sot de s'attribuer les conquêtes dont il se vante.
Un jour que j'étais resté le dernier sur un signe de la favorite, elle
me dit de sa voix argentée:
--Eh bien, l'Abbé malgré toi, adores-tu toujours les femmes?
--Comme Tantale.
--Mais bois donc. Voyons, nous sommes une bonne paire d'amis, je suis
discrète; conte-moi un peu tes amours et tes fredaines; allons,
l'Abbé, confesse-toi.
--Je commencerai donc par les choses honnêtes.
--Elles semblent ordinairement plus fades que celles qui ne le sont
pas; mais tu as trop d'esprit pour être ennuyeux, et rien que l'idée
que tu as été honnête en amour une fois dans ta vie me donne de la
curiosité. J'ai entendu dire que tu t'étais pris d'une violente
passion pour mademoiselle Charlotte de Montmorency.
--Il n'y a qu'une femme pour deviner ces choses-là.
--Ce n'est pas difficile; il paraît même que tu es payé de retour et
qu'elle ne s'en cache pas. Comment finira la comédie?
--Comme les autres, par un mariage.
--Que me chantes-tu là, un abbé marié?
--Eh oui; ce que vous ne savez pas, c'est que, condamné au célibat
par disgrâce d'état, je suis en instance auprès du Saint-Père
et je fais des démarches à Rome pour être relevé de voeux qui me
sont plus odieux que je ne puis le dire.
--Le voeu de chasteté n'est pas gênant. Les abbés ont cet avantage
pour les femmes qu'elles sont sûres du secret, et que leur amant peut
leur donner autant d'absolutions qu'elles font de péchés avec lui.
--Je désire me marier, et j'espère que cette grâce me sera accordée.
Sans la Révolution qui bouleversa le monde, je crois que j'aurais fini
par réussir envers et contre tout; mais je devais être emporté comme
le reste dans le grand naufrage; seulement, j'ai surnagé.
--Je dois avoir des amis par là et je t'y aiderai, sous la condition
que tu ne me le reprocheras pas plus tard. Et où en es-tu avec
mademoiselle Luzy?
--C'est de l'histoire ancienne.
--C'est toujours la même, avec d'autres marionnettes. Où l'avais-tu
rencontrée?
--À l'église. J'étais encore étudiant en théologie lorsque, par une
belle après-midi, ou plutôt non, par une vilaine après-midi, il
pleuvait et il faisait une jolie crotte, je vis, sous le porche de
Saint-Sulpice, une demoiselle qui venait d'entendre le sermon et qui
hésitait à se risquer, comme une chatte inquiète, attendu qu'elle
n'avait pas même une ombrelle. Moi, j'avais un parapluie à la mode.
J'offre mon bras et je la reconduis chez elle.
--Paul et Virginie. Si tu n'avais pas eu de parapluie pour t'abriter,
elle aurait levé son jupon un peu plus tôt.
--Elle me fit promettre de revenir la voir, et j'y retournai avec
d'autant plus de plaisir que nous étions une consolation l'un pour
l'autre. On me forçait d'étudier la théologie pour entrer dans les
Ordres, et je n'avais pas la vocation religieuse; ses parents la
faisaient travailler le théâtre pour entrer à la Comédie-Française, et
elle n'avait aucun goût pour ce métier. Un peu dévote, mais sans
exagération, elle était actrice malgré elle comme j'étais séminariste
malgré moi, et la confidence de notre penchant contrarié fit que l'eau
coula à sa pente beaucoup plus facilement.
--Comme ce monde est arrangé. Voilà une comédienne qui voudrait être
novice et un abbé qui voudrait jouer les Don Juan. Enfin, l'Abbé,
quoiqu'il advienne, tu seras un bon comédien; seulement, si tu veux te
marier, tu feras bien de songer à la consultation de Panurge et de
lire le bréviaire du Curé de Meudon.
--C'est ce que je fais de temps en temps.
Son Cercle était aussi un Bureau d'esprit.
On m'a tant prêté de mots que je me plais volontiers à rapporter ceux
des autres, et Dieu sait si on en racontait de jolis dans le Bureau
d'esprit de la favorite, sans oublier le sien dont le sel était plus
gaulois qu'attique, mais libre, sans apprêt ni culture, d'une saveur
naturelle et d'un cachet original. Je n'en citerai que quelques
échantillons choisis, la plupart ayant été recueillis et publiés dans
les gazettes.
Billet d'amour de Diderot à mademoiselle Volland:
«_Ma Sophie, je vous écris dans l'obscurité; je ne sais si la
plume marque, mais partout où il n'y aura rien, lisez que je vous
aime._»
Billet de Chamfort à une dame, en prose, mais qui ressemble à la chute
amoureuse d'un madrigal:
«Madame, je veux bien vieillir en vous aimant,
Mais non mourir sans vous le dire.»
Une dame à son chevalier qui, dans une voiture, devenait très
pressant:
«Monsieur, prenez garde, je vais me rendre tout de suite.»
Voici un bouquet dont les fleurs n'ont pas de nom dans l'herbier
galant:
«Les femmes sont encore plus avares de leurs cheveux que l'Occasion,
qui n'en a qu'une mèche.»
«L'amitié serait jeune après un siècle, l'amour est déjà vieux au bout
de trois mois.»
«Iris s'est rendue à ma foi.
Qu'eût-elle fait pour sa défense?
Nous n'étions que nous trois: elle, l'Amour et moi,
Et l'Amour fut d'intelligence.»
Mon Iris me promit lundi
Que je la verrais mercredi;
Ah! mon Dieu, l'ennuyeux mardi.
«On n'arrive à mon coeur qu'en passant par le tien.»
«Quand l'Amour ne ment plus, c'en est fait du bonheur.»
«Faut-il vous aimer comme un sage?
Faut-il vous aimer comme un fou?»
Quoi, vous parlez de cheveux blancs;
Laissons, laissons courir le temps,
Que vous importe son ravage?
Les Amours sont toujours enfants
Et les Grâces sont de tout âge.
Pour moi, Thémire, je le sens,
Je suis toujours dans mon printemps
Quand je vous offre mon hommage;
Si je n'avais que dix-huit ans,
Je pourrais aimer plus longtemps,
Mais non pas aimer davantage.
«La galanterie des vieillards est l'étiquette d'un flacon vide.»