La parole que tu gardes est ton esclave; celle que tu as lâchée
est ton maître.
C'est un grand avantage de n'avoir rien dit ni rien écrit, mais
il ne faut pas en abuser.
Lorsque vous aurez, par nécessité, un confident à prendre,
lorsqu'un dévouement vous sera absolument nécessaire, demandez-le
toujours à la jeunesse, rarement à l'âge mûr, à la vieillesse
jamais.
C'est un don funeste de savoir déchiffrer les mystérieux
hiéroglyphes que le Temps burine sur le masque humain et de
lire sous la peau.
La jeunesse peut avoir de la patience, parce qu'elle a de
l'avenir: _Patiens quia longa_; le vieillard n'en a plus:
_Impatiens quia brevis_.
On a dit que le _Traité de la Vieillesse_ donnait envie de
vieillir; mais on voit bien que c'est une oeuvre de jeunesse de
Cicéron.
Les années ne font pas les sages, elles ne font que des
vieillards.
On ne rajeunit pas, on prolonge la jeunesse.
Il arrive un moment où on ne voit plus que le revers de toutes
les médailles.
Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner.
On est vieux quand on n'espère plus rien.
La vie se passe à dire: «Plus tard», et à s'entendre dire: «Trop
tard.»
La vie est une montagne qu'il faut gravir debout et descendre
assis.
La vieillesse est un tyran qui défend, sous peine de mort, tous
les plaisirs de la jeunesse.
La vie serait assez supportable sans ses plaisirs.
Les affections légitimes ne viennent pas des sentiments de la
nature et des liens du sang, mais de la raison.
On doit se conduire avec ses amis comme s'ils devaient être un
jour des ennemis, et avec ses ennemis comme s'ils pouvaient
devenir des amis.
Un ami véritable est une douce chose, à la condition qu'il ne
soit pas un grand homme; mais il faudrait aller au Monomotapa.
Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours
assez.
Mes amis, il n'y a pas d'amis.
Après l'affection que je me porte, les autres sont inutiles; je
n'ai besoin ni d'aimer ni d'être aimé.
Il n'est pas facile de haïr toujours; ce sentiment ne demande
souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; ce n'est pas le pardon,
c'est l'oubli.
Un monarque, consultant Salomon sur l'inscription à mettre sur le
sceau royal, demandait que ce fût une maxime propre tout à la
fois à modérer la présomption et à soulager l'abattement aux
jours de l'adversité. Salomon lui donna cette devise:
«Et ceci aussi passera.»
L'amour est un sentiment, une sottise ou une affaire, et
chacun a sa lunette et son aune. Les conquêtes coûtent cher; il
faut savoir payer sa gloire quand on couche sur le champ de
bataille. Bien que les femmes aient l'incomparable talent, l'art
suprême de persuader au vainqueur qu'elles ont capitulé, vaincues
par ses qualités personnelles et non pour le prestige que donnent
le titre, le rang, le pouvoir, la fortune, elles sont rarement
désintéressées. Le désir de se venger d'une rivale, en lui
soufflant son chevalier favori, est une des principales causes du
succès des hommes dits à bonnes fortunes. Le métier de Don Juan
n'est pas difficile.
Il faut adorer les femmes et ne pas les aimer.
Toutes les fois que j'ai visité une capitale, on m'a prévenu que
j'étais dans la ville la plus corrompue de l'Europe, et c'était
vrai.
L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limité, si
on considère les choses qu'il ne procure à aucun prix. Les
misérables voient le bonheur dans la fortune, et malgré ses réels
avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. Né dans cet état si
envié, je n'ai pas tardé à reconnaître que les biens véritables,
incontestés, sont à tout le monde: la jeunesse, la santé,
l'intelligence, la beauté, l'amour; pour ces biens-là, pas de
classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche
ne peut pas les acheter. On a beau dire:
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
Quand cela serait, il en a toujours pour son argent.
Il y a certainement de nobles créatures qui relèvent la vie et
honorent l'humanité, des êtres bons, justes, honnêtes, supérieurs,
qui devraient être les chiens de berger des troupeaux
humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde,
on constatera que l'ostracisme, la persécution et la mort n'en ont
jamais épargné un. C'est une conspiration générale. Le génie, la
vertu, le caractère, la beauté, tout ce qui constitue l'aristocratie
personnelle, la seule vraie, est la bête noire de ces moutons
stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils
sont manoeuvrés par les loups et victimes des animaux de
carnage, tondus, écorchés, tués et dévorés. Ils proscrivent
Aristide, acclament César, et tombent à genoux devant Attila.
_Odi profanum vulgus et arceo._--À une certaine hauteur, le
mépris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu.
Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiancée
de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamné à mort
avec sursis, qui se promène dans le préau en attendant l'appel de
son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa
geôle: _Omnes vulnerant, ultima necat_. Toutes les heures
blessent, la dernière tue.
Tout peut s'ajourner, excepté l'heure de la mort.
Si l'expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il
suffirait de se faire un _Bréviaire_ comme celui-ci pour marcher d'un
pied sûr dans la vie; et l'expérience personnelle est un médecin qui
arrive toujours après la maladie, une étoile qui se lève quand on va
se coucher.
Voilà, comme dit Ménalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi.
L'école Des Diplomates.
Je n'ai jamais eu d'autre Égérie que le bon sens, et trois maîtres,
que j'appelle mes trois _La_, parce qu'ils me donnent le diapason: La
Fontaine, La Bruyère et La Rochefoucauld.
La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant,
qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du coeur humain.
La Rochefoucauld est le _Docteur Tant-Pis_, qui diffame l'humanité
entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer
la pilule.
Les _Fables_ de La Fontaine pourraient s'appeler la _Diplomatie en
action_, et elles renferment ce qu'on a appelé mes _Treize principes_.
Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu
d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science
qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est
là. Je le sais par coeur, je le relis sans cesse et j'y trouve
toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie
familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le
vieux Michel-Ange: «_J'apprends encore._»
Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables _ad usum Delphini_,
pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était
d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme
profond, il n'y a pas de diplomate.
La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai.
Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus
audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus
dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente
qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a
sondé le coeur humain à une plus grande profondeur, et c'est le
premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en
apparence, comme le _Catéchisme_, dont les premières questions
renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme
redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.
Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du
Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu,
j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il
n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une
Fable de La Fontaine.
Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne
s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des
passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue.
J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou
critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me
servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais
qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre,
et j'y suis encore.
Pendant un demi-siècle, j'ai manoeuvré les grandes affaires de
l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le
monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes:
«_Fluctuat nec mergitur._» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé,
rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a
pas sombré dans le grand naufrage.
Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est
que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil.
Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui
confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un
pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte
pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au
large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de
moi; mais j'avais la main à la barre et l'oeil à l'étoile polaire.
La manoeuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête
seule était occupée; c'est par le coeur que la machine s'use le plus
vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un
léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction
à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt.
J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue
d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes
qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme _immodérée à la
Richelieu_, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le
décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais
mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut.
L'étude de la Théologie, par la force et la souplesse du raisonnement,
par la logique et la finesse qu'elle donne à la pensée, est la
gymnastique de la politique et l'escrime de la diplomatie. Les prêtres
sont d'habiles négociateurs; pour avoir un bon Secrétaire d'état à
Rome, il faut prendre un mauvais cardinal, et quand Rome a parlé, la
cause est entendue.
L'Église calma mon ardeur par la lenteur de ses moyens d'action,
_Stare, Perseverando_, prendre le temps sans le devancer, profiter des
circonstances, attendre les occasions, saisir les à-propos, utiliser
les volontés, la main légère et sans bruit. Le silence est, après la
parole, la seconde puissance du monde, je sais parler et me taire.
À défaut de la chaîne d'or qui sort de la bouche de l'Éloquence et
va enlacer l'auditeur captivé, j'ai sur les lèvres la flèche acérée
et légère qui vole droit au but.
Je n'ai été ni loup ni mouton, ni monarchiste ni républicain, ni
marteau ni enclume, ni ministre de Dieu ou du Diable. Libre du joug de
la multitude comme de celui des rois, je me suis maintenu dans le
juste milieu, à cheval sur le fléau de la balance à faux poids,
appuyant tantôt sur un plateau, tantôt sur l'autre, quand leur
équilibre menaçait d'être rompu par le glaive ou la croix.
J'ai tenu les fils des pantins et des marionnettes dont les dieux
s'amusent; j'étais dans leur secret; seul je savais d'avance ce que le
monde devait vouloir plus tard, et je préparais le mot qui allait
caractériser l'événement prévu et le fait accompli. Je ne suis plus
que le spectateur de la comédie; je la trouve assez intéressante pour
la suivre jusqu'à la fin, et ce qu'on peut encore tirer de meilleur
d'un vieux diable qui ne veut pas se faire ermite, c'est un souvenir
et un conseil.