Je n'oublie rien et je ne pardonne pas.
Il y a des fautes que j'excuse et des passions que je pardonne,
ce sont les miennes.
L'inertie est une vertu, l'activité est un vice. Savoir attendre
est une habileté en politique; la patience a fait souvent les
grandes positions. On doit être actif quand l'occasion passe; on
peut être paresseux et nonchalant quand on l'attend.
Il y a des occasions qui ont un faux chignon; quand on veut le
saisir, il vous reste dans la main.
Pour prendre un parti, il faut d'abord savoir si celui qui nous
conviendrait sera assez fort pour justifier l'espérance du
succès, sans quoi il y aurait folie à se mêler de la partie.
Laplace, dans sa théorie scientifique, n'a pas eu besoin de Dieu,
cette hypothèse; dans mon système politique, je me suis passé de
la morale, où le coeur est la dupe de l'esprit.
Il faut traiter légèrement les grandes affaires et les choses
d'importance, et sérieusement les plus frivoles et les plus
inutiles. Cette méthode a l'avantage que les esprits ordinaires
ne peuvent s'en servir.
Tout le monde peut être utile; personne n'est indispensable.
On n'est jamais indépendant des hommes, surtout dans une
condition élevée.
Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place.
Un homme médiocre dans l'élévation est placé sur une éminence, du
haut de laquelle tout le monde lui paraît petit et d'où il paraît
petit à tout le monde.
L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être
dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place
des mécontents est à coup sûr le plus difficile; et présenter à
leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se
prendre leurs pensées et leurs désirs, est je crois, une des
solutions de cette difficulté sociale.
Les présomptueux se présentent; les hommes d'un vrai mérite
aiment à être requis.
Quand vient la fortune, les petits hommes se redressent, les
grands hommes se penchent.
Il faut mener les hommes sans leur faire sentir le joug, asservir
les volontés sans les contraindre.
Le mépris doit être le plus mystérieux des sentiments.
Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut être sûr
qu'il demande de l'argent ou des soldats.
Un État chancelle quand on ménage les mécontents; il touche à sa
ruine quand la crainte les élève aux premières dignités.
On ne respecte plus rien en France.
Faire garder les pauvres en bourgeron par les pauvres en
uniforme, voilà le secret de la tyrannie et le problème des
gouvernements.
En vain autour des trônes les genoux fléchissent, les fronts
s'inclinent, les yeux veillent, les mains obéissent, nos coeurs
sont à nous seuls.
Il faut avoir été berger pour apprécier le bonheur des moutons.
En voyant les petits à l'oeuvre, on se réconcilie avec les
grands.
Il y a beaucoup de mauvaises chances et il y en a aussi
quelques bonnes; c'est le cheveu de l'Occasion. La Fortune frappe
au moins une fois; si on n'est pas prêt à la recevoir, elle entre
par la porte et sort par la fenêtre.
Le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front pour que nous
regardions toujours devant nous et jamais en arrière.
Dans l'incertitude d'un danger, il vaut mieux réserver son
énergie pour le combattre quand il arrive, que de l'user à le
voir venir de loin; il est toujours assez tôt de serrer la main
du diable quand on le rencontre.
Si les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est
d'attendre et d'y peu penser.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
Quand les cartes sont brouillées et que les affaires paraissent
désespérées, il n'y a qu'à laisser aller les choses, comme l'eau
coule à sa pente; elles finissent par se débrouiller toutes
seules et s'arranger d'elles-mêmes. Rien faire et laisser dire.
Dans les choses d'importance, il ne faut pas demander de
conseils; il faut peser, oser et agir.
On doit suivre ses inspirations, et ne jamais se repentir ni du
bien, ni du mal, ni des sottises.
Quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes.
Les principes reposent sur leur certitude et leur utilité; la
morale est fondée sur l'intérêt qui la sert.
Les hommes sont capricieux, ondoyants et divers, les
événements mobiles, les idées changeantes; tout meurt, se
transforme, se renouvelle, rien ferme ne demeure. Le cours
naturel des choses offre de meilleures occasions que
l'intelligence, l'imagination, l'ingéniosité, l'esprit, la
volonté n'en peuvent faire naître, créer, trouver, inventer.
Tout arrive et doit arriver par la combinaison et le jeu des
événements. Tout s'en va et tout revient. On revient de tout et
on revient à tout. Ceux qui disent qu'ils sont revenus de tout ne
sont jamais allés nulle part.
Rien de grand n'a de grands commencements, ni les chênes, ni les
fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de génie.
Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont
presque toujours honnêtes.
À force de converser avec un sphinx, on se tire de ses énigmes.
Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit.
Sois doux avec le faible et terrible au superbe.
C'est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent
tout.
Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera.
Celui qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas davantage
une longue explication.
La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.
Il faut imposer et en imposer.
Celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi
faux que celui qui ne tient compte que des sentiments; il faut
trouver le secret des affaires et posséder l'art de s'insinuer
dans les coeurs.
_Oui_ et _Non_ sont les mots les plus courts et les plus faciles
à prononcer, et ceux qui demandent le plus d'examen.
Un long discours n'avance pas plus les affaires qu'une robe
traînante n'aide à la marche.
Une parfaite droiture est la plus grande des habiletés; la vérité
devient un calcul et la franchise un moyen.
Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c'est la vérité.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les
autres.
La plus grande des illusions est de croire qu'on n'en a pas, ou
qu'on n'en a plus.
Quand on part, on arrive toujours, mais il faut partir.
On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va.
Si on savait où l'on va, on ne marcherait pas.
Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, on n'est qu'à
moitié chemin.
C'est toujours un rôle ingrat, pour ne pas dire inutile et
dangereux, de jouer au prophète en son pays.
Le secret de plaire dans le monde est de se laisser apprendre des
choses qu'on sait par des gens qui ne les savent pas.
Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites
par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens,
voilà les révolutions.
Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni
printemps ni automne; on ne voit qu'opinions qui glacent ou
opinions qui brûlent.
Une monarchie doit être gouvernée avec des démocrates, et une
république avec des aristocrates.
C'est un grand malheur pour une nation qu'un bon homme dans une
place qui exige un grand homme.
Il faut se défier de tout homme qui n'a pas été républicain avant
trente ans, et de celui qui persiste à l'être passé cet âge.
Si quelqu'un vous dit qu'il n'est d'aucun parti, commencez par
être sûr qu'il n'est pas du vôtre.
On peut quelquefois venir à bout des sentiments; des
opinions, jamais.
Il n'y a qu'une seule chose que nous aimions à voir partager avec
nous, quoiqu'elle nous soit bien chère, c'est notre opinion.
La Renommée est une grande causeuse, elle aime souvent à passer
les limites de la vérité; mais cette vérité a bien de la force;
elle ne laisse pas longtemps le monde crédule abandonné à la
tromperie.
Les Anciens représentaient la Vérité toute nue, sans doute pour
que chacun l'habille à sa façon; mais si on veut lui laisser son
nom, son caractère et sa beauté, elle doit être exposée sans
voiles et dépouillée des vains ornements dont on a coutume de
l'affubler. Pourquoi la parer d'un manteau de cour, la draper
dans ce costume brillant et trompeur du Mensonge, bon pour parer
les mannequins et les marionnettes? Pourquoi s'ingénier à
défigurer, dénaturer et déshonorer la Vérité, quand le silence
est si commode?
Dans une réunion de diplomates, on ne met pas la franchise à la
porte, parce qu'elle n'y est jamais entrée.
Sans l'impassibilité à la vue du sang, au spectacle de la douleur
et de ses bruyants témoignages, il n'y a pas de chirurgien. Sans
l'insensibilité des passions, il n'y a pas de stoïcien, sans
l'indifférence au milieu du jeu des événements, il n'y a pas
d'homme d'État. Le chrétien qui entre dans le cirque et qui
défaille à l'aspect des bêtes féroces est une victime, ce n'est
pas un martyr.
L'ambition est l'exercice des facultés intelligentes; c'est
une corde muette dans les âmes passionnées.
On n'est quelque chose dans le monde qu'à la condition de ne pas
valoir beaucoup mieux que lui.
Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir
pour persévérer.
Tout est grand dans le temple de la faveur, excepté les portes
qui sont si basses qu'il faut se courber pour y entrer.
Tout le monde brigue les faveurs, parce que peu de gens ont droit
aux récompenses.
Les grandes places sont comme les rochers élevés, les aigles et
les reptiles seuls y parviennent.
Il n'y a que deux façons de s'élever, par son talent ou par
l'imbécillité des autres.
Le moment difficile n'est pas l'heure de la lutte, c'est celle du
succès.
Sois lion dans le triomphe, renard dans la défaite, colimaçon
dans le conseil, oiseau à l'heure de l'action.
Celui qui est vraiment fort sait quelquefois plier.
Pesez les hommes, ne les comptez pas.
Les hommes adroits et légers surnagent comme le liège au milieu
des tempêtes.
Qui a été mordu par le serpent se méfie des cordes.
On ne croit plus aux sauveurs de la patrie; ils ont gâté le
métier.
Tout ce qui est accepté comme vérité par la foule est
généralement un préjugé ou une sottise.
Lorsqu'une société est impuissante à créer un gouvernement, il
faut que le gouvernement crée une société.
La politique est un étang où les brochets font courir les carpes.
Faute de richesses, une nation n'est que pauvre; faute de
patriotisme, c'est une pauvre nation.
C'est moins par la rareté des maladies qu'on peut juger la force
du tempérament des hommes et des nations, que par la promptitude
et la vigueur du rétablissement.
En toutes choses, les commencements sont beaux, les milieux
fatigants et les fins pitoyables.
Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, parce que cela ne
leur fait rien du tout.
Les oies font assurément moins de sottises qu'on n'en écrit avec
leurs plumes.
La plus dangereuse des flatteries est la médiocrité de ce qui
nous entoure.
Rien ne doit inspirer un orgueil plus légitime que la haine
avec laquelle les hommes supérieurs nous poursuivent; ils n'en
ont que pour ceux qu'ils croient au-dessus d'eux; les autres
ne leur inspirent que de la colère ou du mépris.
Quand vous êtes enclume, prenez patience; quand vous êtes
marteau, frappez droit et bien.
La puissance ne consiste pas à frapper fort et souvent, mais à
frapper juste.
Il y a des gens qui n'ont même pas leur bêtise à eux.
Si un sot vous trompe plus de cinq minutes, c'est que vous et lui
faites la paire.
Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire.
La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le plus de
bruit.
Je supporte la méchanceté, parce que je puis me défendre contre
un homme méchant; mais je ne supporte pas la bêtise, parce que je
suis sans armes contre un être qui m'ennuie.
Quand l'homme rencontre l'homme, il fait presque toujours une
triste rencontre.
On s'empare des couronnes, on ne les escamote pas.
Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un
lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.
Un homme seul contre la foule aura toujours raison d'elle avec de
l'éloquence, de l'énergie et du sang-froid comme l'abbé Maury,
qu'on voulait envoyer dire la messe chez Pluton: _Voulez-vous la
servir, voici mes burettes?_