du monarque, la grande considération que la cour de Rome avait pour lui,
et plus encore la crainte de ses armes, lui procurèrent dans ce même
temps une célèbre ambassade, qui le vint trouver à Saint-Gilles de la
part de Michel Paléologue, empereur de Constantinople. Ce prince, depuis
neuf ou dix ans, avait surpris cette capitale de l'empire de l'Orient,
que les empereurs latins avaient possédée près de soixante et dix ans;
et, en conséquence de cette conquête, l'empire qui avait été enlevé aux
Grecs par Baudouin 1er, était retourné à ses anciens maîtres, du temps
de Baudouin II. Le prince grec n'ignorait ni les grands préparatifs du
roi de Sicile, ni ses liaisons étroites avec l'empereur détrôné. Pour
conjurer l'orage, il imagina de proposer la réunion des deux Eglises
grecque et latine. Il ne doutait point que la piété de Louis ne lui fît
embrasser avec joie une si belle occasion de rendre un grand service à
la religion. Il lui envoya, avec de magnifiques présens, des personnes
distinguées, que les Grecs nomment _apocrisiaires_, ecclésiastiques
attachés à la cour, pour rendre compte au souverain de tout ce qui
regarde le clergé. Le roi les reçut à Saint-Gilles, où il faisait son
séjour, et les traita splendidement. Ils étaient chargés d'une lettre,
par laquelle Paléologue protestait: «Que l'Eglise grecque ne souhaitait
rien avec plus d'ardeur, que de rentrer sous l'obéissance de Rome; qu'il
en avait écrit au pape Clément IV, et, depuis sa mort, au collége des
cardinaux; mais que, malgré tous ses soins, il n'avait pu obtenir aucune
satisfaction; qu'il le priait de vouloir bien se rendre l'arbitre de
ce grand différend; que tout ce qu'il ordonnerait serait fidèlement
exécuté; qu'il réclamait sa protection au nom de Jésus-Christ, souverain
juge des hommes, qui, au dernier jour, lui demanderait un compte
rigoureux, s'il refusait de se prêter à une oeuvre si méritoire.»
Louis désirait ardemment l'extinction du schisme; mais il savait qu'il
ne lui appartenait point de prononcer sur cette matière. Il répondit
qu'il ne pouvait point accepter l'arbitrage qu'on lui déférait; que
cependant il offrait tous ses bons offices auprès du Saint-Siége. Il
écrivit en effet aux cardinaux qui gouvernaient pendant la vacance, et
sollicita vivement la conclusion d'une affaire si importante. La
réponse fut que le sacré collége était extrêmement édifié du zèle et de
l'empressement du monarque, que cependant il le conjurait de ne point
se laisser surprendre aux artifices des Grecs, moins disposés qu'il ne
pensait à une réunion sincère; qu'il remettait toute cette négociation
entre les mains du cardinal d'Albe, Raoul de Chevrières, légat de la
croisade; qu'il ne prescrivait d'autres bornes à sa commission, que
de se conformer au plan proposé par le feu pape. C'était un ordre à
l'empereur, aux évêques, à tous les principaux membres de l'Eglise
grecque, de reconnaître la primatie de Rome, et de signer tous les
articles de foi contenus dans le mémoire que le pape Clément avait
dressé. Les ambassadeurs promirent tout ce qu'on voulut, ce qui fit
concevoir de grandes espérances; mais elles furent vaines. L'empereur
n'avait cherché qu'à calmer ses inquiétudes sur les armemens prodigieux
de la France et de la Sicile. Certain qu'ils n'étaient point destinés
contre ses états, il cessa de s'occuper d'un projet que la politique
seule lui avait inspiré.
Quelque temps après, les vaisseaux génois étant arrivés, trouvèrent ceux
de France tout équipés et prêts à mettre à la voile.
_Le roi s'embarque pour la Palestine_.
Le roi, avant de s'embarquer, écrivit une lettre aux deux régens du
royaume, pour les faire ressouvenir des ordres qu'il leur avait donnés
touchant l'observation de la justice. Il suffit de lire cette lettre,
pour connaître de quel esprit ce saint prince était animé, et qu'il
n'avait rien de plus à coeur que l'honneur de Dieu et le bonheur de ses
sujets[1].
[Note 1: In Spicileg., t. 2, epist. Lud. ad Math. abbatem, ann. 1270.]
Enfin, tout étant prêt pour le départ, le roi s'embarqua le 1er
septembre, et le lendemain, le vent s'étant trouvé favorable, on mit à
la voile. Le temps, qui d'abord fut beau, changea bientôt, et on
essuya deux rudes tempêtes avant d'arriver à Cagliari, capitale de la
Sardaigne, où était le rendez-vous de toute l'armée chrétienne; enfin,
le vent s'étant un peu apaisé, on jeta l'ancre à deux milles du port.
Les chaleurs excessives et les tempêtes avaient corrompu toute l'eau de
la flotte, et il y avait déjà beaucoup de malades. On envoya une barque
à terre, parce que le vent contraire empêchait que la flotte ne pût
entrer dans le port: cette barque rapporta de l'eau et quelques légumes;
mais, sur la demande que le roi fit faire au commandant d'y recevoir
les malades, il lui fit de grandes difficultés, parce que le château
appartenait à la république de Pise, qui était en guerre avec celle de
Gênes, et que la plupart des capitaines de la flotte étaient génois. Le
roi en ayant envoyé faire ses plaintes au commandant, tout ce qu'il put
obtenir fut qu'on débarquât les malades, et qu'on les fît camper au pied
du château et loger dans quelques cabanes des environs. Enfin, sur de
nouvelles instances, le commandant, craignant qu'on ne le forçât, comme
on le pouvait faire, d'être plus traitable, offrit au roi de le loger
au château, pourvu qu'il n'y entrât qu'avec peu de monde, que les
capitaines génois ne descendissent point à terre, et qu'il promît de
faire fournir des vivres à un prix raisonnable.
Cette conduite choqua extrêmement les princes et seigneurs qui
accompagnaient le roi. On lui conseillait de faire attaquer le château,
et de s'en rendre maître; mais Louis, toujours guidé par la justice et
par la raison, répondit qu'il n'avait pas pris la croix pour faire la
guerre aux Chrétiens, mais aux infidèles.
Sur ces entrefaites le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de
Flandre, et un grand nombre d'autres croisés entrèrent dans le port. Dès
le lendemain de leur arrivée, le roi tint conseil pour délibérer sur le
lieu où l'on porterait la guerre, ou plutôt pour leur faire agréer le
dessein qu'il avait conçu.
Quand on partit d'Aiguemortes, on ne doutait point que ce ne fût pour
aller en Egypte ou en Palestine; mais l'intention du roi n'était pas
d'y porter premièrement la guerre. On fut fort surpris dans le conseil,
lorsque le roi déclara que son dessein était d'aller à Tunis, sur les
côtes d'Afrique.
«Quel rapport y avait-il entre la situation de quelques métifs sur les
côtes de Syrie, et le voyage du monarque à Tunis? C'est, observe un de
nos écrivains[1], que Charles d'Anjou, roi ambitieux, cruel, intéressé,
faisait servir la simplicité du roi son frère à ses desseins. Il
prétendait que cette couronne lui devait quelques années de tribut; il
voulait conquérir tout ce pays, et saint Louis, disait-on, espérait d'en
convertir le roi.»
[Note 1: Voltaire, dans son _Essai sur l'Histoire générale_.]
On a de la peine à concevoir comment cet auteur, avec autant d'esprit
qu'il en a, marque si peu de jugement. Est-il possible qu'il ait la
hardiesse de traiter saint Louis d'homme borné, dont le frère employait
la simplicité à la réussite de ses ambitieux desseins? S'il avait
consulté tous les historiens qui ont parlé de Louis, ils lui auraient
dit qu'il était le plus grand prince qui eût porté la couronne de la
monarchie française; ils lui auraient dit que c'était l'homme le plus
religieux, le plus sage, le plus juste et le plus prudent de son
royaume; ils lui auraient appris qu'il était l'homme de son temps le
plus brave et le plus courageux sans témérité; ils lui auraient dit
qu'il était craint, aimé et respecté par tous les potentats de l'Europe,
qui le choisissaient pour arbitre dans leurs différends; ils lui
auraient dit qu'excepté quelques guerres qu'il avait eu à soutenir dans
le commencement de son règne, pour faire rentrer dans le devoir quelques
vassaux indociles, il fit régner dans la France une solide paix, qui
ne souffrit depuis aucune altération, et que les peuples, sous son
gouvernement, ont joui de la plus grande félicité. Est-ce là le
caractère d'un prince simple, qui se laisse gouverner par son frère?
Quand cet auteur demandera d'un ton ironique sur quel fondement nos
historiens disent que saint Louis espérait convertir le roi de Tunis, on
le renverra aux auteurs contemporains, guides toujours nécessaires
aux modernes qui ne veulent point substituer à la vérité des traits
brillans, frivoles et satiriques. Qu'il lise Guillaume de Nangis,
historien dont on n'a point encore soupçonné la fidélité. Qu'il consulte
Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, qui l'a accompagné dans
sa dernière croisade, et qui l'a assisté à l'article de la mort. Il
apprendra de ces écrivains, quelles étaient les vertus et les sentimens
de ce grand roi.
Mais, pour parler dignement d'un si saint homme, il faut porter dans
le coeur des sentimens nobles et relevés, conduits par la véritable
religion, et ne pas être de la secte des matérialistes de notre siècle,
qui, n'espérant aucune récompense des bonnes actions y et ne craignant
aucune punition de leurs crimes, ne cherchent qu'à inspirer du mépris
pour la religion, afin de se livrer à toutes leurs passions.
Pour revenir au conseil que notre saint roi tenait pour délibérer sur la
résolution que l'on prendrait, les avis se trouvèrent partagés. Les uns
voulaient qu'on allât a Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre: c'était la
seule place forte qui restait aux chrétiens dans la Palestine, et
le soudan d'Egypte menaçait de venir l'assiéger. L'armée française,
disait-on, y trouverait, avec toutes sortes de rafraîchissemens, les
vieilles troupes des croisés orientaux, aguerris depuis long-temps, et
d'autant plus braves qu'ils se voyaient réduits à la dernière extrémité.
Les autres soutenaient qu'il fallait aller à la source du mal, aller
droit en Egypte, tâcher de se rendre maîtres de Damiette. Le troisième
avis était de marcher droit à Tunis, royaume mahométan, établi sur les
côtes d'Afrique. Comme c'était l'avis du roi, il prévalut. Guillaume de
Nangis et Geoffroy de Beaulieu nous apprennent les raisons qui avaient
déterminé le saint roi à prendre ce parti.
Un roi de Tunis, nommé, selon quelques-uns, Muley-Mostança, selon
quelques autres, Omar, entretenait un commerce d'amitié assez régulier
avec le monarque français; il lui envoyait souvent des présens: il lui
laissait enfin espérer qu'il embrasserait la religion chrétienne, s'il
le pouvait, avec honneur et sans trop s'exposer. On ne peut assez
exprimer la joie que ressentait Louis, au récit de ces pieuses
dispositions. «Oh! si j'avais la consolation, s'écriait-il quelquefois,
de me voir le parrain d'un roi mahométan!» Ce n'était point un de ces
souhaits oisifs d'une spéculation stérile; il était sans cesse occupé
des moyens de faciliter au Sarrasin l'exécution d'un dessein si louable.
On le vit une fois, sous prétexte de visiter ses frontières, faire un
voyage jusqu'à Narbonne, pour traiter de cette affaire avec des envoyés
secrets du roi de Tunis. Il crut donc qu'en faisant une descente dans
les états du prétendu prosélyte, il lui fournirait l'occasion la plus
favorable pour se déclarer. S'il se convertissait au christianisme, on
acquérait un beau royaume à l'Eglise; s'il persistait dans l'erreur
qu'il feignait d'abjurer, on attaquait sa capitale, ville peu fortifiée,
où l'on établirait une colonie de chrétiens. On lui représentait
d'ailleurs que cette conquête priverait d'une grande ressource le soudan
d'Egypte, qui tirait de ce pays ce qu'il y avait de mieux en chevaux, en
armes, même en soldats; que ce serait lui couper la communication avec
les Sarrasins de Maroc et d'Espagne, dont il tirait de grands secours;
que c'était en un mot le seul moyen de rendre la mer libre aux croisés,
tant pour leurs recrues que pour leurs vivres, les plus grands obstacles
qu'ils eussent essuyés jusqu'alors.
Tels furent, au rapport de deux historiens qui racontent ce qu'ils ont
vu, non ce qu'ils ont imaginé, les véritables motifs qui déterminèrent
l'expédition d'Afrique. Il n'est question dans ce récit, ni des
intrigues de Charles d'Anjou qui abusa de la crédulité du roi pour
conquérir une couronne, ni de la simplicité de Louis qui fit servir
ses troupes à l'ambition de son frère, comme le rapporte faussement
l'écrivain que nous avons cité, qui aurait dû parler plus
respectueusement du plus grand roi de la monarchie française.
La résolution ayant été prise de porter la guerre en Afrique, on se
préparait à se rembarquer, lorsque le roi de Navarre, le comte de
Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre de croisés, entrèrent
dans le port. On tint le lendemain un conseil de guerre, où le roi
déclara sa résolution d'aller à Tunis. On remit aussitôt à la voile, et
le troisième jour on reconnut la terre d'Afrique.
Tunis, située sur la côte de Barbarie, entre Alger et Tripoli, autrefois
capitale d'un royaume, sous le nom de Tynis ou Tynissa, aujourd'hui
chef-lieu d'une république de corsaires, sous la protection plutôt que
sous la domination du grand-seigneur, était alors une ville puissante,
assez bien fortifiée, pleine de riches marchands, où se faisait tout
le commerce de la mer Méditerranée. A quelque distance de là, vers
l'occident, on voyait la fameuse Carthage, qui, ruinée d'abord par les
Romains, ensuite par les Vandales et par les Arabes, subsistait encore,
mais sans aucune marque de son ancienne grandeur. Ce n'était du temps de
Louis qu'une très-petite ville, sans autre défense qu'un château assez
fort; ce n'est de nos jours qu'un amas de ruines, connu parmi les
Africains sous le nom de Bersak, avec une tour dite Almenare, ou la
Rocca de Mastinacés.
La flotte arriva à quelques milles de cet endroit célèbre, vis-à-vis
d'un golfe qu'on appelait alors le port de Tunis. On y vit de loin deux
vaisseaux, quelques barques, et beaucoup de peuple fuyant vers les
montagnes. Aussitôt, Florent de Varennes, qui faisait les fonctions
d'amiral, fut détaché avec quelques galères, pour aller reconnaître les
lieux: c'était un guerrier ardent, intrépide; il fit plus qu'on ne lui
avait commandé. Voyant que personne ne paraissait, il s'empara du port,
se rendit maître de tous les bâtimens qui s'y étaient retirés, prit
terre sans la moindre difficulté, et manda au roi qu'il n'y avait point
de temps à perdre, qu'il fallait faire la descente, que les ennemis
consternés ne songeaient pas même à s'y opposer.
Le sage monarque, qui appréhendait une surprise, craignit que l'amiral
ne se fût trop engagé, le blâma d'avoir passé ses ordres, et ne voulut
pas aller si vite; il fit assembler le conseil de guerre, où les
opinions furent partagées. Toute la jeunesse était d'avis qu'il fallait
donner, et profiter de cet avantage; mais les plus sages représentèrent
qu'il n'y avait rien de prêt pour le débarquement, qu'on ne pouvait le
faire qu'en désordre et avec confusion; que la retraite des Sarrasins
était sans doute un stratagème pour surprendre, pendant la nuit, les
troupes qu'on aurait mises à terre; qu'il valait mieux le remettre au
jour suivant, et marcher en ordre comme on avait fait à Damiette.
Ce dernier sentiment l'emporta; Varennes fut rappelé. On employa le
reste de la journée à disposer la descente pour le lendemain. Le jour
paraissait à peine, qu'on vit le port et tous les environs couverts de
Sarrasins, cavalerie et infanterie. Les Français n'en parurent que plus
animés; tous se jetèrent dans les barques avec de grands cris de joie;
tous abordèrent les armes à la main, mais personne n'eut occasion de
s'en servir; toute cette multitude de Barbares se mit à fuir sans faire
la moindre résistance. Bientôt on fut maître de l'isthme, qui avait une
lieue de long et un quart de lieue de large. Les Français dressèrent
ensuite leurs tentes sur le terrain dont ils venaient de s'emparer. Ils
espéraient y trouver des rafraîchissemens; mais il n'y avait point d'eau
douce: incommodité bien grande en tout climat, plus terrible encore
dans une région brûlante telle que l'Afrique. Il fallut cependant la
supporter le reste de la journée et la nuit suivante. Le lendemain, des
fourrageurs découvrirent à l'extrémité de l'isthme, du côté de Carthage,
quelques citernes qui étaient défendues par une tour assez forte, où il
y avait une nombreuse garnison de Sarrasins. L'ardeur de la soif fit
oublier aux Français le danger; ils coururent à ces eaux en désordre et
sans armes, mais ils y furent enveloppés et presque tous assommés. On y
envoya un détachement de quelques bataillons, qui repoussèrent l'ennemi
et s'emparèrent de la forteresse; mais peu de temps après; les Barbares
reparurent en plus grand nombre. Ils allaient brûler les croisés dans
leur nouvelle citadelle, si le roi n'y eût envoyé dés troupes d'élite,
sous la conduite des maréchaux Raoul d'Estrées et Lancelot de
Saint-Maard. Alors tout changea: les infidèles, épouvantés,
abandonnèrent le fort, qui demeura en la possession des Français. On
jugea néanmoins à propos d'en retirer la garnison: c'était un poste peu
sûr, qui pouvait être aisément enlevé; d'ailleurs, les citernes furent
bientôt épuisées.
Deux jours après, l'armée se mit en marche, et s'approcha de Carthage,
dont il était important de s'emparer avant que d'assiéger Tunis. On
trouva les environs de cette place fort agréables; des vallées, des
bois, des fontaines, et tout ce que l'on pouvait souhaiter pour le
besoin et pour le plaisir. La ville n'était point fortifiée, mais il y
avait un bon château, que les infidèles paraissaient vouloir défendre.
On préparait déjà les machines de guerre pour l'attaquer dans les
formes, lorsque les mariniers vinrent offrir au roi de l'emporter
d'assaut, s'il voulait leur donner quelques arbalétriers pour les
soutenir. L'offre fut acceptée; les braves aventuriers, secondés des
brigades de Carcassonne, de Châlons-sur-Marne, de Périgord et de
Beaucaire, s'avancent fièrement vers la citadelle, plantent leurs
échelles contre les murailles, montent sur les remparts, et y placent
l'étendard royal. Les soldats les suivent avec cette impétuosité
qu'un premier succès inspire aux Français: tout ce qu'ils trouvent de
Sarrasins est passé au fil de l'épée.
Louis cependant, à la tête d'une partie de l'armée, observait les
mouvemens des ennemis, qui paraissaient en armes sur toutes les
montagnes voisines, et qui n'osèrent toutefois rien tenter pour défendre
une place, dont la conquête, selon l'opinion des Africains, entraînait
celle de tout le pays; opinion mal fondée, ainsi que l'expérience l'a
démontré. Carthage fut prise en même temps que le château, et ses
vainqueurs ne purent entamer le reste du royaume. On la nettoya: le roi
y établit des hôpitaux pour les malades, et les princesses brus[1],
(_a_) fille, (_b_) belle-soeur, (_c_) et nièce (_d_) du monarque, y
allèrent demeurer pour être plus commodément.
[Note 1: (_a_) Isabelle d'Aragon, épouse de Philippe-le-Hardi; Jolande
de Bourgogne, comtesse de Nevers, femme de Jean de France, surnommé
Tristan; Jeanne de Châtillon, comtesse de Blois, qui accompagnait son
mari Pierre de France, comte d'Alençon; (_b_) Isabelle de France,
reine de Navarre; (_c_) Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse, comte
de Poitiers; (_d_) Amicie de Courtenay, femme de Robert II, comte
d'Artois.]
Le roi de Tunis, outré de cette perte, ne garda plus de mesures. Il
avait envoyé déclarer à l'armée française que si elle venait assiéger
sa ville, il ferait massacrer tous les chrétiens qui étaient dans ses
états. On lui avait répondu que, s'il faisait la guerre en barbare, on
le traiterait de même. Cette fierté l'épouvanta, mais ne lui abattit
point le courage. Il manda au monarque français, que dans peu il le
viendrait chercher à la tête de cent mille hommes: étrange manière,
sans doute, de se préparer à demander le baptême! Mais déjà les croisés
étaient détrompés sur l'espérance qu'on avait conçue de la conversion
de ce prince. On avait appris par deux esclaves qui étaient venus se
rendre, qu'il avait fait arrêter tous les marchands qui faisaient
profession du christianisme, résolu de leur faire couper la tête si
les Français paraissaient à la vue de Tunis. On voyait d'ailleurs, par
expérience, qu'il n'y avait point de ruse dont il ne s'avisât pour
fatiguer l'armée; il ne cessait de faire donner l'alarme au camp; ses
troupes rôdaient continuellement dans les environs: oser en sortir,
c'était s'exposer à une mort certaine.
Un jour que Jean d'Acre, grand bouteiller de France, commandait la garde
la plus avancée, trois Sarrasins de bonne mine l'abordèrent la lance
basse, lui baisèrent respectueusement les mains, et lui donnèrent à
entendre par leurs signes qu'ils voulaient être chrétiens, et recevoir
le baptême. On en porta aussitôt la nouvelle au roi, qui ordonna de les
traiter avec bonté, mais en même temps de les garder à vue. Une heure
après, cent autres Sarrasins, bien armés, vinrent aussi se rendre avec
les mêmes démonstrations. Les croisés les reçurent comme leurs frères;
mais ces traîtres, voyant qu'on ne se défiait point d'eux, mirent le
sabre à la main, et chargèrent les premiers venus. Ils étaient soutenus
par une autre troupe qui parut tout-à-coup, et fondirent avec fureur sur
le tranquille bouteiller. On cria aux armes; tout le camp s'émut: il
n'était plus temps; déjà les perfides avaient tué plus de soixante
hommes, et s'étaient retirés. Le malheureux Jean d'Acre, piqué d'une
pareille trahison, méditait de s'en venger sur les trois Sarrasins qu'il
avait en sa garde: il courut à sa tente, résolu d'en faire justice. Ils
se jetèrent à ses pieds en pleurant: «Seigneur, lui dit le plus apparent
des trois, je commande deux mille cinq cents hommes, au service du roi
de Tunis; un autre capitaine comme moi, homme jaloux de mon élévation,
a cru me perdre en vous faisant une trahison: je n'y ai aucune part. Si
vous voulez relâcher l'un de nous pour aller avertir mes soldats, je
vous promets sur ma tête, qu'il en amenera plus de deux mille, qui
se feront chrétiens, et qui vous apporteront toutes sortes de
rafraîchissemens.» Le roi, informé de la chose, réfléchit quelques
momens, et dit ensuite «Qu'on les laisse aller sans leur faire de mal.
Je crois que ce sont des perfides qui nous trompent: mais il vaut mieux
s'exposer au risque de sauver des coupables, que de faire périr des
innocens.» Le connétable fut chargé de les conduire hors du camp. Ils
avaient promis de revenir; on n'en entendit point parler depuis.
Quelque importante que fût la prise de Carthage, elle n'assurait
point celle de Tunis, ville très-fortifiée pour ce temps-là, défendue
d'ailleurs par une armée considérable. Ce n'était pas ce qu'on avait
promis au roi lorsqu'il était encore en France; il vit bien qu'il
fallait se tenir sur la défensive, en attendant le roi de Sicile, qui,
au rapport d'Olivier de Termes, devait arriver incessamment. Ainsi, son
premier soin fut de mettre son camp à l'abri des fréquentes alarmes
que lui donnaient les Africains: il le fit environner de fossés et de
palissades. Les travaux étaient à peine commencés, que toute la campagne
parut couverte de soldats. Ils semblaient vouloir engager une action
générale; le roi mit ses troupes en bataille, prêtes à les bien
recevoir. Mais tout se passa en escarmouches, où plusieurs infidèles
furent tués. On ne perdit du côté des Français qu'un chevalier, nommé
Jean de Roselières, et le châtelain de Beaucaire. Les barbares,
épouvantés de la fière contenance des croisés, se retirèrent en
désordre. Louis, qui avait promis à son frère de ne rien entreprendre
sans lui, ne les poursuivit pas.
Bientôt cependant les chaleurs excessives, l'air même que l'on
respirait, imprégné d'un sable brûlant, que les Sarrasins élevaient avec
des machines, et que les vents poussaient sur les chrétiens; sable si
fort pulvérisé, qu'il entrait dans le corps avec la respiration, et
desséchait les poumons; les mauvaises eaux, les vivres plus mauvais
encore, peut-être aussi le chagrin de se voir comme enfermés,
infectèrent le camp de fièvres malignes et de dyssenteries: maladies si
violentes, qu'en peu de jours l'armée fut prodigieusement diminuée.