Ces tristes nouvelles avaient réveillé le zèle des chrétiens d'Europe.

Dès le temps du pontificat d'Alexandre IV, on avait parlé d'une nouvelle

croisade: elle avait même été prêchée en divers endroits. Mais dans

cette occasion le pape Urbain IV écrivit à tous les princes chrétiens,

les exhortant à se mettre eux-mêmes à la tête de leurs armées, pour

délivrer cette chrétienté opprimée, ou du moins à lui envoyer de

puissans secours d'hommes et d'argent. Tout l'Occident fut en trouble,

et donna des marques de la plus grande tristesse: on tint des conciles,

on leva des décimes sur le clergé. On ordonna des prières publiques: les

soins, en un mot, redoublèrent à mesure que le mal augmentait.

Mais rien n'égale en particulier la douleur dont fut pénétré le coeur de

Louis. Il n'avait point quitté la croix, indice certain qu'il ne perdait

point la Palestine de vue. Lorsque la résolution d'une nouvelle croisade

eut été prise entre le roi et le pape, le cardinal de Sainte-Cécile

revint en France pour la publier. Aussitôt qu'il fut arrivé, le roi

assembla, le jour de l'Annonciation, un parlement, c'est-à-dire les

pairs du royaume, les barons, les principaux de la noblesse, et

plusieurs prélats. Le sire de Joinville essaya vainement de s'en

dispenser, sur le prétexte d'une fièvre quarte qui le tourmentait depuis

long-temps: le saint roi lui manda _qu'il avait assez de gens qui

savoient donner guérison à des fièvres quartes, et que sur toute son

amour il vînt. Ce que je fis_, ajoute le bon sénéchal.

L'assemblée fut fort nombreuse, personne ne sachant ce qu'on y devait

traiter. Mais bientôt on ne douta plus de l'intention du monarque,

lorsqu'on le vit entrer dans l'assemblée, tenant à la main la couronne

d'épines qu'il avait été prendre à la Sainte-Chapelle. Il s'assit sur le

trône qu'on lui avait préparé; puis, avec cette éloquence douce, vive

et touchante, qui lui était naturelle, il peignit avec les plus vives

couleurs les maux qui affligeaient la Terre-Sainte, protesta qu'il

était résolu d'aller au secours de ses frères menacés du plus terrible

esclavage, exhorta enfin tous les vrais serviteurs de Dieu à se croiser

à son exemple pour venger tant d'outrages faits au Sauveur du monde,

et tirer l'héritage des chrétiens de la servitude où leurs péchés les

tenaient depuis si long-temps.

Le légat, Simon de Brie, cardinal du titre de Sainte-Cécile, parla

ensuite avec tout le zèle et l'éloquence que demandait une si grande

entreprise, et sur-le-champ, le roi, ses trois fils aînés, Philippe,

Jean, comte de Nevers, et Jean, comte d'Alençon, prirent la croix des

mains du légat, ainsi que le comte de Flandre, le comte de Bretagne,

Beaujeu, sire de Montpensier, le comte d'Eu, Alphonse de Brienne, Guy de

Laval, et plusieurs autres seigneurs.

Dès qu'on sut dans les provinces que Louis marchait contre les

infidèles, chacun s'empressa de s'enrôler sous ses étendards. Le roi de

Navarre, son gendre, s'engagea d'abord, et fit prendre la croix au jeune

prince Henri, son frère, et à tous les jeunes chevaliers de ses états

d'Espagne et de Champagne. Le jeune comte d'Artois, neveu du roi, fils

de Robert, tué à Massoure, résolu d'aller venger la mort de son père,

prit aussi la croix; le duc de Bourgogne, son parent, soit zèle pour la

religion, soit amour pour la gloire, témoigna la même ardeur pour cette

expédition. Toute la noblesse du royaume imita leur exemple. On compte

parmi les plus considérables, les comtes de Saint-Paul, de Vendôme, de

la Marche et de Soissons; Gilles et Hardouin de Mailly, Raoul et Jean de

Nesle, les seigneurs de Fiennes, de Nemours, de Montmorency, de Melun,

le comte de Guines, le sire de Harcourt, Matthieu de Roye, Florent de

Varennes, Raoul d'Etrées, Gilles de la Tournelle, Maurice de Craon, Jean

de Rochefort, le maréchal de Mirepoix, Enguerrand de Bailleul, Pierre

de Saux, Jean de Beaumont, et grand nombre d'autres, dont les noms ne

subsistent plus aujourd'hui.

Cependant plusieurs personnes blâmèrent cette expédition; on alla même

jusqu'à la traiter de pieuse extravagance, qu'un roi sage ne devait ni

projeter, ni autoriser. C'est, encore de nos jours, la plus commune

opinion sur ces entreprises de nos ancêtres. Je n'entreprendrai point de

le justifier sur ce point, quant à présent, ni de prouver que s'il y a

de la faute, ce fut moins celle de Louis que celle de son siècle: dans

un temps plus éclairé, il eût sans doute épargné cette tache à sa

gloire, si c'en est une. Il y a beaucoup de témérité à condamner

certaines actions des grands rois. Il faut, pour les juger

équitablement, se transporter dans les siècles où ils ont vécu; il faut

examiner les usages de leur temps, et quelles en étaient les moeurs.

D'ailleurs le roi ne forçait personne à se croiser; c'était l'effet des

exhortations des légats du pape et des ecclésiastiques du temps. Tous

ces seigneurs qui accompagnaient le roi, avec leurs chevaliers, y

allaient volontairement et à leurs dépens. Ils croyaient faire une

action méritoire en allant combattre contre les infidèles; et, s'ils y

mouraient, gagner la couronne du martyre: c'était une opinion fortement

gravée dans le coeur de toutes les nations de l'Europe, comme on le voit

par le grand nombre de croisades qu'elles ont entreprises. Si l'on était

bien persuadé de la droiture des sentimens de saint Louis, on serait

plus circonspect à blâmer sa conduite: il consultait principalement son

zèle, et abandonnait le surplus à la Providence de Dieu. Il faut encore

convenir que ces expéditions n'ont fait aucun tort à son royaume pendant

son absence; qu'il n'a jamais été plus puissant, et ses peuples plus

heureux. Il les a fait jouir d'une paix continuelle que ses voisins ont

toujours respectée.

Le pape ne manqua pas de se servir de cet exemple du roi de France, pour

animer tous les princes chrétiens à secourir la Palestine. Il envoya

des légats ou des lettres en Angleterre, en Espagne, en Pologne, en

Allemagne, à Constantinople, en Arménie; il écrivit même au grand kan

des Tartares, qu'il savait être très-jaloux des progrès de Bondocdar, et

assez disposé à faire diversion en faveur des chrétiens.

Le roi cependant continuait ses préparatifs avec un zèle que la religion

peut seule inspirer; mais ne prévoyant pas pouvoir s'embarquer sitôt

pour la Palestine, il y envoya du secours avec une procuration au brave

Geoffroy de Sargines, pour emprunter de l'argent en son nom: ce qui

servit à retenir une multitude de gens que la disette allait forcer de

déserter.

Une des causes de la désolation de cette malheureuse chrétienté, étaient

les funestes divisions qui régnaient entre les Vénitiens et les Génois.

Le roi n'oublia rien pour les engager à faire la paix. Les deux

républiques, sur ses instances, nommèrent des plénipotentiaires; leurs

differens intérêts furent soigneusement discutés; rien néanmoins ne fut

conclu: tant la haine est opiniâtre, lorsqu'elle est née de la jalousie

et de la cupidité! Louis gémit en secret d'une obstination que ni la

gloire, ni la religion ne pouvaient vaincre; il n'en fut pas moins

ardent à la poursuite de ses pieux desseins.

Il était question surtout de se procurer de l'argent pour les dépenses

nécessaires. C'était un usage très-ancien dans ces guerres saintes de

faire contribuer les ecclésiastiques; usage établi dès la naissance des

croisades, non toutefois sans beaucoup de contradiction de la part du

clergé. Ou voit plusieurs lettres des papes, qui lui reprochent avec

amertume de refuser à Jésus-Christ ce qui n'est proprement que son

patrimoine, tandis que les laïcs lui sacrifient avec joie et leurs biens

et leur vie. Le pape Clément accorda pour quatre ans au monarque la

dixième partie du revenu des ecclésiastiques, qui murmurèrent beaucoup,

firent des assemblées, écrivirent au pontife, pour lui exposer la misère

où le clergé était réduit par les sommes précédemment payées. On leur

reprocha l'indécence de leurs plaintes, sous un roi qui prodiguait son

sang et ses biens dans une guerre tant prêchée par les ministres de la

religion.

Alors le sacerdoce et l'empire agissaient de concert; il n'y avait

personne à qui recourir. Il fallut obéir, et donner à l'autorité ce

qu'on refusait à la piété.

On imposa en même temps une taxe tant sur les bourgeois des villes, que

sur les gens de la campagne; imposition qui n'excita ni plaintes, ni

murmures. Elle fut faite avec un tel ordre, que personne ne se trouva

surchargé: ceux à qui le travail et l'industrie fournissaient à peine la

nourriture, n'y furent point compris, et l'on prit les mesures les plus

sages pour éviter les injustices trop ordinaires dans les répartitions.

Le prince Philippe, l'aîné de la maison royale, eut cette année un fils

à qui l'on donna le nom de son aïeul. Louis en conçut une grande joie,

et n'eut plus de peine à mener avec lui ses autres enfans, puisqu'il se

voyait un nouvel héritier à couvert des périls de la guerre.

Comme les malheurs de la Terre-Sainte allaient toujours en augmentant,

il déclara qu'il partirait sans remise dans deux ans, afin que chacun

pût donner ordre à ses affaires. Aussitôt il envoya le prieur des

Chartreux au pape, pour lui donner avis de cette résolution, et lui

demander le cardinal d'Albe pour légat de la croisade: ce qu'il obtint

d'autant plus aisément, qu'il paraissait régner alors une grande

intelligence entre les deux cours.

Cependant on ne fut pas long-temps sans s'apercevoir que la tendresse du

pape n'existait que dans ses écrits.

Clément fit publier une loi qui attribuait aux seuls pontifes romains

la nomination des bénéfices qui vaquaient en cour de Rome: loi qu'il

étendit jusqu'aux bénéfices vacans par l'élection des prélats qui

étaient sacrés ou même confirmés par les papes. C'était anéantir le

droit de régale, privilége unique de nos rois. Louis, qui en prévit

toutes les suites, forma le dessein d'y remédier efficacement: il ne

tarda pas d'en trouver l'occasion.

Guillaume de Brosse, archevêque de Sens, étant dans un âge très-avancé,

qui l'empêchait de remplir comme il l'aurait désiré les fonctions de

son ministère, s'était démis de son archevêché. Pierre de Charny, grand

archidiacre de cette église, fut élu en sa place. Celui-ci qui était

camérier du pape, ne manqua pas d'aller se faire sacrer à Rome. Clément,

de son côté, profita de la circonstance pour, conformément à la loi

qu'il venait d'établir, disposer de l'archidiaconé dont Pierre de Charny

était pourvu: mais le roi, toujours en garde contre l'usurpation,

l'avait prévenu en y nommant Girard de Rampillon, ecclésiastique

distingué par sa piété et sa science. Le pontife désapprouva hautement

cette nomination. Il écrivit au monarque une lettre pleine d'aigreur.

Girard fut interdit de toutes ses fonctions, et menacé d'excommunication

s'il ne renonçait à son droit, ou si, pour le prouver, il ne se

présentait en personne au tribunal du pape. Girard ne fit ni l'un ni

l'autre, sans doute par ordre du roi, qui avait pris la ferme résolution

d'empêcher de pareilles usurpations. La mort de Clément, arrivée sur ces

entrefaites, laissa l'affaire indécise: elle ne fut terminée que sous le

pontificat de Grégoire X, son successeur, qui leva les défenses, et fit

jouir Girard de Rampillon de tous les fruits de sa nomination.

_Pragmatique-Sanction_.

C'est le sentiment de tous les historiens, que ce fut pendant

l'intervalle de la mort de Clément IV, à l'exaltation de Grégoire X, que

saint Louis rendit cette fameuse ordonnance, si connue sous le nom de

_Pragmatique-Sanction_.

Le célèbre père Daniel dit en parlant de saint Louis:[1] «Que jamais

prince n'eut un plus sincère respect pour les papes, pour les évêques,

pour les religieux et généralement pour tous les gens d'église: mais

nul roi de France n'entreprit avec tant de fermeté que lui de borner

la puissance ecclésiastique, qui était depuis plusieurs siècles en

possession d'empiéter sur la puissance royale, et sur les tribunaux de

la justique laïque. On a plusieurs de ses ordonnances sur ce sujet, et

entre autres sa Pragmatique-Sanction.» Nous devons dire à l'honneur de

Rome moderne, qu'elle a reconnu l'énormité de la plupart de ces abus, et

qu'elle a consenti enfin à ce qu'ils fussent supprimés.

[Note 1: Daniel, _Histoire de France_, t. III, p. 359, édition de 1722.]

«C'est dans cette vue, dit Pasquier[1], que saint Louis, pour la

tranquillité de l'église gallicane, pour l'augmentation du culte divin,

pour le salut des ames fidelles, pour mériter les graces et les secours

du Dieu tout-puissant, fit au mois de mars de l'année 1282, cette

célèbre ordonnance qu'on a appelée Pragmatique-Sanction, conçue en ces

termes:

[Note 1: Laurière, _Ordonnances de nos rois_, t. I, p. 97 et 98.]

«Nous voulons, dit-il, et nous ordonnons que les prélats, les patrons et

les collateurs ordinaires des bénéfices, jouissent pleinement de leurs

droits, sans que Rome y puisse donner aucune atteinte par ses réserves,

par ses graces expectatives, ou par ses mandats; que les églises

cathédrales ou abbatiales aient toute liberté de faire leurs élections,

qui sortiront leur plein et entier effet; que le crime de simonie soit

banni de toute la France, comme une peste très-préjudiciable à la

religion; que les promotions, collations, provisions et dispositions des

prélatures, dignités, bénéfices et offices ecclésiastiques, se fassent

suivant les règles établies par le droit commun, par les sacrés

conciles, par les anciens pères; enfin que les exactions de la cour

romaine ne puissent plus se lever à l'avenir, si ce n'est pour des

nécessités urgentes, par notre permission expresse et du consentement de

l'Eglise gallicane[1].»

[Note 1: Il y a dans le Trésor des Chartres une lettre de Pierre

Collémédio, nonce du pape, où il dit qu'ayant voulu connaître, par le

commandement du pape, d'un différend qui était survenu entre l'évêque de

Beauvais, d'une part, la commune de Beauvais et le roi, de l'autre, ce

prince lui en avait fait défense, et l'acte qui fut signifié au nonce

contient, entr'autres, ces paroles: _Qu'il se donne bien de garde de

connoitre directement ou indirectement de ses régales, ou de faire

enquête en quelque manière que ce soit, de quelque autre chose qui

concerne la juridiction temporelle_; de sorte qu'il est vrai de dire

que c'est lui qui a commencé à donner en France de justes bornes à

l'autorité ecclésiastique, laquelle n'y en avait point depuis deux ou

trois siècles. (Inventaire des Chartres, tome I, Beauvais, u.° 3.) _Ne

de regalibus suis seu rebus aliquibus ad jurisdictionem suam secularem

pertinentibus, agnocere directè vel indirectè, seu inquisitionem facere

aliquatenùs praesumeret_.]

C'est ainsi que Louis savait concilier les devoirs de chrétien et de

souverain, donnant en même temps l'exemple aux simples fidèles de la foi

la plus soumise, et aux rois de la fermeté la plus héroïque.

_Le roi chasse les usuriers de son royaume_.

Ce fut à peu près dans le même temps, qu'une compagnie d'usuriers,

venue d'Italie, désolait le monde chrétien, sous le nom de _Catureins_,

_Coarcins_, ou de _Corsins_. C'était une société de marchands lombards

et florentins, qui, enchérissant encore sur les Juifs, n'avaient pas

honte d'exiger tous les deux mois dix pour cent d'intérêts de ce qu'elle

prêtait sur gages: usure qui, au rapport de Matthieu Paris, avait

presque ruiné l'Angleterre. Les ordonnances les plus sévères, les

censures même des évêques ne purent arrêter le mal. C'étaient d'ailleurs

des gens très-versés dans la connaissance des lois, qui savaient si bien

colorer leurs contrats, que la chicane y trouvait toujours quelque moyen

de défense. Ce portrait, emprunté de l'historien anglais, peut paraître

trop chargé: il est du moins certain que ces infâmes usuriers causaient

des maux infinis partout où il leur était permis de s'établir. Les

soins de Louis n'avaient pu les empêcher de s'introduire en France.

Les ressources qu'on trouvait en eux, soit pour les dépenses ou le

libertinage, soit pour les besoins pressans, fascinaient les yeux: ceux

même qu'ils ruinaient impitoyablement étaient d'intelligence avec eux.

Mais enfin, le monarque, instruit de cette horrible prévarication, sent

redoubler tout son zèle. Aussitôt il rend une ordonnance qui oblige tous

les baillis royaux de chasser de leur territoire tous les Corsins dans

l'espace de trois mois, accordant ce terme aux débiteurs pour retirer

les meubles qu'ils ont mis en gage, en payant le principal sans aucun

intérêt: on y somme les seigneurs de faire la même chose dans leurs

terres, sous peine d'y être contraints par les voies qu'on avisera. Tous

obéirent; et si les Italiens reparurent encore dans le royaume, ce

ne fut, suivant l'esprit de la loi, que pour y exercer un commerce

légitime.

La santé du monarque s'affaiblissait tous les jours. Incertain de son

retour, il songea à faire la maison de ses enfans pour leur ôter tout

sujet de division. Philippe l'aîné, sans parler de la succession au

trône qui le regardait, avait déjà eu son apanage dès l'année 1265. Il

voulut, en cette année 1269, assigner aussi celui des autres. Jean,

surnommé Tristan, son second fils, outre le comté de Nevers qu'il

possédait du chef de sa femme Jolande de Bourgogne, eut pour apanage

Crépy, la Ferté-Milon, Villers-Cotterets, Pierre-Fond et tout ce qu'on

appela depuis le comté de Valois. Pierre fut pourvu du comté d'Alençon

et du Perche. Robert, le plus jeune, il n'avait que douze ans, eut le

comté de Clermont en Beauvoisis, avec les seigneuries de Creil et de

Gournay, et quelques autres terres. Il eut depuis le Bourbonnais du chef

de sa femme Béatrix, héritière par sa mère de la maison de Bourbon.

C'est ce prince qui est la souche de la maison royale de Bourbon, assise

aujourd'hui sur le trône de France. Isabelle, l'aînée des princesses,

était reine de Navarre. Blanche, la seconde, fut marié cette année

avec Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille [1]. Marguerite, la

troisième, épousa, vers le même temps, non Henri de Brabant, avec

lequel elle était accordée (il quitta le monde pour se faire moine à

Saint-Etienne de Dijon), mais Jean, frère cadet et héritier de Henri.

Agnès, la dernière et la plus jeune, eut dix mille livres, en attendant

qu'elle eût l'âge d'être mariée: elle fut depuis femme de Robert II, duc

de Bourgogne. Ainsi ce prince eut le plaisir, si satisfaisant pour un

père, de voir tous ses enfans établis suivant leur condition. Le saint

roi confirme toutes ces dispositions par son testament daté du mois de

février de la même année, et dont il nomme exécuteurs Etienne, évêque de

Paris, Philippe, élu à l'évêché d'Evreux, les abbés de Saint-Denis et

de Royaumont, avec deux de ses clercs[2], Jean de Troyes et Henri de

Versel.

[Note 1: Leurs enfans furent privés de la couronne par don Sanche, leur

oncle.]

[Note 2: C'est ainsi qu'on nommait alors ceux qui écrivaient les

dépêches et les lettres des rois. C'étaient ordinairement des

ecclésiastiques, car ils étaient presque les seuls qui sussent lire et

écrire.]

Le surplus de son testament contient un nombre prodigieux de donations

aux monastères, aux Hôtels-Dieu, aux maladreries, aux filles qui sont

dans l'indigence, pour leur constituer une dot, aux écoliers qui ne

peuvent fournir aux frais de leurs études, aux orphelins, aux veuves,

aux églises pour des calices et des ornemens, à ses officiers pour

récompense de leurs services, enfin à ses clercs, jusqu'à ce qu'ils

eussent obtenu quelque bénéfice. Tous ces legs devaient être acquittés,

tant sur les meubles qui se trouveraient au jour de son décès, que sur

les revenus de son domaine. Le prince, successeur ne pouvait y rien

prétendre que tout ne fût payé.

Quelque temps auparavant, pour affermir la paix, non-seulement dans

son royaume, mais encore dans les pays voisins, ce prince avait fait

prolonger pour cinq ans la trève dont il avait été médiateur entre le

roi d'Angleterre et le roi de Navarre; et il avait terminé, entre le

comte de Luxembourg et le comte de Bar, des différends pour lesquels on

en était déjà venu à de grandes violences.

Trois ans ayant été employés à faire tous les préparatifs nécessaires

pour cette seconde croisade, le roi se trouva au commencement de l'année

1270, en état de prendre les dernières mesures pour son départ. Le point

le plus important qui restait à terminer, était la régence du royaume

pendant son absence. La reine n'était pas du voyage, et il semblait que

cette dignité la regardait plus qu'aucun autre; mais, soit que le roi ne

la crût pas en état de prendre assez d'autorité, soit qu'elle n'eût pas

assez d'expérience dans les affaires, auxquelles il lui avait toujours

donné peu de part, il ne jugea pas à propos de lui confier le

gouvernement de l'état. Il choisit pour cet emploi Matthieu, abbé de

Saint-Denis, et Simon de Clermont, sire de Nesle, l'un et l'autre d'une

naissance distinguée, tous deux d'une probité reconnue et d'une sagesse

consommée. Le premier était de l'ancienne famille des comtes de Vendôme;

le second de l'illustre maison de Clermont en Beauvoisis, chevalier sans

reproche, grand homme de guerre, d'une supériorité de génie et d'une

droiture à toute épreuve. Louis leurs substitua, en cas de mort, deux

hommes célèbres par leur mérite, Philippe, évêque d'Evreux, et Jean

de Nesle, comte de Ponthieu, du chef de sa femme. Les nouveaux régens

furent revêtus de toute la puissance du roi, dont ils sont qualifiés les

lieutenans. Il n'en excepta que la nomination aux bénéfices dépendans

de lui. Le religieux prince crut qu'un objet si important méritait une

attention particulière: il établit pour les conférer un conseil de

conscience, composé de l'évêque de Paris, du chancelier de Notre-Dame,

et des supérieurs des Jacobins et des Cordeliers. Ce qu'il leur

recommanda surtout, fut de mettre toute leur application à donner à Dieu

les ministres les plus dignes de le servir, et à ne déposer les biens de

l'Eglise qu'entre des mains qui en sussent faire un usage légitime.

Le roi ayant ainsi réglé les affaires les plus importantes de son

royaume, alla, suivant la coutume, prendre l'oriflamme à Saint-Denis,

fit sa prière devant le tombeau des bienheureux martyrs, et reçut des

mains du légat le bourdon de pélerin. On le vit le lendemain, suivi

des princes ses enfans, du comte d'Artois, et d'un grand nombre de

seigneurs, marchant nu-pieds, se rendre du Palais à Notre-Dame, où il

implora le secours du Ciel sur son entreprise. Il partit le même jour

pour Vincennes, d'où, prenant congé de la reine, non sans répandre

beaucoup de larmes de part et d'autre, il se rendit d'abord à Melun, à

Sens, à Auxerre, à Veselay, ensuite à Cluny, où il passa les fêtes de

Pâques, puis à Mâcon, à Lyon, à Beaucaire, enfin à Aiguemortes, où était

le rendez-vous général des croisés. Il n'y trouva point les vaisseaux

que les Génois s'étaient obligés de lui fournir pour le transport des

troupes. On ignore si ce fut négligence ou perfidie de leur part. Il est

du moins certain que ce retardement fut cause de la perte de l'armée,

qui par là se vit exposée aux plus grandes chaleurs de la canicule. Ce

fut sans doute un cruel exercice pour la patience du saint roi: il le

soutint avec un courage que la religion seule peut inspirer. Contraint

de quitter Aiguemortes, à cause du mauvais air, il alla s'établir à

Saint-Gilles, où il tint une cour plénière avec cette magnificence qui

lui était ordinaire dans les occasions d'éclat.

Les croisés cependant arrivaient en foule de tous côtés: bientôt

Aiguemortes se trouva trop petite pour contenir une si grande multitude;

les chefs se dispersèrent dans les villes et dans les bourgades des

environs: il ne resta auprès des drapeaux que des soldats, et ceux qui

n'avaient pas le moyen d'aller ailleurs. C'était un mélange singulier

de toutes sortes de nations, Français, Provençaux, Catalans, populace

effrénée qui était dans de continuelles disputes. On ne tarda pas à voir

naître des querelles; on en vint aux mains: plus de cent hommes avaient

été tués avant qu'on y pût mettre ordre. Tel fut l'acharnement des

Français en une de ces mêlées, qu'après avoir mis en déroute, et

Provençaux et Catalans, ils les poursuivirent jusque dans la mer, où ces

malheureux s'étaient précipités pour gagner leurs vaisseaux à la nage.

L'éloignement des commandans favorisait le tumulte. Louis, pour en

arrêter les suites, se transporta lui-même sur les lieux, fit punir de

mort les plus mutins, et le calme fut entièrement rétabli.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 21 / 24 段