principaux les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gauthier de
Nemours, Montmorency, Fiennes, Brissac, Saint-Briçon, Guy d'Apremont, et
Raoul, frère du comte de Soissons. Le prince Philippe, fils du roi, et
le roi de Navarre, frappés du même mal, eurent le bonheur d'échapper à
la contagion. Mais le comte de Nevers, Jean, dit Tristan, ce fils si
chéri de Louis, et si digne de l'être par la bonté de son caractère,
par l'innocence de ses moeurs, et par un discernement qui surpassait de
beaucoup son âge, fut une des premières victimes de cette cruelle peste:
le cardinal-légat le suivit de près. Le saint monarque en fut lui-même
attaqué, et sentit dès les premiers jours que l'atteinte était mortelle.
Jamais il ne parut plus grand que dans ces derniers momens: il n'en
interrompit aucune des fonctions de la royauté. Il donna toujours ses
ordres pour la sûreté et le soulagement de son armée, avec autant de
présence d'esprit, que s'il eût été en parfaite santé. Plus attentif
aux maux des autres qu'aux siens propres, il n'épargna rien pour leur
soulagement; mais il succomba, et fut obligé de garder le lit.
Philippe son fils aîné, quoique fort abattu par une fièvre quarte dont
il était attaqué, était toujours auprès du roi son père. Louis l'aimait;
il le regardait comme son successeur: il ramassa toutes ses forces pour
lui donner cette belle instruction que tous les auteurs anciens et
modernes ont jugée digne de passer à la postérité la plus reculée. Elle
ne contient que ce qu'il avait toujours pratiqué lui-même. On assure,
dit le sire de Joinville, qu'il avait écrit ces enseignemens de sa
propre main avant qu'il tombât malade: il les avait composés afin de
donner à son successeur un modèle de la conduite qu'il devait tenir,
lorsqu'il serait monté sur le trône. Louis fit faire la lecture de ces
instructions en présence du prince son fils et de tous les assistans.
C'est un extrait de ses propres sentimens, et des maximes qu'il avait
suivies toute sa vie, dont voici les principaux articles[1].
[Note 1: Joinville, p. 126. Mesn. p. 308. Nangis, p. 391. Gaufrid. de
Ball. Loc. p. 449.]
«Beau fils, la première chose que je te commande à garder, est d'aimer
Dieu de tout ton coeur, et de désirer plutôt souffrir toutes manières
de tourmens, que de pécher mortellement. Si Dieu t'envoye adversité,
souffre-le en bonne grace, et penses que tu l'as bien desservi (mérité).
S'il te donne prospérité, n'en sois pas pire par orgueil; car on ne doit
pas guerroyer Dieu de ses dons. Vas souvent à confesse; surtout élis
un confesseur idoine et prud'homme (habile), qui puisse t'enseigner
sûrement ce que tu dois faire ou éviter; ferme, qui ose te reprendre
de ton mal, et te montrer tes défauts. Ecoutes le service de l'Eglise,
dévotement, de coeur et de bouche, sans bourder ni truffer avec autrui
(sans causer ni regarder çà et là). Ecoutes volontiers les sermons en
appert et en privé (en public et en particulier). Aimes tout bien, hais
toute prévarication en quoi que ce soit.»
Louis était lui-même le modèle de ce qu'il prescrivait. Tout dévoué à
Dieu dès sa plus tendre enfance, il n'oublia jamais l'enseignement de la
reine sa mère: _Qu'il valait mieux mourir mille fois, que d'encourir
la disgrace de l'Etre-Suprême par un péché mortel_. Il regardait
l'adversité comme un châtiment, ou comme une épreuve qui pouvait
apporter un grand profit. Il envisageait la prospérité comme un nouveau
motif de redoubler de ferveur envers l'Auteur de tout bien. Aussi
constant dans les fers en Egypte, que modeste après la bataille de
Taillebourg, on le voyait, à la tête des armées, avec la contenance d'un
héros, affronter les plus grands périls, et on l'admirait aux pieds des
autels dans la plus grande humilité et le plus grand recueillement.
Le choix des amis, objet important pour un prince, occupe aussi une
grande partie de l'attention du saint roi. Il exhorte ce cher fils à
ne donner sa confiance qu'à ceux dont la vertu et le désintéressement
forment le caractère, et à exclure de sa familiarité tout homme capable
ou de médire d'autrui, «derrière ou devant par détraction, ou de
proférer aucune parole qui soit commencement d'émouvoir à péché, ou de
dire aucune vilenie de Dieu, de sa digne mère, de saints ou de saintes;
enfin a bannir de sa présence ces courtisans _pleins de convoitise_,
vils flatteurs, toujours occupés à déguiser la vérité, qui doit être la
principale règle des rois.
«Enquiers-toi d'elle, beau cher fils, sans tourner ni à dextre ni à
senestre: sois toujours pour elle en contre-toi. Ainsi jugeront tes
conseillers plus hardiment selon droiture et selon justice. Veille sur
tes baillifs, prévôts et autres juges, et t'informe souvent d'eux, afin
que s'il y a chose à reprendre en eux, tu le fasses. Que ton coeur soit
doux et piteux aux pauvres: fais leur droit comme aux riches. A tes
serviteurs soit loyal, libéral et roide en parole, à ce qu'ils te
craignent et aiment comme leur maître. Protége, aime, honore toutes gens
d'église, et garde bien qu'on ne leur _tollisse_ (enlève) leurs revenus,
dons et aumônes, que les anciens et devanciers leur ont laissés.
N'oublie jamais le mot du roi Philippe, mon ayeul, qui, pressé de
réprimer les torts et les forfaits, répondit:» _Quand je regarde les
honneurs et les courtoisies que Dieu m'a faites, je pense qu'il vaut
mieux laisser mon droit aller, qu'à sainte Eglise susciter contens_
(procès).
Louis pouvait se donner lui-même pour exemple; mais le propre de la
modestie est de s'ignorer soi-même. Toujours en garde contre le vice,
il ne donna sa confiance qu'à la probité, son estime qu'à la vertu, son
coeur qu'à la vérité. Les pauvres le regardaient comme leur père; ses
domestiques le servaient comme un généreux bienfaiteur qui méritait tout
leur attachement.
Philippe était destiné à régner sur les Français: Louis songeait surtout
à le rendre digne de cette couronne. Il lui recommande d'aimer ses
sujets comme ses enfans, de les protéger comme ses amis, de leur faire
justice comme à ses _fidèles_. «Garde-toi, beau cher fils, de trop
grandes convoitises; ne boute pas sur tes peuples trop grandes tailles
ni subsides, si ce n'est par nécessité pour ton royaume défendre:
alors même travaille tôt à procurer que la dépense de ta maison soit
raisonnable et selon mesure. Observe les bonnes anciennes coutumes,
corrige les mauvaises. Regarde avec diligence comment tes gens vivent en
paix dessous toi, par espécial ès bonnes villes et cités. Maintiens les
franchises et libertés, esquelles tes anciens les ont gardées: plus
elles seront riches et puissantes, plus tes ennemis et adversaires
douteront de t'assaillir. Que ton premier soin soit d'éviter d'émouvoir
guerre contre homme chrétien, sans grand conseil (qu'après une mûre
délibération), et qu'autrement tu n'y puisses obvier. Si nécessité y a,
garde les gens d'église, et ceux qui en rien ne t'auront méfait, qui
n'auront de part à la guerre que par leur malheur.»
Toute la conduite de Louis était une preuve de sa morale. Il regardait
son royaume comme une grande et nombreusé famille, dont il était le
chef, moins pour la gouverner en maître, que pour en être le père et
le bienfaiteur. Quelques guerres qu'il eût à soutenir, on ne le voyait
point charger son peuple d'impôts. Il n'avait recours aux subsides
qu'après avoir commencé par retrancher la dépense de sa maison. Il
savait si bien ménager les revenus publics, dit un auteur qui écrivait
au commencement du dix-septième siècle[1], qu'il y en avait assez pour
son train et ses grandes affaires, pour donner aux pauvres veuves; pour
nourrir les orphelins, pour marier les filles indigentes, pour procurer
aux malades les secours nécessaires, pour élever des temples au
Seigneur.
[Note 1: Aubert, _Histoire de France_.]
Son premier soin était que Dieu fût craint et honoré, son peuple
maintenu en paix, sans être foulé ni opprimé; la justice administrée
sans faveur ni corruption, les emplois et les honneurs dispensés au
mérite, non à la brigue. Peu content d'avoir travaillé toute sa vie à la
félicité de la France, il ne souhaitait rien avec plus d'ardeur que de
laisser un fils qui en fût, comme lui, l'amour et les délices.
Louis finit l'instruction qu'il adresse à son fils, par ces tendres
paroles: «Je te supplie, mon cher enfant, qu'en ma fin tu ayes de moi
souvenance, et de ma pauvre ame, et me secours par messes, oraisons,
prières, aumônes et bienfaits par-tout ton royaume. Je te donne toutes
les bénédictions qu'un bon père et preux peut donner à son cher fils.»
J'ajouterai à cet éloge, dont j'ai pris la plus grande partie dans la
belle Histoire de France de M. l'abbé Velly, une esquisse du portrait
que le célèbre père Daniel a fait de ce saint roi.
Le respect, dit cet auteur, la vénération et l'admiration que les sujets
de Louis avaient pour ce prince étaient l'effet d'une vertu et d'une
sainteté qui ne se démentirent jamais: plus modeste et plus recueilli
aux pieds des autels que le plus fervent solitaire, on le voyait, un
moment après, à la tête d'une armée, avec la contenance d'un héros,
donner des batailles, essuyer les plus grandes fatigues, affronter les
plus grands périls. La prière, à laquelle il consacrait plusieurs heures
du jour, ne diminuait en rien le soin qu'il devait à son état. Il
tenait exactement ses conseils, donnait des audiences publiques et
particulières, qu'il accordait aux plus petites gens, jusqu'à vider
quelquefois des proces de particuliers, assis sous un arbre, au bois de
Vincennes, prenant, en ces occasions, pour assesseurs les plus grands
seigneurs de sa cour, qui se trouvaient alors auprès de lui. Plusieurs
ordonnances qui nous restent de ce prince sur diverses matières
importantes, et pour le règlement de la justice, une espèce de code,
publié par le savant M. du Cange[1], intitulé: _Les établissemens de
saint Louis, roi de France, selon l'usage de Paris et d'Orléans et la
cour de Baronie_, sont des monumens qui nous marquent l'application
qu'il avait au réglement de son royaume; et c'est un grand éloge pour
ce prince, que, sous les règnes de plusieurs de ses successeurs, la
noblesse et les peuples, quelquefois mécontens du gouvernement, ne
demandaient rien autre chose, sinon, _qu'on en réformât les abus,
suivant les usages observés sous le règne de ce saint roi_.
[Note: Trésor des Chartres, registre côté 55.]
Quelque austère qu'il fût pour lui-même, jusqu'a s'interdire presque
tous les divertissemens, sa vertu ne fut jamais une vertu chagrine.
Il était extrêmement humain et fort agréable dans la conversation. Sa
taille médiocre ne lui donnait pas un air fort majestueux, mais ses
seules manières le faisaient aimer de ceux qui l'approchaient. Il était
naturellement bienfaisant, et sa libéralité parut surtout dans les
guerres d'outre-mer, envers plusieurs seigneurs et gentilshommes qui
avaient perdu tous leurs équipages, et à qui il donna de quoi les
rétablir.
Sa douceur naturelle, sa modestie dans ses habits et dans ses équipages,
surtout depuis qu'il eut pris la croix, l'humilité chrétienne en
laquelle il s'exerçait plus qu'en aucune autre vertu, et qu'il
pratiquait surtout envers les pauvres, en les servant souvent à table,
en leur lavant les pieds, en les visitant dans les hôpitaux; toutes ces
vertus qui, lorsqu'elles sont accompagnées de certains défauts, attirent
quelquefois du mépris aux grands qui les pratiquent, ne firent jamais de
tort à son autorité, et il est marqué expressément dans son histoire,
que, depuis son retour de la Terre-Sainte, on ne vit jamais en France
plus de soumission pour le souverain, et qu'elle continua durant tout le
reste de son règne.
Selon le témoignage du sire de Joinville[1], ce prince était le plus
sage et la meilleure tête de son conseil. Dans les affaires subites,
il prenait aisément et prudemment son parti. Il s'était acquis une si
grande réputation de droiture, que les autres princes lui mettaient
souvent leurs intérêts entre les mains dans les différends qu'ils
avaient ensemble, et souscrivaient à ses decisions. Jamais on ne le
vit s'emporter, ni dire une parole capable de choquer personne. Tout
guerrier qu'il était, il ne fit jamais la guerre quand il put faire ou
entretenir la paix sans porter un préjudice notable à son royaume. Il ne
tint qu'à lui de profiter des brouilleries de l'Angleterre, pour
enlever à cette couronne tout ce qu'elle possédait en France. Ceux
qui envisageaient les choses dans des vues purement politiques, l'en
blâmèrent; mais son unique règle était sa conscience. Il contribua au
contraire de tout son pouvoir à réunir Henri III, roi d'Angleterre, avec
ses sujets; et ce prince avait coutume, pour cette raison, de l'appeler
son père. Il n'y a qu'à se rappeler toute la suite de son histoire pour
être persuadé qu'il était non-seulement le prince le plus vaillant de
son temps, mais encore qui entendait le mieux la guerre: car, quoique
ses deux croisades lui aient mal réussi, il est certain que, dans toutes
les actions particulières qui s'y passèrent, il battit toujours ses
ennemis, quoique supérieurs en troupes; et il combattit avec le même
succès, malgré un pareil désavantage, à la bataille de Taillebourg.
Mais, après tout, entre tant de belles qualités qui rendent ce prince
recommandable, la piété fut dominante. Il en était redevable, après
Dieu, à l'éducation sage et chrétienne que lui donna la reine Blanche,
sa mère. Toute la conduite de sa vie fut animée par cet esprit de piété:
une infinité d'hôpitaux, d'églises, de monastères, furent fondés ou
rétablis par ses libéralités. Le détail que Geoffroy de Beaulieu,
religieux dominicain, son confesseur, fait des pénitences, des sentimens
et des bonnes oeuvres de ce saint prince, l'idée qu'on avait de lui,
comme d'un saint pendant sa vie, sa canonisation, fondée sur la voix du
peuple et sur plusieurs miracles bien attestés, faits après sa mort,
montrent en effet qu'il était encore plus distingué par sa sainteté que
par ses autres grandes qualités.
[Note 1: Mémoires de Joinville, p. 119.]
Cependant la violence de la maladie augmentait. Louis, après avoir donné
au princé son fils les belles instructions que nous avons rapportées,
sentant que les forces commençaient à lui manquer, demanda
l'extrême-onction; et, pendant toute la cérémonie, il répondit à toutes
les prières de l'Eglise, avec une ferveur qui faisait verser des larmes
à tous les assistans. Ensuite il demanda le saint viatique, que, malgré
sa faiblesse, il réçut à genoux aux pieds de son lit, avec les sentimens
de la plus vive foi.
Depuis ce moment, il ne fut plus occupé que des choses de Dieu.
On l'entendait tantôt former les souhaits les plus ardens pour la
conversion des infidèles, tantôt réclamer la protection des Saints
auxquels il avait plus de dévotion. Quand il se sentit près de sa fin,
il se fit étendre sur un lit de cendres, où, les bras croisés sur la
poitrine, les yeux au ciel, il expira sur les trois heures après midi,
le vingt-cinquième jour d'août, en prononçant distinctement ces belles
paroles du Psalmiste: _Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous
adorerai dans votre saint temple, et je glorifierai votre nom_.
Ainsi mourut, dans la cinquante-sixième année de son âge, et la
quarante-quatrième de son règne, Louis neuvième du nom. «Le meilleur
des rois, dit Joinville, qui si saintement a vécu et fait tant de beaux
faits envers Dieu, le prince le plus saint et le plus juste qui ait
porté la couronne, dont la foi étoit si grande qu'on auroit pensé qu'il
voyoit plutôt les mystères divins qu'il ne les croyoit, le modèle enfin
le plus accompli que l'histoire fournisse aux souverains qui veulent
régner selon Dieu et pour le bieu de leurs sujets.» On a dit de lui, et
c'est le comble de son éloge, qu'il eut tout ensemble les sentimens d'un
vrai gentilhomme, la piété du plus humble des chrétiens, les qualités
d'un grand roi, les vertus d'un grand saint; j'ajouterai, et toutes les
lumières du plus sage législateur.
La mort de Louis répandit la consternation dans l'armée chrétienne. Les
soldats le pieuraient comme un tendre père; la noblesse, comme un digne
chef; les gens de bien, comme le gardien et le soutien des lois; les
évêques, comme le protecteur et le défenseur de la religion; tous les
Français en général, comme le plus grand roi qui eût régné sur la
nation. On admirait les secrets de cette Providence impénetrable, qui
avait voulu le sanctifier dans ses souffrances: tous s'entretenaient des
grandes qualités et des vertus du saint monarque. On le voyait, dans sa
tente, étendu sur la cendre: sa bouche était encore vermeille, son teint
frais; on eût dit qu'il ne faisait que sommeiller.
Il venait d'expirer, lorsqu'on entendit les trompettes des croisés
siciliens. Charles arrivait avec de belles troupes et toutes sortes de
rafraîchissemens. Surpris que personne ne vienne au-devant de lui, il
soupçonne quelque malheur. Il descend à terre, laissant son armée sous
la conduite de ses lieutenans; il monte à cheval, pousse à toute bride
vers le camp, et ayant mis pied a terre à la vue du pavillon royal, il y
entre avec une inquiétude que tout ce qu'il voit ne fait que redoubler.
Quel spectacle que celui qui s'offre à ses yeux! Il en est saisi; ce
coeur si fier, si hautain, se livre à tous les transports de la plus
vive douleur. Il se prosterne aux pieds de son saint frère, et les baise
en versant un torrent de larmes.
Après lui avoir donné ces dernières marques de son amitié, il s'occupe
à lui faire rendre les derniers devoirs. On ignorait alors l'art
d'embaumer les corps. On fit bouillir celui du saint roi dans du vin
et de l'eau, avec des herbes aromatiques. Charles, par ses instantes
prières, obtint du roi, son neveu, la chair et les entrailles de Louis,
qu'il envoya à l'abbaye de Montréal près de Palerme, lieu que ces
précieuses reliques ont rendu si fameux dans la suite, par les mircles
sans nombre qu'elles ont opérés. Le coeur et les os furent mis dans un
cercueil, pour être transportés à l'abbaye de St-Denis, où le pieux
monarque avait choisi sa sépulture. Déjà Geoffroy de Beaulieu, son
confesseur, chargé de les conduire en France avec quelques seigneurs de
la première qualité, se préparait à mettre à la voile, lorsque toute
l'armée s'y opposa, protestant qu'elle ne consentirait jamais à se voir
privée d'un trésor, dont la possession était le salut commun. Philippe,
encore plus rempli de confiance aux mérités du feu roi son père, se
rendit avec plaisir aux voeux de ses sujets. Beaulieu partit avec
Guillaume de Chartres, dominicain, et Jean de Mons, cordelier d'une
grande piété, tous trois fort chers au feu roi; mais sans autres ordres
de la part du nouveau souverain, que de rendre diverses lettres aux
régens, pour les confirmer dans leur autorité, et les exhorter à
maintenir la paix et la justice dans le royaume; aux évêques, pour leur
recommander de faire prier Dieu pour son illustre père; aux commissaires
préposés à la collation des bénéfices en régale, pour leur enjoindre de
se conformer aux instructions de son prédécesseur; à tous ses sujets en
général, pour leur ordonner d'obéir à ses lieutenans, et de leur prêter
serment de fidélité pour lui et pour ses successeurs.
Après qu'on eut rendu les honneurs funèbres au corps du saint prince, on
rendit les honneurs de roi à Philippe son successeur, qui était alors
dans sa vingt-sixième année. Il reçut, avec la plus grande solennité les
hommages de ses vassaux. Le comte Alphonse, comme l'aîné de ses oncles,
les rendit le premier, tant pour les comtés de Poitiers et d'Auvergne,
que pour celui de Toulouse, qu'il possédait du chef de sa femme. Le roi
de Sicile le rendit ensuite pour le Maine et l'Anjou; le roi de Navarre
pour la Champagne. Les comtes d'Artois, de Dreux, de Bretagne, de
Saint-Paul, les évêques et tous les barons français qui se trouvaient à
l'armée, en firent autant pour ceux qu'ils tenaient du monarque.
On délibéra cependant sur la conduite à tenir pour poursuivre
l'entreprise projetée par le feu roi. Les Sarrasins, encouragés par la
nouvelle de sa mort, fortifiés d'ailleurs par les troupes de plusieurs
souverains, se flattaient de détruire les Français. C'étaient tous les
jours de nouvelles escarmouches, où les barbares, quoique supérieurs en
nombre, étaient ordinairement battus. Ils venaient au combat avec assez
de fierté, et obscurcissaient l'air d'une nuée de flèches; mais dès
qu'ils trouvaient quelque résistance, ils prenaient la fuite et se
sauvaient aisément par la vitesse de leurs chevaux. L'abondance était
dans leur camp, où sans cesse on voyait arriver toutes sortes de
munitions, par une espèce de lac qui facilitait la communication de
leur armée avec la ville de Tunis. Le roi de Sicile, qui commandait en
l'absence de son neveu, qu'une fièvre violente avait repris, forma le
dessein de se rendre maître de cet étang. Il commanda aux mariniers d'y
transporter tout ce qu'on pourrait rassembler de barques, et les troupes
eurent ordre d'être sous les armes avant le lever du soleil. Les
infidèles en eurent avis, sortirent de leurs retranchemens, et vinrent
présenter la bataille avec des cris épouvantables. On fut obligé d'en
venir aux mains avant que tout fut disposé pour le combat. Quelques
aventuriers ayant à leur tête Hugues et Guy de Beaucey, deux braves
chevaliers, partirent sans attendre l'ordre du comte de Soissons, qui
commandait le corps de troupes dont ils faisaient partie, et allèrent
attaquer les escadrons ennemis. Tout plia sous leurs efforts et prit la
fuite. L'ardeur qui les emportait ne leur permit pas de penser à leur
retour: ils s'abandonnèrent à la poursuite des fuyards, et lorsqu'ils
furent assez éloignés pour ne pouvoir être secourus, les Sarrasins se
rallièrent, les enveloppèrent et les taillèrent en pièces, après qu'ils
eurent vendu chèrement leurs vies.
Le roi de Sicile arrive sur ces entrefaites, suivi du comte d'Artois,
avec un corps de troupes. Ils attaquent les Sarrasins avec cette
impétuosité si naturelle aux Français, les renversent et les poussent
avec tant d'ardeur, qu'ils les mettent en fuite. Les uns se retirent
en désordre vers les montagnes, où les vainqueurs, aveuglés par la
poussière qu'on élevait avec des machines, ne peuvent les poursuivre.
Les autres fuient avec précipitation vers le lac, espérant se sauver
sur un grand nombre de bâtimens qu'ils y avaient laissés; mais leurs
mariniers, que la peur avait saisis, s'étaient eux-mêmes sauvés à
l'autre bord. Les fuyards furent tous tués ou noyés: on fait monter la
perte des barbares à cinq mille hommes, non compris les prisonniers.
Quelques jours se passèrent sans aucune action considérable. Il paraît
même que le roi de Sicile, quoique vainqueur, n'avait pu se rendre
maître du lac, le seul poste qui pût faciliter les approches de Tunis.
Bientôt les Sarrasins reparurent en si grand nombre, qu'ils crurent
inspirer de la terreur aux croisés; ils se trompèrent: le roi, qui se
trouvait en état de combattre, fit sortir ses troupes du camp, résolu
de livrer bataille. C'était ce que les Français souhaitaient le plus
ardemment: pleins de mépris pour des ennemis qui n'avaient jamais osé
tenir devant eux, ils s'avancèrent avec cet air fier qu'inspire le
sentiment de la supériorité du courage; mais le dessein des barbares
n'était que de harceler leurs ennemis, et, s'il se pouvait, de les
épouvanter par leur multitude et par d'horribles hurlemens: ils se
retirèrent en bon ordre, et presque sans combat. Comme on ne voulait
rien hasarder, on ne les poursuivit pas. Le roi de Sicile, désespéré de
ne pouvoir réussir, imagine un stratagème qu'il communique au jeune roi
de France.