Mainfroi, de son côté, avec une armée plus forte que celle de Charles,

se mit en état de lui résister. Mais, ayant réfléchi sur le péril qui le

menaçait, et redoutant la valeur de la noblesse française, il envoya des

ambassadeurs au pape pour lui faire des propositions de paix. Urbain

refusa de les entendre. Mainfroi en fit faire aussi à Charles: il

répondit à ceux qu'il lui envoya, _dites de ma part au soudan de

Lucerie_ (c'était une ville tenue par les Sarrasins, qui étaient au

service de Mainfroi) _que devant qu'il soit peu de jours, il m'aura mis

en paradis, ou que je l'aurai envoyé en enfer_.

Enfin après plusieurs combats dans lesquels Charles eut toujours de

l'avantage, et après s'être rendu maître de plusieurs villes, les deux

armées se joignirent dans la plaine de Bénévent, où après un combat

très-opiniâtre celle de Mainfroi fut mise en déroute, et lui-même y

perdit la vie. Les historiens du temps nous apprennent que Richard,

comte de Caserte, fut cause du malheur de Mainfroi, ayant quitté son

parti et livré aux Français un passage important, pour se venger de

Mainfroi, qui était son beau-frère, et dont il était l'ennemi caché,

parce que ce prince avait abusé de la femme du comte. C'est ainsi que

souvent la justice divine dispose les choses de telle manière, qu'un

crime est puni par un autre crime.

Pendant que Charles, comte d'Anjou, frère du roi, était occupé, comme je

viens de le rapporter, à la conquête du royaume de Sicile, Louis, qui

n'y avait pris aucune part, toujours égal à lui-même, continuait

de donner à la France le spectacle de ses vertus pacifiques et

bienfaisantes, qui sont en même temps la gloire du prince et le bonheur

des peuples. Mais quelque ardent que fût son zèle pour la justice,

jamais il ne l'emporta au-delà des bornes. La modération la plus sage

fut toujours l'ame de ses actions: c'est ce qu'on remarque surtout au

sujet du droit d'asile. Un voleur avait été pris par les officiers du

monarque dans l'église des Cordeliers de Tours; l'archevêque se récria

contre la prétendue profanation, et redemanda le coupable avec grand

bruit. Le roi voulut bien avoir égard à ses plaintes; il assembla un

parlement, où, l'affaire scrupuleusement examinée, il fut ordonné que

le criminel serait reconduit à l'église; mais que les religieux, ou les

gens du prélat, l'en chasseraient aussitôt, de manière qu'il pût être

repris, sinon qu'on irait le saisir jusqu'aux pieds de l'autel. Par cet

expédient, Louis sut accorder ce qu'il devait à sa dignité, avec les

ménagemens que les circonstances exigeaient pour des vassaux aussi

puissans, que jaloux de certains priviléges contraires à la bonne police

et à la tranquillité des peuples, qu'il n'avait pas encore été permis de

détruire.

_Mariage de Jean, fils du roi_.

Vers ce même temps, Louis maria le prince Jean, dit Tristan, son

quatrième fils, avec Jolande, fille aînée de Eudes IV, duc de Bourgogne,

comte de Nevers, du chef de sa femme. Il y eut quelques difficultés sur

la tutelle de la jeune épouse; les uns prétendaient qu'elle appartenait

incontestablement au prince son mari; les autres soutenaient que jusqu'à

ce qu'il eut vingt-un ans accomplis (il n'en avait alors que seize), il

devait demeurer avec sa femme et ses belles-soeurs sous la puissance

de son beau-père, qui cependant jouirait de tout le bien. On trouva

le moyen de partager le différend; il fut arrêté que Eudes aurait la

tutelle des trois cadettes, mais qu'il laisserait à son gendre, sous la

conduite du roi, l'administration des biens qui leur revenaient du chef

de leur mère. On n'y mit qu'une condition: c'est que le roi, après avoir

prélevé les frais nécessaires pour cette gestion, remettrait fidèlement

l'excédant pour l'entretien des princesses qui étaient sous la garde de

leur père. Le duc de Bourgogne, qui avait amené sa fille à Paris pour

la célébration des noces, accepta cet accord au nom de son fils, qui,

depuis un an, était parti pour la Palestine, d'où il ne revint pas.

Lorsque le roi eut appris sa mort, il fit un voyage à Nevers, pour

mettre le jeune prince Tristan en possession du comté de Nevers, qu'il

venait d'acquérir par son mariage.

Celui de Blanche, troisième fille de Louis, avec Ferdinand de Castille,

fut aussi conclu dans la même année, mais il ne s'accomplit que trois

ans après. L'infant était plus jeune que la princesse, qui elle-même

n'avait pas atteint l'âge nubile. On convint que si elle survivait à son

époux, elle aurait la liberté de revenir en France avec sa dot et son

douaire; l'une devait être de dix mille livres, et l'autre de sept.

Rien n'échappait à l'attention et aux recherches du sage monarque. Telle

était alors la tyrannie des péages, qu'en plusieurs lieux les seigneurs

se prétendaient en droit d'obliger les marchands à se détourner du

chemin le plus court pour se présenter devant leurs bureaux, qu'ils

avaient soin de multiplier le plus qu'ils pouvaient. Il arriva que

quelques commerçans, pour épargner les frais, évitèrent de passer par un

endroit où il y avait douane: toutes leurs marchandises furent saisies.

Les malheureux prétendirent en-vain qu'ils étaient exempts de cette

servitude; les commis ne voulurent rien écouter. L'affaire fut portée

devant le roi, qui, pour n'être pas trompé, ni à son profit, ni à

sa perte, tenait un registre exact de toutes ces choses. Il vit

qu'effectivement son droit ne s'étendait pas jusque-là; il condamna les

commis, non-seulement à rendre tous les effets, mais même à indemniser

les marchands.

La jurisprudence des anciens temps semblait moins punir qu'autoriser le

meurtre, l'assassinat et les autres crimes. On en était quitte pour

nier le fait, offrir le duel, et jeter son gage de bataille. La voie

d'information, comme on l'a dit ci-devant, en parlant de l'affaire de

Coucy, malgré tous les efforts de Louis, n'était reçue que dans ses

domaines: il n'oubliait rien, du moins, pour arrêter le mal par tous les

châtimens que la prudence et le droit permettaient à son zèle: c'est

ce qui paraît singulièrement dans une affaire entre deux gentilshommes

artésiens, qui passèrent un compromis pour s'en rapporter à son

jugement.

L'un, c'était Alenard de Selingam, sollicitait une vengeance éclatante

de la mort de son fils, que l'autre avait cruellement assassiné.

Celui-ci, nommé André de Renti, se défendait vivement d'une action

si barbare. Déjà la plainte avait été portée à la cour d'Artois, où

l'accusé prétendait s'êtré justifié; mais cette justification souffrait

apparemment quelque difficulté, puisque la querelle durait encore. Le

roi ordonna des informations. Il fut prouvé que Renti, ayant rencontré

le fils de Selingam, l'avait renversé d'un coup de lance, en l'appelant

_méchant bâtard_; qu'aussitôt un chevalier de la compagnie de Renti,

avait enfoncé un poignard dans le sein du jeune Selingam, au moment même

qu'il rendait son épée et demandait la vie. Louis, instruit de la vérité

du crime, put à peine retenir sa juste indignation; mais enfin ce

crime n'était notoire que par une procédure d'information, jusqu'alors

inusitée en France lorsqu'il s'agissait de la noblesse: le coupable

persistait à le nier. Le roi, n'osant pas le faire punir comme il

aurait souhaité, ne songea qu'à en tirer au moins tout l'avantage

qu'il pouvait. Ne voulant point porter atteinte à la justice du comte

d'Artois, il crut qu'il devait prononcer, non-seulement en nom commun,

mais encore conformément aux usages reçus dans les états du jeune

prince. Ce qui avait été décidé à Saint-Omer, touchant la pièce de

terre, fatale cause de la querelle, fut confirmé en son entier. On

l'adjugea aux Selingams à perpétuité. Renti fut en outre condamné à

demander pardon à genoux au père du défunt, à faire quarante livres de

rente à ses enfans; enfin, à vider le royaume, pour aller passer cinq

années au service de la Terre-Sainte.

On le vit, peu de temps après, décerner la même peine de l'exil contre

Boson de Bourdeille, qui, pour s'emparer du château de Chalus, en

Limousin, avait tué un chevalier nommé Maumont. En vain Marguerite de

Bourgogne, vicomtesse de Limoges, intercéda pour le meurtrier, qui

offrait de se justifier par le duel: il fut obligé de rendre la

forteresse, et d'aller servir treize ans dans la Palestine.

Un chevalier se plaignait d'avoir été insulté par trois gentilshommes:

le châtiment suivit de près la poursuite de l'outrage. Louis, outre

une grosse amende qu'il exigea au profit de l'offensé, ordonna qu'ils

iraient ensuite combattre sous les étendards du roi son frère. C'est

ainsi qu'il savait tirer le bien du mal, toujours occupé de l'un pour

extirper l'autre.

Ce fut par le même principe de justice et d'humanité, qu'il s'éleva

fortement contre un usage observé de tout temps à Tournay, où ceux qu'on

avait bannis pour meurtre, pouvaient se racheter de leur ban en payant

cent sous. C'était mettre la vie des hommes à bien vil prix. Il en fut

indigné, et rendit une ordonnance qui abolissait cette étrange coutume;

ce qui le mit en si grande vénération parmi les peuples du Tournaisis,

que pour éterniser la mémoire de ce sage règlement, ils arrêtèrent que,

tous les ans, au jour de l'Ascension, le greffier du siége marcherait

dans les places publiques, cette ordonnance à la main, disant à haute

voix, que Louis, roi de France, était véritablement le père du peuple;

que, par ses soins, la vie du citoyen serait désormais en sûreté; et que

les meurtriers ne devaient plus espérer de jouir de leur patrie.

Ce fut cette année que Louis arma chevalier le prince Philippe, son fils

aîné, qui entrait alors dans sa vingt-troisième année. Jamais cérémonie,

dit un auteur du temps[1], ne rassembla plus de noblesse et de prélats:

Paris surtout fit éclater, en cette occasion, le tendre amour qu'on lui

connaît pour ses princes, amour qui se reproduit d'une façon toujours

nouvelle. Tout travail cessa pendant plus de huit jours; les rues

étaient parées de ce que chaque citoyen avait de plus beau en

tapisseries; un nombre infini de fanaux de différentes couleurs, placés

sur le soir, à chaque fenêtre, ne laissait point apercevoir l'absence

du soleil. L'air retentissait nuit et jour de mille cris de joie et

d'alégresse. On compte plus de soixante seigneurs qui reçurent, avec

le jeune prince, l'épée de la main du monarque. Les plus considérables

étaient Robert, comte d'Artois, neveu du roi; Jean de Bourgogne, devenu

l'aîné de sa maison, par le décès du comte Eudes; Robert IV, comte de

Dreux; Guillaume, fils du comte de Flandre; Renaud de Pons; Guillaume et

Robert de Fiennes; Jacques de Faucigny, neveu de Joinville, et plusieurs

autres. Le roi fit toute la dépense, qu'on fait monter à treize mille

livres, somme considérable pour ce temps-là. L'honneur d'être introduit

par un prince tel que Louis, _au temple de la gloire_, c'est ainsi que

nos anciens nommaient la chevalerie, avait attiré en France Edmond

d'Angleterre et un fils du roi d'Aragon. Tous deux y voulurent paraître

avec un éclat qui répondît à leur haute naissance, et tous deux s'y

distinguèrent par leur magnificence. Il y eut des courses de chevaux, et

des combats de barrière, où les nouveaux chevaliers firent admirer leur

adresse, et se montrèrent dignes du grade auquel ils venaient d'être

élevés.

[Note 1: Guillaume Nangis, p. 378.]

_Le roi contribue à l'augmentation de la Sorbonne_.

On rapporte encore à cette même année, non l'établissement (il est de

l'année 1253), mais la confirmation du fameux collége de Sorbonne, le

plus ancien, pour la théologie, de tous ceux que l'Europe a vu naître

dans son sein. La réputation de cette école a fait prodiguer au célèbre

Robert, dont elle porte le nom, des titres qu'il n'eut pas réellement,

ou du moins qu'il ne mérita qu'en partie: tel est celui de prince

du sang royal, quoiqu'il fût fils _de vilain et de vilaine_[1],

c'est-à-dire roturiers, établis à Sorbonne, village du Rhételois; tel

celui de confesseur du roi, qu'aucun auteur contemporain ne lui donne,

sur lequel Joinville garde un profond silence, qu'il semble même lui

refuser, en n'attribuant qu'à la vertu de cet ecclésiastique l'honneur

que le monarque lui faisait de l'admettre à sa table, de laquelle place

enfin le seul Geoffroy de Beaulieu paraît avoir été en possession depuis

le départ du prince pour la Terre-Sainte jusqu'au moment de sa mort: tel

encore celui de fondateur unique de la Sorbonne, dont les plus anciens

monumens ne le nomment que proviseur. Il est vrai qu'il contribua de ses

deniers à ce superbe monument, mais Louis y eut beaucoup plus de part

que lui. C'est à la générosité du saint roi que les Sorbonnistes doivent

la maison qui fut comme leur berceau. Elle était située vis-à-vis du

palais des Thermes, dans une rue nommée anciennement _Coupe-Gueule_,

ou _Coupe-Gorge_, parce qu'il s'y commettait beaucoup de meurtres. On

l'appelle aujourd'hui la rue de Sorbonne. Il y joignit par la suite

plusieurs autres bâtimens qu'il acheta sur le même terrain pour y

établir _les pauvres maîtres_. C'est le nom qu'on donnait aux premiers

docteurs qui composèrent ce collége.

[Note 1: Joinville, p. 8.]

Quoi qu'il en soit, le nouvel établissement devint en très-peu de temps

une école célèbre, où fleurirent les sciences et la piété. Bientôt on en

vit sortir de grands docteurs, qui répandirent sa réputation dans toute

l'Europe. On compte parmi ses premiers professeurs un Guillaume de

Saint-Amour, un Odon ou Eudes de Douai, un Gérard de Reims, un Geraud

d'Abbeville; noms fameux dans ces temps-là, ensevelis aujourd'hui avec

leurs ouvrages dans la poussière des bibliothèques. On ne tarda pas à

voir s'élever, toujours sous la direction de Robert, un nouveau collége

pour les humanités et la philosophie: on lui donna le nom de _Calvi_,

ou de la petite Sorbonne. Il subsista jusqu'au temps où le cardinal de

Richelieu entreprit ce superbe édifice, qui à fait l'admiration de tous

les connaisseurs. Ce ministre, en faisant démolir le collége de Calvi,

pour y construire sa chapelle, s'était obligé de le rebâtir sur un

terrain également contigu; mais la mort le prévint. Ce fut pour suppléer

à cet engagement qu'en 1648, la famille de Richelieu fit réunir le

collége du Plessis à la Sorbonne.

Louis cependant, peu rebuté de tout ce qu'il avait souffert dans sa

première croisade, toujours dévoré de zèle pour l'intérêt de la religion

et de l'Eglise, méditait secrètement une seconde expédition pour le

secours des Chrétiens de la Palestine. Il se voyait en paix, aimé de ses

peuples, redouté de ses voisins: ses finances étaient en bon état; la

France nourrissait dans son sein une nombreuse et brillante jeunesse,

qui ne respirait que la guerre. S'il ne se sentait pas assez de forces

pour combattre lui-même comme autrefois, il croyait du moins qu'un

général infirme peut, de sa tente, donner les ordres nécessaires,

et faire combattre les autres. Plein de ces idées, que sa piété lui

représentait conformes à sa raison, il en fit part au pape, qui écrivit

au saint roi une lettre extrêmement tendre, pour l'exhorter à presser

l'exécution d'une entreprise qui ne pouvait, disait-il, être inspirée

que du Ciel.

_Etat des affaires de la Palestine_.

La Palestine se trouvait alors dans un état déplorable. Louis, pendant

le séjour qu'il y fit, y avait rétabli, comme je l'ai dit ci-devant, et

fortifié plusieurs places. Lors de son départ, il y avait laissé pour

commander, le brave Geoffroy de Sargines. Ce grand homme avait répondu

parfaitement aux intentions du monarque, et soutenu par sa valeur et par

sa conduite ce royaume désolé et réduit à quatre ou cinq forteresses.

Tout y fut long-temps paisible sous le gouvernement de Plaisance

d'Antioche, veuve de Henri de Lusignan, roi de Jérusalem; titre vain, à

la vérité, car Jérusalem était au pouvoir des infidèles, mais toujours

ambitionné, parce qu'il donnait un rang considérable parmi les princes

chrétiens. Hugues II le portait alors avec celui de roi de Chypre: comme

il n'était pas en âge de gouverner, la régence fut confiée, suivant

l'usage, à la reine, sa mère, fille de Bohémont, prince d'Antioche.

Mais cette tranquillité dont jouissaient les chrétiens d'Orient, était

moins due à la sagesse de leur conduite, qu'à la méchanceté de leurs

ennemis. L'ambitieux Moas, soudan d'Egypte, impatient de voir son

autorité partagée, déposa le jeune Achraf-Mudfaredin, qu'on lui avait

donné pour collègue, et fit assassiner le brave Octaï, dont il avait

reçu les plus grands services. Il fut lui-même poignardé dans le bain,

par ordre de sa femme, dont le crime ne tarda pas à être expié par une

mort semblable. Almansor-Nuradin-Ali, son fils, hérita de sa couronne,

et non de ses grandes qualités. Le peu de courage qu'il montra lors

de l'invasion des Tartares, le fit déposer comme indigne du trône.

Colus-Sephedin-Modfar fut mis en sa place d'une voix unanime. C'était

un Mameluck distingué par sa valeur, soldat intrépide, le plus grand

capitaine de l'empire égyptien. Aussitôt il donne ses ordres pour la

sûreté des frontières, renouvelle la trève avec les Chrétiens de la

Palestine, marche contre cent mille chevaux que Holagou, prince tartare,

avait laissés en Syrie, les forces dans leur camp, tue leur général, et

les oblige de repasser l'Euphrate. Il revenait triomphant, lorsqu'il

fut assassiné par l'émir Bondocdar, autre Mameluck dont il a été parlé

plusieurs fois dans cette histoire[1]. Le meurtrier se présente aux

troupes, l'épée teinte encore du sang d'un maître qui n'avait fait

d'autre crime que de n'avoir pas voulu violer la trève qu'il venait de

conclure avec les Chrétiens. Toute l'armée le proclame soudan. Il se

rendit ensuite au Caire, où il fut couronné solennellement.

[Note 1: _Assises de Jérusalem_, chap. 284 et suiv.]

Ce fut ainsi que Bondocdar, deux fois meurtrier de ses maîtres, passa

de l'esclavage à la souveraineté, et sut réunir sur sa tête cinq belles

couronnes; celle d'Egypte, celle de Jérusalem, celle de Damas, celle

d'Alep et celle de l'Arabie. Les historiens arabes le peignent comme un

héros sublime dans ses vues, fécond dans ses projets, d'une activité,

enfin, qui le multipliait, pour ainsi dire, et le reproduisait partout.

Ce fut lui, disent-ils, qui établit le premier les postes réglées, qui

fit refleurir les sciences en Egypte, qui rendit en quelque sorte

à cette fameuse région la célébrité dont elle jouissait sous les

Ptolémées.

Mais les Chrétiens, dont il fut le plus terrible fléau, nous le

présentent sous d'autres couleurs. S'ils le comparent à César pour les

talens guerriers, ils le placent en même temps à côté des Néron pour la

cruauté. Nouvel Hérode, ajoutent-ils, pour n'avoir point de compétiteur

au trône, il extermina toute la famille royale du grand Saladin, qui,

en mourant, avait laissé quatorze fils. On compte jusqu'à deux cent

quatre-vingts émirs ou Mamelucks, autrefois ses compagnons, qu'il fit

massacrer sur le simple soupçon qu'ils en voulaient à sa vie. Telle

était la tyrannie de son gouvernement, qu'on n'osait ni se rendre

visite, ni se parler familièrement, ni se donner les plus légères

marques d'amitié. On le voyait souvent courir seul toute l'Asie sous un

habit étranger, tandis que les courtisans le croyaient en Egypte, et se

tenaient dans une humble posture à la porte de son palais, pour avoir

des nouvelles de sa santé. S'il arrivait qu'il fût découvert, c'était

un crime que de témoigner le reconnaître. Un malheureux l'ayant un jour

rencontré, descendit de cheval, et se prosterna, suivant la coutume,

pour lui rendre son hommage, il le fit pendre comme criminel de

lèse-majesté. Un de ses premiers émirs sachant qu'il méditait un

pélerinage au tombeau de Mahomet, vint lui demander la permission de

l'accompagner dans ce saint voyage. Il fut arrêté, conduit sur la place,

où il eut la langue coupée. _Tel est_, criait un héraut, _le supplice

que mérite un téméraire qui ose sonder les secrets du soudan_.

Sévère censeur des perfidies d'autrui, il reprochait amèrement aux

Chrétiens d'avoir dégénéré des vertus de leurs ancêtres, ces hommes si

fameux et si puissans, parce que l'honneur et la vérité étaient leurs

plus chères idoles. C'était précisément, remarque l'auteur que nous

suivons, découvrir un fétu dans l'oeil de son voisin, pendant qu'il

portait une poutre dans le sien. Lui-même s'engageait, jurait,

promettait avec beaucoup de fermeté, bien résolu de ne tenir sa parole

qu'autant qu'il y trouverait son intérêt. Mahomet, quoique son prophète,

lui paraissait moins grand que lui: il croyait avoir fait de plus

grandes choses; il méprisait surtout la puissance des Chrétiens, et leur

milice était l'objet continuel de ses railleries. Ils sont venus fondre

sur nos états, disait-il, ces rois si fiers de France, d'Angleterre et

d'Allemagne. Quel a été le succès de leurs entreprises? Ils ont éprouvé

le sort de ces gros nuages que le moindre vent fait disparaître. On le

loue cependant de sa continence; il n'avait que quatre femmes, dont la

plus chérie était une jeune chrétienne d'Antioche qu'il menait toujours

avec lui. Il détestait le vin et les femmes publiques, qui avilissent

l'homme en énervant son esprit et son courage. En vain on lui objecta

que ses prédécesseurs tiraient de ce double commerce de quoi entretenir

au moins cinq à six mille soldats; il répondit constamment qu'il aimait

mieux un petit nombre de gens sobres, qu'une multitude efféminée de vils

esclaves, abrutis par la débauche et le vin.

Tel était l'ennemi que Dieu avait suscité dans sa colère, pour punir les

abominations des chrétiens de Syrie; ennemi d'autant plus redoutable que

la gloire et la superstition enflammaient également sa haine. Ce fut

pour se venger des chrétiens qui violèrent indignement la foi des

traités, qu'il leur jura une guerre éternelle. On ne voit pas néanmoins

qu'il ait rien entrepris contre eux les deux premières années de son

règne: il les employa sans doute à affermir sa domination.

Ceux-ci, au lieu de profiter de ce temps de repos, ne songèrent

eux-mêmes qu'à se ruiner par leurs fatales divisions. Venise et Gênes se

disputaient alors la possession d'un lieu nommé Saint-Sabas, que le pape

Alexandre IV leur avait accordé en commun: querelle qui ne finit que par

une sanglante bataille que les Génois perdirent.

D'un autre côté, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, par une

malédiction de Dieu, que leur vie débordée avait attirée sur eux, se

faisaient une guerre ouverte, et provoquaient le courroux du ciel par la

plus honteuse infidélité aux traités. Le principal article de la trève

conclue avec les Egyptiens par saint Louis, portait que, de part et

d'autre, on rendrait les esclaves et les prisonniers. Geoffroy de

Sargines l'exécuta de bonne foi: mais une insatiable avarice empêcha

les chevaliers d'imiter son exemple; ils persistèrent, malgré les

exhortations du sage commandant, à refuser ceux des Sarrasins qu'ils

tenaient dans les fers.

Bondocdar indigné de la perfidie, rassemble deux cents mille chevaux,

entre dans la Palestine, désole tout le plat pays, prend Nazareth qu'il

détruit de fond en comble. Césarée est emportée d'assaut, la citadelle

se rend par capitulation: tous les habitans sont chassés, et les

fortifications, ouvrage de saint Louis, sont rasées jusqu'aux fondemens.

Caïfas éprouve le même sort, ainsi qu'Arsaph, place importante, où

l'ordre des Templiers vit périr deux cents de ses chevaliers: juste

châtiment de leurs crimes. Il attaque ensuite Saphet avec la plus grande

opiniâtreté. Les chrétiens, après une résistance incroyable, sont enfin

obligés de se rendre, la vie sauve; condition presque aussitôt

violée qu'accordée: on égorge tous ceux qui refusent d'embrasser

le mahométisme. Aussitôt le vainqueur marche à Ptolémaïs, ou

Saint-Jean-d'Acre, et ruine tous les environs. La bonne contenance

du brave Geoffroy de Sargines l'oblige de se retirer, mais c'est en

menaçant d'en former le siége, lorsque ses machines de guerre seront

arrivées du Caire.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 20 / 24 段