La police surtout et le commerce semblaient l'occuper tout entier. Il

s'attacha d'abord à punir les crimes nuisibles à la société, tels que

l'usure, l'altération des monnaies, les ventes à faux poids, et toute

espèce de monopole. Comme il avait besoin d'être soulagé dans ces

pénibles fonctions, il chercha long-temps, disent les historiens du

temps, _un grand sage homme_ pour le mettre à la tête de la justice

et police, qu'il voulait établir principalement à Paris. C'étaient

anciennement les comtes de chaque province qui avaient l'administration

de la justice, de la police, des finances; les vicomtes, en leur

absence, exerçaient les mêmes fonctions. Hugues Capet, parvenu à la

couronne, supprima ces deux titres pour le comté de Paris, et leur

substitua celui de prévôt, avec les mêmes prérogatives. Ce nouvel

officier, outre le commandement sur la milice, administrait encore la

justice: c'était lui seul qui la rendait à Paris, dans ces anciens

temps où le parlement n'était pas encore rendu sédentaire. Mais cette

importante place étant devenue vénale, plus elle donnait de pouvoir,

plus elle occasionait d'injustices. Louis, pour remédier à ces abus,

défendit la vénalité d'un emploi qui demandait le plus parfait

désintéressement, et il eut la satisfaction de trouver un homme qui

avait autant de lumières que d'intégrité. Ce fut Etienne Boilève,

originaire d'Anjou, chevalier, noble de _parage_, c'est-à-dire de race.

Louis lui donna la place de prévôt de Paris. C'était un homme de

grande considération, tant à la cour qu'à l'armée; car ayant été fait

prisonnier à Damiette, sa rançon fut mise à deux cents livres d'or,

somme alors considérable. Comme Boilève était seul juge civil, criminel

et de police, il fit rigoureusement punir les malfaiteurs, brigands,

filoux, et autres fainéans de la société, qui vivent à ses dépens.

Ensuite il rangea tous les marchands et artisans en différens corps de

communautés, dressa leurs premiers statuts, et leur donna des réglemens

si sages, qu'on n'a eu qu'à les copier où à les imiter dans tous ceux

qu'on a faits depuis pour la discipline des diverses et nouvelles

communautés de commerce.

Les moeurs, objet si digne de l'attention des rois, quelquefois trop

négligé, eurent toujours la première part aux soins de saint Louis. Tout

ce qui ressentait la licence était proscrit sous diverses peines; les

spectacles étaient permis, mais ce qui pouvait causer quelque scandale

en était sévèrement banni.

On vit sous son règne des écrits sur la religion, des ouvrages

philosophiques, des poèmes, des romans; mais on n'y voyait rien qui

respirât la sédition, l'impiété, le matérialisme, le fanatisme, le

libertinage. D'abord il avait chassé les femmes de mauvaise vie, tant

des villes que des villages; convaincu ensuite de la maxime de saint

Thomas, que ceux qui gouvernent sont quelquefois obligés de souffrir

un moindre mal pour en éviter un plus grand, il prit le parti de les

tolérer; mais, pour les faire connaître et les couvrir d'ignominie, il

détermina jusqu'aux habits qu'elles devaient porter, fixa l'heure de

leur retraite; et désigna certaines rues et certains quartiers pour leur

demeure. La pudeur, si naturelle au sexe, vint au secours des lois;

plusieurs eurent honte d'un genre de vie qui les notait de tant

d'infamie. Un grand nombre se convertirent, et se retirèrent dans une

maison de filles pénitentes, qui était où l'on a vu depuis l'hôtel de

Soissons.

On a parlé de son attention pour la sûreté des grands chemins; il voulut

encore y joindre la commodité. S'il n'eut pas le bonheur de les porter à

ce point de perfection où nous les voyons aujourd'hui, il eut du moins

la gloire de les avoir rendus plus praticables qu'ils n'avaient été sous

ses prédécesseurs. Souvent il envoyait des commissaires pour veiller à

ce que les rivières fussent navigables. Enfin, rien n'était oublié,

ni pour les réglemens, ni pour l'exécution, qui est encore plus

essentielle.

Tant de soins, en établissant l'ordre dans l'état, en assuraient la

tranquillité; ils répandirent l'abondance dans le royaume. C'est peu

dire; ils augmentèrent les revenus de la couronne: ce qu'on peut

regarder comme un chef-d'oeuvre de politique. Ce ne fut pas, en effet,

par les impositions extraordinaires que le monarque s'enrichit; on ne

les connaissait presque pas dans ces anciens temps. Alors, la richesse

de nos rois, comme celle des seigneurs, ne consistait qu'en terres, en

redevances, en confiscations, en péages, tant pour la sortie que pour

l'entrée des marchandises. On les voyait, à la vérité, quelquefois

exiger des décimes sur le clergé; d'autres fois, lever une espèce de

taille sur les peuples de leurs domaines; mais Louis, persuadé que ce

qui est à charge aux sujets, ne peut être avantageux au prince, loin de

passer les bornes, fut toujours en garde contre les vexations nuisibles

à l'état.

Cette sage conduite repeupla la France, que les désordres des règnes

précédens avaient rendue presque déserte. On venait de tous côtés

chercher ce qu'on ne trouvait pas ailleurs, l'aisance, la justice et la

paix. Le commerce reprit une nouvelle vie; rien ne demeurait inutile:

chacun faisait valoir ce qu'il possédait. «Finalement, dit Joinville[1],

le royaume se multiplia tellement pour la bonne droiture qu'on y voyoit

régner, que le domaine, censive, rentes et revenus du roi, croissoient

tous les ans de moitié.»

[Note 1: Joinville, p. 124.]

Ce prince, ennemi de toute violence, était prêt à sacrifier ses droits,

lorsqu'il y avait l'ombre de doute. C'est ainsi que, dans un parlement,

on le vit ordonner qu'un banni de Soissons, à qui il avait fait grace,

ne laisserait pas de garder son ban, parce que les habitans de cette

ville lui remontrèrent que c'était donner atteinte à leurs priviléges.

On admira la même modération lorsque, dans un autre parlement, il fut

décidé qu'il ne lui appartenait pas, pendant la vacance du siége de

Bayeux, de conférer les bénéfices de l'église du Saint-Sépulcre de Caen:

aussitôt il révoqua la nomination qu'il avait déjà faite à une de ces

prébendes. Rare exemple, qui apprend aux rois que l'autorité doit

toujours céder quand la justice paraît!

Mais l'héroïsme de cette inflexible droiture éclata surtout dans une

affaire qu'il eut avec l'évêque d'Auxerre. On avait mis, par ses ordres,

sur le pont de cette ville, quelques poteaux où l'on avait arboré les

fleurs de lis; le prélat les fit arracher de son autorité privée:

c'était un attentat contre les lois qui défendent de se faire justice

soi-même. Cependant Louis avait entrepris sur ses droits; cette raison

fut suffisante pour lui faire pardonner ce qu'il y avait d'irrégulier

dans le procédé de l'évêque. C'est cet amour inviolable de l'ordre,

qui lui mérita l'estime, la confiance et le respect de toute l'Europe.

L'Angleterre lui en donna une preuve bien glorieuse, en le choisissant

pour arbitre de ses différens: heureuse si elle s'en fût rapportée à son

jugement! Ce trait d'histoire exige quelque détail.

Il y avait plusieurs années que les barons d'Angleterre, irrités

des prodigalités de leur roi, l'avaient obligé de jurer à Oxfort

l'observation de la grande chartre, que les uns regardent comme le

frein, les autres comme l'anéantissement de l'autorité royale.

Henri, menacé secrètement d'une prison perpétuelle, fit plus encore;

non-seulement il souscrivit à l'éloignement de ses quatre frères, les

seigneurs de la Marche, en qui il avait mis toute sa confiance[1], mais

même il avait consenti que l'on choisît vingt-quatre seigneurs pour

travailler à la réforme du gouvernement; que ce qui serait déterminé

dans ce conseil, à la pluralité des voix, fût inviolablement exécuté;

qu'on remît entre leurs mains tous les châteaux et toutes les places

fortes du royaume, pour en confier la garde à qui ils jugeraient à

propos; enfin, qu'ils nommassent chaque année les justiciers, les

chanceliers et les autres principaux officiers de l'état.

[Note 1: Matthieu Paris, _Mat. Vestm. Kuiglon._]

C'était proprement le mettre en tutelle, et ne lui laisser que le nom

de roi: terribles pronostics[1] de ce que ses successeurs auraient à

craindre des communes, s'il est vrai, comme on l'assure, que c'est

ici la première fois qu'elles ont été admises dans le parlement

d'Angleterre. Du moins, est-il certain que le monarque demeura alors à

la discrétion de ses barons, dont le plus accrédité était le comte de

Leycester, Français de naissance, beau-frère de Henri par son mariage

avec la comtesse du Perche, digne fils du fameux Simon de Montfort, par

cette inflexibilité de caractère que rien ne peut détourner d'un premier

dessein. Bientôt les ligués se virent maîtres de toutes les villes du

royaume, et de la capitale même, dont les principaux bourgeois signèrent

l'acte d'adjonction. Le roi des Romains, Richard, frère du monarque,

fut aussi contraint de jurer, tant pour lui que pour ses descendans,

d'observer les arrêtés _que le nouveau conseil du roi avait faits pour

la gloire de Dieu et le bien de l'état_.

[Note 1: _Rap. Thoyr._, liv. 2, p. 473.]

L'infortuné Henri, dépouillé de son autorité, se voyait forcé

d'approuver tout ce qui plaisait aux vingt-quatre. Dans cette extrémité,

il se jeta dans la tour de Londres, s'y fortifia, et se servit de

l'argent qu'il avait amassé depuis long-temps, pour regagner les

bourgeois et pour y lever des soldats. Un jour qu'il était sorti pour

aller se promener sur la Tamise, une tempête qui s'éleva tout-à-coup,

l'obligea de se faire mettre à terre au lieu le plus prochain. Il

se trouva par hasard que c'était précisément à l'hôtel du comte de

Leycester, qui le reçut à la descente du bateau, et lui dit, pour le

rassurer, qu'il n'y avait rien à craindre, puisque l'orage était déjà

passé. _Non, non_, lui répondit le monarque en jurant, _la tempête n'est

point passée; et je n'en vois point que je doive craindre plus que

vous_. Il avait écrit au pape, pour le prier de l'absoudre du serment

fait à Oxfort; il l'obtint d'autant plus aisément, que, depuis la

réforme, les Italiens ne touchaient plus rien des bénéfices qu'ils

avaient en Angleterre. Aussitôt il assemble un parlement, qu'il ouvre et

ferme tout à la fois par cette déclaration: «Qu'il ne se croyoit plus

obligé de tenir sa parole, puisqu'on n'exécutoit point ce qu'on lui

avoit promis; qu'au lieu des trésors qui devoient remplir son épargne,

il se trouvoit seul dans l'indigence, tandis que les vingt-quatre

épuisoient l'état pour s'enrichir; qu'il étoit temps qu'il reprît le

personnage de roi, et que ses sujets rentrassent dans le devoir; qu'il

ne les avoit mandés que pour leur donner le choix de l'obéissance ou

de la guerre.» C'était parler véritablement en roi; mais pour soutenir

cette démarche, il fallait de la fermeté. Henri était le plus faible de

tous les hommes. Ce discours néanmoins parut, pour le moment, produire

un bon effet; toute l'assemblée donna les mains à la révocation du

_convenant_: c'est ainsi qu'on appelait l'arrêté d'Oxfort. Le seul comte

de Leycester osa tenir ferme, et bientôt sut regagner la plus grande

partie des barons. Si l'on en croit ses panégyristes, _ce fut la dignité

inviolable du serment qui le rendit inflexible_: ce qui leur fournit la

matière d'un grand éloge. Mais un serment contraire à la loi peut-il

jamais obliger? Celui que Leycester avait fait autrefois, en prêtant foi

et hommage à son roi, était-il moins sacré que celui qu'il avait fait en

se soustrayant à l'obéissance?

Tout semblait disposé à la guerre. Ce n'était partout qu'assemblées

tumultueuses, la plupart contraires aux intérêts du prince. On courut

enfin aux armes de tous côtés, et de part et d'autre on ne s'occupa que

des moyens de se surprendre. Henri manqua d'être pris dans Winchester.

Edouard son fils, qui, d'abord, sans qu'on sache pourquoi, prit le parti

des ligués, qu'ensuite il abandonna de même, fut arrêté à Kingston, et

forcé de livrer Windsor, d'où il était sorti imprudemment. Le comte de

Leycester se trouva lui-même dans un grand embarras en un faubourg de

Londres, et serait infailliblement tombé au pouvoir du roi, si les

bourgeois, après avoir forcé les portes du pont, ne lui eussent facilité

sa retraite dans la ville, où l'on tendit aussitôt les chaînes. Alors

les barons ne ménagèrent plus rien, renouvelèrent leurs sermens avec

les plus horribles exécrations, et se firent couper les cheveux pour se

reconnaître. On n'entendait parmi le peuple que ces discours séditieux:

«Qu'ils ne vouloient point d'un roi esclave du pape et vassal de la

France, qu'ils sauraient bien se conduire sans lui; qu'il pouvoit aller

gouverner sa Guyenne, et rendre fidèlement au monarque François le

service qu'il lui avoit juré.» Insolences trop ordinaires à la populace,

surtout en Angleterre.

_Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre_.

Quelques gens sages des deux partis cherchèrent différentes voies de

conciliation, mais toujours inutilement. On était convenu que toute

la cour, et les principaux ligués se trouveraient à Boulogne, pour y

discuter leurs prétentions réciproques devant le roi de France. On

s'y rendit en effet de part et d'autre; on disputa beaucoup, et on

ne conclut rien. On proposa enfin de s'en remettre à l'arbitrage du

monarque français, et de se soumettre, sans restriction, à ce qu'il

ordonnerait. Henri l'accepta sans peine, les barons avec répugnance, ne

voulant point d'un roi pour juge dans une cause qui semblait être celle

de tous les rois. Tout le monde cependant y consentit, et, des deux

côtés, on s'engagea par de grands sermens et par des actes solennels. Le

prince anglais, dans son compromis, daté de Windsor, où l'on voit les

sceaux d'Edouard, son fils aîné, de Henri d'Allemagne, son neveu, et de

trente autres seigneurs, tant étrangers que regnicoles, jure sur son

ame, en touchant les saints évangiles[1], qu'il observera fidèlement

ce que le roi de France décidera sur les statuts d'Oxfort. Les barons

(c'étaient les évêques de Londres et de Worchester, Simon de Montfort,

comte de Leycester, trois de ses fils, et dix-huit autres seigneurs)

promettent la même chose et de la même manière, s'obligeant, sous les

sermens les plus sacrés, à exécuter de bonne foi ce qui sera ordonné.

On n'y met qu'une condition, c'est que le différend sera jugé avant la

Pentecôte.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 992.]

Louis voulut bien se charger de l'arbitrage, et convoqua l'assemblée

dans la ville d'Amiens. Le roi et la reine d'Angleterre s'y rendirent

au jour marqué, et les barons y envoyèrent leurs députés. L'affaire fut

agitée de part et d'autre avec beaucoup de force, le droit primitif

des peuples mûrement pesé, le pouvoir transféré aux souverains par la

société, scrupuleusement examiné. On exposa, en faveur des sujets, qu'en

se donnant aux rois, ils n'avaient cherché qu'à posséder leurs biens et

leur vie dans une parfaite sécurité, non à les exposer en proie à la

cupidité ou à l'ambition; qu'un état policé n'était point un composé

d'esclaves qu'on ne dût consulter sur rien, dont on pût prodiguer

arbitrairement le sang et les trésors; enfin, que les articles d'Oxford

n'étaient qu'une interprétation, ou plutôt une suite naturelle des lois

du royaume.

On démontra, d'un autre côté, que la dignité des rois n'est, ni un vain

titre, ni un nom de théâtre et sans effet; que, chargés de veiller

au bonheur, à la défense et à la gloire de la société, il est de la

dernière conséquence que leurs ordres soient inviolablement exécutés en

tout ce qui a rapport à ces objets si importans; que leurs droits ne

sont pas moins sacrés que ceux de l'état qu'ils gouvernent; que la

qualité de législateur, toujours inséparable de la souveraineté, ne

leur laisse d'autre juge de leurs actions que celui d'où émane toute

puissance, en un mot, que le _convenant_ d'Oxford était une infraction

formelle aux lois, un traité monstrueux, incapable de lier, quand même

il aurait été libre.

Louis, pleinement instruit de la nature des articles contestés,

sensiblement touché des maux qui en résultaient, tels que l'avilissement

de la majesté royale, la guerre allumée dans toute l'Angleterre, la

profanation des églises, l'oppression, tant des étrangers que des

naturels du pays, prononça, en ces termes, qui marquent un juge

souverain et absolu, le célèbre arrêt qui tenait l'Angleterre, la France

et toute l'Europe en suspens.

«Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit: Nous annullons et

cassons tous les statuts arrêtés dans le parlement d'Oxford, comme

des innovations préjudiciables et injurieuses à la dignité du trône:

déchargeons le roi et les barons de l'obligation de les observer:

déclarons nul et de nulle valeur tout ce qui a été ordonné en

conséquence: révoquons et supprimons toutes les lettres que le roi peut

avoir données à ce sujet: ordonnons que toutes les forteresses qui sont

entre les mains des vingt-quatre seront remises en sa puissance et en sa

disposition: voulons qu'il puisse pourvoir à toutes les grandes charges

de l'état; accorder retraite aux étrangers dans son royaume, appeler

indifféremment à son conseil tous ceux dont il connaîtra le mérite et

la fidélité: décernons et statuons qu'il rentrera dans tous les droits

légitimement possédés par ses prédéceseurs; que, de part et d'autre,

on oubliera le passé; que personne ne sera inquiété ni recherché:

n'entendons pas néanmoins qu'il soit dérogé, par ces présentes, aux

priviléges, charges, libertés et coutumes qui avoient lieu avant que la

dispute se fût élevée.»

On sent la sagesse d'un arrêt qui, en proscrivant toute innovation,

mettait à couvert les droits du prince et les priviléges de la nation.

Plusieurs, en effet, frappés de l'équité d'un jugement qui

condamnait l'usurpation, sans rien faire perdre de ce qui était dû

incontestablement, renoncèrent à la ligue, et rentrèrent dans leur

devoir. Mais rarement, en matière de faction, l'intérêt des chefs est

que les différends s'accommodent avec tant de promptitude:: les barons

voyaient tous leurs projets renversés; la plupart se plaignirent que

Louis avait agi, dans cette occasion, moins en philosophe éclairé qu'en

roi prévenu des prérogatives de la couronne, et déclarèrent hautement

qu'ils en appelaient à leur épée. Le comte de Leycester, plus méchant,

mais plus politique, prétendit que les statuts d'Oxford n'étant fondés

que sur la grande chartre, les confédérés avaient gagné leur cause,

puisque, par ce prononcé, ce précieux monument de leur liberté

subsistait en son entier. Ainsi, la guerre recommença plus furieusement

que jamais. Henri, d'abord vainqueur en quelques rencontres, ensuite

vaincu et fait prisonnier au combat de Lewes, avec le prince Edouard

son fils, et le roi des Romains, son frère, fut contraint de jurer de

nouveau l'observation du funeste convenant. Alors l'ambitieux Montfort

se montra à découvert; maître de toute la famille royale, il sut en

tirer tout l'avantage que sa politique put lui suggérer. Ce même homme,

qui, peu auparavant, ne se faisait aucun scrupule de désobéir au roi,

sous prétexte qu'il était gouverné par de mauvais ministres, ne se

servait plus du nom de ce monarque, que pour faire respecter les ordres

qu'il en extorquait lui-même. Cet ennemi prétendu du despotisme, qui

n'avait suscité tant d'affaires au malheureux Henri, que pour réprimer,

disait-il, la puissance arbitraire, trouvait fort mauvais qu'on n'obéît

pas à ce même prince, depuis qu'il n'était guidé que par ses conseils.

C'est ainsi que les hommes changent de principes et de maximes, selon

leurs intérêts et selon les événemens divers qui arrivent dans leurs

affaires.

Edouard cependant, échappé de sa prison, eut bientôt rassemblé une armée

supérieure à celle des confédérés. Aussitôt il marche contre le comte

de Leycester qui avait toujours Henri en sa puissance, le joint près

d'Evesham, lui présente la bataille, le défait, et délivre le roi son

père: victoire d'autant plus complète, que le comte de Leycester, le

chef et l'ame de la rébellion, fut tué sur la place. On fit mille

outrages à son corps; il fut mutilé, coupé en morceaux, et la tête

envoyée à la femme de Roger Mortimer, comme un témoignage certain que

son mari était vengé de cet ennemi.

Telle fut la fin malheureuse de Simon de Montfort, comte de Leycester,

qu'une fâcheuse affaire avec la reine Blanche, à laquelle il avait voulu

ôter la régence, obligea de quitter la France, sa patrie, et qui trouva

le moyen, quoique étranger, de se rendre le plus puissant et le plus

redoutable seigneur d'Angleterre. Après sa mort, tout se soumit, et ce

royaume commença enfin à jouir de quelque tranquillité. Il ne l'avait

acquise que par le sang; dans la suite, il lui en coûta beaucoup encore

pour l'affermir; juste punition de l'opiniâtre résistance des barons,

qui se repentirent, mais trop tard, de ne s'en être pas rapporté au

jugement de Louis.

Tous les regards de l'Europe étaient fixés sur la France, ou il se

négociait une affaire beaucoup plus importante: c'était l'investiture du

royaume de Sicile, en faveur du comte d'Anjou, frère du roi. Ce royaume

avait été envahi par Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frédéric II.

Il appartenait, par droit de succession, à Conradin, petit-fils de cet

empereur. Mais les papes, qui soutenaient que ce royaume était un fief

du Saint-Siége, ne voulaient ni de Mainfroi, ni de Conradin, ni d'aucun

de la famille de Frédéric, qu'ils regardaient comme l'implacable ennemi

des papes.

Le pape Innocent IV l'avait offert au comte d'Anjou, dès l'année 1252;

mais l'absence du roi son frère, et l'impuissance où il était dans cette

conjoncture, de soutenir une telle entréprise, la lui fit refuser. Cette

couronne fut ensuite offerte à Richard, frère du roi d'Angleterre, et

enfin à Edmond, second fils du même roi, qui l'accepta. Toutefois

Urbain IV, qui avait succédé à Innocent, suivant le dessein de ses

prédécesseurs, ne se rebuta point, et voyant que l'embarras où se

trouvait le roi d'Angleterre dans son royaume, l'empêchait de penser à

rien faire pour la conquête de la Sicile, en faveur du prince Edmond,

il résolut d'offrir au roi de France cette couronne pour celui de ses

enfans auquel il lui plairait de la destiner; mais Louis refusa son

offre, pour ne pas préjudicier aux droits de Conradin, ou à ceux

d'Edmond d'Angleterre, qui en avait déjà reçu l'investiture. Malgré tous

ces refus, Urbain fit encore proposer cette couronne par Barthélemi

Pignatelli, archevêque de Cosence, au comte d'Anjou.

Quoique le roi n'eût accepté pour aucun de ses enfans l'investiture de

la Sicile, il ne s'opposa point aux droits que le comte d'Anjou, son

frère, acquérait sur ce royaume par la donation du pape, qui prétendait,

à cause de la félonie des princes de la famille de Frédéric, être en

droit de disposer de cet état, comme d'un fief relevant du Saint-Siége.

Le roi, qui crut avec raison qu'il ne lui appartenait pas d'entrer dans

la discussion de droits, peut-être aussi injustes d'une part que de

l'autre, laissa l'archevêque de Cosence négocier cette affaire avec le

comte d'Anjou.

Je n'entrerai point dans le détail des difficultés que ce prince put

avoir sur diverses circonstances de cette affaire, ni des conditions

auxquelles le pape lui donna l'investiture du royaume de Sicile. Je

dirai seulement que l'espérance d'une couronne, et les instances de la

comtesse Béatrix, femme du comte d'Anjou, qui voulait à quelque prix

que ce fût, être reine comme ses trois autres soeurs, le firent passer

par-dessus toutes les difficultés.

Le comte d'Anjou partit de Marseille, le 15 mai 1265, sur une flotte

de trente galères, avec plusieurs vaisseaux de transport. Après avoir

essuyé une violente tempête, il arriva heureusement, la veille de la

Pentecôte, à Rome, où il reçut l'investiture du royaume de Sicile: elle

lui fut conférée par quatre cardinaux que le pape avait envoyés pour cet

effet. Il prit dès ce moment le titre de roi de Sicile; mais il ne

fut couronné, avec Béatrix sa femme, que le jour des Rois de l'année

suivante.

Charles ayant reçu un renfort considérable de troupes, tant de ses

comtés de Provence et d'Anjou, que de plusieurs seigneurs français

volontaires, qu'il avait engagés par ses promesses à l'accompagner, et

qui se rendirent en Italie par les Alpes, se mit en campagne.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 19 / 24 段