Le bon roi, étonné de tant de contradictions, craignit que son

inclination pour la retraite ne fût moins une inspiration du Ciel, qu'un

goût trop décidé pour le repos; il connaissait la tendresse de la reine,

la fierté du prince son successeur, les violences du comte d'Anjou,

l'attachement de ses sujets. Il ne jugea pas que Dieu voulût un

sacrifice auquel tout semblait s'opposer, l'honneur de sa maison et le

bonheur de ses peuples.

_Traité de Louis avec le roi d'Aragon_.

Le roi, qui suivait toujours son dessein d'établir une solide paix dans

son royaume, conclut dans cette vue, l'année suivante, deux importans

traités avec Jacques 1er, roi d'Aragon, et Henri III, roi d'Angleterre.

Quoique les rois d'Aragon eussent presque toujours vécu en paix avec les

rois de France, il y avait toutefois entre eux de grands sujets, ou des

prétextes plausibles de guerre, s'ils avaient voulu s'en servir. Il est

certain que tous les peuples d'en de-çà les Pyrénées avaient été du

domaine de la couronne; et que le comté de Barcelone, le comté de

Roussillon, et plusieurs autres villes et terres au-delà de ces

montagnes en étaient des fiefs mouvans; que, dans ces pays, on datait

les actes publics des années du règne des rois de France,

jusqu'au concile de Tarragone, qui changea cet usage du temps de

Philippe-Auguste; mais d'autres affaires empêchèrent ce prince d'en

tirer raison.

Les rois d'Aragon descendaient des comtes de Barcelone, et étaient

entrés dans tous leurs droits et dans toutes leurs obligations, et par

conséquent, dans celle de rendre à la couronne de France les hommages

que ces comtés lui devaient, et Louis aurait eu droit de les exiger du

roi d'Aragon.

D'autre part, les rois d'Aragon avaient des prétentions sur le comté

de Toulouse, sur l'Albigeois, sur le Rouergue, sur Carcassonne, sur

Narbonne, sur Nîmes et sur quantité de domaines voisins de ces villes,

ou enclavés dans ces territoires. L'on voit effectivement dans

l'histoire des guerres des Albigeois, que la plupart de ces domaines

étaient regardés comme des arrière-fiefs de la couronne de France, et

que Pierre d'Aragon, père de Jacques, s'en faisait rendre les hommages,

comme fiefs immédiatement mouvans de la couronne. Tout cela était fondé

sur la possession, ou sur des alliances par des mariages. Ces droits

respectifs étaient autant de semences de guerre entre les deux rois et

leurs successeurs. Ces deux princes s'aimaient et s'estimaient beaucoup.

Tous deux, quoique guerriers, cherchaient tous les moyens d'entretenir

la paix entre les deux états. Dès l'an 1255, ils avaient signé, au mois

de mai, un compromis sur cette grande affaire, qui devait être terminée

par leurs députés.

Celui du côté du roi était Hébert, doyen de Bayeux; et celui du roi

d'Aragon, était Guillaume de Montgrin, trésorier de la cathédrale de

Gironne. On devait s'en rapporter à ce qu'ils décideraient; il y avait

un dédit de trente mille marcs d'argent, et l'affaire devait être

terminée dans l'espace d'un an. Toutefois elle ne put être réglée alors,

et ne le fut qu'en l'année 1258, par le traité de Corbeil. Elle le fut

de la manière qu'on le voit dans l'acte publié à Barcelone par le roi

d'Aragon, au mois de juillet.

On expose d'abord dans cet acte les prétentions du roi de France sur les

comtés de Barcelone, d'Urgel, de Roussillon, de Cerdagne, de Gironne,

d'Ausone, et sur toutes leurs dépendances. En second lieu, les

prétentions du roi d'Aragon sur Carcassonne, Albi, Toulouse et autres

places ci-dessus nommées, et sur toutes leurs dépendances. Ensuite il

est déclaré que le roi de France, par accord fait avec le roi d'Aragon,

renonce, pour lui et pour tous ses successeurs, à tous les droits qu'il

a pu et qu'il pourrait désormais prétendre sur tous les pays nommés dans

le premier article.

D'autre part, le roi d'Aragon renonce, en faveur de Louis et de ses

successeurs, à tous les droits qu'il pourrait avoir sur les pays

désignés dans le second article, et à tous ceux généralement qui avaient

été possédés, soit en seigneuries, soit en domaines, par Raimond,

dernier comte de Toulouse. Ce traité ayant été ratifié à Barcelone, le

roi d'Aragon renonça encore, en faveur de la reine de France, et de

celui de ses enfans qu'elle jugerait à propos, à tous les droits qu'il

pouvait avoir sur les comtés de Provence et de Forcalquier, aussi bien

que sur les villes d'Arles, d'Avignon et de Marseille.

En cette même année, et au même lieu, fut arrêté le mariage de Philippe,

second fils de France, avec Isabelle, fille du roi d'Aragon. Mais ce

mariage, à cause de l'âge du prince et de la princesse, ne s'accomplit

que quelques années après, c'est-à-dire l'an 1262.

Ce traité fut avantageux à la France, qui ne céda que des droits qu'il

lui était impossible de faire valoir, sur des pays situés au-delà des

Pyrénées, pour demeurer en possession d'un grand nombre de villes et

de domaines très-considérables, sans craindre désormais aucune

contestation. Les rois d'Aragon firent néanmoins dans la suite des

tentatives pour se relever de cet accord, mais ce fut toujours en vain.

_Traité de paix avec le roi d'Angleterre_.

Une autre négociation, commencée dans le même temps avec l'Angleterre,

mais qui ne fut terminée que l'année suivante, excita de grandes

rumeurs. On peut dire que ce fut proprement l'ouvrage du roi. Les gens

de son conseil n'oublièrent rien pour l'en détourner. Ce que la noblesse

avait de mieux intentionné pour la gloire de la nation, s'y opposa; tout

fut inutile. _C'est la seule fois_, dit Mézerai, _qu'il lui arriva de

choquer la volonté de ses parens_.

Depuis plus de cinquante ans qu'on était en guerre avec les Anglais, on

n'avait pu faire de paix, les uns demandant trop, les autres n'offrant

pas assez. Henri cependant ne désespérait pas de recouvrer, par la

négociation, ce que son père avait perdu par sa félonie. C'était ce qui

l'avait amené à Paris, et l'y avait fait prodiguer caresses et présens

pour gagner les confidens de Louis; mais, s'il avait remarqué beaucoup

de bonne volonté, il s'aperçut en même temps, dit son historien, qu'elle

était moins forte que la crainte du baronage. Peu rebuté de cette

tentative, il essaya de se faire mettre sur la liste de ceux à qui le

roi faisait faire des restitutions: la réponse ne fut pas favorable.[1]

Tout récemment encore, il venait d'envoyer le comte de Leicester, son

beau-frère, avec plusieurs autres grands seigneurs d'Angleterre, pour

réclamer les provinces tant de fois demandées. Ils osèrent représenter

que, la trève étant sur le point de finir, la restitution des domaines

confisqués était le seul moyen d'éviter une guerre funeste aux deux

nations; qu'il était contre la justice de punir le fils des fautes du

père; que cette faute, en un mot, quelque grande qu'elle pût être, était

assez expiée par une si longue privation de tant de riches possessions.

Les ambassadeurs étaient accompagnés de ceux de Richard, frère de Henri,

nouveau roi des Romains, qui, de son côté, redemandait le Poitou, qui lui

avait été donné en apanage, trente ans auparavant. Louis les reçut tous

avec bonté; mais les princes, ses frères, les seigneurs de la cour, le

peuple même, ne leur témoignaient qu'indignation, et mépris. Désespérés

des sarcasmes dont on ne cessait de les accabler en toutes rencontres, peu

satisfaits d'ailleurs de la réponse du monarque, qui, sans leur dire

rien de positif, remit l'affaire au parlement, qu'il devait convoquer au

carême prochain, ils ne virent d'autre parti à prendre que de retourner

porter à leur maître de si tristes nouvelles; mais, en partant, ils

laissèrent à Paris l'abbé de Westminster pour continuer la négociation.

Pendant que l'abbé de Westminster en était occupé, les grands seigneurs

d'Angleterre, bien plus jaloux encore de leurs priviléges et de leurs

prérogatives, qu'ils n'étaient chagrins de la puissance du roi de

France, étaient fort brouillés avec leur roi. Comme ils appréhendaient

que saint Louis, en cas de division, ne prît contre eux le parti de

Henri, ils disputèrent au monarque français quelques-uns de leur corps,

avant l'assemblée du parlement qu'ils devaient tenir à Oxfort, pour le

prier de ne se point mêler des affaires d'Angleterre, l'assurant que

tout leur but, en ce parlement, était de réformer les abus qui s'étaient

glissés dans le gouvernement, et qu'il ne s'y ferait rien que pour le

bien commun du royaume, et pour la tranquillité de l'Europe. On ne sait

point la réponse que fit le roi; mais il paraît qu'alors il ne voulut

point entrer dans ces démêlés.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 955 et 958.]

Il s'agissait, dans ce parlement, surtout de deux choses. La première,

de remettre en vigueur toutes les lois contenues dans la fameuse grande

chartre; et la seconde, d'obliger Henri à faire sortir d'Angleterre

les Poitevins. On désignait par ce nom les quatre fils du comte de la

Marche[1], qui étaient frères du roi d'Angleterre. Isabelle d'Angoulême,

sa mère, après la mort de Jean-Sans-Terre, son mari, père de Henri,

s'étant remariée à ce comte, ces quatre seigneurs avaient passé en

Angleterre, où le roi les avait comblés de bienfaits: leur grand crédit

avait donné de l'ombrage aux Anglais. Ils furent forcés de remettre

leurs châteaux entre les mains du parlement, et de repasser dans leur

pays, avec tous les Français et les autres étrangers qu'ils avaient

attirés en grand nombre. Pour les empêcher d'amener des troupes de

France, où ils possédaient beaucoup de terres, la noblesse anglaise se

saisit de tous les ports; et, après s'être confédérée, elle marcha en

armes à Oxfort, pour y tenir le parlement.

[Note 1: On a parlé ci-devant de lui.]

Comme ce parti était le plus fort, et que le roi n'avait dans ses

intérêts que ces quatre seigneurs, Richard, son frère, et peu d'autres,

ils le contraignirent, et le prince Richard, son fils, à jurer de

nouveau l'observation de la grande chartre, et à consentir au départ

des seigneurs de la Marche. Ceux-ci furent contraints d'obéir. Ils

s'embarquèrent pour repasser en France, et ils eurent le chagrin de se

voir enlever une très-grosse somme d'argent, qu'ils espéraient emporter

d'Angleterre, et qui fut confisquée, afin de l'employer pour le bien du

royaume, selon que le parlement le jugerait à propos. Ils abordèrent à

Boulogne: d'où ils envoyèrent demander au roi la permission de passer

par la France, pour se retirer sur leurs terres. Elle leur fut d'abord

refusée, à l'instance de la reine Marguerite, qui les haïssait, parce

qu'ils avaient très-mal agi envers la reine d'Angleterre, sa soeur, dans

le temps qu'ils avaient été à la cour de Henri. Le roi, touché de leur

malheur, leur accorda, quelque temps après, des passe-ports. Henri,

ayant satisfait son parlement, en consentant au départ des seigneurs de

la Marche, reprit la négociation avec le roi de France, dont l'abbé de

Westminster était chargé.

On ignore quels ressorts le prélat anglais put faire jouer pour

y réussir; tout ce qu'on sait, c'est que son séjour à Paris fut

très-avantageux au monarque anglais. Bientôt le comte de Leycester

revint en France, accompagné de Pierre de Savoie, du grand justicier

d'Irlande, Hugues Bigol; et tout fut réglé en peu de temps, sans qu'il

parût autre chose d'une négociation si épineuse, que beaucoup de courses

et de voyages de part et d'autre.

_Traité de Louis avec le roi d'Angleterre_.

Louis, par ce traité, déclare, 1.° qu'il cède au roi d'Angleterre ses

droits sur le Limousin, le Périgord, le Quercy, l'Agénois, et la partie

de la Saintonge qui est entre la Charente et la Garonne, mais avec la

réserve de l'hommage des princes, ses frères, si toutefois Henri peut

prouver, devant des arbitres dont on conviendra, qu'il a de justes

prétentions sur la terre que le comte de Poitiers tient dans le Quercy,

du chef de sa femme; 2.° qu'il s'oblige, en cas que l'Agénois ne

revienne pas à la couronne, d'en donner la valeur en argent, et

cependant d'en payer le revenu, qui fut estimé dans la suite à trois

mille sept cent vingt livres; 3.° qu'il n'inquiétera point le monarque

anglais sur tout le passé, comme d'avoir manqué à rendre les hommages,

à faire les services, à payer certains droits et autres charges

semblables; 4.° qu'il donnera et livrera au roi Henri la somme

nécessaire pour entretenir, pendant deux ans, cinq cents chevaliers, que

le prince anglais devait mener à la suite de Louis, contre _les

mécréans et ennemis de la foi_: Ce qu'il n'accomplit pas, dit un

auteur contemporain[1], quoiqu'il eût reçu ce payement évalué à cent

trente-quatre mille livres.

[Note 1: Joinville, p. 371 et 372.]

Henri, de son côté, pour reconnaître tous ces avantages, 1.° renonce,

tant pour lui que pour ses successeurs, à tous les droits qu'il

prétendait sur le duché de Normandie, sur les comtés d'Anjou, du Maine,

de Touraine, de Poitou, et sur tout ce que ses pères pouvaient avoir

possédé, terre ou île en-deçà de la mer, excepté les choses spécifiées

dans les précédens articles; 2.° s'oblige de faire hommage de tout

ce qu'on lui rend, comme aussi de Baïonne, de Bordeaux, de toute la

Guienne, et à tenir ces grands fiefs du roi et de ses successeurs,

comme pair de France et duc d'Aquitaine; 3.° déclare qu'il se soumet au

jugement de la cour de France, non-seulement pour les différends qui

s'élèveront sur l'exécution du traité, mais pour ceux même qui naîtront

entre lui et ses sujets de France. On a vu en effet cette même cour

décider, trois ans après, que les Gascons n'étaient point obligés de

rendre leurs hommages en Angleterre, mais seulement dans l'étendue de

leur province. On avait même réglé la manière dont on citerait les rois

d'Angleterre, lorsqu'on serait obligé de le faire.

Le traité fut juré de bonne foi: d'abord au nom de Henri par ses

ambassadeurs, ensuite au nom de Louis par le comte d'Eu et le sire de

Nesle. Le roi voulut qu'il fût souscrit par les deux princes Louis

et Philippe, ses fils aînés; mais en même temps il déclara que son

intention n'était point de se dessaisir, qu'il n'eût reçu l'hommage

et la ratification du monarque anglais. La trève fut donc continuée

jusqu'au 28 avril de l'année suivante; et cependant l'acte fut mis

en dépôt au Temple, sous les sceaux des archevêques de Rouen et de

Tarentaise.

Telles sont les conditions de cette fameuse paix, si long-temps désirée,

si peu espérée de part et d'autre. On a remarqué (chose assez ordinaire)

qu'agréable aux deux rois, elle déplut également aux deux nations.

Il serait inutile de rapporter ici les réflexions politiques que nous

ont débitées leurs historiens sur ce fameux traité. Guidés par la

prévention, dont ils sont naturellement affectés chacun pour leur pays,

ils ont peut-être aussi mal raisonné les uns que les autres.

Les Français ont blâmé leur prince d'avoir, au préjudice des véritables

intérêts de son état, traité si favorablement le roi d'Angleterre.

On lui rendrait sans doute plus de justice, si on réfléchissait

sérieusement sur la droiture de ses intentions. «Je sais bien, disoit-il

aux gens de son conseil, suivant le rapport de Joinville[1], que le roi

d'Angleterre n'a point de droit à la terre que je lui laisse: son père

l'a perdue par jugement; mais nous sommes beaux-frères; nos enfans sont

cousins germains: je veux établir la paix et l'union entre les deux

royaumes: j'y trouve d'ailleurs un avantage qui est d'avoir un roi pour

vassal. Henri est à présent mon homme, ce qu'il n'étoit pas auparavant.»

Voilà sans doute ce qui le détermina; peut-être aussi les événemens

toujours incertains de la guerre, l'horreur de voir répandre le sang

chrétien, le désir de procurer à ses peuples une paix durable, enfin

la délicatesse de sa conscience, qui lui laissait toujours quelques

scrupules sur la justice de la confiscation faite par son aïeul des

domaines du père de Henri, qui avait peut-être été trop rigoureuse, y

eurent beaucoup de part.

[Note 1: Joinville, p. 14.]

Les Anglais se plaignaient que leur roi, pour si peu de chose, eût

renoncé à des prétentions qui leur paraissaient légitimes. On semblait,

à la vérité, lui rendre cinq provinces; mais, après un sérieux examen,

on ne trouvait que quelques domaines honorifiques peu utiles. Déjà même

il en possédait une partie, comme Royan en Saintonge, et Bergerac dans

le haut Périgord: le reste ne regardait proprement que le ressort. Le

Périgord avait son comte, et le Limousin son vicomte. L'Agénois ne

pouvait manquer de revenir à sa maison, si la comtesse de Poitiers

mourait sans enfans; elle le tenait de son aïeul, à qui le roi Richard

l'avait donné en dot; enfin, le peu qu'on lui abandonnait dans le Quercy

ne lui était accordé qu'à condition qu'il prouverait qu'il faisait

partie de cette même dot. Louis d'ailleurs se réservait sur les

provinces cédées la régale pour les évêchés, la garde des abbayes, et

l'hommage, tant de ses frères, s'ils y possédaient quelques fiefs, que

de ceux que ses prédécesseurs et lui s'étaient obligés de ne point

laisser tomber sous la puissance de l'Angleterre. Quelle proportion

entre une cession si limitée, et le sacrifice pur et simple de cinq

belles provinces qui, réunies, pouvaient former un puissant royaume!

Henri devait-il acheter si cher l'honneur d'être vassal de la France?

Il paraît que les Anglais connaissaient mieux que les Français les

avantages qui revenaient à Louis par ce traité; et je crois que ceux-ci

avaient tort de blâmer leur prince de l'avoir fait.

Cependant le roi d'Angleterre vint à Paris pour consommer entièrement ce

fameux traité: il y fut reçu avec les plus grands honneurs. D'abord il

logea au Palais, où il fut traité pendant quelques jours avec toute la

magnificence possible. Il se retira ensuite à l'abbaye de Saint-Denis,

où il demeura un mois entier. Louis l'allait voir souvent, et lui

faisait fournir avec abondance tout ce qui lui était nécessaire. Henri,

pour ne lui pas céder en générosité, comblait de présens l'abbaye, où

l'on voyait un vase d'or de sa libéralité. Enfin, toutes les difficultés

étant levées, le traité fut ratifié par les deux rois. Alors, pour en

commencer l'exécution, le monarque anglais, en présence de l'une et

de l'autre cour, fit hommage-lige au roi pour toutes les terres qu'il

possédait en France; hommage qui emportait serment de fidélité: ce qui

le distinguait du simple, toujours conçu en termes généraux. Les rois

anglais ont fait de vains efforts dans la suite pour réduire leur

dépendance à ce dernier; il fut réglé, sous Philippe-le-Bel, que le roi

d'Angleterre à genoux, ayant ses mains en celles du roi de France, on

lui dirait: _Vous devenez homme-lige du roi, monsieur, qui cy-est,

et lui promettez foi et loyauté porter_; à quoi il devait répondre:

_Voire_, c'est-à-dire, _oui_.

_Mort de Louis, fils aîné du roi_.

Tout était fini, et rien n'exigeait de Henri un plus long séjour en

France. Il se préparait à se rembarquer, lorsque son départ fut retardé

par un malheur qui affligea tout le royaume. Le fils aîné du roi, nommé

Louis comme lui, tomba malade, et mourut âgé de seize ans, regretté de

tous ceux qui le connaissaient. C'était un prince aimable, qui joignait

aux agrémens de la figure toutes les beautés de l'ame, doux, affable,

libéral, et dont toutes les inclinations se portaient au bien. Plus

occupé du bonheur des peuples, que de sa propre élévation, l'éclat du

trône auquel il était destiné ne fut point capable de l'éblouir. Il

s'opposa avec ardeur à la retraite d'un roi qui faisait la félicité

publique: c'est la seule occasion où il fit paraître quelque vivacité.

_Agréable à Dieu et aux hommes_[1], la France avait mis en lui toutes

ses espérances, et la religion le regardait comme son plus ferme appui.

Elevé sous les yeux d'un père ennemi de toute dissimulation, il avait

reçu dès sa plus tendre enfance des idées claires et distinctes sur les

obligations de l'état auquel sa naissance le destinait. «_Beau

fils_, lui disait le saint roi dans une grande maladie qu'il eut à

Fontainebleau[2], je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton

royaume; car vraiment j'aimerois mieux qu'un Ecossois vînt d'Ecosse, ou

quelque autre lointain étranger, qui gouvernât bien et loyaument, que tu

te gouvernasses mal à point et en reproche.» Le jeune prince mourut

avec tous les sentimens de piété que le religieux monarque lui avait

inspirés. On conduisit son corps à Saint-Denis, et de là à Royaumont, où

il fut inhumé. Le convoi se fit avec une magnificence extraordinaire: le

roi d'Angleterre lui-même voulut porter quelque temps le cercueil. Tous

les barons français et anglais le portèrent à son exemple, les uns après

les autres. Louis, touché de cette marque de tendresse et de respect,

retint à Paris Henri pendant tout le carême, et le reconduisit jusqu'à

Saint-Omer, où ils passèrent les fêtes de Pâques, et se séparèrent

très-satisfaits l'un de l'autre.

[Note 1: Duch., t. 5, pag. 442.]

[Note 2: Joinville, page 4.]

_Mariage de Philippe, fils aîné du roi_.

Après deux ans et demi que le roi employa à faire divers voyages dans

son royaume, à des fondations de maisons religieuses et hôpitaux, et

à faire plusieurs ordonnances utiles à l'état, il voulut accomplir le

mariage de Philippe son fils aîné, héritier présomptif de la couronne,

avec Isabelle, infante d'Aragon. Le roi s'était rendu à Clermont en

Auvergne, accompagné de presque toute la noblesse de France, qui,

par attachement autant que par devoir, avait voulu se trouver à la

célébration de ce mariage. Mais la nouvelle du traité que le roi

d'Aragon avait fait avec Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frédéric

II, pensa rompre une alliance si avantageuse pour l'infante. Louis

venait d'en être informé; il protesta qu'il ne souffrirait jamais que

son fils épousât une princesse dont le père avait des liaisons si

étroites avec le plus-mortel ennemi de l'Eglise et des papes. On ne peut

exprimer l'étonnement et l'embarras des deux cours: on connaissait

le caractère du monarque, on craignait que rien ne pût l'ébranler.

L'Aragonais surtout, désespéré d'un si fâcheux contre-temps, cherchait

tous les tempéramens imaginables; il eut enfin le bonheur d'en trouver

un qui satisfit pleinement. Il déclara par un acte authentique, qu'en

mariant son fils avec la fille de Mainfroi, il ne prétendait prendre

aucun engagement contraire aux intérêts de l'Eglise romaine, ni déroger

ou préjudicier en rien à l'alliance qu'il venait de contracter avec

la France. Ainsi les noces se firent avec l'applaudissement des

deux nations, qui s'efforcèrent à l'envi de se distinguer par leur

magnificence. On fixa d'abord le douaire d'Isabelle à quinze cents

livres de rente: on l'augmenta dans la suite, lorsque Philippe parvint

à la couronne; il fut de six mille livres. Jacques, fidèle à sa parole,

n'entreprit rien par la suite en faveur de Mainfroi.

Les fêtes que Louis fut obligé de donner en cette occasion, ne

diminuèrent rien de son application aux affairés de l'état. Il savait

trouver le moyenne de satisfaire à tout, ménageait ses momens avec une

prudente économie, et souvent reprenait sur son sommeil ceux qu'un

devoir indispensable lui avait fait perdre en divertissemens. On lui

disait un jour[1] qu'il donnait trop de temps à ses oeuvres de piété.

«Les hommes sont étranges, répondit-il avec douceur: on me fait un crime

de mon assiduité à la prière; on ne diroit mot si j'employois les heures

que j'y passe, à jouer aux jeux de hasard, à courir la bête fauve, ou à

chasser aux oiseaux.»

[Note 1: Duch., t. 3, p. 554.]

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 18 / 24 段