On peut juger de l'effet que fit une scène si touchante sur un coeur

comme le sien, et sur une aussi noble assemblée: il insistait néanmoins

encore sur la nécessité de punir sévèrement une action si barbare. Mais

enfin, n'espérant plus obtenir le consentement de ses barons, ne croyant

pas devoir mépriser les sollicitations des grands de son état, content

d'ailleurs de leur soumission, touché de celle d'un homme de la première

qualité, qui, après tout, n'était convaincu que par une procédure

extraordinaire dans le royaume, il laisse tomber un regard sur lui.

_Enguerrand_, lui dit-il d'un ton de maître, _si je savois certainement

que Dieu m'ordonnât de vous faire mourir, toute la France et votre

parenté ne vous sauveraient pas_. Ces paroles, mêlées tout à la fois

de clémence et de sévérité, remirent le calme dans l'assemblée, qui ne

demandait que la vie du coupable. On alla ensuite aux opinions, qui

furent toutes pour un châtiment exemplaire. Coucy fut condamné à fonder

trois chapelles, où l'on dirait des messes à perpétuité pour les trois

gentilshommes flamands; à donner à l'abbaye de Saint-Nicolas le bois

fatal où le crime avait été commis; à perdre dans toutes ses terres le

droit de haute justice et de garenne; à servir pendant trois ans à la

Terre-Sainte avec un certain nombre de chevaliers; et enfin à payer

douze mille cinq cents livres d'amende, que le monarque se fit délivrer

avant de faire mettre le coupable en liberté.

C'était le zèle de la justice et non l'envie d'enrichir son fisc, qui

lui avait dicté cet arrêt: aussi cet argent fut-il employé à différentes

oeuvres de piété; une partie fut destinée à bâtir l'église des

Cordeliers de Paris, les écoles et le dortoir des Jacobins. Le reste

servit à fonder l'Hôtel-Dieu de Pontoise.

On sentira encore mieux tout l'héroïsme de cette action de justice, si

l'on fait attention qu'alors la puissance des rois de France se trouvait

renfermée dans des bornes très-étroites; mais la vertu a des droits

toujours respectables. Celle de Louis eut plus de pouvoir en cette

rencontre, que l'autorité armée de toute sa puissance. Aussi

l'historien de son règne[1] observe-t-il que toute la France fut saisie

d'étonnement, qu'un homme de si grande naissance, soutenu par tous les

barons du royaume, ses parens ou ses alliés, eût à peine obtenu grace

de la vie, au tribunal de ce rigide observateur de l'ordre et des lois.

Tous les grands, ajoute-t-il, ne purent s'empêcher de reconnaître que

la sagesse et l'esprit de Dieu guidaient ce prince dans toutes ses

démarches: la crainte succéda à l'admiration, et augmenta encore le

respect qu'inspirait la sainteté de ses moeurs.

[Note 1: Nangis, p. 365.]

Quelques-uns néanmoins éclatèrent en murmures. Un chevalier, nommé Jean

de Thorotte, châtelain de Noyon, effrayé de ce coup d'autorité, s'écria

assez haut pour être entendu: _Après cela, il ne reste plus qu'à nous

faire tous pendre_. Louis, qui en fut averti, l'envoya chercher par ses

officiers de justice. _Vous voyez, lui dit-il, que je ne fais point

pendre mes barons, mais que je fais punir ceux qui violent les lois

de l'état et de l'humanité_. Le malheureux gentilhomme vit bien qu'on

l'avait desservi; il se jette aux genoux du prince, proteste qu'il n'a

point tenu un pareil discours; et si son serment ne suffit pas, il offre

d'en donner trente chevaliers pour garans. Le monarque avait résolu

de le faire mettre en prison: content de lui avoir fait peur, il lui

ordonna d'être plus circonspect à l'avenir.

_Louis forme une bibliothèque dans son palais._

Les sciences accompagnent ordinairement les héros. Louis, qui était

fort instruit, aurait désiré faire sortir les Français de l'ignorance

prodigieuse où ils étaient plongés; mais il n'y avait dans le royaume

aucun homme assez savant pour l'aider dans un si noble projet. Les

ecclésiastiques étaient les seuls qui sussent lire et écrire. L'étude

de la philosophie était très-imparfaite: ceux qui s'y appliquaient

n'avaient pour guide de leurs raisonnemens qu'Aristote, qu'ils

n'étudiaient encore que sur des traductions très-imparfaites: elles nous

étaient venues par les Arabes, qui avaient eu un siècle de lumières,

mais très-bornées. L'ignorance où l'on était des langues hébraïque et

grecque, empêchait d'étudier l'Ecriture-Sainte dans ses sources. Louis

était peut-être l'homme de son royaume le plus savant, et le mieux

instruit de ce que c'était que la véritable science. Pour faciliter à

ceux dont l'état était de s'en occuper, les moyens d'étudier, il conçut

le dessein de former dans son palais une bibliothèque, où tout le monde

eût la liberté d'entrer. Il y venait quelquefois seul, sans toute la

suite de la royauté, aux heures que les affaires lui laissaient libres,

et se faisait un plaisir d'expliquer les endroits difficiles à ceux qui

voulaient en profiter, et qui souvent prenaient ses leçons sans savoir

que ce maître si complaisant était le roi. Dans le choix des livres

dont il composa cette bibliothèque, outre plusieurs originaux de saint

Augustin, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Grégoire, et

d'autres Pères de l'Eglise latine, c'était un grand nombre d'exemplaires

de l'Ecriture-Sainte, qu'il avait fait copier sur des manuscrits

authentiques, conservés dans différentes bibliothèques de son royaume.

Le pieux monarque, occupé de deux soins également importans, et de la

conduite de son royaume, et de l'ouvrage de son salut, ne négligeait

aucun des secours qui pouvaient le conduire à cette double fin. De

là cette scrupuleuse attention sur le choix de ses ministres. Il

n'accordait sa confiance qu'à la probité, et sa faveur qu'à la vérité.

Sa coutume était de choisir, parmi ses courtisans, quelque homme

d'honneur et d'esprit, qu'il priait affectueusement, et à qui il

ordonnait en maître de l'avertir fidèlement de tout ce qu'on disait de

lui et des fautes qu'il faisait. Quels que fussent ses avis, il les

recevait avec douceur et tâchait d'en profiter.

Il avait un catalogue des ecclésiastiques auxquels il voulait faire du

bien: ce n'était ni la qualité, ni les services des pères, qui faisaient

mettre sur la liste. La science et les bonnes moeurs sollicitaient

seules auprès de lui. Il consultait là-dessus son confesseur, le

chancelier de l'Eglise de Paris, et quelques religieux. On ne le vit

jamais donner à un bénéficier un autre bénéfice, sans exiger de lui une

résignation pure et simple de celui qu'il possédait.

Les traits que je viens de rapporter n'étaient pas les seules affaires

qui occupaient le roi pendant la paix qu'il avait procurée à ses sujets:

il s'appliqua plus que jamais à régler le dedans de son royaume; il alla

en Artois, en Champagne, et laissa partout des marques de sa justice et

de sa libéralité. Plusieurs commissaires dans le même temps parcouraient

en son nom ses provinces les plus éloignées, pour réparer les torts que

les particuliers avaient soufferts depuis son avènement à la couronne.

Ils avaient même ordre de remonter jusqu'au règne de Philippe-Auguste.

On voyait par toute la France des bureaux établis pour l'examen de ces

restitutions, et les sénéchaux ou baillis étaient chargés d'exécuter

avec célérité ce qu'on y avait décidé; mais, comme souvent on ne

trouvait ni les enfans, ni les héritiers de ceux qui avaient été

injustement dépouillés, les commissaires étaient embarrassés sur ce

qu'ils devaient faire. Louis, dans cette incertitude, se crut obligé

d'avoir recours au pape, pour obtenir la permission de distribuer aux

pauvres la valeur du bien mal acquis; ce qui lui fut accordé par un bref

du pape Alexandre IV, qui, rempli des éloges du saint monarque, fait

assez voir combien sa vertu était universellement reconnue[1].

[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 117 et 118.]

Ce que ses lieutenans exécutaient au loin par ses ordres, il le faisait

exécuter lui-même dans les lieux où il se trouvait. La facilité de

l'aborder, jointe à la certitude d'obtenir une prompte justice, lui

donna plusieurs fois occasion d'exercer cette première et la plus noble

des fonctions de la royauté. Il avait toujours auprès de lui un certain

nombre de personnes en qui il avait confiance, entr'autres le sire de

Nesle, le comte de Soissons, le sire de Joinville, Pierre de Fontaine et

Geoffroy de Villette, bailli de Tours[1]. Ces bons seigneurs, dès qu'ils

avaient ouï la messe, allaient chaque jour entendre le plaids de la

porte, ce qu'on a depuis appelé les requêtes du palais, et jugeaient

sur-le-champ toutes les petites affaires. Quand les parties n'étaient

pas contentes, le monarque en prenait connaissance lui-même et décidait.

«Souvent j'ai vu, dit Joinville, que le bon saint, après la messe,

alloit se promener au bois de Vincennes, s'asseyoit au pied d'un chêne;

nous faisoit prendre place auprès de lui, et donnoit audience à tous

ceux qui avaient à lui parler, sans qu'aucun huissier ou garde empêchât

de l'approcher[2].» On le vit aussi plusieurs fois venir au jardin de

Paris, vêtu d'une cotte de camelot, avec un surcot de tiretaine sans

manches, et par-dessus un manteau de taffetas noir: là il faisait

étendre des tapis pour s'asseoir avec ses conseillers, et _dépêchait son

peuple diligemment_. Deux fois par semaine il donnait audience dans

sa chambre; et, peu content d'expédier les parties, il les renvoyait

souvent avec des instructions importantes. Une femme de qualité, vieille

et fort parée, lui demanda un entretien secret; il la fit entrer dans

son cabinet, où il n'y avait que son confesseur, et l'écouta aussi

long-temps qu'elle voulut. «Madame, lui dit-il, j'aurai soin de votre

affaire, si de vôtre côté vous voulez avoir soin de votre salut. On dit

que vous avez été belle: ce temps n'est plus, vous le savez. La beauté

du corps passe comme la fleur des champs; on a beau faire, on ne la

rappelle point: il faut songer à la beauté de l'ame, qui ne finira

point.» Ce discours fit impression. La dame s'habilla plus modestement

dans la suite, et fit pénitence du temps qu'elle avait perdu en de vains

ajustemens.

[Note 1: Joinville, p. 12.]

[Note 2: _Ibid_., p. 13.]

On était toujours sûr du succès, même dans les affaires où le roi avait

intérêt, lorsque la demande était juste et fondée. Si l'équité ne

parlait point en sa faveur, il était le premier à se condamner. Quand

son droit paraissait certain, il savait le maintenir; mais dans le doute

il aimait mieux tout sacrifier, que de courir risque de blesser la

justice. Louis VII, en fondant les religieux de Grammont, leur avait

donné un bois dans le voisinage de leur monastère. Philippe-Auguste le

trouva à sa bienséance, et ne fit point difficulté de se l'approprier.

Le saint roi, instruit de l'usurpation, ordonna de le restituer: ce qui

fut exécuté promptement. Un chevalier, nommé Raoul de Meulan, réclamait

quelques droits sur des terres situées aux environs d'Evreux: cette

prétention était même tout son bien; mais elle ne se trouvait appuyée

d'aucune preuve suffisante. La noblesse et la pauvreté du gentilhomme

y suppléèrent: Louis lui assigna une rente de six cents livres sur

d'autres biens en Normandie.

Arnaud de Trie redemandait le comté de Dammartin, que le roi retenait

depuis la mort de la comtesse Mathilde, quoiqu'il eût promis

solennellement de ne point s'opposer à ce qu'il retournât aux héritiers

légitimes de la comtesse. On lui produisait des lettres-patentes à ce

sujet; précaution qu'on avait cru devoir prendre, parce que cette terre

ayant été confisquée pour félonie sur Renaud, comte de Boulogne, ensuite

rendue à sa fille, en considération de son mariage avec Philippe de

France, Renaud craignit que cette grace ne s'étendît pas jusque sur les

enfans d'Alix, soeur du rebelle. Mais le roi ni personne de sa cour ne

se souvenait de ces lettres: les sceaux en étaient brisés et rompus;

il ne restait de la figure du monarque que le bas des jambes; tout son

conseil fut d'avis qu'on ne devait y avoir aucun égard. La délicatesse

de sa conscience ne lui permit pas de s'en tenir là. Il appelle Jean

Sarrasin, son chambellan, et lui ordonne de lui apporter des vieux

sceaux, pour les confronter avec les restes de celui qu'on lui

représentait. On en trouva de parfaitement semblables. «Voilà, dit-il à

ses ministres, le sceau dont je me servois avant mon voyage d'outre-mer;

ainsi, je n'oserois, selon Dieu et raison, retenir la terre de

Dammartin.» En même temps il fait venir Renaud: «Beau sire, lui dit-il,

je vous rends le comté que vous demandez.»

Rien n'était plus admirable que l'ordre qu'il avait mis dans sa maison.

On y comptait, comme aujourd'hui, un nombre considérable d'officiers,

chambellans, pannetiers, échansons et autres dont on peut voir les noms

et les gages, dans une ordonnance rapportée par Ducange; mais, quoique

fort grande, elle était mieux réglée que celle d'un particulier. On

n'aurait osé s'y attribuer ces profits criminels qui blessent l'honneur

et souillent la conscience. Chacun, content de ce qui lui revenait

légitimement, ne s'occupait qu'à remplir fidèlement ses devoirs: la

crainte de déplaire à un maître, qui de temps en temps descendait dans

les plus petits détails, les obligeait d'être attentifs à leurs actions.

Non qu'on pût l'accuser d'une sordide épargne: «Il faisait, dit

Joinville[1], une grande et large dépense, telle en un mot qu'il

appartient à un si grand roi. Lorsqu'il tenoit les parlemens ou états,

tous les seigneurs, chevaliers et autres, étoient servis à la cour plus

splendidement que jamais n'avoient fait ses prédécesseurs; car il étoit

fort libéral.» Mais, dans la nécessité où il se trouvait par état

de représenter, il ne s'en croyait pas moins obligé à une prudente

économie, pour ne point fouler ses sujets, qui veulent bien se gêner

pour contribuer à la magnificence du prince, mais qui souffrent toujours

très-impatiemment que le tribut de leur amour devienne la proie d'une

foule de domestiques avides.

[Note 1: Joinville, p. 224.]

_Mariage de Louis, fils aîné du roi._

Ces divers soins ne l'occupaient pas tellement, qu'il ne réservât la

plus grande partie de son attention pour les intérêts légitimes de son

état et de sa famille. C'est ce qui lui fit rechercher pour Louis, son

fils aîné, Bérengère, fille d'Alphonse X, et présomptive héritière du

royaume de Castille. On sait les justes prétentions de Louis VIII sur

cette couronne, dont il avait épousé l'héritière Blanche de Castille,

mère de saint Louis. Des circonstances particulières avaient empêché

cette princesse de profiter de l'heureuse disposition des Castillans à

son égard. On prétend que le saint roi, son fils, ne prit le même parti

que par déférence pour la reine Blanche, sa mère.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle alliance, en réunissant tous ses

droits, faisait cesser tous les sujets de guerre. Louis envoya donc des

ambassadeurs pour en faire la proposition: elle fut acceptée avec la

plus sensible joie. Aussitôt le prince Sanche, oncle de la princesse, le

grand chambellan de Castille, et plusieurs des principaux seigneurs

de l'état partirent pour la France, munis de tous les pouvoirs pour

conclure une si belle union. On assura la couronne de Castille à

Bérengère et à ses enfans, s'il arrivait que le roi son père mourût

sans enfans mâles. On prit même des précautions pour l'empêcher de rien

aliéner au préjudice de sa fille.

Louis, de son côté, promit à l'infante cinq mille livres pour son

douaire, qui fut assigné sur le Valois, Senlis et Beaumont; mais le

temps n'était pas encore arrivé où le sceptre castillan devait passer

dans la maison de France. Il était réservé à un des plus illustres

descendans du saint roi, de l'affermir dans la main d'un de ses

petits-fils. On avait remis la célébration de ce mariage jusqu'à la

seizième année du jeune prince; il n'eut pas le bonheur d'atteindre cet

âge.

_Pieuses fondations de Louis_.

Cependant on vit alors redoubler la ferveur du roi, sa piété et son

exactitude dans les pratiques de dévotion et de mortification. On le vit

pourvoir avec la plus grande attention au soulagement des peuples, en

révoquant ou diminuant les impôts, que la nécessité des temps avait

introduits; à l'honneur des demoiselles, en mariant de ses propres

deniers celles dont la pauvreté pouvait exposer la vertu; enfin, à

l'entretien des pauvres communautés religieuses, en leur faisant

distribuer des aumônes dont le détail serait infini.

Les Mathurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers et les

Carmes de Paris, le reconnaissent pour leur fondateur; honneur qu'ils

partagent avec les abbayes de Royaumont, de Long-Champ, de Lis et de

Maubuisson, qu'il bâtit et dota avec une magnificence vraiment royale.

Le château de Vauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore

l'ouvrage de sa libéralité, ainsi qu'une grande partie des biens de

cette maison.

C'est à cette pieuse profusion, que tant d'abbayes, de monastères et de

maisons de piété, doivent leurs établissemens et leurs revenus. Mais sa

générosité s'étendait surtout aux hôpitaux; fondations d'autant plus

dignes d'un grand roi, que, malgré tous ses soins pour occuper ses

sujets et leur procurer l'abondance, les différens accidens de la vie

ne font toujours que trop de malheureux. L'Hôtel-Dieu de Paris existait

depuis long-temps; cependant, comme la ville était fort augmentée depuis

les conquêtes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient

pas pour loger commodément les malades; Louis en fit bâtir de nouvelles,

et augmenta considérablement les revenus de la maison. Pontoise,

Compiègne et Vernon, lui doivent aussi ces hospices, où les pauvres et

les malades trouvent un asile dans leur misère et des remèdes à leurs

maux. Ce fut encore dans ce même esprit, qu'il fonda ce fameux hôpital

pour les aveugles, dit depuis les Quinze-Vingts, parce qu'on les a

réduits à ce nombre de trois cents, au lieu de trois cent cinquante

qu'ils étaient alors. On a voulu faire croire que cette fondation était

pour des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux, et

que saint Louis avait ramenés de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse

tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son

temps. Il suffisait d'être malheureux pour exciter la compassion et

mériter les bienfaits de ce généreux prince. Les commissaires qu'il

avait envoyés dans les provinces, avaient aussi ordre de dresser un

rôle des pauvres laboureurs de chaque paroisse, qui ne pouvaient plus

travailler à cause de leur vieillesse, et le saint monarque se chargeait

de veiller à leur subsistance. Ses ministres se plaignaient souvent

qu'il faisait de trop grandes charités; il les laissa murmurer

sans vouloir rien changer à sa manière d'agir. «Il est quelquefois

nécessaire, disait-il, que les rois excèdent un peu dans la dépense; et

s'il y a de l'excès, j'aime mieux que ce soit en aumônes, qu'en choses

superflues et mondaines.»

Ce fut dans le même temps que le saint roi, par son autorité et par

celle du pape Alexandre IV, travailla à terminer un différend qui

s'était élevé durant son séjour en Palestine, dans l'université de

Paris, et qui avait causé de grands scandales.

Il avait pris naissance de la jalousie qui se mit entre les docteurs

séculiers et les docteurs de l'ordre de Saint-Dominique, contre lesquels

Guillaume de Saint-Amour, théologien fameux en l'université, publia un

ouvrage intitulé: _Des Périls des derniers temps_. Les religieux de

saint François se joignirent aux Dominicains. Saint Thomas d'Aquin et

saint Bonaventure, général des Cordeliers, qui florissaient dans la même

université, entreprirent la défense des religieux par des écrits que

l'un et l'autre publièrent. Ce procès fut porté à Rome, et les deux

parties furent entendues. Le livre du docteur Saint-Amour fut condamné,

et les docteurs des deux ordres furent rétablis en l'université dont ils

avaient été exclus. Saint Louis, par ses insinuations et son autorité,

apaisa toutes les dissensions, et rendit la paix à l'université.

Ce pieux roi avait beaucoup de considération pour ces deux ordres, qui

étaient les plus savans d'entre le clergé, si cependant on peut appeler

savans des hommes, dont toute la science consistait dans une scolastique

très-imparfaite. Les Jacobins surtout étaient dans sa plus grande

familiarité; mais ce qui fait voir combien ils manquaient de jugement,

et combien peu ils étaient instruits de cette prudence sage et éclairée,

si nécessaire à ceux qui veulent conduire les autres (car ils étaient

les seuls qui fussent appelés aux conseils des princes, et choisis pour

leurs confesseurs), c'est qu'ils avaient persuadé au roi de quitter sa

couronne pour prendre l'état monastique. Ils ne faisaient pas attention

qu'ils auraient privé le royaume d'un prince qui était le plus sage de

tous les rois, et faisait le bonheur de ses peuples, et qu'ils auraient

livré l'état à la discrétion d'une reine sans expérience, et d'un roi

qui n'avait pas encore douze ans.

Un jour qu'il s'entretenait avec eux du bonheur qu'avait eu Marie de

porter le fils de Dieu dans ses chastes flancs: «Sire, lui dit un de

ces religieux, plus hardi que les autres, ne voudriez-vous pas en tenir

autant que la sainte Vierge en a renfermé dans son sein? Oui, sans

doute, répondit le monarque. Vous savez, seigneur, reprit le bon

religieux, ce qui est dit dans l'Evangile: Si quelqu'un quitte son père

ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans ou ses biens, pour l'amour de

moi, il recevra le centuple et possédera la vie éternelle. Osez, sire,

osez aspirer à ce dernier période de la perfection. Vous avez des

héritiers capables de bien gouverner votre royaume; votre bonheur

jusqu'ici est d'avoir beaucoup souffert pour Dieu; on vous a vu vingt

fois exposer votre vie pour la gloire de son nom; il ne vous reste plus

qu'à tout quitter pour prendre la croix, c'est-à-dire, notre habit.

Ainsi, de grade en grade, vous parviendrez au sacerdoce, et vous

mériterez de recevoir Jésus-Christ dans vos mains.»

Le roi, frappé de ce discours, demeura quelque temps comme enseveli dans

une profonde rêverie; il réfléchissait sur les dangers du monde et la

grandeur des devoirs de la royauté, sur les douceurs inestimables qu'on

goûte dans la retraite. «Si ce que j'entends est vrai, dit-il, comme je

le crois d'esprit et de coeur, je suivrai votre conseil; mais je ne

puis rien que du consentement de la reine: sa vertu et mes engagemens

vis-à-vis d'elle, ne me permettent pas de rien décider sans sa

participation.»

Aussitôt il retourne au palais, se rend à l'appartement de la reine, lui

ouvre son coeur sur la résolution où il est de lui remettre et à ses

enfans la couronne de France, lui représente qu'étant religieux

et prêtre, il ne cessera de prier le Seigneur pour eux et pour la

prospérité de l'état, la conjure enfin, par tout ce qu'il y a de plus

sacré, de ne point s'opposer à l'accomplissement d'un dessein inspiré du

Ciel.

Marguerite, frappée comme d'un coup de tonnerre, ne répondit rien; mais

ayant fait venir ses enfans, elle leur demanda, en présence du comte

d'Anjou, leur oncle, qu'elle avait aussi mandé, s'ils aimaient mieux

être appelés fils de prêtre que fils de roi. Les princes, ne concevant

rien à ce discours, elle ne les laissa pas longtemps dans cet embarras.

Apprenez, leur dit-elle, que les Jacobins ont tellement fasciné l'esprit

du roi votre père, qu'il veut abdiquer la royauté pour se faire prêcheur

et prêtre. Le comte d'Anjou, à cette nouvelle, entra en fureur,

s'emporta jusqu'à l'insolence contre son frère, menaça les séducteurs

des plus terribles châtimens, et envoya de suite dans sa province

d'Anjou faire défense de les laisser prêcher, et même de leur distribuer

aucune aumône.

Louis, fils aîné du monarque, ne fut pas plus maître de son

ressentiment; il se répandit en discours si outrageans contre les frères

prêcheurs, que le roi, pour le faire taire, lui donna un soufflet.

«Seigneur, s'écria le jeune prince avec feu, je n'oublierai jamais le

respect que je vous dois; il n'y a en effet que mon père et mon roi qui

puisse me frapper impunément; mais si le Ciel m'élève un jour sur le

trône, j'en jure par monseigneur saint Denis, notre patron, je ferai

chasser tous ces prêcheurs du royaume.»

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 17 / 24 段