comme le sien, et sur une aussi noble assemblée: il insistait néanmoins
encore sur la nécessité de punir sévèrement une action si barbare. Mais
enfin, n'espérant plus obtenir le consentement de ses barons, ne croyant
pas devoir mépriser les sollicitations des grands de son état, content
d'ailleurs de leur soumission, touché de celle d'un homme de la première
qualité, qui, après tout, n'était convaincu que par une procédure
extraordinaire dans le royaume, il laisse tomber un regard sur lui.
_Enguerrand_, lui dit-il d'un ton de maître, _si je savois certainement
que Dieu m'ordonnât de vous faire mourir, toute la France et votre
parenté ne vous sauveraient pas_. Ces paroles, mêlées tout à la fois
de clémence et de sévérité, remirent le calme dans l'assemblée, qui ne
demandait que la vie du coupable. On alla ensuite aux opinions, qui
furent toutes pour un châtiment exemplaire. Coucy fut condamné à fonder
trois chapelles, où l'on dirait des messes à perpétuité pour les trois
gentilshommes flamands; à donner à l'abbaye de Saint-Nicolas le bois
fatal où le crime avait été commis; à perdre dans toutes ses terres le
droit de haute justice et de garenne; à servir pendant trois ans à la
Terre-Sainte avec un certain nombre de chevaliers; et enfin à payer
douze mille cinq cents livres d'amende, que le monarque se fit délivrer
avant de faire mettre le coupable en liberté.
C'était le zèle de la justice et non l'envie d'enrichir son fisc, qui
lui avait dicté cet arrêt: aussi cet argent fut-il employé à différentes
oeuvres de piété; une partie fut destinée à bâtir l'église des
Cordeliers de Paris, les écoles et le dortoir des Jacobins. Le reste
servit à fonder l'Hôtel-Dieu de Pontoise.
On sentira encore mieux tout l'héroïsme de cette action de justice, si
l'on fait attention qu'alors la puissance des rois de France se trouvait
renfermée dans des bornes très-étroites; mais la vertu a des droits
toujours respectables. Celle de Louis eut plus de pouvoir en cette
rencontre, que l'autorité armée de toute sa puissance. Aussi
l'historien de son règne[1] observe-t-il que toute la France fut saisie
d'étonnement, qu'un homme de si grande naissance, soutenu par tous les
barons du royaume, ses parens ou ses alliés, eût à peine obtenu grace
de la vie, au tribunal de ce rigide observateur de l'ordre et des lois.
Tous les grands, ajoute-t-il, ne purent s'empêcher de reconnaître que
la sagesse et l'esprit de Dieu guidaient ce prince dans toutes ses
démarches: la crainte succéda à l'admiration, et augmenta encore le
respect qu'inspirait la sainteté de ses moeurs.
[Note 1: Nangis, p. 365.]
Quelques-uns néanmoins éclatèrent en murmures. Un chevalier, nommé Jean
de Thorotte, châtelain de Noyon, effrayé de ce coup d'autorité, s'écria
assez haut pour être entendu: _Après cela, il ne reste plus qu'à nous
faire tous pendre_. Louis, qui en fut averti, l'envoya chercher par ses
officiers de justice. _Vous voyez, lui dit-il, que je ne fais point
pendre mes barons, mais que je fais punir ceux qui violent les lois
de l'état et de l'humanité_. Le malheureux gentilhomme vit bien qu'on
l'avait desservi; il se jette aux genoux du prince, proteste qu'il n'a
point tenu un pareil discours; et si son serment ne suffit pas, il offre
d'en donner trente chevaliers pour garans. Le monarque avait résolu
de le faire mettre en prison: content de lui avoir fait peur, il lui
ordonna d'être plus circonspect à l'avenir.
_Louis forme une bibliothèque dans son palais._
Les sciences accompagnent ordinairement les héros. Louis, qui était
fort instruit, aurait désiré faire sortir les Français de l'ignorance
prodigieuse où ils étaient plongés; mais il n'y avait dans le royaume
aucun homme assez savant pour l'aider dans un si noble projet. Les
ecclésiastiques étaient les seuls qui sussent lire et écrire. L'étude
de la philosophie était très-imparfaite: ceux qui s'y appliquaient
n'avaient pour guide de leurs raisonnemens qu'Aristote, qu'ils
n'étudiaient encore que sur des traductions très-imparfaites: elles nous
étaient venues par les Arabes, qui avaient eu un siècle de lumières,
mais très-bornées. L'ignorance où l'on était des langues hébraïque et
grecque, empêchait d'étudier l'Ecriture-Sainte dans ses sources. Louis
était peut-être l'homme de son royaume le plus savant, et le mieux
instruit de ce que c'était que la véritable science. Pour faciliter à
ceux dont l'état était de s'en occuper, les moyens d'étudier, il conçut
le dessein de former dans son palais une bibliothèque, où tout le monde
eût la liberté d'entrer. Il y venait quelquefois seul, sans toute la
suite de la royauté, aux heures que les affaires lui laissaient libres,
et se faisait un plaisir d'expliquer les endroits difficiles à ceux qui
voulaient en profiter, et qui souvent prenaient ses leçons sans savoir
que ce maître si complaisant était le roi. Dans le choix des livres
dont il composa cette bibliothèque, outre plusieurs originaux de saint
Augustin, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Grégoire, et
d'autres Pères de l'Eglise latine, c'était un grand nombre d'exemplaires
de l'Ecriture-Sainte, qu'il avait fait copier sur des manuscrits
authentiques, conservés dans différentes bibliothèques de son royaume.
Le pieux monarque, occupé de deux soins également importans, et de la
conduite de son royaume, et de l'ouvrage de son salut, ne négligeait
aucun des secours qui pouvaient le conduire à cette double fin. De
là cette scrupuleuse attention sur le choix de ses ministres. Il
n'accordait sa confiance qu'à la probité, et sa faveur qu'à la vérité.
Sa coutume était de choisir, parmi ses courtisans, quelque homme
d'honneur et d'esprit, qu'il priait affectueusement, et à qui il
ordonnait en maître de l'avertir fidèlement de tout ce qu'on disait de
lui et des fautes qu'il faisait. Quels que fussent ses avis, il les
recevait avec douceur et tâchait d'en profiter.
Il avait un catalogue des ecclésiastiques auxquels il voulait faire du
bien: ce n'était ni la qualité, ni les services des pères, qui faisaient
mettre sur la liste. La science et les bonnes moeurs sollicitaient
seules auprès de lui. Il consultait là-dessus son confesseur, le
chancelier de l'Eglise de Paris, et quelques religieux. On ne le vit
jamais donner à un bénéficier un autre bénéfice, sans exiger de lui une
résignation pure et simple de celui qu'il possédait.
Les traits que je viens de rapporter n'étaient pas les seules affaires
qui occupaient le roi pendant la paix qu'il avait procurée à ses sujets:
il s'appliqua plus que jamais à régler le dedans de son royaume; il alla
en Artois, en Champagne, et laissa partout des marques de sa justice et
de sa libéralité. Plusieurs commissaires dans le même temps parcouraient
en son nom ses provinces les plus éloignées, pour réparer les torts que
les particuliers avaient soufferts depuis son avènement à la couronne.
Ils avaient même ordre de remonter jusqu'au règne de Philippe-Auguste.
On voyait par toute la France des bureaux établis pour l'examen de ces
restitutions, et les sénéchaux ou baillis étaient chargés d'exécuter
avec célérité ce qu'on y avait décidé; mais, comme souvent on ne
trouvait ni les enfans, ni les héritiers de ceux qui avaient été
injustement dépouillés, les commissaires étaient embarrassés sur ce
qu'ils devaient faire. Louis, dans cette incertitude, se crut obligé
d'avoir recours au pape, pour obtenir la permission de distribuer aux
pauvres la valeur du bien mal acquis; ce qui lui fut accordé par un bref
du pape Alexandre IV, qui, rempli des éloges du saint monarque, fait
assez voir combien sa vertu était universellement reconnue[1].
[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 117 et 118.]
Ce que ses lieutenans exécutaient au loin par ses ordres, il le faisait
exécuter lui-même dans les lieux où il se trouvait. La facilité de
l'aborder, jointe à la certitude d'obtenir une prompte justice, lui
donna plusieurs fois occasion d'exercer cette première et la plus noble
des fonctions de la royauté. Il avait toujours auprès de lui un certain
nombre de personnes en qui il avait confiance, entr'autres le sire de
Nesle, le comte de Soissons, le sire de Joinville, Pierre de Fontaine et
Geoffroy de Villette, bailli de Tours[1]. Ces bons seigneurs, dès qu'ils
avaient ouï la messe, allaient chaque jour entendre le plaids de la
porte, ce qu'on a depuis appelé les requêtes du palais, et jugeaient
sur-le-champ toutes les petites affaires. Quand les parties n'étaient
pas contentes, le monarque en prenait connaissance lui-même et décidait.
«Souvent j'ai vu, dit Joinville, que le bon saint, après la messe,
alloit se promener au bois de Vincennes, s'asseyoit au pied d'un chêne;
nous faisoit prendre place auprès de lui, et donnoit audience à tous
ceux qui avaient à lui parler, sans qu'aucun huissier ou garde empêchât
de l'approcher[2].» On le vit aussi plusieurs fois venir au jardin de
Paris, vêtu d'une cotte de camelot, avec un surcot de tiretaine sans
manches, et par-dessus un manteau de taffetas noir: là il faisait
étendre des tapis pour s'asseoir avec ses conseillers, et _dépêchait son
peuple diligemment_. Deux fois par semaine il donnait audience dans
sa chambre; et, peu content d'expédier les parties, il les renvoyait
souvent avec des instructions importantes. Une femme de qualité, vieille
et fort parée, lui demanda un entretien secret; il la fit entrer dans
son cabinet, où il n'y avait que son confesseur, et l'écouta aussi
long-temps qu'elle voulut. «Madame, lui dit-il, j'aurai soin de votre
affaire, si de vôtre côté vous voulez avoir soin de votre salut. On dit
que vous avez été belle: ce temps n'est plus, vous le savez. La beauté
du corps passe comme la fleur des champs; on a beau faire, on ne la
rappelle point: il faut songer à la beauté de l'ame, qui ne finira
point.» Ce discours fit impression. La dame s'habilla plus modestement
dans la suite, et fit pénitence du temps qu'elle avait perdu en de vains
ajustemens.
[Note 1: Joinville, p. 12.]
[Note 2: _Ibid_., p. 13.]
On était toujours sûr du succès, même dans les affaires où le roi avait
intérêt, lorsque la demande était juste et fondée. Si l'équité ne
parlait point en sa faveur, il était le premier à se condamner. Quand
son droit paraissait certain, il savait le maintenir; mais dans le doute
il aimait mieux tout sacrifier, que de courir risque de blesser la
justice. Louis VII, en fondant les religieux de Grammont, leur avait
donné un bois dans le voisinage de leur monastère. Philippe-Auguste le
trouva à sa bienséance, et ne fit point difficulté de se l'approprier.
Le saint roi, instruit de l'usurpation, ordonna de le restituer: ce qui
fut exécuté promptement. Un chevalier, nommé Raoul de Meulan, réclamait
quelques droits sur des terres situées aux environs d'Evreux: cette
prétention était même tout son bien; mais elle ne se trouvait appuyée
d'aucune preuve suffisante. La noblesse et la pauvreté du gentilhomme
y suppléèrent: Louis lui assigna une rente de six cents livres sur
d'autres biens en Normandie.
Arnaud de Trie redemandait le comté de Dammartin, que le roi retenait
depuis la mort de la comtesse Mathilde, quoiqu'il eût promis
solennellement de ne point s'opposer à ce qu'il retournât aux héritiers
légitimes de la comtesse. On lui produisait des lettres-patentes à ce
sujet; précaution qu'on avait cru devoir prendre, parce que cette terre
ayant été confisquée pour félonie sur Renaud, comte de Boulogne, ensuite
rendue à sa fille, en considération de son mariage avec Philippe de
France, Renaud craignit que cette grace ne s'étendît pas jusque sur les
enfans d'Alix, soeur du rebelle. Mais le roi ni personne de sa cour ne
se souvenait de ces lettres: les sceaux en étaient brisés et rompus;
il ne restait de la figure du monarque que le bas des jambes; tout son
conseil fut d'avis qu'on ne devait y avoir aucun égard. La délicatesse
de sa conscience ne lui permit pas de s'en tenir là. Il appelle Jean
Sarrasin, son chambellan, et lui ordonne de lui apporter des vieux
sceaux, pour les confronter avec les restes de celui qu'on lui
représentait. On en trouva de parfaitement semblables. «Voilà, dit-il à
ses ministres, le sceau dont je me servois avant mon voyage d'outre-mer;
ainsi, je n'oserois, selon Dieu et raison, retenir la terre de
Dammartin.» En même temps il fait venir Renaud: «Beau sire, lui dit-il,
je vous rends le comté que vous demandez.»
Rien n'était plus admirable que l'ordre qu'il avait mis dans sa maison.
On y comptait, comme aujourd'hui, un nombre considérable d'officiers,
chambellans, pannetiers, échansons et autres dont on peut voir les noms
et les gages, dans une ordonnance rapportée par Ducange; mais, quoique
fort grande, elle était mieux réglée que celle d'un particulier. On
n'aurait osé s'y attribuer ces profits criminels qui blessent l'honneur
et souillent la conscience. Chacun, content de ce qui lui revenait
légitimement, ne s'occupait qu'à remplir fidèlement ses devoirs: la
crainte de déplaire à un maître, qui de temps en temps descendait dans
les plus petits détails, les obligeait d'être attentifs à leurs actions.
Non qu'on pût l'accuser d'une sordide épargne: «Il faisait, dit
Joinville[1], une grande et large dépense, telle en un mot qu'il
appartient à un si grand roi. Lorsqu'il tenoit les parlemens ou états,
tous les seigneurs, chevaliers et autres, étoient servis à la cour plus
splendidement que jamais n'avoient fait ses prédécesseurs; car il étoit
fort libéral.» Mais, dans la nécessité où il se trouvait par état
de représenter, il ne s'en croyait pas moins obligé à une prudente
économie, pour ne point fouler ses sujets, qui veulent bien se gêner
pour contribuer à la magnificence du prince, mais qui souffrent toujours
très-impatiemment que le tribut de leur amour devienne la proie d'une
foule de domestiques avides.
[Note 1: Joinville, p. 224.]
_Mariage de Louis, fils aîné du roi._
Ces divers soins ne l'occupaient pas tellement, qu'il ne réservât la
plus grande partie de son attention pour les intérêts légitimes de son
état et de sa famille. C'est ce qui lui fit rechercher pour Louis, son
fils aîné, Bérengère, fille d'Alphonse X, et présomptive héritière du
royaume de Castille. On sait les justes prétentions de Louis VIII sur
cette couronne, dont il avait épousé l'héritière Blanche de Castille,
mère de saint Louis. Des circonstances particulières avaient empêché
cette princesse de profiter de l'heureuse disposition des Castillans à
son égard. On prétend que le saint roi, son fils, ne prit le même parti
que par déférence pour la reine Blanche, sa mère.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle alliance, en réunissant tous ses
droits, faisait cesser tous les sujets de guerre. Louis envoya donc des
ambassadeurs pour en faire la proposition: elle fut acceptée avec la
plus sensible joie. Aussitôt le prince Sanche, oncle de la princesse, le
grand chambellan de Castille, et plusieurs des principaux seigneurs
de l'état partirent pour la France, munis de tous les pouvoirs pour
conclure une si belle union. On assura la couronne de Castille à
Bérengère et à ses enfans, s'il arrivait que le roi son père mourût
sans enfans mâles. On prit même des précautions pour l'empêcher de rien
aliéner au préjudice de sa fille.
Louis, de son côté, promit à l'infante cinq mille livres pour son
douaire, qui fut assigné sur le Valois, Senlis et Beaumont; mais le
temps n'était pas encore arrivé où le sceptre castillan devait passer
dans la maison de France. Il était réservé à un des plus illustres
descendans du saint roi, de l'affermir dans la main d'un de ses
petits-fils. On avait remis la célébration de ce mariage jusqu'à la
seizième année du jeune prince; il n'eut pas le bonheur d'atteindre cet
âge.
_Pieuses fondations de Louis_.
Cependant on vit alors redoubler la ferveur du roi, sa piété et son
exactitude dans les pratiques de dévotion et de mortification. On le vit
pourvoir avec la plus grande attention au soulagement des peuples, en
révoquant ou diminuant les impôts, que la nécessité des temps avait
introduits; à l'honneur des demoiselles, en mariant de ses propres
deniers celles dont la pauvreté pouvait exposer la vertu; enfin, à
l'entretien des pauvres communautés religieuses, en leur faisant
distribuer des aumônes dont le détail serait infini.
Les Mathurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers et les
Carmes de Paris, le reconnaissent pour leur fondateur; honneur qu'ils
partagent avec les abbayes de Royaumont, de Long-Champ, de Lis et de
Maubuisson, qu'il bâtit et dota avec une magnificence vraiment royale.
Le château de Vauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore
l'ouvrage de sa libéralité, ainsi qu'une grande partie des biens de
cette maison.
C'est à cette pieuse profusion, que tant d'abbayes, de monastères et de
maisons de piété, doivent leurs établissemens et leurs revenus. Mais sa
générosité s'étendait surtout aux hôpitaux; fondations d'autant plus
dignes d'un grand roi, que, malgré tous ses soins pour occuper ses
sujets et leur procurer l'abondance, les différens accidens de la vie
ne font toujours que trop de malheureux. L'Hôtel-Dieu de Paris existait
depuis long-temps; cependant, comme la ville était fort augmentée depuis
les conquêtes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient
pas pour loger commodément les malades; Louis en fit bâtir de nouvelles,
et augmenta considérablement les revenus de la maison. Pontoise,
Compiègne et Vernon, lui doivent aussi ces hospices, où les pauvres et
les malades trouvent un asile dans leur misère et des remèdes à leurs
maux. Ce fut encore dans ce même esprit, qu'il fonda ce fameux hôpital
pour les aveugles, dit depuis les Quinze-Vingts, parce qu'on les a
réduits à ce nombre de trois cents, au lieu de trois cent cinquante
qu'ils étaient alors. On a voulu faire croire que cette fondation était
pour des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux, et
que saint Louis avait ramenés de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse
tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son
temps. Il suffisait d'être malheureux pour exciter la compassion et
mériter les bienfaits de ce généreux prince. Les commissaires qu'il
avait envoyés dans les provinces, avaient aussi ordre de dresser un
rôle des pauvres laboureurs de chaque paroisse, qui ne pouvaient plus
travailler à cause de leur vieillesse, et le saint monarque se chargeait
de veiller à leur subsistance. Ses ministres se plaignaient souvent
qu'il faisait de trop grandes charités; il les laissa murmurer
sans vouloir rien changer à sa manière d'agir. «Il est quelquefois
nécessaire, disait-il, que les rois excèdent un peu dans la dépense; et
s'il y a de l'excès, j'aime mieux que ce soit en aumônes, qu'en choses
superflues et mondaines.»
Ce fut dans le même temps que le saint roi, par son autorité et par
celle du pape Alexandre IV, travailla à terminer un différend qui
s'était élevé durant son séjour en Palestine, dans l'université de
Paris, et qui avait causé de grands scandales.
Il avait pris naissance de la jalousie qui se mit entre les docteurs
séculiers et les docteurs de l'ordre de Saint-Dominique, contre lesquels
Guillaume de Saint-Amour, théologien fameux en l'université, publia un
ouvrage intitulé: _Des Périls des derniers temps_. Les religieux de
saint François se joignirent aux Dominicains. Saint Thomas d'Aquin et
saint Bonaventure, général des Cordeliers, qui florissaient dans la même
université, entreprirent la défense des religieux par des écrits que
l'un et l'autre publièrent. Ce procès fut porté à Rome, et les deux
parties furent entendues. Le livre du docteur Saint-Amour fut condamné,
et les docteurs des deux ordres furent rétablis en l'université dont ils
avaient été exclus. Saint Louis, par ses insinuations et son autorité,
apaisa toutes les dissensions, et rendit la paix à l'université.
Ce pieux roi avait beaucoup de considération pour ces deux ordres, qui
étaient les plus savans d'entre le clergé, si cependant on peut appeler
savans des hommes, dont toute la science consistait dans une scolastique
très-imparfaite. Les Jacobins surtout étaient dans sa plus grande
familiarité; mais ce qui fait voir combien ils manquaient de jugement,
et combien peu ils étaient instruits de cette prudence sage et éclairée,
si nécessaire à ceux qui veulent conduire les autres (car ils étaient
les seuls qui fussent appelés aux conseils des princes, et choisis pour
leurs confesseurs), c'est qu'ils avaient persuadé au roi de quitter sa
couronne pour prendre l'état monastique. Ils ne faisaient pas attention
qu'ils auraient privé le royaume d'un prince qui était le plus sage de
tous les rois, et faisait le bonheur de ses peuples, et qu'ils auraient
livré l'état à la discrétion d'une reine sans expérience, et d'un roi
qui n'avait pas encore douze ans.
Un jour qu'il s'entretenait avec eux du bonheur qu'avait eu Marie de
porter le fils de Dieu dans ses chastes flancs: «Sire, lui dit un de
ces religieux, plus hardi que les autres, ne voudriez-vous pas en tenir
autant que la sainte Vierge en a renfermé dans son sein? Oui, sans
doute, répondit le monarque. Vous savez, seigneur, reprit le bon
religieux, ce qui est dit dans l'Evangile: Si quelqu'un quitte son père
ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans ou ses biens, pour l'amour de
moi, il recevra le centuple et possédera la vie éternelle. Osez, sire,
osez aspirer à ce dernier période de la perfection. Vous avez des
héritiers capables de bien gouverner votre royaume; votre bonheur
jusqu'ici est d'avoir beaucoup souffert pour Dieu; on vous a vu vingt
fois exposer votre vie pour la gloire de son nom; il ne vous reste plus
qu'à tout quitter pour prendre la croix, c'est-à-dire, notre habit.
Ainsi, de grade en grade, vous parviendrez au sacerdoce, et vous
mériterez de recevoir Jésus-Christ dans vos mains.»
Le roi, frappé de ce discours, demeura quelque temps comme enseveli dans
une profonde rêverie; il réfléchissait sur les dangers du monde et la
grandeur des devoirs de la royauté, sur les douceurs inestimables qu'on
goûte dans la retraite. «Si ce que j'entends est vrai, dit-il, comme je
le crois d'esprit et de coeur, je suivrai votre conseil; mais je ne
puis rien que du consentement de la reine: sa vertu et mes engagemens
vis-à-vis d'elle, ne me permettent pas de rien décider sans sa
participation.»
Aussitôt il retourne au palais, se rend à l'appartement de la reine, lui
ouvre son coeur sur la résolution où il est de lui remettre et à ses
enfans la couronne de France, lui représente qu'étant religieux
et prêtre, il ne cessera de prier le Seigneur pour eux et pour la
prospérité de l'état, la conjure enfin, par tout ce qu'il y a de plus
sacré, de ne point s'opposer à l'accomplissement d'un dessein inspiré du
Ciel.
Marguerite, frappée comme d'un coup de tonnerre, ne répondit rien; mais
ayant fait venir ses enfans, elle leur demanda, en présence du comte
d'Anjou, leur oncle, qu'elle avait aussi mandé, s'ils aimaient mieux
être appelés fils de prêtre que fils de roi. Les princes, ne concevant
rien à ce discours, elle ne les laissa pas longtemps dans cet embarras.
Apprenez, leur dit-elle, que les Jacobins ont tellement fasciné l'esprit
du roi votre père, qu'il veut abdiquer la royauté pour se faire prêcheur
et prêtre. Le comte d'Anjou, à cette nouvelle, entra en fureur,
s'emporta jusqu'à l'insolence contre son frère, menaça les séducteurs
des plus terribles châtimens, et envoya de suite dans sa province
d'Anjou faire défense de les laisser prêcher, et même de leur distribuer
aucune aumône.
Louis, fils aîné du monarque, ne fut pas plus maître de son
ressentiment; il se répandit en discours si outrageans contre les frères
prêcheurs, que le roi, pour le faire taire, lui donna un soufflet.
«Seigneur, s'écria le jeune prince avec feu, je n'oublierai jamais le
respect que je vous dois; il n'y a en effet que mon père et mon roi qui
puisse me frapper impunément; mais si le Ciel m'élève un jour sur le
trône, j'en jure par monseigneur saint Denis, notre patron, je ferai
chasser tous ces prêcheurs du royaume.»