acclamations redoublées de ses habitans: leur joie ne fut tempérée que
par la vue de la croix qu'il portait toujours sur ses habits: preuve
non équivoque qu'il avait plutôt suspendu qu'abandonné le dessein de
la croisade. Ce ne furent néanmoins, pendant plusieurs jours, que
réjouissances, feux, danses et festins. Louis, après avoir donné
quelques semaines aux empressemens de ses fidèles Parisiens, qui tous
voulaient voir de leurs yeux ce prince qui avait fait de si grandes
choses, si chéri et si digne de leurs respects, crut devoir se dérober à
leurs empressemens, pour s'appliquer tout entier à corriger les abus qui
s'étaient glissés pendant son absence, et, s'il se pouvait, à bannir de
son royaume jusqu'à l'ombre du mal.
Dès les premiers jours après son retour, il assembla un parlement, où
il fit publier une ordonnance qui contient plusieurs articles
très-importans pour l'exacte administration de la justice.
Elle porte entre autres choses: «Que les baillifs, prévôts, vicomtes et
autres juges supérieurs ou subalternes, jureront de rendre la justice
sans acception de personne; de conserver de bonne foi les droits du roi,
sans préjudicier à ceux des particuliers; de ne recevoir, ni eux, ni
leurs femmes, ni leurs parens, aucuns dons ou présens des plaideurs
quand la valeur n'excéderait pas dix sols; de ne rien emprunter des
personnes qui peuvent avoir des procès à leurs tribunaux; de ne point
envoyer de présens, ni aux gens du conseil du roi, ni à ceux qui sont
préposés pour examiner leurs comptes, ou pour informer de leur conduite;
de n'acheter ni directement, ni indirectement, aucun immeuble dans
l'étendue de leur juridiction; de ne point exiger d'amende, qu'elle
n'eût été publiquement prononcée; de tenir leurs audiences dans les
lieux où ils ont coutume de les donner, pour ne point consumer les
parties en frais. Enfin, lorsqu'il seront hors d'exercice, de demeurer
pendant quarante jours dans leurs bailliages, ou du moins d'y laisser
un procureur suffisant pour répondre aux plaintes qu'on pourrait faire
contre eux devant les commissaires du seigneur-roi.»
Ce serment devait être fait aux assises devant le peuple, afin que les
juges fussent retenus en même temps, et par la crainte de l'indignation
divine et royale, et par la honte toujours inséparable du parjure.
Louis ordonne de plus que l'édit contre les usures et les Juifs soit
fidèlement exécuté; que les femmes publiques soient chassées tant des
villes que de la campagne. Il défend, sous peine _d'être réputé infâme
et débouté de tout témoignage de vérité_, non-seulement de jouer aux
dés, mais même d'en fabriquer dans toute l'étendue de ses domaines; il
enjoint de punir sévèrement ceux qui tiennent des académies de jeu. Il
proscrit même jusqu'aux échecs, qui ne passent aujourd'hui que pour un
simple jeu d'esprit, mais qui pouvait peut-être alors entraîner des
inconvéniens que nous ignorons.
Pour ce qui est de l'article des présens qu'on défend aux juges de
recevoir, ce projet d'ordonnance, si nous en croyons le sire de
Joinville, fut conçu à l'occasion qu'il rapporte, dès le temps que le
roi débarqua en Provence.
L'abbé de Cluny était venu saluer ce prince pour lui faire son
compliment sur son retour; il lui fit présent de deux très-beaux
chevaux. Le lendemain il demanda audience au roi, qui la lui donna
longue et favorable. Après cette audience, Joinville, avec cette
familiarité que le roi lui permettait, lui demanda s'il répondrait
franchement à une question qu'il voulait lui faire; le roi le lui
promit.
«N'est-il pas vrai, sire, reprit Joinville, que les deux beaux chevaux
que vous a donnés l'abbé de Cluny, lui ont mérité la longue audience
dont vous l'avez honoré? Cela pourrait bien être vrai, lui répondit le
roi. Hé bien, sire, continua Joinville, défendez donc aux gens de votre
conseil de rien prendre de ceux qui ont affaire à eux; car soyez
certain que s'ils prennent, ils en écouteront plus diligemment et plus
longuement, ainsi qu'avez fait de l'abbé de Cluny.» Le roi se mit à rire
de la réflexion de Joinville, et en fit rire son conseil, qui lui dit
que l'avis était sage, et qu'il fallait le mettre à exécution. C'est ce
qu'il fit par l'ordonnance dont je viens de parler. Heureux les princes
qui écoutent la vérité en faveur de leurs peuples, et plus heureux les
peuples qui sont gouvernés par de tels princes!
Le roi, non content de publier des ordonnances et de recommander à ses
officiers de faire justice, tenait sévèrement la main à l'exécution. Un
bourgeois de Paris, ayant été convaincu d'avoir proféré un blasphème,
il n'y eut ni prières, ni égards qui pussent fléchir le roi. Il fit
exécuter, sans rémission, l'édit publié contre les blasphémateurs, par
lequel ils étaient condamnés à souffrir l'application d'un fer chaud sur
la bouche. Comme plusieurs personnes de la cour murmuraient de cette
sévérité, il dit qu'il aimerait mieux souffrir ce même supplice, que de
rien omettre pour arrêter un tel scandale.
Mais, ce qui était de la dernière importance, il s'appliqua surtout à
remplir son conseil de gens habiles, désintéressés, vertueux, dignes
enfin de la confiance d'un roi qui ne cherché que le bonheur de ses
sujets; car il n'était pas de ces princes, ou trop faciles, qui
n'écoutent qu'un favori toujours intéressé qui les trompe, ou trop
présomptueux, qui ne s'en rapportent qu'à leurs propres lumières. Sa
maxime était de prendre du temps pour accorder ce qu'on lui demandait,
afin de pouvoir consulter. Aussi, ne lui vit-on jamais compromettre son
autorité. Ce qu'il avait résolu était toujours le meilleur et demeurait
fixe et invariable; mais cela ne l'empêchait pas, dit Joinville, de se
décider sur-le-champ.
Les rois, ses prédécesseurs, envoyaient des commissaires dans les
provinces, pour examiner et réparer les injustices qui s'y pouvaient
faire; avant son voyage d'outre-mer, il avait constamment suivi cette
louable coutume; mais, craignant que cela ne fût pas suffisant, il
résolut d'y aller lui-même, et commença cette année la visite de son
royaume.
_Le roi fait la visite de son royaume_.
Il se rendit d'abord en Flandre, puis en Picardie, ensuite à Soissons,
où il vit le sire de Joinville qu'il combla de caresses. _Quand je fus
devers lui_, dit le bon sénéchal, _il me fit si grande joie, que tous
s'en émerveillaient_. Comme on connaissait le crédit de ce seigneur, il
fut chargé de demander la princesse Isabelle, fille du roi, pour Thibaut
V, comte de Champagne et roi de Navarre, prince de la plus grande
espérance.
Mais Louis ne voulut point entendre parler de cette alliance, que le
jeune prince n'eût fait justice à la comtesse de Bretagne, sa soeur, qui
avait des prétentions assez considérables sur les comtés de Champagne et
de Brie. En vain le sénéchal insista; le monarque fut inébranlable.
Ces prétentions consistaient en ce que le comte de Bretagne avait épousé
Blanche de Champagne, fille aînée du comte Thibaut, dernier mort, qui
l'avait eue d'Agnès de Beaujeu, sa première femme, dont il était veuf
quand il épousa Marguerite de Bourbon, mère du jeune roi de Navarre; de
sorte que Blanche demandait à rentrer en partage de la succession de son
père, et avait des droits au moins sur une partie de la Champagne.
Le roi voulait que cette affaire fût terminée, avant qu'on parlât du
mariage de sa fille Isabelle avec le roi de Navarre.
Comme il s'agissait de la Champagne, qui était un fief de la couronne,
cette affaire devait se décider en présence du roi par la cour des
pairs. Le roi fit donc examiner le procès du roi de Navarre avec la
comtesse de Bretagne en présence des parties. Il fut accommodé par
l'achat que fit le roi de Navarre des droits de la comtesse de Bretagne,
en s'obligeant de lui payer trois mille livres de rente, qui, selon le
poids de la monnaie de ce temps-là, monteraient aujourd'hui à un peu
moins de trente mille livres de rente.
_Mariage du roi de Navarre avec Isabelle de France_.
Au moyen de cet arrangement, le mariage de Thibaut, roi de Navarre, avec
Isabelle de France, fut conclu. La dot de la princesse fut de dix mille
livres, comme celles des autres filles de saint Louis, qui furent
mariées depuis. Les noces se firent à Melun avec beaucoup de solennité.
Le roi n'épargnait rien dans ces circonstances d'éclat, où les princes
doivent attirer les regards et l'admiration des peuples par quelque
grand spectacle. Il était aussi réservé quand il s'agissait de son
plaisir, que libéral lorsque les raisons d'état, ou les motifs de
religion l'exigeaient; sachant bien que c'est le retranchement des
choses superflues qui conserve et multiplie les fonds pour les dépenses
nécessaires.
_Le roi permet au roi d'Angleterre de venir à Paris, et lui fait une
fête magnifique_.
Avant que ces noces fussent célébrées, il y eut en France une fête
magnifique à l'occasion suivante: Henri III, roi d'Angleterre, était
depuis assez long-temps en Gascogne. Il en avait enfin apaisé les
troubles et les révoltes qui s'y étaient élevés par la dureté du
gouvernement de ceux qu'il y avait envoyé commander: de sorte que sa
présence n'y étant plus nécessaire, il avait pris la résolution de
retourner dans son royaume. Le désir de voir la France, peut-être
aussi la crainte d'un trajet par mer, beaucoup plus long en partant
de Bordeaux que celui de Calais à Douvres, lui fit demander au roi la
permission de passer par ses états. Ce prince la lui accorda avec joie,
et lui fit savoir qu'il le verrait avec un très-grand plaisir.
Louis envoya des ordres dans toutes les villes de son royaume, par
lesquelles Henri devait passer, pour lui faire rendre tous les honneurs
dus à son rang. Il vint par Fontevraud, où il vit les tombeaux de
quelques-uns de ses ancêtres qui y étaient inhumés, et y fit élever un
mausolée à la reine sa mère, dont on transporta le corps du cimetière
dans l'église. Il se rendit aussi à l'abbaye de Pontigny, pour y prier
auprès du tombeau de saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, qu'il avait
beaucoup persécuté. Il traversa ainsi la France sans suivre les routes
ordinaires, et s'arrêtant partout où sa curiosité le conduisait. Il
arriva à Chartres, où le roi alla le recevoir, et où ils se donnèrent
mutuellement beaucoup de marques de tendresse et d'amitié. Le roi
d'Angleterre était accompagné d'environ mille personnes, tant seigneurs
que gentilhommes, fort bien montés, et en très-bel équipage. A mesure
qu'il avançait, sa cour augmentait.
La reine de France et la comtesse d'Anjou, sa soeur, avaient accompagné
le roi à Chartres, où elles trouvèrent, avec le roi d'Angleterre,
leurs deux soeurs; savoir: la reine d'Angleterre et la comtesse de
Cornouaille, femme du comte Richard, frère de Henri. Béatrix, comtesse
douairière de Provence, mère des quatre princesses, était du voyage.
L'entrevue fut des plus tendres, et elle eut la joie d'embrasser en même
temps toutes ses filles. De Chartres, on marcha droit à Paris, dont tout
le peuple sortit pour aller au-devant d'eux, les uns sous les armes, les
autres couronnés de fleurs, ou tenant en leurs mains des rameaux; le
pavé était jonché de feuilles et de fleurs. L'université en corps et
tous les écoliers, dont le nombre était très-grand, parurent en habits
de cérémonie. Ce n'était que cris de joie, que concerts de musique
et d'instrumens dans tous les lieux où les rois et les princesses
passaient. Le soir, et toute la nuit, il y eut des illuminations et des
réjouissances par toute la ville.
Le roi offrit au roi d'Angleterre de le loger, soit au Palais, soit au
Temple, ou en quelque autre hôtel de la ville où il jugerait à propos.
Henri choisit le Temple pour lui et pour sa cour, et tout le quartier
des environs jusqu'à la Grève.
Dès le lendemain matin, il fit dresser des tables en divers endroits de
son quartier, où l'on servit toute la journée du pain, du vin, de la
viande et du poisson pour tous les pauvres qui voulurent y venir manger.
Pendant cette matinée, le roi mena Henri à la Sainte-Chapelle, où il lui
fit voir les précieuses reliques qu'on y honorait: de là il le conduisit
dans la ville pour lui montrer ce qu'il y avait de curieux. Le prince
laissa dans la Sainte-Chapelle, ainsi que dans les autres lieux où il
fut conduit, des marques de sa libéralité.
Le roi d'Angleterre, après avoir été traité magnifiquement au Temple,
le soir de son arrivée, pria le roi de trouver bon qu'il lui donnât le
lendemain à dîner au même lieu. On s'y rendit au retour de la cavalcade
du matin. Tout était préparé dans la grande salle. Louis, pour faire les
honneurs, voulait placer le roi d'Angleterre entre lui et le jeune roi
de Navarre; mais Henri s'excusa de prendre une place qui ne pouvait être
mieux et plus convenablement occupée que par le roi de France: _Car_,
ajouta-t-il, _vous êtes mon seigneur et le serez toujours_. Le roi fut
contraint de céder et s'assit, ayant à sa droite le roi d'Angleterre,
et à sa gauche le roi de Navarre. Toutes les portes étaient ouvertes et
sans gardes; mais le respect qu'inspirait la présence des princes suffit
seul pour empêcher le désordre et la confusion. Il y avait encore
d'autres tables dans les appartemens, où les seigneurs des deux cours,
chacun selon sa qualité et son rang, étaient placés. Il était jour
maigre; on ne vit jamais tant de somptuosité et d'abondance.
Le lendemain, le roi donna à souper au roi d'Angleterre dans le Palais,
où il lui avait fait préparer un bel appartement; et comme Henri voulut,
après le repas, se retirer au Temple: «Non pas, lui dit le roi en riant;
je suis maître chez moi, je veux au moins cette nuit vous avoir en ma
puissance.»
Le roi d'Angleterre demeura à Paris huit jours, qui se passèrent en
fêtes et en réjouissances; mais elles n'empêchèrent pas les deux rois
d'avoir durant ce temps plusieurs entretiens secrets. Si l'on en veut
croire l'historien d'Angleterre, Mathieu Paris, à qui son maître peut
en avoir parlé, Louis témoigna à Henri le désir qu'il avait de lui
restituer la Normandie: _Mais_, ajoutait-il, _mes douze pairs et mon
baronage n'y consentiraient jamais_. La délicatesse de la conscience de
Louis, et la conduite qu'il tint dans la suite, dans quelques traités
avec le roi d'Angleterre, rendent ce fait assez vraisemblable. Le
témoignage de cet auteur contemporain nous apprend au moins deux choses
importantes: la première, que dès lors le nombre des pairs de France
était fixé à douze; la seconde, que le roi ne disposait d'aucune partie
considérable de ses états sans le consentement, non-seulement des pairs
du royaume, mais encore de ses barons, qui étaient les plus grands
seigneurs de l'état, quoique d'un rang inférieur à celui des pairs.
Le roi d'Angleterre quitta Paris, comblé d'honneurs, et s'y acquit une
grande réputation de libéralité. Le roi l'accompagna pendant la première
journée de chemin; et, après avoir renouvelé les témoignages d'amitié
qu'ils s'étaient donnés tant de fois l'un à l'autre, Henri continua
sa route vers Boulogne. Après y avoir attendu quelques jours le temps
favorable, il s'embarqua, arriva heureusement en Angleterre; et,
quelque temps après, il se fit une prolongation de trève entre les deux
couronnes.
Ce fut dans le même esprit de paix que l'année suivante le roi
réconcilia le comte d'Anjou avec sa belle-mère, Béatrix, comtesse de
Provence. Ils s'étaient brouillés au sujet de quelques forteresses
de Provence que la comtesse retenait, et que le comte prétendait lui
appartenir: on en était déjà venu aux hostilités. La comtesse avait
eu recours au pape, qui avait nommé l'évêque du Belley pour juge du
différent. Mais les deux parties s'en rapportèrent au roi; et ce prince,
pour finir ce procès, ordonna au comte d'Anjou, son frère, d'acheter ces
places, et lui fournit l'argent pour en faire le payement.
_Les troubles continuent en Italie et en Allemagne_.
Pendant ce même temps, l'Italie et l'Allemagne étaient dans la plus
grande agitation par les guerres qui régnaient entre le pape et les
successeurs de l'empereur Frédéric II, dans le détail desquelles je
n'entrerai pas. Je dirai seulement que Louis, toujours le même, au
milieu de tant de scandales causés par l'ambition de ceux qui y étaient
intéressés, ne voulut point prendre de parti. Si son respect pour le
Saint-Siége l'empêchait d'éclater contre tant d'excès, son amour pour la
justice ne lui permettait pas de les favoriser, ni même de paraître
les approuver. Il détournait les yeux de ces tristes objets pour ne
s'occuper qu'à maintenir son royaume en paix, et à le purger des
brigands qui l'infestaient.
Un gentilhomme, nommé Anseric, seigneur de Montréal, exerçait toutes
sortes de violences en Bourgogne. Le roi, suivant les maximes du
gouvernement féodal, ne pouvait en faire justice par lui-même. Il en
écrivit fortement au duc de Bourgogne, dont le coupable relevait. Mais
ce prince, trop indulgent pour un scélérat qui lui appartenait, se
contenta de quelques remontrances qui ne remédièrent à rien. Le
monarque, indigné d'une si lâche condescendance, dépêcha au duc deux de
ses officiers, Dreux de Montigny et Jean de Cambray, pour lui porter les
ordres les plus sévères d'assiéger Anseric jusque dans sa retraite: le
duc n'osa plus résister. Montréal fut rasé, le tyran chassé; et comme il
n'avait point d'enfans, le mal fut extirpé.
Quéribus, château situé en Languedoc, était le réceptacle d'une infinité
de scélérats qui ravageaient la province, et semblaient braver toute
justice et toute autorité. Louis, sur les plaintes qu'il en reçut,
envoya des ordres pressans au sénéchal de Carcassonne, de monter
promptement à cheval pour exterminer la place et les malfaiteurs
auxquels elle servait de retraite. Pierre d'Auteuil, c'était le nom du
sénéchal, fit sommer les prélats de la province de venir le joindre,
ou du moins de lui donner du secours pour cette expédition. Ceux-ci
prétendirent qu'ils n'étaient pas obligés de suivre le roi ni son
ministre; mais que, par considération plutôt que par devoir, ils
voulaient bien lui envoyer quelques troupes. Cette réserve déplut à la
cour, qui fit examiner ces immunités prétendues. Il y a toute apparence
que ces prélats fournirent les troupes qu'on leur demandait: car la
forteresse fut emportée et détruite; ceux qui la défendaient furent
punis comme ils le méritaient, et la tranquillité fut rétablie dans le
Languedoc.
Le comte d'Anjou, frère du roi, avait un procès contre un simple
gentilhomme de ses vassaux, pour la possession d'un certain château. Les
officiers le jugèrent en faveur du prince. Le chevalier en appela à la
cour du roi. Le comte, piqué de la hardiesse du gentilhomme, le fit
mettre en prison. Le roi en fut averti, et manda sur-le-champ à son
frère de venir le trouver. _Croyez-vous_, lui dit-il avec un visage
sévère, _qu'il doive y avoir plus d'un souverain en France, ou que vous
soyez au-dessus des lois, parce que vous êtes mon frère?_ En même temps
il lui ordonne de rendre la liberté à ce malheureux vassal, pour pouvoir
défendre son droit devant la cour du roi. Le comte obéit. Il ne restait
plus qu'à instruire l'affaire; mais le gentilhomme ne trouvait ni
procureurs, ni avocats, tant on redoutait le caractère violent du comte
d'Anjou. Louis eut encore la bonté de lui en nommer d'office, et les fit
jurer qu'ils conseilleraient le gentilhomme fidèlement. La question fut
scrupuleusement examinée, le chevalier fut réintégré dans ses biens, et
le frère du roi perdit son procès.
_Jugement d'Enguerrand de Coucy_.
Mais de tous ces exemples d'une justice inflexible et sévère, le plus
frappant est celui qui fut fait sur Enguerrand de Coucy, fils de ce
fameux Enguerrand qui s'était flatté de la couronne dans les premières
années du règne de saint Louis, et qui était proche parent du roi. Ce
jeune seigneur, héritier de tous les biens de son père, par le décès
de son frère aîné, tué à Massoure, était d'un caractère violent et
très-emporté. Il arriva que trois jeunes gentilshommes flamands, envoyés
par leurs parens à l'abbaye de Saint-Nicolas-des-Bois, pour apprendre
la langue française, allèrent un jour se promener hors du monastère, et
s'amusèrent à tirer des lapins à coups de flèches. L'ardeur de la chasse
les emporta jusque dans les bois de Coucy, où ils furent arrêtés par les
gardes du comte, qui les fit pendre sur-le-champ, sans leur donner le
temps de se préparer à une mort qu'ils ne croyaient guère avoir méritée.
Louis en fut averti par l'abbé de Saint-Nicolas, et par le connétable
Gilles-le-Brun, proche parent de ces malheureux étrangers. Touché d'une
action si barbare, ce prince donna promptement ses ordres pour en faire
informer. Le crime fut avéré, et Coucy assigné à comparaître devant les
juges de la cour du roi. Il se présenta, mais sans vouloir répondre,
sous prétexte qu'étant baron, il ne pouvait être jugé que par les pairs.
On lui prouva, par d'anciens arrêts, que ses ancêtres n'avaient joui du
droit de pairie qu'à titre de seigneurs de Boves et de Gournay: titres
qui avaient passé aux cadets de sa maison; que l'hommage qu'ils lui en
rendaient comme à leur aîné, ne changeait pas la nature des choses;
que Coucy demeurait toujours un simple fief qui devait même un cens à
l'abbaye de Saint-Rémy de Reims. Il fut donc arrêté et très-étroitement
gardé dans la tour de Louvre, non par les pairs ou chevaliers, mais par
les huissiers ou sergens du roi. Cette action de vigueur étonna tous
les barons de France, la plupart parens ou alliés du coupable. Ils
commencèrent à craindre pour sa vie. Louis voulait qu'il souffrît
la peine du talion; il s'en expliquait ouvertement. Aussitôt ils
s'assemblèrent, vinrent trouver le monarque, et lui demandèrent avec
tant d'instance d'être du nombre des juges, qu'il ne put leur refuser
cette grace, bien résolu de faire justice par lui-même, s'ils ne la
faisaient pas.
L'assemblée fut nombreuse. On y vit le jeune Thibaut, roi de Navarre
et comte de Champagne, le duc de Bourgogne, l'archevêque de Reims,
la comtesse de Flandre, le comte de Bretagne, les comtes de Bar, de
Soissons, de Blois, et quantité de seigneurs qui voulurent s'y trouver,
moins cependant comme juges que comme intercesseurs. Le coupable,
interrogé par le roi même, et presque convaincu, ne vit d'autre moyen
d'éviter sa condamnation, que de demander de pouvoir prendre conseil
de ses parens: ce qui lui fut accordé. Alors, ce qui prouve bien et la
noblesse de sa maison, et la grandeur de ses alliances, tous les barons
se levèrent et sortirent avec lui. Le monarque demeura seul avec son
conseil.
Quelque temps après ils rentrèrent, ayant Coucy à leur tête. Ce seigneur
nia le fait, offrit de s'en justifier par le duel, et protesta contre la
voie d'information, qui, suivant les lois du royaume, ne pouvait avoir
lieu à l'égard des barons, quand il s'agissait de leurs personnes ou de
leur honneur. L'information était en effet une procédure peu commune
alors, surtout vis-à-vis de la noblesse; mais Louis cherchait à
l'établir, pour pouvoir abolir insensiblement celle du combat, qui lui
semblait, à juste titre, un monstrueux brigandage.
Il répondit que «la preuve du duel n'étoit point recevable à l'égard
des églises et des personnes sans appui qui seroient toujours dans
l'oppression et sans espérance d'obtenir justice, faute de trouver des
champions pour combattre les grands seigneurs.» Le comte de Bretagne
voulut insister. «Vous n'avez pas toujours pensé de même, lui dit Louis,
avec cet air de majesté qui lui était si naturel; vous devriez vous
souvenir qu'étant accusé devant moi par vos barons, vous me demandâtes
que la preuve se fît par enquête, le combat n'étant pas une voie de
droit.»
Cette fermeté fit trembler pour le malheureux Enguerrand; personne n'osa
répliquer: on ne s'occupa plus que du soin de fléchir son juge par
toutes sortes de soumissions.
Louis cependant paraissait inexorable. Convaincu que la justice doit
être la première vertu des rois, il semblait oublier la qualité du
criminel, pour ne penser qu'à l'énormité de son crime. Plein de cette
idée, il ordonne aux barons de reprendre leurs places, et de donner leur
avis. Alors il se fait un profond silence: aucun ne veut opiner; mais
tous se jettent aux pieds du monarque pour lui demander grace. Coucy
lui-même, prosterné à ses genoux, et fondant en larmes, implore sa
miséricorde.