l'absence du roi, parlait à tout le monde du dessein qu'il avait d'armer
puissamment pour reprendre les provinces que ses prédécesseurs avaient
perdues par leurs félonies. Blanche, après avoir pris les précautions
les plus sages et les plus propres à faire échouer les projets vrais ou
simulés de Henri, trouva encore le moyen de lui attirer la plus sensible
des mortifications, en mettant Rome dans les intérêts de la France.
Innocent défendit au roi anglais, sous peine d'un interdit général dans
tout son royaume, de faire aucun acte d'hostilité sur les terres de
France. Toute la grace qu'on voulut bien lui accorder fut de ne pas
rendre cet ordre public. Mais la régente, qui en était assurée en
particulier, laissa l'orgueilleux prince amuser ses peuples de l'idée de
ses conquêtes futures, et ne se mit pas même dans la suite beaucoup en
peine de le ménager. Henri, croyant sa présence nécessaire en Gascogne
pour y châtier ses vassaux rebelles, et ne voyant point de sûreté pour
débarquer dans ses ports, fit demander un passage par la France: la
régente ne balança pas à lui refuser cette permission, et le monarque
qui connaissait le courage et la sagesse de cette princesse, n'osa pas
même tenter d'en marquer le moindre ressentiment.
Ce ne fut pas là le seul exemple de justice et de fermeté qui distingua
la seconde régence de la reine Blanche. Le chapitre de Paris avait
fait emprisonner, comme seigneur, tous les habitans de Chatenay et de
quelques autres lieux, pour certaines choses qu'on leur imputait, et
que la loi interdisait aux serfs: c'était son droit sans doute; mais ce
droit ne détruisait pas ceux de l'humanité. Ces malheureux, enfermés
dans de noirs cachots, manquaient des choses les plus nécessaires à la
vie, et se voyaient en danger de mourir de faim. La régente, instruite
de leur état, ne put leur refuser les justes sentimens de la compassion:
elle envoya prier les chanoines de vouloir bien, en sa faveur, sous
caution néanmoins, relâcher ces infortunés colons, promettant de se
faire informer de tout et de faire toute sorte de justice aux chanoines.
Ceux-ci, piqués peut-être qu'une femme leur fît des leçons d'une vertu
qu'eux-mêmes auraient dû prêcher aux autres, ou, ce qui est plus
vraisemblable, trop prévenus de l'obligation de soutenir les prétendus
priviléges de leur Eglise, répondirent qu'ils ne devaient compte à
personne de leur conduite vis-à-vis de leurs sujets, sur lesquels ils
avaient droit de vie et de mort. En même temps, comme pour insulter à
l'illustre protectrice de ces pauvres esclaves, ils ordonnent d'aller
prendre leurs femmes et leurs enfans qu'ils avaient d'abord épargnés,
les font traîner impitoyablement dans les mêmes prisons, et les traitent
de façon qu'il en mourut plusieurs, soit de misère, soit de l'infection
d'un lieu capable à peine de les contenir. La reine, indignée de cette
insolence et de cette barbarie, ne crut pas devoir respecter des
prérogatives qui dégénéraient en abus, et favorisaient la plus horrible
tyrannie. Elle se transporte à la prison, commande d'enfoncer les
portes, donne elle-même le premier coup, et dans l'instant les portes
sont brisées. On en voit sortir un grand nombre d'hommes, de femmes,
et d'enfans pâles et défaits. Tous se jettent aux pieds de leur
bienfaitrice et réclament sa protection. Elle la leur promit et tint
parole. Les biens du chapitre furent saisis, moyen toujours efficace
de réduire les plus mutins sous le joug de l'autorité légitime. Les
chanoines, plus dociles, consentirent enfin d'affranchir ces malheureux,
moyennant une somme payable tous les ans.
Comme le but principal de la régente était d'entretenir la tranquillité
dans l'état, elle était surtout attentive à la maintenir dans la
capitale. La licence des pastoureaux, dont j'ai parlé à l'occasion de la
prison du roi, avait laissé parmi le peuple de certaines dispositions à
s'émanciper. Ce fut sans doute par ce motif qu'elle exigea de nouveaux
sermens de fidélité des bourgeois de Paris, et qu'elle obligea
l'université de faire un statut par lequel tout écolier qui serait pris
armé pendant la nuit, serait jugé par le juge ordinaire, nonobstant les
priviléges de ce corps. La reine avait encore, quelque temps auparavant,
fait déclarer par le pape que tous les écoliers de l'université, qui
seraient trouvés portant des armes, seraient exclus de tous priviléges.
C'était un point de police très-important, parce qu'alors les écoliers
n'étaient pas des enfans comme aujourd'hui, mais des hommes faits, pour
la plus grande partie, qui, par leur nombre et par la diversité et la
jalousie des nations, pouvaient causer de grands désordres, dont on
avait vu de fâcheux exemples sous les règnes précédens. Telle était la
situation des affaires dans le royaume de France.
Saint Louis était occupé dans la Palestine à y faire construire des
forteresses pour mettre les chrétiens en état de se soutenir contre les
infidèles, lorsqu'il reçut la triste nouvelle de la mort de la reine
Blanche sa mère.
_Mort de la reine Blanche_.
Cette princesse fut attaquée à Melun, dans le mois de novembre, de la
maladie qui la mit an tombeau. Elle se fit transporter à Paris, où
elle reçut les derniers sacremens de l'Eglise par le ministère de son
confesseur Renaud de Corbeil, évêque de cette capitale, et l'un des
chefs du conseil d'état; ensuite, elle manda l'abbesse de Maubuisson,
monastère de l'ordre de Cîteaux, qu'elle avait fondé près de Pontoise,
la conjura, au nom de leur ancienne amitié, de lui donner l'habit de son
ordre, et fit profession entre ses mains, avec de grands sentimens de
dévotion et d'humilité. On la transporta ensuite sur un lit de paille,
couvert d'une simple serge, où elle expira le 1er décembre 1252.
On lui mit aussitôt le manteau royal sur son habit de religieuse, et la
couronne d'or sur la tête. En cet état, elle fut portée par les plus
grands seigneurs du royaume sur une espèce de trône richement orné,
depuis le palais jusqu'à la porte Saint-Denis; de là, elle fut conduite
au monastère de Maubuisson, où elle avait choisi sa sépulture.
Tout le royaume ressentit vivement cette perte. C'était la plus grande
reine qui eut encore paru sur le trône français. Femme d'un courage,
d'une prudence et d'une élévation de génie au-dessus de son sexe;
princesse née pour faire en même temps l'ornement et la félicité du
monde. C'est le langage de tous les auteurs de son siècle; sans aucun
autre reproche enfin, qu'un peu trop de hauteur dans sa première
régence, si toutefois on doit appeler hauteur, la fermeté avec laquelle
elle se conduisit envers des vassaux indociles, qui ne cherchaient,
comme je l'ai rapporté dans le commencement de cet ouvrage, qu'à
profiter des brouilleries qu'ils voulaient exciter dans l'état; jaloux
d'ailleurs de son mérite et de son autorité.
J'ajouterai encore à l'éloge de cette princesse, ce qu'en dit le père
Daniel[1]. L'histoire nous fournit peu de personnes de son sexe qui
l'aient égalée dans la piété, la vertu, la prudence, et l'habileté pour
le gouvernement. Un esprit droit et ferme, un courage mâle à l'épreuve
des événemens les plus fâcheux et les plus imprévus, faisaient son
principal caractère. C'est surtout cette fermeté, soutenue de beaucoup
d'application, qui démontre la sagesse de son administration. Ces
qualités, jointes à beaucoup d'adresse, à un air insinuant, aux charmes
et aux graces dont la nature l'avait abondamment pourvue, lui donnèrent
une grande autorité, et elle en fit toujours un très-bon usage pour le
bonheur des peuples qui la comblèrent de bénédictions.
[Note 1: _Histoire de France_, in-4.°, édition de 1722, p. 302.]
Je crois pouvoir encore avancer que la reine Blanche a été plus
recommandable par ses vertus civiles, morales et politiques, que toutes
les princesses qui, après elle, ont été associées à la couronne de
France. Ce n'est pas que je veuille dépriser celles-ci, parce que la
Providence ne leur avait pas donné les talens supérieurs dont elle avait
pourvu la reine Blanche. Il leur suffisait d'avoir les vertus qui les
rendaient chères à leurs époux et à la nation française, telle que la
reine Marguerite, femme de saint Louis; Jeanne de Bourbon, femme de
Charles V, dit le Sage; Marie d'Anjou, femme de Charles VII; Agnès de
Bourgogne, femme de Charles, duc de Bourbon; Anne de Bretagne, femme de
Louis XII; Louise de Savoie, mère de François 1er; Marguerite de Valois,
soeur de ce prince, reine de Navarre, et plusieurs autres que je
pourrais nommer, qui ont aidé leurs époux dans les fonctions de la
royauté.
Si je parcours l'histoire des autres états de l'Europe, j'y trouve
plusieurs femmes célèbres[1] qui y tiennent un rang distingué. C'est
Philippe de Hainaut, épouse d'Edouard III, roi d'Angleterre; Marguerite
d'Anjou, femme de Henri VI, roi de la même nation; Marguerite de
Valdemard, reine de Danemarck; Marguerite d'Autriche, fille de
l'empereur Maximilien 1er, gouvernante des Pays-Bas; Catherine
Alexiowna, impératrice des Russies. Mais, sur toutes ces illustres
femmes, je crois pouvoir donner la préférence à Marie-Thérèse
d'Autriche, impératrice-reine de Hongrie et de Bohême, pour en faire un
juste parallèle avec la reine Blanche. Cette princesse joint à un génie
supérieur une prudence dirigée par le plus solide jugement et par une
expérience consommée. Nous l'avons vue triompher, par son courage, de
tous ses ennemis, et affermir sur la tête de l'empereur son époux la
couronne impériale, qu'une fausse politique, dirigée par l'intérêt et
par la jalousie, voulait lui ravir. Enfin, par l'alliance qu'elle a
faite de l'archiduchesse Marie-Antoinette, sa fille, avec notre auguste
monarque, elle a comblé les voeux de toute la nation française, qui se
promet une longue suite de prospérités de l'union de ces deux illustres
époux, et des vertus qu'on voit déjà briller dans toutes leurs
actions[2].
[Note 1: J'ai fait l'éloge de ces princesses dans l'_Histoire abrégée
des philosophes et des femmes célèbres_, que j'ai donnée au public. On
peut la consulter.]
[Note 2: L'_Histoire de saint Louis_, dont nous donnons une nouvelle
édition, a été impr. pour la première fois en 1775.]
_Saint Louis apprend la mort de la reine sa mère. Sa résignation aux
ordres de la Providence_.
On dépêcha au roi pour lui porter la triste nouvelle de cette mort. Il
l'apprit à Sajette, et selon d'autres, à Jaffe, par le légat à qui
les lettres avaient été adressées. Pour la lui annoncer, il se fit
accompagner par l'archevêque de Tyr, et par Geoffroy de Beaulieu,
dominicain, confesseur de ce prince. Leur contenance triste lui faisant
conjecturer qu'ils avaient quelque chose de fâcheux à lui apprendre,
il les fit entrer seuls avec lui dans sa chapelle. Alors le légat lui
exposa les grandes obligations qu'il avait à Dieu depuis son enfance,
surtout de lui avoir donné une mère si sage, qui l'avait élevé si
pieusement, et qui avait gouverné son royaume avec tant de zèle et de
prudence. Hélas! sire, ajouta-t-il, avec des sanglots et des pleurs,
elle n'est plus, cette illustre reine, la mort vient de nous l'enlever!
On ne peut exprimer les sentimens de tristesse dont le coeur de ce
tendre fils fut pénétré. Le premier mouvement de sa douleur lui fit
jeter un grand cri et verser un torrent de larmes; mais, revenu à lui
dans le même instant, il se jeta à genoux devant l'autel, et dit en
joignant les mains: «Je vous rends graces, ô mon Dieu, de m'avoir
conservé jusqu'ici une mère si digne de mon affection. C'était un
présent de votre miséricorde; vous le reprenez comme votre bien: je n'ai
point à m'en plaindre. Il est vrai que je l'aimais tendrement; mais
puisqu'il vous plaît de me l'ôter, que votre nom soit béni dans tous
les siècles.» Ayant fait devant le crucifix cet acte de soumission aux
ordres de Dieu, il congédia le légat et l'archevêque de Tyr; et, après
avoir encore eu à ce sujet quelque entretien avec son confesseur, ils
commencèrent ensemble l'office des morts pour le repos de l'ame de la
reine. Il le récita avec beaucoup d'attention; et le même confesseur
remarque comme une chose admirable, que, malgré la situation où le
trouble et la douleur avaient mis son coeur et son esprit, il ne se
méprit jamais dans un seul verset ni en aucun endroit de tout l'office.
Il continua non-seulement toute l'année de donner ces marques
chrétiennes de tendresse pour sa mère, mais encore toute sa vie; il ne
manqua jamais de faire dire tous les jours, en sa présence, une messe
des morts pour elle, excepté les dimanches et les fêtes. Deux jours
se passèrent sans qu'il voulût voir personne. Ce terme expiré, il fit
appeler Joinville, et lui dit en le voyant: Ah! sénéchal, j'ai perdu ma
mère. Sire, répondit le bon chevalier, je n'en suis point surpris: vous
savez qu'elle était mortelle; mais ce qui m'étonne, c'est la tristesse
excessive d'un prince qui est en si grande réputation de sagesse.
La reine Marguerite son épouse fut plus aisée à consoler. Elle n'aimait
pas la reine-mère, parce qu'elle en était beaucoup gênée. On n'en sait
pas les raisons, mais il fallait que le roi se cachât pour la venir
voir. Elle ne laissa pas de verser beaucoup de larmes; et comme un jour
Joinville l'eût trouvée tout en pleurs, il lui dit avec sa franchise
ordinaire: «Madame, est bien vrai le proverbe qui dit qu'on ne doit mie
croire femme à son pleurer; car le deuil que vous menez est pour la
femme que vous haïssiez le plus en ce monde.» La reine lui répondit avec
la même sincérité: «Sire de Joinville, si ce n'est pas pour elle aussi
que je pleure, c'est pour le grand mes-aise en quoi le roi est, et pour
ma fille Isabelle qui est demeurée en la garde des hommes[1].» Ce qui
faisait que la reine n'aimait point sa belle-mère, continue l'ingénu
sénéchal, c'est que l'impérieuse Blanche ne voulait point souffrir
que le roi fût trop souvent en la compagnie de son épouse. Si la cour
voyageait, elle les faisait presque toujours loger séparément. Il arriva
qu'étant à Pontoise, le monarque eut un appartement au-dessus de celui
de la princesse; il n'osait aller chez elle sans prendre de grandes
précautions contre la surprise. Il avait ordonné à ses huissiers de
salle, que lorsqu'ils verraient venir la reine-mère, pendant qu'il
serait chez la reine son épouse, ils battissent les chiens, afin de les
faire crier, et alors il se cachait dans quelque coin. Un jour qu'il
tenait compagnie à sa femme, parce qu'elle était dangereusement malade,
on vint lui dire que sa mère arrivait. Son premier mouvement fut de se
cacher dans la ruelle du lit: elle l'aperçut néanmoins. _Venez-vous-en_,
lui dit-elle, en le prenant par la main, _vous ne faites rien ici.
Hélas!_ s'écria Marguerite désolée, _ne me laisserez-vous voir
monseigneur ni en la vie, ni en la mort?_ Elle s'évanouit à ces mots.
Tout le monde la crut morte; le roi le crut lui-même et retourna
sur-le-champ auprès d'elle: sa présence la fit revenir de son
évanouissement.
[Note 1: Observ. de Du Cange, p. 98 et 99.]
_Il se prépare à son retour en France_.
Le saint roi commença à s'occuper de son retour en France; tout l'y
rappelait. La guerre s'était rallumée dans la Flandre entre les
Dampierre et les Davesne, et tous leurs voisins y prenaient parti. Il
n'y avait plus de trève avec l'Angleterre. Henri, fortifié de l'alliance
de la Castille, venait de passer en Guyenne, à la tête d'une puissante
armée. La Normandie se préparait ouvertement à le recevoir; tout, en un
mot, semblait menacer le royaume d'une révolution générale. Le monarque
voyait d'ailleurs qu'il ne pouvait rien entreprendre dans la Palestine.
Il ne lui arrivait de ses états que très-peu de troupes, et encore moins
d'argent, comme si ses sujets eussent voulu le contraindre à revenir.
Malgré tant de raisons il ne voulut rien décider sans avoir auparavant
consulté le Seigneur. Il fit ordonner des prières et des processions
publiques, pour demander à Dieu de lui faire connaître sa volonté. Tous
les seigneurs français lui conseillèrent de partir. Les chrétiens même
du pays, étaient de cet avis. Ils se voyaient en possession d'un nombre
de places bien fortifiées, Acre, le château de Caïfa, Césarée, Jaffe,
Tyr et Sidon: c'était assez pour se défendre contre les Sarrasins, en
attendant que de plus grands secours les missent en état de reprendre
Jérusalem. Il fut donc résolu qu'il s'embarquerait au commencement de
l'année suivante, c'est-à-dire, immédiatement après Pâques.
Ensuite il recommanda au légat, qui avait ordre du pape de demeurer dans
la Palestine, d'avoir grand soin de cette chrétienté, si fort exposée à
la cruauté des mahométans. Il lui laissa beaucoup d'argent et un assez
bon nombre de troupes.
_Son départ de Saint-Jean-d'Acre_.
Joinville eut ordre de conduire la reine et les petits princes à Tyr: le
saint monarque ne tarda pas de les aller joindre; et, dans les premiers
jours de carême, il se rendit avec eux à Saint-Jean-d'Acre, où se devait
faire l'embarquement.
Cette ville était alors la capitale et la plus forte place du royaume de
Jérusalem. Il y laissa cent chevaliers sous le commandement de Geoffroy
de Sargines qui, en qualité de lieutenant d'un si grand prince, eut tout
pouvoir dans les affaires publiques, et que son rare mérite fit depuis
sénéchal et vice-roi de Jérusalem. Ce brave seigneur, soutenu de
temps en temps par quelques secours qui lui venaient d'Europe, sut se
maintenir trente ans durant contre la puissance des mahométans.
Tout étant prêt pour le départ, Louis à pied, accompagné du légat,
du patriarche de Jérusalem, de Geoffroy de Sargines, et de toute la
noblesse de la Palestine, prit le chemin du port. Il passait entre deux
haies d'un peuple nombreux, accouru de tous côtés pour voir encore une
fois ce généreux bienfaiteur, qu'ils appelaient _le père des chrétiens_.
L'air retentissait de ses louanges, et chacun s'efforçait de lui
témoigner sa reconnaissance, les uns par la vivacité de leurs
acclamations, les autres par la sincérité de leurs larmes, tous par
les bénédictions sans nombre dont ils le comblaient. On voyait sur son
visage un fond de tristesse qui témoignait assez son regret de n'avoir
pas fait pour eux tout ce qu'il aurait désiré; mais, d'un autre côté,
on lisait dans ses regards, plus expressifs que ses paroles, qu'on le
verrait bientôt à la tête d'une nouvelle croisade.
Toutes les personnes qui devaient passer en Europe s'embarquèrent sur
une flotte de quatorze vaisseaux; et, le lendemain, fête de saint Marc
1254, on mit à la voile. Le roi fit remarquer à Joinville que c'était le
jour de sa naissance. «La rencontre est heureuse, répondit le sénéchal
en riant: c'est effectivement renaître une seconde fois que d'échapper
d'une terre si périlleuse.»
Le légat avait donné au roi un ciboire rempli d'hosties consacrées, soit
pour l'usage de sa propre dévotion, soit pour la consolation de ceux
qui pourraient mourir dans le passage. Il fit placer ce sacré trésor à
l'endroit le plus décent de son navire, dans un tabernacle précieux,
couvert d'un riche pavillon. Tous les jours on y récitait solennellement
l'office divin; les prêtres, revêtus de leurs habits sacerdotaux y
faisaient les cérémonies et récitaient les prières de la messe, à la
réserve de la consécration. Le monarque assistait à tout. Rien n'égalait
ses soins pour les malades: il les visitait souvent, leur procurait tous
les soulagemens qui dépendaient de lui, et prenait soin de leur salut
encore plus que de leur guérison. Il y avait sermon trois fois la
semaine, sans parler des instructions particulières et des catéchismes
qu'il faisait faire aux matelots quand le calme régnait. Quelquefois il
les interrogeait lui-même sur les articles de foi, et ne cessait de leur
rappeler qu'étant toujours entre la vie et la mort, entre le paradis
et l'enfer, ils ne pouvaient trop se hâter de recourir au sacrement de
pénitence. Tel fut l'effet des soins et de l'exemple du pieux monarque,
qu'en peu de temps on vit un changement notable parmi les matelots. La
honte de ne pas faire quelquefois ce qu'un grand roi faisait tous les
jours, leur donna le courage de vouloir être chrétiens, et leur inspira
des sentimens au-dessus de leur condition.
On voguait heureusement du côté de l'île de Chypre, et chacun
s'entretenait agréablement de la pensée de retourner dans sa patrie,
lorsque tout d'un coup le vaisseau du roi donna si rudement sur un banc
de sable, que tout ce qui était sur le pont fut renversé. Un moment
après il toucha une seconde fois, mais avec tant de violence, qu'on
s'attendait à le voir s'entr'ouvrir. Chacun se crut perdu et cria
miséricorde. La reine était consternée; ses enfans, qui la voyaient
en larmes sans voir le péril, se mirent à pleurer. Tout le navire
retentissait de gémissemens, que l'obscurité de la nuit rendait encore
plus effroyables. Louis, oubliant en quelque sorte des objets si chers,
va se prosterner aux pieds de celui qui commande à la mer, et dans
l'instant le vaisseau se remet à flot. Cet événement inespéré fut
regardé comme un miracle. Dès que le jour parut, on visita le bâtiment
par dedans et par dehors. Les plongeurs rapportèrent qu'il y avait trois
toises de la quille emportées, et conseillèrent au monarque de passer
sur un autre navire. «Dites-moi, leur répondit-il, sur la foi et loyauté
que vous me devez, si le vaisseau était à vous et chargé de riches
marchandises, l'abandonneriez-vous en pareil état? Non sans doute, lui
répliquèrent-ils d'une voix unanime; nous aimerions mieux hasarder tout
que de faire une perte si considérable. Pourquoi donc me conseillez-vous
d'en descendre? C'est, reprirent-ils, que la conservation de quelques
malheureux matelots importe peu à l'univers; mais rien ne peut égaler le
prix d'une vie comme celle de votre majesté. Or, sachez, dit le généreux
prince, qu'il n'y a personne ici qui aime son existence autant que je
puis aimer la mienne; si je descends, ils descendront aussi; et ne
trouvant aucun bâtiment, ils se verront forcés de demeurer dans une
terre étrangère, sans espérance de retourner dans leur pays. C'est
pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu, ma vie, celle de la
reine et de nos trois enfans, que de causer un tel dommage à tant de
personnes.»
Il n'appartient qu'aux héros véritablement chrétiens, de donner ces
grands exemples de générosité. C'est par de semblables vertus que Louis
s'acquit sur tous les coeurs un empire plus puissant et plus glorieux
que celui qui était dû à sa naissance.
La navigation fut longue et fatigante. Le roi, qui trouvait le moyen de
rapporter tout à Dieu, ne se lassait point de faire admirer à Joinville
la grandeur de l'Etre-Suprême, et le néant de ce qui paraît le plus
grand parmi les hommes. «Regardez, sénéchal, lui disait-il, si Dieu ne
nous a pas bien montré son grand pouvoir, quand, par un seul des quatre
vents de mer, le roi, la reine, ses enfans, et tant d'autres
personnes ont pensé périr. Ces dangers que nous avons courus sont des
avertissemens et des menaces de celui qui peut dire: Or, voyez-vous bien
que je vous eusse laissé noyer, si j'eusse voulu?»
_Il arrive aux îles d'Hières_.
Enfin le dixième de juillet, la flotte arriva aux îles d'Hières, en
Provence. Le monarque d'abord n'y voulait pas descendre, parce que ce
n'était pas terre de son obéissance; mais, au bout de deux jours, touché
des prières de la reine, des remontrances de Joinville et des larmes de
tout l'équipage qui était fatigué de la mer, il se fit mettre à terre.
Le mauvais état de sa santé acheva peut-être de l'y déterminer: il était
si faible et si abattu, que le sénéchal fut obligé de le prendre entre
ses bras pour le tirer du vaisseau. Après quelques jours de repos, dès
que les équipages furent arrivés, il partit du château d'Hières pour se
rendre à Paris.
_Retour du roi en France_.
La nouvelle du départ de saint Louis de la Palestine pour revenir en
France, y avait répandu une allégresse universelle. Tous les peuples
étaient dans la plus grande impatience de le revoir. Cependant
l'espérance qu'ils en avaient étaient fort modérée par la crainte des
dangers qu'il pouvait courir sur un élément aussi sujet aux tempêtes et
aux naufrages. Il y avait près de trois mois que ce prince était parti
da port de St-Jean-d'Acre, lorsqu'il débarqua, comme je l'ai dit, le
10 juillet, aux îles d'Hières. S'étant mis en chemin pour se rendre à
Paris, il trouva sur sa route une affluence prodigieuse de peuple, qui
venait lui témoigner par les plus vives acclamations la satisfaction
qu'il avait de revoir son prince. Il arriva enfin à Vincennes dans les
premiers jours d'août. Paris se préparait à recevoir avec toute la
solennité possible, un monarque si digne de son respect et de son amour:
Louis cependant, avant d'en être le témoin, alla, pour satisfaire aux
mouvemens de sa piété, rendre graces à Dieu en l'église de Saint-Denis,
où il laissa de magnifiques présens.