des levées de soldats, ne fut pas long-temps sans avoir un corps de
troupes assez considérable pour se faire craindre par les différens
partis qui s'étaient formés entre les Sarrasins, après la mort
d'Almoadan, dernier soudan d'Egypte. La division qui s'était mise entre
les différens émirs qui avaient partagé ses états, était encore une
des raisons qui avaient déterminé le roi à différer son départ de la
Palestine.
_Ambassade du soudan de Damas au roi_.
En effet, le soudan de Damas, cousin d'Almoadan, envoya une ambassade
au roi, pour lui offrir de le laisser maître de tout le royaume de
Jérusalem, s'il voulait se joindre à lui contre les Mamelucks. Le roi
ayant entendu les ambassadeurs, leur donna de bonnes espérances, et
fit porter sa réponse au soudan de Damas par un religieux de
Saint-Dominique, nommé Yves-le-Breton. Cette réponse fut que le roi
enverrait incessamment aux émirs d'Egypte pour savoir d'eux s'ils
étaient déterminés à ne pas mieux observer qu'ils n'avaient fait
jusqu'alors, le traité de Damiette, et que, s'ils continuaient à le
violer, le soudan pouvait être assuré qu'on se joindrait volontiers
à lui pour venger la mort d'Almoadan. Ce fut en partant pour cette
ambassade, que ce bon religieux eut cette rencontre si merveilleuse,
suivant Joinville, d'une petite vieille femme, tenant d'une main un
vase plein de charbons allumés, et de l'autre une cruche remplie d'eau.
Interrogée sur l'usage qu'elle en prétendait faire, elle répondit: «Que
du feu elle voulait brûler le Paradis, et avec l'eau éteindre l'enfer;
afin, ajouta-t-elle, qu'on ne fasse jamais de bien en ce monde par le
motif de la crainte ou de l'espérance.» Nouvel exemple de l'enthousiasme
de ces siècles ignorans! Le Paradis n'est autre chose que Dieu lui-même
et sa possession; ôtez cet Etre, vous ôtez toutes les vertus.
Dans le même temps le roi envoya en Egypte, en qualité d'ambassadeur,
Jean de Valence, gentilhomme français, aussi distingué à l'armée par son
courage, que dans le conseil par sa capacité. Cet envoyé, après avoir
représenté avec fermeté aux émirs les énormes infractions qu'ils avaient
faites au traité de Damiette, leur déclara que le roi, son maître,
serait bientôt en état de les en punir si on ne lui en faisait pas
raison, et si l'on différait l'exécution des articles de ce traité. Les
émirs, qui comprirent bien la pensée de l'envoyé, lui répondirent qu'ils
étaient résolus de donner au roi toute satisfaction, et le conjurèrent
de l'empêcher de se liguer avec le soudan de Damas; ajoutant que, s'il
voulait au contraire traiter avec eux et faire diversion sur les terres
de ce soudan, ils lui feraient des conditions aussi avantageuses qu'il
le souhaiterait. Pour mieux marquer la résolution où ils étaient de
le satisfaire, ils firent tirer sur-le-champ des prisons, deux cents
chevaliers, et un grand nombre de prisonniers, que Jean de Valence
conduisit au roi. Ils firent aussi embarquer avec l'envoyé, des
ambassadeurs pour négocier avec le roi une ligue contre le soudan de
Damas. Louis, satisfait de voir déjà de si heureux fruits de son séjour
en Palestine, dit aux ambassadeurs qu'il ne pouvait point traiter avec
les émirs, qu'avant toutes choses ils ne lui eussent renvoyé les têtes
des chrétiens qu'ils avaient exposées sur les murailles du Caire; qu'ils
ne lui eussent aussi remis entre les mains tous les enfans chrétiens
qu'ils avaient pris, et auxquels ils avaient fait renoncer Jésus-Christ;
et enfin qu'ils ne le tinssent quitte des deux cent mille besans d'or
qu'il ne leur avait point encore payés. Le même seigneur de Valence
fut encore chargé de cette négociation, et retourna en Egypte avec les
ambassadeurs.
Durant ces négociations, le roi alla à Césarée, à douze lieues d'Acre,
sur le chemin de Jérusalem, en fit relever les murailles que les
Sarrasins avaient détruites, et la fit fortifier sans qu'ils s'y
opposassent, parce qu'ils savaient que les émirs d'Egypte le
sollicitaient de se joindre à eux; et tandis que l'affaire était
encore en suspens, ils n'osaient rien faire qui pût lui déplaire et le
déterminer à prendre le parti de leurs ennemis. Il fit aussi ajouter de
nouvelles fortifications à la ville d'Acre, élever des forteresses aux
environs: par ce moyen, il se mettait en état de soutenir vigoureusement
la guerre contre le soudan de Damas, au cas qu'il fût obligé de
l'entreprendre.
_Ambassade du prince des assassins à saint Louis_.
Telles étaient les occupations du monarque lorsqu'il reçut une
ambassade, qui fut pour lui une nouvelle occasion de faire paraître
cette grandeur d'ame qui le rendait si digne du trône qu'il occupait.
«Sire, lui dit le chef de cette députation, connaissez-vous monseigneur
et maître le Vieux de la Montagne? Non, répondit froidement Louis, mais
j'en ai entendu parler. Si cela est, reprit l'ambassadeur, je m'étonne
que vous ne lui ayez pas encore envoyé des présens pour vous en faire
un ami. C'est un devoir dont s'acquittent régulièrement tous les ans
l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le soudan de Babylone, et
plusieurs autres grands princes, parce qu'ils n'ignorent pas que leur
vie est entre ses mains. Je viens donc vous sommer de sa part de ne pas
manquer de le satisfaire sur ce point, ou du moins de le faire décharger
du tribut qu'il est obligé de payer tous les ans aux grands-maîtres du
Temple et de l'Hôpital. Il pourrait se défaire de l'un et de l'autre,
mais bientôt ils auraient des successeurs: sa maxime n'est pas de
hasarder ses sujets pour avoir toujours à recommencer.»
Le roi écouta paisiblement l'insultante harangue de l'envoyé, et
lui ordonna de revenir le soir pour avoir sa réponse. Il revint: le
grand-maître du Temple et celui de l'Hôpital se trouvèrent à l'audience,
l'obligèrent par ordre du monarque, de répéter ce qu'il avait dit le
matin, et le remirent encore au lendemain. Le fier assassin n'était
point accoutumé à ces manières hautaines; mais il fut encore bien plus
surpris lorsque les grands-maîtres lui dirent: «Qu'on ne parloit pas de
la sorte à un roi de France; que, sans le respect de son caractère, on
l'auroit fait jeter à la mer; qu'il eût enfin à revenir dans quinze
jours faire satisfaction pour l'insulte qu'il avoit faite à la majesté
royale.»
Une si noble fierté étonna toute la Palestine, et fit trembler pour les
jours du monarque. On connaissait les attentats du barbare, et la fureur
de ceux à qui il en confiait l'exécution. Mais celui qui tient en sa
main toutes les destinées en disposa autrement. Le Vieux de la Montagne
craignit lui-même un prince qui le craignait si peu, et lui renvoya
sur-le-champ le même ambassadeur, avec des présens également singuliers,
bizarres, curieux et magnifiques. C'était d'un côté, sa propre chemise,
«pour marquer, par celui de tous les vêtemens qui touche de plus près,
que le roi de France étoit de tous les rois, celui avec lequel il
vouloit avoir la plus étroite union; et de l'autre, un anneau _de fin or
pur_, où son nom était gravé, _en signifiance qu'il l'épousait pour être
tout à un comme les doigts de la main_.»
Ces symboles étrangers furent accompagnés d'une cassette remplie de
plusieurs ouvrages de cristal de roche. On y trouva un éléphant,
diverses figures d'homme, un échiquier et des échecs de même matière,
dont toutes les pièces étaient ornées d'ambre et d'or. Ces objets, d'un
travail très-délicat, étaient mêlés avec les parfums les plus exquis de
l'Orient; de sorte que, lorsqu'on ouvrit la caisse, il se répandit dans
la salle une des plus agréables odeurs.
Alors le roi fit connaître aux envoyés que c'était par ces manières
honnêtes que leur prince pouvait mériter son amitié et ses libéralités.
Il les traita avec beaucoup d'honnêteté: il leur fit des présens, et
en envoya par le Père Yves, dominicain, au Vieux de la Montagne. Ils
consistaient en plusieurs robes d'écarlate et d'étoffes de soie, avec
des coupes d'or et des vases d'argent.
Pour revenir à la négociation avec les émirs d'Egypte, non-seulement ils
acceptèrent toutes les conditions que le roi leur avait offertes, mais
ils les exécutèrent en lui renvoyant deux cents chevaliers, tous les
jeunes enfans qui avaient renoncé à leur religion, et toutes les têtes
des chrétiens qui étaient exposées sur les murailles du Caire; ils lui
remirent la somme de deux cent mille besans qu'il leur devait encore
pour la rançon des prisonniers faits en Egypte, lui promirent de lui
céder le royaume de Jérusalem, et convinrent avec Jean de Valence, d'un
jour où ils iraient joindre le roi auprès de Jaffe.
Le soudan de Damas, informé de la conclusion de ce traité, prit des
mesures pour en empêcher les suites. Il posta vingt mille hommes sur les
passages qui conduisaient de l'Egypte à Jaffe, afin de les disputer aux
émirs. Ceux-ci n'osèrent pas entreprendre de les forcer, et le roi les
attendit en vain devant cette ville. Le comte de Jaffe l'y reçut avec
une magnificence à laquelle on ne devait pas s'attendre dans un pays
ruiné par les guerres, et par les ravages que les Mahométans y faisaient
depuis tant d'années. Le roi, pour ne donner aucune défiance au comte,
n'entra point dans la place, campa sous les murailles, et fit faire, de
concert avec lui, de nouvelles fortifications devant le château.
Ce fut là que le soudan de Damas fit recommencer les hostilités contre
les chrétiens de Palestine; il envoya faire le dégât par quelques
troupes, jusqu'à trois lieues près du camp du roi. Ce prince l'ayant
appris, détacha Joinville avec quelques compagnies pour les aller
chasser. Sitôt que les chrétiens parurent, les mahométans prirent la
fuite; ils furent poursuivis; et en cette occasion, un jeune gentilhomme
qui n'est pas nommé se conduisit bien courageusement. Après avoir abattu
deux infidèles avec sa lance, voyant le commandant du parti ennemi
venir fondre sur lui, il l'attendit; et, l'ayant blessé d'un grand coup
d'épée, il l'obligea de tourner bride et de prendre la fuite.
Les émirs n'ayant pu passer jusqu'à Jaffe, envoyèrent faire leurs
excuses au roi, et le prièrent de leur assigner un autre jour pour
l'entrevue.
Le roi le leur marqua; mais les émirs ayant perdu une bataille contre le
soudan de Damas, qui les alla chercher jusqu'en Egypte, ils firent la
paix, et s'unirent avec lui contre le roi.
Parmi les deux cents chevaliers que le sire Jean de Vienne avait ramenés
d'Egypte, il y en avait bien quarante de la cour de Champagne, _tous
deserpillés_ (sans habits) _et mal atournés_, c'est l'expression de
Joinville[1], _qui les fit vêtir à ses deniers, de cottes et de surcots
de vair_, et les présenta au roi pour l'engager à les prendre à son
service. Quelqu'un du conseil entreprit de s'y opposer, sous prétexte
_qu'en l'état du prince, il y avoit excès de plus de sept mille
livres_. Joinville, emporté par sa vivacité, dit hautement «que _la
malle-aventure l'en faisoit parler_; que le monarque manqueroit à ce
qu'il se devoit s'il ne s'attachoit de si braves gens, qu'il y alloit de
son intérêt, puisqu'il avoit besoin de troupes; et de sa gloire, puisque
la Champagne avoit perdu trente-cinq chevaliers tous portant bannière,
qui avoient été tués en combattant sous ses étendards.» Aussitôt il
commença à pleurer. «Alors, dit-il, le roi me appaisa, retint tous ces
seigneurs champenois et me les mit en ma bataille.»
[Note 1: Joinville, p. 89.]
Cependant on ne fut pas long-temps sans ressentir les suites de la
réunion des émirs d'Egypte avec le soudan de Damas: car, sitôt que
celui-ci fut guéri des blessures qu'il avait reçues à la bataille contre
les émirs, il s'approcha de Jaffe à la tête de trente mille hommes,
sans pourtant oser attaquer le camp du roi, dont les troupes étaient
infiniment inférieures en nombre.
Le jour de saint Jean, pendant que le roi était au sermon, on vint
l'avertir que les ennemis avaient investi le maître des arbalétriers[1],
et qu'il était en danger d'être défait. Joinville demanda la permission
d'aller le secourir, ce qui lui fut accordé avec cinq cents hommes
d'armes. Dès que Joinville parut, quoique sa troupe ne fût pas
comparable à celle des Sarrasins, ceux-ci lâchèrent le pied, prirent
la fuite, et le maître des arbalétriers se retira sans perte avec
Joinville.
[Note 1: Cet officier, qui dès lors jouissait d'une grande considération
dans nos armées, avait le commandement de toute l'infanterie, dont
les arbalétriers étaient les plus estimés, le surplus étant dans une
médiocre considération, et fort au-dessous de la cavalerie, qui n'était
composée que de noblesse.]
Il se donnait de temps en temps de petits combats, où les infidèles
avaient ordinairement le désavantage mais le roi ne pouvait pas tenir la
campagne avec le peu de troupes qu'il avait; tout ce qu'il pouvait faire
était de se retrancher sous les places dont il faisait relever les
murailles. Outre Jaffe, Césarée, et quelques autres moins considérables,
il entreprit de rétablir Sidon, nommée alors Sajette. Les travaux
étaient déjà fort avancés, lorsqu'un jour les Sarrasins la surprirent, y
tuèrent environ deux mille chrétiens, ouvriers, domestiques ou paysans,
et la rasèrent. Mais le roi ne se rebuta point; et, ayant fait
recommencer ce travail, il en vint à bout avec une extrême dépense.
Un jour que le roi était présent à ces sortes de travaux, le sire de
Joinville vint le trouver. Les huit mois de son engagement étaient près
d'expirer: «Sire de Joinville, lui dit le monarque du plus loin
qu'il l'apperçut, je ne vous ai retenu que jusques à Pâques: que me
demandez-vous pour me continuer le service encore un an? Je ne suis
point venu, sire, répondit le seigneur champenois, pour telle chose
marchander: je demande seulement que vous ne vous courrouciez de chose
que je vous demanderai, ce qui vous arrive souvent: je vous promets, de
mon côté, que de ce que vous me refuserez je ne me courroucerai mie.
Cette naïveté divertit beaucoup le roi, qui dit qu'il le retenait à tel
convenant. Aussitôt il le prend par la main, le mène à son conseil et
lui rend compte de la condition du traité. Chacun se mit à rire, et la
joie fut grande de quoi il demeurait[1].»
[Note 1: Joinville, page 95.]
Cependant, quoique le roi eût peu de troupes, c'était pour lui un état
bien pénible de demeurer toujours sur la défensive et de ne s'occuper
qu'à rebâtir des forteresses. Il avait néanmoins reçu de France quelques
renforts; mais ils n'étaient pas encore assez nombreux, joints avec les
troupes qu'il avait, pour tenir la campagne. Il résolut de faire une
tentative sur Naplouse, qui était l'ancienne Samarie. Il proposa son
dessein aux seigneurs du pays, et aux chevaliers du Temple et de
l'Hôpital, qui l'approuvèrent, lui dirent qu'ils répondaient de la
réussite; mais que, comme cette entreprise était périlleuse, ils le
suppliaient de les en charger sans exposer sa propre personne. Le roi
dit qu'il en voulait être. On s'opiniâtra de part et d'autre; et, comme
d'un côté le roi était déterminé à prendre part au danger, et que de
l'autre côté les seigneurs croyaient que c'était trop risquer, on
abandonna ce dessein.
_Entreprise sur Belinas, ou Césarée de Philippe._
Peu de jours après, il leur proposa l'attaque de Belinas, autrefois
Césarée de Philippe: la proposition fut encore accordée, mais à la même
condition que le roi n'y paraîtrait pas. Il se laissa vaincre cette
seconde fois, et confia à ses généraux la conduite de l'entreprise. Elle
était hardie. La ville était bâtie à mi-côte sur le mont Liban: elle
avait trois enceintes de murailles, et plus haut, à la distance de près
d'une demi-lieue, était le château nommé Subberbe.
Les troupes partirent la nuit; et, le lendemain au point du jour, elles
arrivèrent dans la plaine, au pied de l'enceinte de Belinas. On partagea
les attaques, et il fut résolu que ce qu'on appelait la bataille du roi,
ou les gendarmes du roi, c'est-à-dire ceux qui étaient à sa solde, se
posteraient entre le château et la place; qu'ils insulteraient de ce
côté-là; que les chevaliers de l'Hôpital feraient l'attaque par la
droite, et qu'un autre corps, à qui l'histoire donne le nom de Terriers,
donnerait l'assaut par la gauche, et les chevaliers du Temple du côté de
la plaine.
Chacun s'avança vers son poste. Le chemin par où il fallait que les
gendarmes du roi marchassent était si difficile que les chevaliers
furent obligés de quitter leurs chevaux. En montant, ils découvrirent un
corps de cavaliers ennemis sur le haut de la colline, qui parut d'abord
les attendre de pied ferme; mais, étonnés de la résolution avec laquelle
on venait à eux, ils s'enfuirent et se retirèrent vers le château. Cette
fuite fit perdre coeur aux habitans de la place; et, quoiqu'il fallût
forcer trois murailles de ce côté-là pour y entrer, ils l'abandonnèrent
et se sauvèrent dans la montagne. On obtenait par cette fuite, sans coup
férir, tout ce que l'on prétendait: car on n'avait point ordre d'aller
attaquer le château. Les chevaliers teutoniques, qui étaient avec les
gendarmes du roi, voyant que tout fuyait devant eux, se détachèrent
malgré Joinville, pour aller aux ennemis qui s'étaient ralliés devant le
château. On n'y pouvait arriver que par des sentiers fort longs et fort
étroits, pratiqués alentour du rocher. Ils ne s'aperçurent de
leur témérité que quand ils furent engagés dans ces défilés. Ils
s'arrêtèrent, prirent le parti de retourner sur leurs pas et de
hâter leur retraite. Alors les ennemis les voyant se retirer avec
précipitation et en désordre, descendirent de cheval; et, les coupant
par des routes qui leur étaient connues, vinrent les charger, et en
assommèrent plusieurs à coups de massue, les serrant de fort près
jusqu'au lieu où était Joinville.
Peu s'en fallut que cette déroute des chevaliers teutoniques ne causât
celle des gendarmes du roi, qui déjà pensaient à fuir. Mais Joinville
les arrêta, en les menaçant de les faire tous casser par le roi.
Quelques-uns lui dirent qu'il en parlait bien à son aise; qu'il était à
cheval, et qu'eux étant à pied, ils demeureraient exposés à la fureur
des ennemis, tandis qu'il lui serait aisé de se sauver. Joinville,
pour leur ôter ce prétexte de fuite, quitta son cheval, et l'envoya au
quartier des chevaliers du Temple. Il soutint bravement l'effort des
infidèles pendant assez de temps; mais il aurait été accablé par le
nombre, si l'on n'eût pas été annoncer au brave Ollivier de Termes que
Joinville avait été tué. Mort ou vif, dit l'intrépide chevalier, j'en
porterai des nouvelles au roi, ou j'y demeurerai. Il arrive avec un
corps de troupes, attaque les barbares, les enfonce, dégage le digne
favori du monarque, et le ramène avec tous ses gens. La ville, pendant
ce temps-là, avait été pillée, saccagée et brûlée, et les vainqueurs
vinrent rejoindre le roi à Sidon.
Ce fut pour eux un spectacle bien triste, mais en même temps d'une
grande édification, que celui qu'il leur donna à leur arrivée.
Nous avons dit que le soudan de Damas, peu content de raser les
fortifications naissantes de la ville de Sidon, avait fait égorger
plus de deux mille chrétiens qui étaient sans défense. Leurs corps
demeuraient exposés dans la campagne, sans sépulture, corrompus et
déjà d'une puanteur insupportable. Louis, à cette vue, sent son coeur
s'attendrir, appelle le légat, lui fait bénir un cimetière; puis,
relevant de ses propres mains un de ces cadavres: «Allons, dit-il à ses
courtisans, allons enterrer des martyrs de Jésus-Christ.» Il obligea les
plus délicats d'en faire autant. Cinq jours y furent employés; ensuite
il donna ses ordres pour le rétablissement de Sidon. Tous les jours, dès
le matin, il était le premier au travail, et l'ouvrage fut achevé avec
une extrême dépense, malgré le naufrage d'un vaisseau qui lui apportait
des sommes considérables. Lorsqu'il en reçut la nouvelle, il dit ces
paroles mémorables: _Ni cette perte, ni autre quelconque, ne sauroit me
séparer de la fidélité que je dois à mon Dieu_.
Les diverses négociations avec les émirs d'Egypte et avec le soudan
de Damas, qui avaient été si favorables au roi, le rétablissement de
plusieurs places importantes et ces divers combats dont j'ai parlé,
furent ce qui se passa de plus mémorable dans l'espace de près de quatre
années que le roi séjourna en Palestine, depuis sa délivrance. Durant ce
séjour, il satisfit de temps en temps sa dévotion par la visite d'une
partie des saints lieux où il pouvait aller, sans s'exposer à un péril
évident. Il partit d'Acre et fit le voyage avec une piété que tous ceux
qui en furent témoins ne pouvaient cesser d'admirer. Il arriva, la
veille de l'Annonciation, à Cana en Galilée, portant sur son corps
un rude cilice: de là il alla au Mont-Thabor, et vint le même jour à
Nazareth. Sitôt qu'il aperçut de loin cette bourgade, il descendit de
cheval, se mit à genoux pour adorer de loin ce saint lieu où s'était
opéré le mystère de notre rédemption. Il s'y rendit à pied, quoiqu'il
fût extrêmement fatigué; il y fit célébrer l'office divin, c'est-à-dire,
matines, la messe et les vêpres. Il y communia de la main du légat, qui
y fit à cette occasion un sermon fort touchant: de sorte que, suivant la
réflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un écrit qui
nous apprend ce détail, on pouvait dire que, depuis que le mystère de
l'Incarnation s'était accompli à Nazareth, jamais Dieu n'y avait été
honoré avec plus d'édification et de dévotion qu'il le fut ce jour-là.
_Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi._
Ce fut vers le même temps que Louis reçut des nouvelles de l'Europe. Les
princes Alphonse et Charles, ses frères, étaient arrivés en France, où
ils firent cesser le deuil général par les nouvelles certaines qu'ils
apportèrent de la délivrance et de la santé du roi. Il apprit avec la
plus grande satisfaction que la reine Blanche, sa mère, s'était conduite
avec autant de prudence et de sagesse, dans sa seconde régence, que
dans sa première. Elle avait maintenu le royaume de France dans la plus
grande tranquillité, tant au dedans qu'au dehors. Elle s'opposa avec
beaucoup de fermeté à la croisade que le pape osa faire publier pour
soutenir ses intérêts particuliers contre Conrad, fils de l'empereur
Frédéric II, décédé l'année précédente. Blanche assembla la noblesse du
royaume; et, d'une voix unanime, elle fit ordonner que les terres de
ceux qui s'engageraient dans cette milice seraient saisies. «Qu'ils
partent, disait-on, pour ne plus revenir, ces traîtres à l'état. Il
est bien juste que le pape entretienne ceux qui servent son ambition,
lorsqu'ils devraient secourir Jésus-Christ sous les étendards de notre
roi.» Blanche fit faire aussi de vifs reproches au pape sur sa conduite
intéressée, qui allait mettre toute l'Europe en combustion, et l'on fit
de sévères réprimandes aux Cordeliers et aux Dominicains, qui avaient
osé prêcher cette singulière croisade. «Nous vous bâtissons des églises
et des maisons, disaient les seigneurs, nous vous recevons, nous vous
nourrissons. Quel bien vous fait le pape? Il vous fatigue et vous
tourmente; il vous fait les receveurs de ses impôts, et vous rend odieux
à vos bienfaiteurs.»