L'embarquement s'était fait avec tant de précipitation, que _les gens

du roi ne lui avoient rien appareillé, comme de robes, lit, couche, ne

autre bien_; à peine se trouva-t-il quelques matelas sur lesquels il pût

reposer. _Il faisoit venir Joinville, lui permettait de se seoir emprès

sa personne, pour ce qu'il étoit malade_. Après lui avoir détaillé

tout ce qui s'était passé à sa prise, il lui ordonnait de raconter ses

aventures particulières, trouvant toujours le moyen de rapporter tout à

Dieu. Tant de malheurs qui lui étaient arrivés coup sur coup, n'avaient

pu, dit l'ingénu sénéchal, lui faire oublier le comte d'Artois, son

frère: _Il plaignoit à merveille sa mort_. Un jour il demanda où était

le comte d'Anjou, qui, quoique sur le même vaisseau, _ne lui tenoit

aucune compagnie_. On lui répondit qu'il jouait avec Gautier de

Nemours[1]. Aussitôt il se leva, un peu échauffé, se fit conduire à la

chambre où étaient les joueurs, _et, quand il fut sur eux, print les

dez_ «et les tables, les jeta en la mer, et se courrouça très-fort à

son frère, de ce qu'il ne lui souvenoit plus de la mort d'un prince qui

devoit lui être si cher, ni des périls desquels Notre-Seigneur les avoit

délivrés. Mais le sire de Nemours en fut mieux payé, car le bon saint

roi jeta tous ses deniers après les dez et les tables, en mer.»

[Note 1: Joinville, pag. 79 et 80.]

_Le roi arrive en Palestine_.

La navigation fut des plus heureuses; les vaisseaux, au bout de six

jours, entrèrent dans le port de Saint-Jean-d'Acre. Toute la ville

vint au-devant du roi en procession, et chacun mit pied à terre, dans

l'espérance de trouver quelque repos après tant de fatigues.

Telle fut la fin d'une expédition dont les préparatifs alarmèrent tout

l'Orient, dont les premiers succès firent trembler tous les Musulmans,

dont les derniers malheurs remplirent toute l'Europe de deuil et de

tristesse. Louis se montra véritablement grand dans les triomphes, plus

grand encore dans les fers, très-grand par la tendre reconnaissance

qu'il conserva toute sa vie pour les bontés d'un Dieu qui l'avait jugé

digne de souffrir pour la gloire de son saint nom.

_Désolation de la France et de l'Europe, à la nouvelle de la prison du

roi_.

Tandis que ces choses se passaient en Orient, on se repaissait en France

de diverses nouvelles qui étaient de jour en jour plus avantageuses.

Celles de l'heureuse descente qu'on avait faite en Egypte, de la

prise de Damiette, dont on eut des avis certains, furent, comme c'est

l'ordinaire, le fond sur lequel on en fabriqua plusieurs autres qui en

tiraient toute leur vraisemblance, et que l'on croyait avec le plus

grand plaisir. Selon ces bruits, la prise de Damiette avait été suivie

de celle du Grand-Caire, et de la défaite entière de l'armée du soudan.

La nouvelle en avait été confirmée par une lettre écrite à un commandeur

de l'ordre des Hospitaliers; la reine Blanche et tout le royaume le

crut avec la même facilité. Ce n'était partout que réjouissances, et

principalement en France, d'autant plus que, selon la même lettre, le

roi et les princes ses frères étaient en parfaite santé; mais lorsque

l'illusion eut fait place à la vérité, la douleur fut universelle. Plus

la joie avait été grande, plus on fut consterné par les assurances que

l'on reçut quelque temps après de la captivité du roi, de tous les

princes et seigneurs, des maladies contagieuses qui l'avaient précédée,

et qui avaient fait périr la plus grande partie de l'armée. Tous les

princes chrétiens firent paraître leur douleur d'un si funeste désastre:

toute l'Europe prit part à cette perte, qui était commune à toute la

chrétienté.

La reine Blanche y fut plus sensible que tous les autres; cependant,

loin de se laisser accabler par la douleur, elle s'occupa des moyens de

remédier à un mal si pressant: elle n'omit ni exhortations, ni caresses,

ni prières, pour engager les sujets du roi à faire les derniers efforts,

afin de payer sa rançon, celle de tant de braves seigneurs, et pour

envoyer du secours à Damiette, dont la conservation répondait en quelque

sorte de la vie du roi son fils.

Mais tous les mouvemens que la captivité du roi causa dans l'Europe

eurent peu d'effet, et en produisirent au contraire un très-fâcheux; qui

fut un exemple des illusions dont le peuple est susceptible, et qui le

conduisent ordinairement aux plus grands excès de fanatisme.

_Mouvemens des Pastoureaux_.

Un Hongrois, nommé Jacob, âgé de soixante ans, apostat de l'ordre de

Cîteaux et même de la religion chrétienne, car il avait secrètement

embrassé celle de Mahomet, était en Europe l'espion du soudan d'Egypte.

Une très-longue barbe qui lui descendait presque jusqu'à la ceinture, un

visage pâle et décharné, des yeux enfoncés, mais étincelans, une grande

abondance de larmes qu'il avait à commandement, un extérieur enfin

pénitent et tout en Dieu, parlant d'ailleurs avec une espèce d'éloquence

simple plusieurs langues de l'Europe, lui donnèrent un si grand crédit

sur l'esprit de la populace, qu'elle crut qu'il était véritablement

envoyé de Dieu. Ce scélérat, que l'usage des fourberies avait rendu

habile à contrefaire le prophète, s'adressa aux gens de la campagne et

surtout aux bergers, et entreprit de leur persuader que Dieu voulait se

servir d'eux pour délivrer la Terre-Sainte et le roi de la tyrannie des

Sarrasins; que la divine Providence avait fait avorter tous les desseins

de ces grands du monde qui se confiaient dans leur force, afin de

se réserver la gloire d'exterminer les Mahométans par les mains des

faibles; que Jésus-Christ qui, étant sur la terre, s'était donné le

nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu, avait jeté les yeux, pour ce grand

oeuvre, sur ceux qui menaient une vie simple dans la conduite des

troupeaux. Il sut si bien faire valoir cette extravagance, à la faveur

de quelques tours de charlatan, qui passaient pour des miracles aux yeux

de ces bonnes gens, qu'il en assembla un grand nombre et les engagea à

le suivre. Ce fut de ces gens-là qu'il commença à former sa milice à qui

on donna pour cette raison le nom de _pastoureaux_. Elle fut bientôt

grossie par une multitude infinie d'autres gens de la campagne, de la

lie du peuple, de tous les vagabonds et de tous les voleurs du royaume.

La régente, qui avait besoin de soldats pour envoyer en Palestine au

secours du roi, ne s'opposa pas d'abord à cette manie dont elle espérait

tirer avantage; mais ces pastoureaux commirent tant de désordres, ils

s'abandonnèrent à tant d'excès, et portèrent leur insolence si loin

contre les évêques, les ecclésiastiques, les religieux; et leur chef,

dans ses prédications, parla contre l'Eglise et le pape avec tant

d'audace et d'impudence, que la régente, informée de ces désordres

ouvrit enfin les yeux, et reconnut modestement sa faute et avoua qu'elle

avait été trompé par la simplicité apparente de ces imposteurs; aveu qui

pourrait paraître humiliant de la part d'une reine consommée dans les

affaires par une longue expérience, mais qui fait connaître réellement

une grande ame, que l'amour-propre, si naturel aux grands, ne sait point

aveugler.

Elle envoya partout des ordres aux magistrats et aux peuples de

prendre les armes pour les dissiper. Bourges cependant ignorait cette

proscription: on y reçut le prétendu prophète avec honneur. Jacob y

fit entrer une partie de ses gens; les autres se répandirent dans les

environs. Le clergé, objet éternel de leur haine, s'était caché ou

retiré. Il n'y eut personne de tué; mais la synagogue des Juifs fut

forcée, leurs livres brûlés, leurs maisons pillées. Le maître prêcha

avec son impudence ordinaire; il avait promis des miracles, mais il

n'eut pas l'adresse d'en faire: le peuple se retira fort désabusé. Ce

fut apparemment sur ces entrefaites qu'arrivèrent les ordres de la

régente; mais déjà les pastoureaux étaient sortis de la ville. Les

habitans, honteux de leurs ménagemens pour cette bande de scélérats,

courent aux armes, sortent en foule après eux, et les joignent entre

Mortemer et Villeneuve sur le Cher. Le Hongrois Jacob, leur maître,

atteint des premiers par un boucher, est assommé à coups de hache; une

grande partie de ses gens demeure sur la place. Plusieurs tombent entre

les mains des magistrats et périssent par la corde: le reste se dissipe

comme de la fumée.

Une autre troupe de ces fanatiques, sous la conduite d'un des lieutenans

de Jacob, se présente aux portes de Bordeaux. Interrogés quelle était

leur mission, ils répondent qu'ils agissaient par l'autorité de Dieu

tout-puissant et de la Vierge sa mère. Le voile de la séduction était

tombé, on leur signifia que, s'ils ne se retiraient promptement, on les

poursuivrait avec toutes les troupes du pays: cette simple menace suffit

pour les disperser. Leur chef se déroba secrètement, monta sur un

vaisseau pour retourner chez les Sarrasins, d'où il était venu; mais,

reconnu par les mariniers pour l'un des compagnons du Hongrois, il fut

jeté dans la Garonne, pieds et mains liés. On trouva dans son bagage

beaucoup d'argent, des poudres empoisonnées, des lettres écrites en

arabe, qui marquaient un engagement de livrer dans peu un grand nombre

de chrétiens aux infidèles.

Un second lieutenant de l'imposteur était passé en Angleterre, où il

avait rassemblé cinq ou six cents villageois; mais lorsqu'on y fut

instruit de la manière dont les disciples du Hongrois avaient été

traités en France, ce lieutenant fut arrêté et mis en pièces par ceux

mêmes qu'il avait séduits.

Telle fut la fin malheureuse des pastoureaux. La plus grande partie

périt, ou par l'épée, ou par la main des bourreaux: on n'en excepta que

ces trop simples paysans dont on avait surpris la bonne foi. Les uns,

touchés d'un véritable repentir, allèrent expier leur égarement au

service du roi dans la Terre-Sainte; les autres, se voyant sans chef,

regagnèrent comme ils purent leurs troupeaux et leurs charrues. Ainsi

fut dissipée une illusion, dont on comprend aussi peu l'accroissement

prodigieux que la fin si subite.

_Occupations du roi dans la Palestine_.

Cependant, dès que le roi fut arrivé à Saint-Jean-d'Acre dans la

Palestine, il s'empressa d'envoyer les quatre cent mille besans d'or qui

restaient à payer, tant pour retirer les malades et les effets qu'on

avait dû garder à Damiette, que pour racheter les captifs qu'on avait

transférés au Caire, contre la foi des traités. Mais ce voyage fut

inutile: les ambassadeurs, après avoir essuyé toutes sortes de délais,

rapportèrent une partie de l'argent, et ne ramenèrent avec eux que

quatre cents prisonniers, de plus de douze mille qu'ils étaient. Les

Sarrasins ne tardèrent pas à se repentir d'avoir délivré le roi à si bon

marché. Ils avaient, comme on l'a dit, brûlé toutes ses machines, pillé

ses meubles, égorgé les malades. Il ne fut pas plus tôt mis en liberté,

qu'ils partagèrent entre eux les captifs qui furent traités avec la

dernière barbarie. Cette conduite des Egyptiens fit changer de face aux

affaires.

_Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France_.

Louis, vivement sollicité par les prières de la reine sa mère, avait

résolu de retourner en France, où l'on n'avait ni paix, ni trève avec le

roi d'Angleterre. On commençait à craindre qu'il ne voulût profiter de

l'éloignement du monarque; car on connaissait la jalousie, l'ambition,

la cupidité et l'humeur inquiète de Henri; mais, d'un autre côté, la

retraite du saint roi entraînait celle de tous les croisés qui ne

pouvaient manquer de le suivre, et désiraient, après tant de malheurs et

de fatigues, de revoir encore leur patrie. Les Templiers même, et les

Hospitaliers, menaçaient de s'embarquer avec lui, s'il prenait le parti

de les abandonner. Ainsi la Palestine demeurait sans défense, ses

habitans sans ressource, plus de dix mille prisonniers sans espérance

d'être rachetés.

Dans cette position difficile, il assembla les comtes de Poitiers et

d'Anjou, le comte de Flandre, et tous les seigneurs de l'armée.

«Madame la reine, ma mère, leur dit-il, me mande que mon royaume est

dans un grand péril, et mon retour très-nécessaire. Les peuples de

l'Orient, au contraire, me représentent que la Palestine est perdue si

je la quitte, me conjurent de ne les point abandonner à la merci des

infidèles, protestent enfin qu'ils me suivront tous, si je veux les

laisser à eux-mêmes. Ainsi je vous prie de me donner votre avis sur ce

qu'il convient de faire: je vous donne huit jours pour y penser.» Il ne

lui échappa dans son discours aucune parole qui pût faire connaître son

dessein; mais la gloire de Dieu, l'intérêt de la religion, sa tendresse

pour des sujets malheureux qui gémissaient dans un dur esclavage, ne

lui permettaient pas de balancer sur le choix du parti qu'il avait à

prendre.

Quand les huit jours furent expirés, l'assemblée se trouva encore plus

nombreuse que la première fois. Alors le seigneur Guy de Mauvoisin lui

dit, au nom de tous les seigneurs français: «Sire, messeigneurs vos

frères et tous les chefs de votre armée sont d'avis que vous vous

embarquiez au plus tôt. Votre royaume a un besoin pressant de votre

présence. Vous ne pouvez demeurer ici avec honneur. Le séjour que vous y

ferez ne sera d'aucune utilité. De deux mille huit cents chevaliers qui

vous accompagnaient en partant de Chypre, il ne vous en reste pas cent,

la plupart malades, n'ayant ni équipages, ni argent pour en avoir. Vous

n'avez pas une seule place dont vous puissiez disposer. Enfin, supposé

que vous pensiez à continuer la guerre contre les infidèles, il faut

pour cela même passer la mer, afin de faire un nouvel armement, et

revenir avec de plus grandes forces; au lieu que dans l'extrémité où

vous vous trouvez, vous n'êtes point en état de rien entreprendre, mais

dans un danger évident de périr sans honneur et sans tirer l'épée.»

Ce discours fit beaucoup d'impression sur l'esprit du roi; et, quoique

Mauvoisin, en commençant, eût dit qu'il parlait au nom de presque toute

l'assemblée qui, par son silence, semblait approuver ses remontrances,

cependant le roi voulut avoir les avis de tous en particulier. Il

commença par les comtes de Poitiers et d'Anjou, ses frères; après eux

il fit parler le comte de Flandre et plusieurs autres seigneurs:

tous répondirent qu'ils étaient entièrement du sentiment du seigneur

Mauvoisin. Quand le roi demanda celui de Jean d'Ybelin, comte de Jaffe,

il se défendit d'abord de le dire, parce que, possédant plusieurs places

dans la Palestine, il paraîtrait parler pour ses propres intérêts, s'il

était d'un sentiment contraire à celui de tant de braves chevaliers. Le

roi l'obligea toutefois de parler, et il dit que, supposé que le roi ne

fût pas dans une entière impuissance d'avoir des troupes capables de

tenir la campagne, il était de la gloire d'un aussi grand prince que lui

de demeurer en Palestine, avec l'espérance d'avoir quelques avantages

sur les Sarrasins; qu'il lui serait honteux de se retirer sur sa perte,

et de paraître en Europe avec les débris de son armée et tout le mauvais

équipage d'un prince vaincu, sans avoir fait quelques efforts pour

réparer une disgrace, plus glorieuse peut être que bien des victoires,

mais qu'une retraite précipitée pouvait néanmoins rendre honteuse.

Joinville, qui ne put parler que le quatorzième, embrassa ce dernier

avis. «Le roi, ajouta-t-il, en employant une partie de son trésor,

qui se trouve encore tout entier, lèvera aisément de bonnes troupes.

Lorsqu'on saura qu'il paie largement, on viendra en foule se ranger

sous ses étendards: la Morée et les pays voisins lui fourniront des

chevaliers et des soldats en abondance. Ainsi l'exigent et la gloire

de notre souverain, et le salut de nos compagnons captifs, qu'on met

peut-être par milliers à la torture, au moment que nous délibérons, et

qui se trouvent dans la nécessité, ou de souffrir mille morts, ou

de renoncer à leur foi, ou au moins à leur liberté; qu'il n'y avait

personne dans l'assemblée qui n'eût parmi ces prisonniers des parens ou

des amis, et qu'il était de leur générosité de ne les pas laisser périr

malheureusement.» Il prononça ces dernières paroles d'une manière si

touchante qu'il tira des larmes des yeux; mais personne ne changea de

sentiment; et de tous ceux qui restaient à parler, le seul Guillaume de

Beaumont, maréchal de France, appuya celui du sénéchal de Champagne. Le

roi, touché de tant d'oppositions à ce qu'il avait résolu, ne voulut pas

se déclarer et remit encore l'affaire à huitaine.

Les seigneurs sortirent de l'assemblée très-irrités contre Joinville,

qui, jeune encore, avait osé combattre l'avis de tant de personnages

vieillis dans les armes et dans le conseil. «Chacun commença aussitôt

à l'assaillir, et lui disait par dépit ou par envie: Il est inutile de

délibérer davantage, Joinville a opiné de demeurer, Joinville qui en

sait plus que tout le royaume de France.» Le plus sage lui parut de se

taire; mais il eut peur d'avoir déplu au souverain. Deux ou trois jours

après la tenue de ce conseil, le roi qui le faisait manger avec lui

quand les princes ses frères n'y étaient pas, ne le regarda point

pendant tout le dîner. Le sénéchal, effrayé d'un silence qui, trop

souvent à la cour, annonce une disgrace prochaine, se retira dans

l'embrasure d'une fenêtre qui donnait sur la mer. Là, tenant ses bras

passés au travers des grilles, il se mit à rêver à sa mauvaise fortune.

Déjà il _disait en son courage_[1], qu'il laisserait partir le monarque,

_et s'en irait vers le prince d'Antioche, son parent_, lorsque

tout-à-coup il sentit quelqu'un _s'appuyer sur ses épaules par derrière,

et lui serrer la tête entre les deux mains_. Il crut que c'était le

seigneur de Nemours qui l'avait tourmenté _cette journée_. De grace,

lui dit-il avec chagrin, _laissés m'en paix, messire Philippe, en male

aventure_. Aussitôt il tourne le visage; mais l'inconnu _lui passe la

main par-dessus. Alors il sçut que c'étoit le roi, à une émeraude qu'il

avoit au doigt_, et voulut se retirer comme quelqu'un qui avait mal

parlé. «Venez çà, sire de Joinville, dit le monarque en l'arrêtant: je

vous trouve bien hardi, jeune comme vous êtes, de me conseiller sur tout

le conseil des grands personnages de France, que je dois demeurer en

cette terre. Si le conseil est bon, répondit le sénéchal, avec un petit

reste d'humeur, votre majesté peut le suivre; s'il est mauvais, elle est

maîtresse de n'y pas croire. Mais si je demeure en Palestine, ajouta le

prince, le sire de Joinville voudra-t-il rester avec moi? Oui, sire,

reprit celui-ci avec vivacité, fût-ce à mes propres dépens.» Le roi,

charmé de sa naïveté, lui découvrit enfin que son dessein n'était pas de

retourner sitôt en France: néanmoins il lui recommanda le secret. Cette

confidence rendit au sénéchal toute sa gaieté: _Nul mal_, dit-il, _ne le

gravoit plus_.

[Note 1: Joinville, p. 81.]

_Le roi se détermine à rester en Syrie._

Le dimanche suivant, le roi assembla de nouveau les seigneurs de son

conseil et leur parla en ces termes: «Seigneurs, je suis également

obligé, et à ceux qui me conseillent de repasser en France, et à ceux

qui me conseillent de rester en Palestine, persuadé que je suis que tous

n'ont en vue que mes intérêts et ceux de mon royaume. J'ai balancé les

raisons des uns et des autres, et je me suis déterminé à ne pas quitter

la Palestine. Je sais que ma présence serait utile en France, mais elle

n'y est pas nécessaire. La reine ma mère l'a gouvernée jusqu'à présent

avec tant de sagesse que je puis m'en rapporter à ses soins: elle ne

manque ni d'hommes, ni d'argent; et, en cas que les Anglais fassent

quelque entreprise, elle est en état de s'y opposer. Au contraire, si

je pars, le royaume de Jérusalem est perdu. Quelle honte si, étant venu

pour le délivrer de la tyrannie des infidèles, je le laissais dans une

position pire que celle où je l'ai trouvé! Je crois donc que le service

de Dieu, et l'honneur de la nation française exigent que je demeure

encore quelque temps à Ptolémaïs. Ainsi, seigneurs, je vous laisse

le choix. Si vous voulez retourner dans votre patrie, _de par Dieu

soit_[1]; je ne prétends contraindre personne. Si vous voulez rester

avec moi, dites-le hardiment. Je vous promets que je vous donnerai tant,

que la coupe ne sera pas mienne, mais vôtre.» Il voulait dire que ses

finances seraient plus pour eux que pour lui.

[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 88.]

On ne saurait exprimer l'étonnement des princes et des barons, après

cette déclaration du monarque. Quelques-uns, honteux d'abandonner leur

souverain, se laissèrent vaincre par les sentimens d'honneur et de

générosité. La plupart n'en disposèrent pas moins toutes choses pour

leur retour. Les princes même, ses frères, se préparèrent à partir, et

s'embarquèrent en effet vers la saint Jean: _Mais ne sçais pas bien_,

dit Joinville, _si ce fut à leur requête ou par la volonté du roi_, qui,

soigneux de leur gloire, voulut bien dire qu'il les renvoyait pour la

consolation de sa très-chère dame et honorée mère, et de tout le royaume

de France. Ce fut à cette occasion qu'il écrivit la lettre qui nous

reste[1] sur sa prison et sa délivrance: elle est adressée à ses chers

et fidèles les prélats, barons, chevaliers, soldats, citoyens et

bourgeois. Il leur détaille du même style, et les succès et les

disgraces de son expédition d'Egypte, et finit par leur rendre compte

des raisons qui l'ont déterminé, contre l'avis de plusieurs, à demeurer

encore quelque temps en Syrie; monument précieux, où l'on remarque des

sentimens si nobles, si chrétiens, une simplicité si sublime, qu'on ne

peut s'empêcher de reconnaître qu'il n'est donné de parler ainsi qu'à un

roi animé de l'esprit de Dieu.

[Note 1: _Epist. S. Lud. de capt. et liber. suâ; apud Duch._ Tome 5, p.

428.]

_Il donne ses ordres pour lever des troupes_.

Le saint monarque, sans être effrayé de la désertion presque générale de

son armée, donna aussitôt ses ordres pour lever de nouvelles troupes;

mais au bout d'un mois, _on ne lui avoit encore fait recrue de

chevaliers ne d'autres gens_[1]. Surpris de cette négligence, il manda

ce qui lui restait d'officiers principaux, surtout Pierre de Nemours

ou de Villebeon, chambellan de France. «Pourquoi, leur dit-il d'un air

courroucé, n'a-t-on pas exécuté la commission que j'avais donnée? Sire,

répondit le chambellan, c'est que chacun se met à si haut prix, et

particulièrement Joinville que nous n'osons pas promettre ce qu'on

nous demande.» Le roi sur-le-champ fait appeler Joinville, qui se jeta

aussitôt à ses genoux, fort alarmé, car il avait tout entendu. Louis,

après l'avoir fait lever, lui commanda de s'asseoir: «Sénéchal, lui

dit-il avec autant de majesté que de bonté, vous n'avez pas oublié sans

doute la confiance et l'amitié dont je vous ai toujours honoré. D'où

vient donc que vous êtes si difficile sur la paie quand il s'agit de

vous engager à mon service? Sire, répliqua Joinville, j'ignore ce que

vos gens ont pu vous dire; mais si je demande beaucoup, c'est que je

manque de tout. Vous sçavez que lorsque je fus pris, il ne me demeura

que le corps: ainsi ce m'est une chose impossible d'entretenir ma

compagnie, si l'on ne me donne de bons appointemens. J'ai trois

chevaliers portant bannières, qui me coûtent chacun quatre cents livres;

il me faudra bien huit cents livres pour me monter, tant de harnois que

de chevaux, et pour donner à manger à ces chevaliers, jusqu'au temps de

Pâques. Or, regardez donc, sire, si je me fais trop dur. Alors compta le

roi par ses doigts. Sont, fit-il, deux mille livres. Eh bien, soit, je

vous retiens à moi: je ne vois point en vous d'outrage.»

[Note 1: Joinville, _ibid._]

Joinville avait grand besoin de ce secours d'argent, car il n'avait plus

que quatre cents livres, qui même avaient couru grand risque. Il les

avait données en garde au commandeur du Temple, qui dès la seconde fois

qu'il envoya prendre quelque chose sur cette somme, _lui manda qu'il

n'avoit aucuns deniers qui fussent à lui, et qui, pis est, qu'il ne le

connoissoit point_. Le sénéchal fit grand bruit, et publia partout que

les Templiers _étoient larrons_. Le grand-maître, effrayé des suites de

cette affaire, eut d'abord recours aux menaces; ensuite il jugea plus à

propos de rapporter le petit trésor, et de fait le rendit: _Dont je fus

très-joyeux_, ajoute Joinville, _car je n'avois pas un pauvre denier;

mais bien protestai de ne plus donner la peine à ces bons religieux de

garder mon argent_.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 13 / 24 段