venir vers eux un grand nombre de jeunes soldats, ayant à leur tête un
vieillard musulman qui paraissait un homme de distinction; il leur fit
demander par un truchement s'il était vrai qu'ils crussent en un seul
Dieu, qui fût né, crucifié et mort pour eux, et ensuite ressuscité. Ils
répondirent tous avec fermeté qu'ils le croyaient; mais la repartie
qu'il leur fit les surprit beaucoup. «Si cela est, leur répondit-il, ne
vous découragez point dans l'état malheureux où vous vous trouvez: vous
souffrez, mais vous n'êtes pas encore morts pour lui comme il est mort
pour vous; et, s'il est ressuscité lui-même, il aura le pouvoir de vous
délivrer bientôt de votre captivité.» Après avoir parlé de la sorte, il
se retira. Comme on ne devait guère attendre une pareille morale de la
part d'un mahométan, les prisonniers tirèrent de là un bon augure pour
leur délivrance.
_Traité du roi pour sa liberté avec Almoadan, soudan d'Egypte_.
Almoadan, n'espérant plus rien obtenir des seigneurs français, se tourna
du côté du roi, lui fit faire les mêmes demandes, et en reçut les
mêmes réponses. Alors, transporté de colère, il le fit menacer, s'il
persistait dans son obstination, de le faire mettre en bernicles,
espèce de torture très-cruelle, dont Joinville a voulu nous faire la
description; mais il s'est si mal expliqué, qu'il est difficile d'y
comprendre quelque chose.
Louis, toujours égal à lui-même, répondit avec modestie: _Je suis
prisonnier du sultan; il peut faire de moi à son vouloir_. Le soudan,
convaincu qu'il ne gagnerait rien par cette voie, fit proposer au roi de
donner pour sa rançon et pour celle des autres prisonniers, un million
de besans d'or, et la ville de Damiette. Louis répondit avec une noble
fierté, _qu'un roi de France n'étoit point tel, qu'il se voulût rédimer
pour aucune finance de deniers; mais qu'il donneroit la ville pour sa
personne, et payerait le million de besans pour la délivrance de sa
gent_. Le sultan, étonné de la générosité de son prisonnier, s'écria:
_Par ma loi! franc et libéral est le français, qui n'a voulu barguigner,
mais a octroyé de faire et payer ce qu'on lui a demandé. Or, lui allez
dire que je lui remets le cinquième de la somme, et qu'il n'en
payera que huit cent mille besans_, lesquels, selon quelques auteurs
contemporains, réduits à la monnaie de France de ce temps-là, faisaient
environ cent mille marcs d'argent.
Le traité fut conclu à ces conditions: «Qu'il y auroit trève pour dix
ans entre les deux nations; que tous les prisonniers qu'on avoit faits
de part et d'autre, non-seulement depuis l'arrivée des Français, mais
encore depuis la suspension d'armes avec l'empereur Frédéric, seroient
remis en liberté; que les chrétiens posséderoient paisiblement toutes
les places qu'ils tenoient dans la Palestine et dans la Syrie; que le
roi payeroit huit cent mille besans d'or pour la rançon de ses sujets
captifs, et donneroit Damiette pour sa personne, que tous les meubles
que le monarque, les princes, les seigneurs, et généralement tous les
chrétiens, laisseroient dans cette ville, y seroient conservés sous la
garde d'Almoadan, jusqu'à ce que l'on envoyât des vaisseaux pour les
transporter où l'on jugeroit à propos; que les malades et ceux dont la
présence étoit encore nécessaire à Damiette, y seroient en sûreté tout
le temps qu'ils seroient forcés d'y demeurer; qu'ils pourroient se
retirer par mer ou par terre, selon leur volonté, et que le soudan
seroit obligé de donner des sauf-conduits à ceux qui prendroient cette
dernière voie pour se rendre en quelque place de la domination des
chrétiens.»
Les choses étant ainsi réglées, il n'était plus question que de se
disposer à l'accomplissement du traité. Le soudan fit amener le roi dans
un lieu de plaisance, nommé Pharescour, situé sur le bord du Nil, où
il avait fait bâtir un palais assez vaste, mais construit de bois
seulement, couvert de toiles peintes de diverses couleurs. Ce fut là que
les deux princes se virent et conférèrent ensemble dans une tente qu'on
avait préparée exprès. On ignore les particularités de leur entrevue;
tout ce qu'on sait, c'est que le traité y fut ratifié, et qu'on fit de
part et d'autre les sermens convenus. Il n'était plus question que de se
disposer au départ et à l'évacuation de Damiette. On fit monter le roi
avec les principaux seigneurs de son armée sur quatre vaisseaux, pour
descendre la rivière vers cette ville; mais un événement imprévu jeta le
roi en de plus grands embarras et de plus grands dangers que jamais: ce
fut la mort d'Almoadan, contre lequel les Mamelucks avaient fait une
conspiration qui éclata sur ces entrefaites, et dont voici les causes et
les suites.
_Almoadan est assassiné par les Mamelucks_.
Ces Mamelucks étaient une espèce de milice à peu près semblable à celle
des janissaires d'aujourd'hui, excepté qu'elle combattait d'ordinaire à
cheval. Malech-Sala, père du nouveau soudan, l'avait formée. Elle était
composée de soldats qui, dès leur enfance, avaient été achetés, soit en
Europe, soit en Asie, par les ordres du soudan: ainsi, ne connaissant ni
leurs pères, ni leurs mères, ni souvent même leur pays, ils ne pouvaient
avoir d'attachement que pour le prince et pour son service. Il les
faisait élever dans tous les exercices militaires, et les traitait comme
un régiment de ses gardes, qu'il distinguait beaucoup de ses autres
troupes: c'était parmi eux qu'il choisissait ceux qui avaient le plus de
mérite et de talent, pour en faire ses émirs, et les autres officiers de
ses armées.
Ce corps était fort nombreux et fort brave. Il devint redoutable au
soudan même qui, sur le moindre soupçon, faisait couper la tête aux
commandans, et confisquait leurs biens à son profit.
Almoadan, fils de Malech-Sala, suivit à contre-temps, et sans doute avec
trop d'imprudence, ce rude despotisme. Lorsqu'il fut arrivé en Egypte,
et eut été reconnu souverain, il déposa la plupart de ceux qui
possédaient les charges de la cour et de l'armée, pour les donner à ceux
qu'il avait amenés d'Orient. C'était des jeunes gens qui avaient toute
sa confiance, et qui engloutissaient toutes les grâces.
_Le sultan est assassiné par les Mamelucks_.
Ce fut pendant le temps qu'on négociait la trève avec le roi de France,
que les émirs, qui étaient tous du corps des Mamelucks formèrent une
conjuration contre Almoadan, dans laquelle entra la sultane Sajareldor,
veuve du défunt soudan, qui avait été disgraciée. Ils s'imaginèrent
que, lorsque Almoadan serait maître de Damiette, et que l'Egypte serait
entièrement pacifiée, son caractère absolu disposerait de leurs biens et
de leurs vies, suivant ses soupçons et ses caprices. C'est pourquoi ils
résolurent d'exécuter leur dessein à Pharescour. Ils gagnèrent plusieurs
officiers subalternes, et un grand nombre de soldats; et, comme le
soudan était sur le point de partir pour aller prendre possession de
Damiette, suivant le traité fait avec le roi de France, il fit mettre
son armée sous les armes, et marcher vers la ville. Pour la faire
avancer plus promptement, les chefs des conjurés firent répandre le
bruit que Damiette avait été prise sur les chrétiens, et qu'il fallait
se hâter pour avoir part au butin. Le départ de l'armée n'avait laissé
auprès du soudan, pour sa garde à Pharescour, qu'une partie des
Mamelucks qui étaient de la conjuration, et ce prince infortuné, qui ne
se défiait de rien, se trouva livré à leur discrétion. Il avait dîné
à Pharescour, dans le palais de bois dont j'ai parlé, qui était d'une
grandeur prodigieuse, et contenait différens appartemens. Après son
repas, s'étant levé de table, comme il congédiait plusieurs émirs pour
se retirer dans une chambre voisine, celui qui portait l'épée nue devant
lui, selon la coutume, se tourna brusquement, et lui en déchargea un
grand coup qui ne fit cependant que lui fendre la main depuis le doigt
du milieu, jusque bien avant dans le bras. Le soudan, se voyant sans
armes, prit la fuite, et se sauva vers le haut du bâtiment, où il se
renfermât, sans qu'on se mît en peine de le poursuivre; mais aussitôt
le redoutable feu grégeois ayant été jeté en différens endroits de
l'édifice, il fut en un moment tout en flammes. Le soudan, voyant qu'il
fallait périr, aima mieux s'exposer à la fureur des conjurés, que de se
voir brûler tout vif. Il descendit, et se jeta au milieu des soldats
pour gagner la rivière. Il fut blessé dans le flanc, d'un poignard qui y
resta, et avec lequel il se jeta dans le Nil pour le passer à la nage.
Il y fut poursuivi par neuf assassins qui lui ôtèrent la vie. Un d'eux,
nommé Octaï, l'ayant tiré à terre, lui ouvrit la poitrine, en arracha le
coeur, et aussitôt, tenant ce coeur dans sa main toute ensanglantée, il
monta sur le vaisseau où était le roi, et lui dit: «Que me donneras-tu
pour t'avoir délivré d'un ennemi qui t'en eût fait autant s'il eût
vécu?»
Louis ne répondit à cette brutale question que par un regard de mépris
qui fit assez voir qu'il avait horreur d'une action si détestable. On
ajoute qu'Octaï le pria de le faire chevalier de sa main; que le roi lui
répondit qu'il le ferait volontiers, s'il voulait se faire chrétien, et
que l'infidèle se retira plein de respect pour ce prince, dont il ne
pouvait assez admirer la fermeté et le courage.
Un moment après, trente de ces assassins entrèrent dans le vaisseau,
et criant, _tue! tue!_ Chacun en ce moment se crut mort. Plusieurs
se jetèrent aux pieds d'un religieux de la Trinité, de la suite de
Guillaume, comte de Flandre, pour lui demander l'absolution. Le seigneur
Guy d'Ybelin, connétable de Chypre, se jeta à genoux devant Joinville,
et se confessa à lui: _Et je lui donnai_, ajoute ce seigneur, _telle
absolution comme Dieu m'en avoit donné le pouvoir; mais de chose qu'il
m'eût dite, quand je fus levé, oncque ne m'en recordai de mot; mais en
droit moi, ne me souvenois alors de mal ne péché que oncque j'eusse
fait, et je m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, tendant le cou, et
disant ces mots en faisant le signe de la croix: Ainsi mourut sainte
Agnès_. Telle était la simplicité de ces bons chevaliers, qui avaient au
moins beaucoup de foi. Ils en furent quittes pour la peur. Les trente
assassins sortirent du vaisseau sans faire mal à personne. Une pareille
scène se passait dans la tente du roi, où une troupe de ces scélérats
entra avec confusion, l'épée nue, et teinte encore du sang de leur
prince. Leur démarche, leurs cris, leur fureur enfin, qui paraissait
peinte sur leurs visages, n'annonçaient rien que de funeste. Louis, sans
rien diminuer de cet air majestueux qui inspirait le respect, même
aux plus barbares, laissa tranquillement rugir ces bêtes féroces, ne
montrant ni moins de sérénité, ni moins de dignité que s'il eût été
à quelque cérémonie d'éclat au milieu de ses barons. Cette constance
héroïque lui attira l'admiration de ces infâmes parricides; ils
s'adoucirent tout d'un coup, et se prosternant jusqu'à terre: _Ne
craignez, rien, Seigneur_, lui dirent-ils, _vous êtes en sûreté; il
fallait que les choses se passassent comme elles viennent d'arriver:
nous ne vous demandons que l'exécution du traité, et vous êtes libre_.
On dit même qu'ils furent si touchés de son intrépidité, qu'ils mirent
en délibération de le choisir pour leur soudan; mais le voyant si ferme
dans ce qui regardait sa religion, ils appréhendèrent qu'il ne renversât
bientôt toutes leurs mosquées. Un jour le saint monarque s'entretenant
de cette aventure avec Joinville, lui demanda s'il croyait qu'il eût
accepté la couronne d'Egypte. Le naïf sénéchal répondit[1], _qu'il
eût fait en vrai fol, vu qu'ils avoient ainsi occis leur seigneur. Or
sçachez_, reprit Louis, _que je ne l'eusse mie refusée_. Tel était
le zèle de ce prince véritablement chrétien, que dans l'espérance de
convertir ces infidèles, il se fût exposé à une mort certaine.
[Note 1: Joinville, page 73.]
Le lendemain, les émirs envoyèrent demander communication du traité fait
avec le soudan. Le comte de Flandre, le comte de Soissons, et plusieurs
seigneurs, allèrent leur parler à ce sujet. Les émirs leur répétèrent ce
qu'ils avaient déjà dit au roi, que le dessein du soudan, sitôt qu'il
eût été en possession de Damiette, était de lui faire couper la tête, et
à tous les seigneurs français, et que, pour marque de sa perfidie, il
en avait déjà envoyé quelques-uns au Grand-Caire, où il les avait fait
massacrer.
Cependant le traité fut confirmé; mais les émirs voulurent que la moitié
de la rançon fût payée avant le départ du roi, et il y consentit. Il fut
question de faire un nouveau serment de part et d'autre: les émirs
le firent à leur manière, et le roi le reçut; mais il voulurent lui
prescrire la forme du sien. Ils en avaient fait composer la formule par
quelques renégats, en cette manière: «Qu'au cas que le roi manquât à sa
promesse, il consentait d'être à jamais séparé de la compagnie de Dieu
et de la Vierge Marie, des douze apôtres, des saints et saintes du
Paradis.» Le roi n'eut aucune peine sur ce point-là; mais la seconde
partie lui fit horreur. On voulait qu'il s'exprimât en ces termes: «Que,
s'il violait son serment, il serait réputé parjure, comme un chrétien
qui a renié Dieu, son baptême et sa loi, et qui, en dépit de Dieu,
crache sur la croix et la foule aux pieds.» Il protesta que ces
horribles paroles ne sortiraient jamais de sa bouche. Les émirs ayant
appris la réponse du roi, en furent très-irrités, et assurèrent celui
qui la leur porta, que, s'il ne faisait ce serment (comme eux avaient
fait le leur de la manière qu'il avait voulu), ils lui couperaient la
tête, et à tous les seigneurs de sa suite. Cette menace, rapportée au
roi, ne l'ébranla pas plus que les instances que lui firent les
deux princes ses frères, qui lui représentaient qu'il devait passer
par-dessus ce scrupule, puisqu'il était en résolution d'exécuter sa
promesse avec toute l'exactitude possible.
Les émirs pleins de rage vinrent à sa tente, comme pour lui ôter la vie;
mais l'avarice était un frein qui arrêtait leur fureur: ils craignaient
de perdre la grosse rançon que le roi avait promise, et ils voulaient
avoir Damiette. S'imaginant que le patriarche de Jérusalem était celui
qui empêchait le roi de les satisfaire, un émir fut sur le point de lui
couper la tête; mais ils se contentèrent de le faire lier à un poteau,
où ils lui firent serrer les mains avec tant de violence, qu'elles
furent en un moment horriblement enflées, et que le sang en ruisselait.
Ce pauvre vieillard qui avait quatre-vingts ans, pressé par la douleur,
criait au roi de toute sa force: «Ah! sire, jurez hardiment: j'en
prends le péché sur moi et sur mon âme, puisque vous avez la volonté
d'accomplir votre promesse.» Le roi tint ferme, et les émirs, voyant
qu'il se mettait peu en peine de toutes leurs menaces furent contraints
de se contenter de la première partie du serment qu'ils lui avaient
prescrit, et que les seigneurs français firent aussi.
Les Sarrasins donnèrent la couronne à la sultane Sajareldor, lui firent
serment de fidélité, et choisirent entre eux des généraux pour commander
les armées sous son autorité. Ce fut avec eux que le roi arrêta
définitivement les articles du traité.
Les vaisseaux qui portaient le roi et les prisonniers voguèrent vers
Damiette, où l'on était dans la dernière consternation sur les différens
bruits qui avaient couru touchant la personne du roi et celles des deux
princes ses frères. La comtesse d'Artois y était dans la plus grande
affliction de la mort de son mari. L'incertitude du sort du roi et des
princes, et l'approche de l'armée ennemie, tenaient la reine et les
comtesses d'Anjou et de Poitiers dans de mortelles alarmes. Le duc de
Bourgogne et Olivier de Termes, qui commandaient la garnison, avaient
toutes les peines du monde à les rassurer. Les Génois et les Pisans
furent sur le point d'abandonner la ville et de s'enfuir sur leurs
vaisseaux. Il fallut que la reine s'obligeât de leur fournir des vivres
à ses dépens pour obtenir qu'ils demeurassent. Elle était accouchée
avant terme d'un fils, qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan, pour
marquer la triste et fâcheuse conjoncture de sa naissance. Cette couche
prématurée avait été l'effet de sa douleur et de son chagrin; elle était
dans de si terribles appréhensions, qu'il ne se passait pas de nuit que,
troublée par des songes effrayans, elle ne crût voir les Sarrasins en
furie attenter à la vie du roi son mari, ou entrer en foule dans sa
chambre pour l'enlever elle-même; elle se tourmentait, s'agitait, et
sans fin s'écriait: _A l'aide! à l'aide!_ On fut obligé de faire veiller
dans sa chambre un _chevalier vieil et ancien_, dit Joinville[1], _âgé
de quatre-vingts ans et plus, armé de toutes pièces_, qui, toutes les
fois que ces tristes imaginations la réveillaient, lui prenait la main
_et lui disait: Madame, je suis avec vous; n'ayez peour_. Un jour, ayant
fait retirer tout le monde, excepté ce brave vieillard, elle se jeta à
genoux: _Jurez-moi_, lui dit-elle, _que vous m'accorderez ce que je
vas vous demander_. Il le lui promit avec serment. _Eh bien, sire
chevalier_, reprit-elle, _je vous requiers, sur la foi que vous m'avez
donnée, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la
tête avant qu'ils me puissent prendre_. Ce bon gentilhomme répondit _que
très-volontiers il le feroit, et que jà l'avoit-il eu en pensée d'ainsi
le faire si le cas y échéoit_.
[Note 1: Joinville, pages 78 et 79.]
_Le roi est mis en liberté et Damiette est rendue_.
L'arrivée du roi remit un peu les esprits: il n'entra pas dans la place,
mais le seigneur Geoffroy de Sargines fut chargé de donner les ordres
pour la reddition. La reine, les princesses et les autres dames furent
transportées sur les vaisseaux. On laissa dans la ville les malades, les
machines et les magasins, jusqu'à ce qu'on pût les retirer, suivant un
des articles du traité.
On ne fut pas long-temps à connaître qu'on avait affaire à des gens sans
foi et sans honneur, car ils firent main-basse sur tous les malades;
et ayant brisé les machines qu'ils s'étaient engagés de rendre, ils y
mirent le feu, et les brûlèrent toutes. Ils n'en demeurèrent pas-là. Les
généraux sarrasins mirent en délibération s'ils ne traiteraient pas le
roi et les autres prisonniers comme ils avaient traité les malades.
Un des émirs soutint qu'il ne fallait pas balancer, et que c'était
l'Alcoran même qui ordonnait de ne point faire de quartier aux ennemis
de leur loi. Il ajouta que, quand on se serait défait du roi de France,
et de la fleur de la noblesse française, on n'aurait point de vengeance
à craindre, parce que ce prince n'avait que des enfans en bas âge. Peu
s'en fallut que cet émir n'entraînât tout le conseil dans son sentiment;
mais comme il se rencontre toujours quelque homme d'honneur dans les
assemblées les plus dévouées au crime, un autre émir s'opposa à cette
résolution. Il représenta l'infamie qui en retomberait sur toute la
nation, ce qu'on dirait des Mamelucks dans toute la terre, quand on
apprendrait qu'après avoir massacré leur soudan, et après un traité
confirmé par les sermens les plus solennels, ils avaient encore trempé
leurs mains dans le sang d'un prince et de tant de braves hommes alliés
à toutes les puissances de l'Europe.
Un avis si raisonnable ne fit pas toutefois conclure en faveur des
prisonniers, mais il suspendit au moins la fureur qui s'était emparée
des esprits.
En attendant qu'on eût pris une dernière résolution, un des émirs,
autorisé par le plus grand nombre, donna ordre aux mariniers sarrasins
de remonter les vaisseaux vers le Grand-Caire: ce qui fut exécuté
sur-le-champ, _dont fut mené entre nous un très-grand deuil_, ainsi que
s'exprime le bon sénéchal[1], _et maintes larmes en issirent des yeux;
car nous espérions tous qu'on dût nous faire mourir_.
[Note 1: Joinville, p. 74.]
Mais enfin la réflexion que firent les Mamelucks, qu'ils se rendraient
par cette perfidie l'exécration de l'univers, la crainte d'attirer sur
eux la vengeance de toute l'Europe, et, plus que tout cela, la crainte
de perdre les huit cent mille besans d'or qu'on leur avait promis, les
ramenèrent à un avis plus sage, et soutinrent en eux un reste de bonne
foi prêt à s'échapper. _Ainsi, comme voulut Dieu qui n'oublie jamais ses
serviteurs, il fut accordé que tous seroient délivrés, et les fit-on
revenir vers Damiette_. On voulut même les régaler avant de les quitter:
on leur apporta _des beignets de fromage rôtis au soleil, et des oeufs
durs, que, pour l'honneur de leurs personnes, on avoit fait peindre par
dehors de diverses couleurs_.
_Le roi est mis en liberté_.
On leur permit ensuite de sortir des vaisseaux qui leur tenaient encore
lieu de prison, et d'aller trouver le roi qu'on avait laissé dans une
tente sur le rivage. Il marchait alors vers le Nil, accompagné de vingt
mille Sarrasins armés, qui le considéraient avec une grande curiosité,
et lui rendaient le même honneur que s'il eût été leur prince.
Une galère l'attendait, sans autre équipage, en apparence, qu'un homme
qui faisait le fou. Dès qu'il vit le monarque à portée d'être secouru,
il donna un coup de sifflet, et à l'instant parurent quatre-vingts
arbalétriers français bien équipés, leurs arbalètes tendues, et le trait
dessus. _Les infidèles, à cette subite apparition, commencèrent à fuir
comme des brebis, ne oncque avec le roi n'en demeura que deux ou trois_.
Aussitôt le maître du vaisseau lui fit jeter une planche pour l'aider
à passer sur son bord: il y entra suivi du comte d'Anjou son frère,
de Geoffroi de Sargines, de Philippe de Nemours, d'Albéric Clément,
maréchal de France, du sire de Joinville, et de Nicolas, général de la
Trinité.
Le roi, suivant le traité fait avec les émirs, devait, avant de partir
d'Egypte, payer le quart de la rançon dont on était convenu. Il leur
avait déjà fait payer la moitié de cette somme, et en attendant qu'on
pût trouver le reste, le comte de Poitiers, son frère, était retenu en
otage par les ennemis. Après qu'on eut ramassé tout ce qu'on put trouver
d'argent, il se trouva qu'il manquait soixante mille livres pour
compléter la somme. Joinville conseilla au roi de les emprunter
des Templiers, ou de les prendre par force s'ils faisaient quelque
difficulté. Leur grand-maréchal se piquant d'une fausse exactitude,
refusa de les prêter dans l'occasion du monde la plus privilégiée. Il
représenta qu'en recevant leurs commanderies, ils faisaient serment de
ne point disposer des revenus de l'ordre sans la permission de leurs
supérieurs. On fut outré d'un scrupule si mal fondé de la part de gens
qui ne se dispensaient que trop souvent de leur règle en d'autres points
bien plus essentiels, et de voir qu'ils avaient moins de confiance en la
parole du roi que les infidèles.
Le sire de Joinville s'offrit, et partit avec la permission du monarque
pour aller forcer leurs coffres prétendus sacrés. Il avait déjà la
cognée levée pour les briser, lorsque le maréchal, qui l'avait suivi,
jugea plus à propos, pour éviter l'indignation publique, de lui en
remettre les clefs. Joinville y puisa sans façon tout l'argent dont on
avait besoin, et l'apporta aux pieds de Louis, _qui fut_, dit
Joinville, _moult joyeux de sa venue_. Ainsi le payement fut achevé, au
contentement du religieux prince, et le comte de Poitiers fut remis en
liberté.
Tout était prêt pour le départ, lorsque le comte de Montfort, qui avait
été chargé de payer, croyant avoir fait un trait d'habile homme, vint
dire au roi, en riant, que les Sarrasins s'étaient trompés de 20,000
besans d'or, et qu'il était bien aise d'avoir été plus fin que des
traîtres qui n'avaient ni foi ni loi. _Mais le roi_, dit Joinville, _se
courrouça très-âprement, et renvoya Montfort, au grand danger de sa vie,
restituer cette somme à des barbares, dont l'infidélité ne devait point
servir d'exemple pour un prince chrétien_.
Avant que cette affaire fût entièrement terminée, le comte Pierre de
Bretagne, le comte de Flandre, le comte de Soissons et plusieurs autres
seigneurs étaient venus prendre congé du roi, qui ne put obtenir d'eux
d'attendre la délivrance du comte de Poitiers pour les accompagner. Ils
mirent à la voile pour retourner en France; mais le comte de Bretagne
n'eut pas la satisfaction de revoir sa patrie: il mourut pendant le
voyage.
Enfin, le roi ayant satisfait à tous les articles du traité avec une
exactitude qui allait jusqu'au scrupule, le comte de Poitiers vint le
joindre, et aussitôt on fit voile pour la Palestine.