grands faits d'armes_. Peu content d'avoir repoussé les ennemis, il les
poursuivit l'épée dans les reins, en tua un grand nombre, et revint
chargé de leurs dépouilles. Il n'en était pas de même à l'extrémité de
l'aile gauche, où le comte de Poitiers fut enfoncé et pris. C'était un
prince humain, débonnaire, bienfaisant. Il éprouva, dans cette occasion,
combien il importe aux maîtres du monde de posséder les coeurs de leurs
sujets. Déjà les Sarrasins l'emmenaient, lorsque les vivandiers, les
valets qui gardaient le bagage, les femmes même, transportés d'un
courage extraordinaire, coururent à son secours. Avec les instrumens de
leurs métiers, et les armes qu'ils ramassèrent sur le champ de bataille,
ils firent de si grands efforts, qu'ils l'arrachèrent des mains des
barbares, et le mirent en état de rallier ses gens qui repoussèrent les
infidèles loin du camp. L'intrépide Brancion, secondé de son fils, eut
aussi la gloire, quoique sans cavalerie, de forcer les Egyptiens à se
retirer en désordre; mais le jour même il expira des blessures qu'il
avait reçues, _s'estimant trop heureux_, dit Joinville, son neveu, _de
mourir pour Jésus-Christ, faveur qui étoit depuis long-temps l'objet
de ses voeux_. Partout enfin les Sarrasins attaquèrent avec furie, et
partout ils furent repoussés avec grande perte. Les Français, dans cette
occasion, se surpassèrent, pour ainsi dire eux-mêmes, et remportèrent
tout l'honneur de la journée, sans cavalerie, presque sans armes, et
contre une armée quatre fois plus forte que la leur.
C'est cet avantage si glorieux que le saint roi, qui joignait toujours
la modestie au plus parfait héroïsme, exprime dans sa lettre sur
sa prison et sur sa délivrance, par ces termes si simples, mais si
énergiques: «Les infidèles, avec toutes leurs troupes, vinrent fondre
sur notre camp; Dieu se déclara pour nous: le carnage fut très-grand de
leur côté.»
Pénétré des mêmes sentimens, aussitôt que les ennemis eurent fait sonner
la retraite, il assembla les seigneurs de son armée pour les exhorter à
rendre grace au Dieu tout-puissant qui les avait soutenus, et dont
le secours leur était si nécessaire dans la conjoncture où ils se
trouvaient.
Elle était des plus glorieuses; mais il en aurait fallu profiter, ont
dit ceux qui se mêlent de juger des événemens lorsqu'ils sont arrivés,
et qui ont blâmé la conduite de saint Louis. L'armée chrétienne était
diminuée de moitié: il semble qu'il n'y avait qu'à retourner à Damiette
pour y attendre les secours de l'Europe. Cette ville était la plus forte
de l'Egypte, et les troupes du roi étaient plus que suffisantes pour la
défendre, si les Sarrasins osaient l'attaquer. On y aurait mis en sûreté
les malades et les blessés, et l'on aurait tiré, par la Méditerranée,
les vivres et les munitions nécessaires. Louis, ayant assemblé les
seigneurs de l'armée, ils ne furent pas d'avis de décamper. Ils
s'imaginèrent que les ennemis n'étaient pas en état de tenter une
troisième attaque, et on ne voulut pas qu'une retraite leur donnât lieu
de s'attribuer l'avantage du combat. Vanité ridicule; l'honneur des
Français étant assez à couvert par les actions courageuses qu'ils
avaient faites. Ils déterminèrent donc le roi à consentir de rester dans
le camp, après lui avoir encore représenté que, dans leur retraite, ils
pourraient être attaqués par les Sarrasins. Cette résolution fut blâmée
par beaucoup de personnes; mais ce ne fut que dans la suite, lorsqu'on
en jugea par l'événement, sans approfondir les raisons qui avaient
obligé de la prendre. Elle aurait sans doute réussi, sans la funeste
révolution qui arriva dans l'Egypte, quelques jours après, et causa les
plus grands malheurs.
Pendant que le roi faisait reposer son armée, dont il adoucissait les
peines par ses libéralités et par les exemples de patience qu'il
lui donnait, on apprit l'arrivée d'Almoadan, fils du dernier soudan
Melech-Sala. C'était un jeune prince de vingt-cinq ans, fort sage,
instruit par l'adversité, qui avait déjà de l'expérience, et dont le
mérite ayant donné de la jalousie à son père, le lui avait fait
tenir toujours éloigné, et comme prisonnier au château de Caïfa, en
Mésopotamie. Sa présence, les bonnes qualités qu'on remarquait en
sa personne, l'armée qu'il conduisait, firent reprendre courage aux
Egyptiens, et il paraissait, dans les soldats musulmans, un grand
empressement pour aller, sous sa conduite, achever d'exterminer ce reste
de chrétiens dont on n'ignorait pas la mauvaise situation.
Néanmoins ce jeune prince, ayant pris l'avis de son conseil, jugea que
la voie d'un traité était plus sûre, et en fit faire la proposition au
roi qui l'accepta. On convint d'un lieu où les députés s'assembleraient,
et le roi y envoya, entr'autres, Geoffroi de Sargines.
On convint que le roi rendrait la ville de Damiette, et que le soudan
le mettrait en possession de tout le royaume de Jérusalem; que tous les
malades et blessés de l'armée seraient transportés à Damiette; qu'on y
pourvoirait à leur sûreté jusqu'à ce qu'ils fussent rétablis, et en état
de partir; que le roi en retirerait toutes les machines de guerre qui
lui appartenaient; que les Sarrasins laisseraient emporter aux Français
tous les magasins de chair salée qu'ils y avaient faits, et qu'ils
pourraient, après avoir évacué la place, en tirer des provisions à un
prix raisonnable.
Quand ce traité eut été conclu, le soudan demanda des otages pour
assurance de l'exécution. On offrit de lui donner un des deux frères du
roi, le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers.
Les Mahométans le refusèrent: soit que le soudan n'eût commencé à
traiter avec les chrétiens que pour les amuser, soit qu'il crût que
l'extrémité où ils étaient réduits les amenerait aux plus dures
conditions, il protesta qu'il n'accepterait d'autre otage que la
personne du roi même. A ces mots, le bon chevalier Geoffroi de Sargines
fut saisi d'une noble colère. «On doit assez connaître les Français,
dit-il avec indignation, pour les croire prêts à souffrir mille morts,
plutôt que de livrer leur prince entre les mains de ses ennemis. _Ils
aimeroient beaucoup mieux que les Turcs les eussent tous tués, qu'il
leur fût reproché qu'ils eussent baillé leur roi en otage_.» Peu s'en
fallut que tout le conseil ne fît paraître autant de chaleur contre le
monarque lui-même. Il voulait qu'on lui permît de se sacrifier pour le
salut de son peuple. Tous, au contraire, demandaient à mourir pour lui:
rare espèce de combat, aussi glorieux pour le souverain qui, cette fois,
ne fut pas le maître, que pour les sujets qui, dans cette occasion, se
firent un devoir de désobéir. Ainsi, toute négociation fut rompue.
Cependant on ne vit jamais d'armée accablée en même temps de plus de
maux et de misères que l'était celle des chrétiens. Les maladies se
mirent dans tous les quartiers, et principalement le scorbut et les
fièvres malignes, causées par les extrêmes chaleurs. Mais ce qui
augmenta la corruption de l'air, fut l'infection des corps qui avaient
été jetés dans la rivière, après les deux batailles, et qui, au bout
de neuf ou dix jours, revenant sur l'eau, s'arrêtèrent au pont de
communication du camp du roi avec celui du duc de Bourgogne, répandant
fort loin une odeur insupportable.
On eût remédié à ce mal, si on avait rompu le pont; mais on n'avait
garde de prendre cet expédient qui aurait séparé les deux camps. Le roi
paya cent hommes pour faire passer les cadavres par-dessous le pont, et
ce travail dura huit jours, parce que ce prince, par piété, voulut qu'on
démêlât, pour les faire inhumer, les corps des chrétiens d'avec ceux
des Mahométans. Cette peine qu'on se donna à remuer tous ces corps
déjà pourris, et qui dura si long-temps, ne servit qu'à empester l'air
davantage. Nul de ceux qui y furent occupés ou présens, ne manqua d'être
frappé de maladie; un très-grand nombre en mourut, et le camp ne fut
plus qu'un hôpital ou un cimetière. Pour comble de malheur, la famine
suivit de près toutes ces misères. Les Sarrasins enlevaient tous les
convois que la reine faisait embarquer à Damiette. Rien ne venait par
terre. Les vivres, en peu de jours, furent à un prix excessif. Cette
épreuve ne put vaincre la constance et la charité du saint roi; il ne
parut jamais plus grand que dans cette cruelle extrémité.
La bonne fortune n'avait point élevé son coeur, la mauvaise ne fut
point capable de l'abattre. Il donnait ordre à tout; il voyait tout par
lui-même. En vain les seigneurs de sa suite lui représentèrent qu'il
exposait sa vie, en visitant chaque jour des malheureux attaqués d'un
mal pestilentiel; ils n'en reçurent d'autre réponse, sinon qu'il n'en
devait pas moins à ceux qui s'exposaient tous les jours pour lui. Il
leur portait des médicamens, les soulageait de son argent, les consolait
par ses exhortations. Guillaume de Chartres, l'un de ses chapelains,
rapporte qu'étant allé exhorter à la mort un ancien valet-de-chambre du
roi, nommé Gaugelme, fort homme de bien, serviteur fidèle et très-chéri:
«J'attends mon saint maître, dit le moribond. Non, je ne mourrai point
que je n'aie eu le bonheur de le voir.» Il arriva en effet dans le
moment; et, à peine fut-il sorti, que le malade expira dans les
sentimens de la plus parfaite résignation.
Mais l'événement ne justifia que trop ce que tout le monde avait prévu.
Le saint roi fut attaqué du même mal, avec une violente dyssenterie, et
son courage, qui l'avait soutenu jusque-là contre tant de fatigues, céda
enfin à la contagion de l'air et à la délicatesse de sa complexion; il
se vit réduit tout à coup à une extrême faiblesse.
Dans cette extrémité, on prit la résolution de quitter ce camp et de
faire retraite vers Damiette. C'était une chose très-difficile. Les
Sarrasins qui voyaient bien que l'armée chrétienne serait forcée
de prendre ce parti, avaient une armée toute prête à charger
l'arrière-garde durant la marche, et ce n'était pas là le plus grand
danger.
Il y avait du camp à Damiette près de vingt lieues, et il fallait les
faire à travers une multitude innombrable d'ennemis qui gardaient tous
les passages; mais c'était une nécessité, il fallut tout hasarder.
Avant que le roi se mît en marche, il fit passer tous les malades
et tous les bagages; il les suivit étant malade lui-même, et confia
l'arrière-garde à Gaucher de Châtillon. Au premier mouvement que fit
l'armée, les ennemis chargèrent l'arrière-garde, et prirent le seigneur
Errart de Valery; mais il fut repris par Jean son frère, et ils
n'osèrent plus revenir. Dès que l'armée eut passé la rivière du Thanis,
et que le roi se fut joint au camp du duc de Bourgogne, il fit embarquer
sur ce qui lui restait de vaisseaux les malades et les blessés, avec
ordre de descendre la rivière, et de regagner Damiette. Plusieurs
compagnies d'archers furent commandées pour les escorter: il y avait un
grand navire sur lequel se mit le légat avec quelques évêques. Tous
les seigneurs conjurèrent le roi d'y monter aussi; mais, quoique
très-faible, et pouvant à peine se soutenir, «il protesta qu'il ne
pouvait se résoudre à abandonner tant de braves gens qui avaient exposé
si généreusement leur vie pour le service de Dieu et pour le sien; qu'il
voulait les ramener avec lui, ou mourir prisonnier avec eux.»
Il marcha donc à l'arrière-garde que commandait toujours l'intrépide
Châtillon; et, de tous ses gendarmes, Louis ne retint avec lui que le
seul Geoffroi de Sargines. L'état où sa maladie l'avait réduit ne lui
permit pas de se charger de tout l'attirail de la guerre, qui était
alors en usage. Il était monté sur un cheval de petite taille, dont
l'allure douce s'accommodait davantage à sa faiblesse, sans casque, sans
cuirasse, sans autres armes que son épée. L'armée avait fait peu de
chemin, lorsqu'elle se vit harcelée par les troupes sarrasines, qui
tombaient de toutes parts sur elle, sans néanmoins s'engager au combat.
Guy Duchâtel, évêque de Soissons, de la maison de Châtillon, ne pensant
qu'à périr glorieusement, s'abandonna dans une de ces escarmouches au
milieu des ennemis: et, après en avoir tué un grand nombre de sa main,
il trouva enfin cette glorieuse mort qu'il cherchait en combattant
pour Jésus-Christ. On croyait alors que les canons qui défendent aux
ecclésiastiques de manier les armes, ne s'étendaient pas jusqu'aux
guerres saintes, et que les pasteurs qui quittaient leur troupeau pour
courir après les loups, étaient en droit de les tuer.
Châtillon et Sargines montrèrent plus de conduite sans faire paraître
moins de valeur; ils soutinrent, presque seuls, tout l'effort des
barbares. Le saint roi ne cessait, depuis, de faire en toutes rencontres
l'éloge de ces deux guerriers, et disait que jamais il n'avait vu de
chevaliers faire tant et de si vaillans exploits pour le défendre
dans cette fâcheuse extrémité. Ce fut ainsi que les deux intrépides
chevaliers conduisirent le monarque jusqu'à une petite ville nommée par
Joinville Casel[1], et par d'autres Sarmosac, ou Charmasac. _Là_, dit
Joinville, _il fut descendu au giron d'une bourgeoise de Paris_[2].
_Telle étoit sa foiblesse, que tous les cuidèrent voir passer, et
n'espéroient point que jamais il pût passer celui jour sans mourir_.
[Note 1: Joinville, page 77.]
[Note 2: Il faut croire que c'était apparemment une femme de Paris, qui,
par quelque aventure extraordinaire, était établie dans cette ville si
éloignée de sa patrie.]
Châtillon cependant qui veillait à la gloire et à la sûreté de ce
prince, défendit long-temps seul l'entrée d'une rue étroite qui
conduisait à la maison où était le roi. On voyait Châtillon tantôt
fondre sur les infidèles, abattant et tuant tous ceux dont il avait pu
prévenir la fuite par sa vitesse; tantôt faisant retraite pour arracher
de son écu, de sa cuirasse, et même de son corps, les flèches et les
dards dont ils étaient hérisses. Il retournait ensuite avec plus de
furie, et se dressant sur les étriers, il criait de toute sa force: _A
Châtillon! chevaliers, à Châtillon! et où sont mes prud'hommes?_ Mais,
en vain; personne ne paraissait. Accablé enfin par la foule, épuisé de
fatigue, tout couvert de traits, et percé de coups, il tomba mort en
défendant la religion et son roi. Ainsi périt Gaucher de Châtillon,
jeune seigneur de vingt-huit ans. Heureux si, en s'immolant pour le
bien public, il eût pu garantir des malheurs auxquels il fut exposé, un
prince qui méritait de pareils sacrifices! Mais Dieu en avait autrement
ordonné: il voulut que Louis donnât au monde le spectacle d'une autre
sorte de gloire que les chrétiens seuls savent trouver dans les
souffrances, l'opprobre et l'ignominie.
Cependant les restes de l'arrière-garde arrivèrent, toujours poursuivis,
toujours faisant une vigoureuse résistance. Philippe de Montfort vint
trouver le roi pour lui dire _qu'il venoit de voir l'émir avec lequel on
avoit traité d'une trève quelques jours auparavant, et que si c'étoit
son bon plaisir, que encore derechef il lui en iroit parler_. Le
monarque y consentit, promettant de se soumettre aux conditions que le
soudan avait d'abord demandées. Le Sarrasin ignorait l'état pitoyable où
les croisés étaient réduits. Montfort connaissait l'impatience qu'avait
le soudan de se voir en possession de Damiette. Tout ce qu'il avait vu
faire aux Français lui donnait lieu de craindre que le courage, joint au
désespoir, ne les portât à des choses plus grandes encore: il accepta
donc la proposition, et voulut bien traiter de nouveau. La trève fut
conclue à la satisfaction des deux parties. Montfort, pour assurance
de la parole qu'il donnait, tira l'anneau qu'il avait au doigt, et le
présenta à l'émir, qui le reçut. Déjà ils se touchaient dans la main,
_lorsqu'un traître_[1], _mauvais huissier_, dit Joinville, _nommé
Marcel, commença à crier à haute voix: Seigneurs, chevaliers françois,
rendez-vous tous, le roi vous le mande par moi, et ne le faites point
tuer_. A ces mots, la consternation fut générale: on crut que le
monarque était en effet dans un grand danger; _chacun rendit ses bâtons
et harnois_. L'émir ne fut pas long-temps à s'apercevoir d'un changement
si soudain; et voyant que de tous côtés on emmenait prisonniers les gens
du roi, il dit au malheureux Montfort qu'on ne faisait point de trève
avec un ennemi vaincu, et le força lui-même de rendre les armes.
[Note 1: Joinville, p. 62.]
En même temps l'un des principaux émirs, nommé Gemaledin, entra dans
Charmasac avec un corps considérable de troupes; et trouvant le
roi environné de gens qui songeaient bien moins à le défendre qu'à
l'empêcher d'expirer, il se saisit de sa personne et de tous ceux qui
s'empressaient à la soulager: les deux princes ses frères, Alphonse et
Charles, tombèrent aussi entre les mains des infidèles. Ce qu'il y a de
certain, c'est que tous ceux qui se retiraient par terre, seigneurs ou
simples soldats, subirent le même sort; les uns plus tôt, les autres
plus tard, tous furent tués ou pris. L'oriflamme, tous les autres
drapeaux, tous les bagages, furent conduits en triomphe à Massoure avec
les captifs, dont le nombre était si grand, qu'ils y furent entassés les
uns sur les autres. Le destin de ceux qui étaient sur le Thanis ne fut
pas plus heureux. Il n'y eut que le légat, le duc de Bourgogne, et
quelques autres, montés sur de grands vaisseaux, qui eurent le bonheur
d'échapper. Les autres bâtimens moins forts, investis de tous côtés, ou
périrent par le feu grégeois, ou demeurèrent a la merci des barbares.
Tout ce qu'il y avait de malades fut impitoyablement massacré: on ne fit
grâce qu'aux gens de marque dont on espérait tirer une grosse rançon.
Joinville, que son extrême faiblesse avait obligé de s'embarquer, eut
aussi le malheur d'être enveloppé. Il fit jeter l'ancre au milieu du
fleuve; mais ayant vu dans le moment quatre grands vaisseaux ennemis qui
venaient l'aborder, il délibéra avec ses chevaliers sur ce qu'il y avait
à faire: tous convinrent qu'il fallait se rendre, excepté un sien clerc,
qui disait que tous devaient se laisser tuer afin d'aller en paradis:
_Ce que ne voulûmes croire_, dit-il avec sa naïveté ordinaire, _car la
peur de la mort nous pressoit trop fort_. Il se rendit, de l'avis de
ceux qui étaient en sa compagnie, après avoir jeté dans la rivière un
petit coffre où il y avait toutes ses pierreries et ses reliques. Comme
il était presque mourant, il courait risque d'être tué; mais un de ses
mariniers, pour lui sauver la vie, dit aux infidèles que ce chevalier
était cousin du roi. Sur cela, un sarrasin qui voulait le faire son
prisonnier, vint à lui, et lui dit qu'il était perdu s'il ne le suivait
et n'entrait dans son vaisseau. Il y consentit, et s'étant fait attacher
à une corde, il se jeta dans l'eau avec le Sarrasin même, qui se fit
tirer avec lui dans le vaisseau. Il fut conduit à terre, où d'autres
Sarrasins voulaient le tuer; mais celui qui l'avait pris, le tenant
embrassé, criait de toute sa force: _C'est le cousin du roi, ne le
tuez pas!_ Cela lui sauva la vie, et même le fit traiter avec assez
d'humanité, jusque-là qu'un seigneur sarrasin lui fit prendre un
breuvage qui le guérit en peu de jours de la maladie dont il était
attaqué, et qui l'avait mis presqu'à l'extrémité.
Il fut conduit au commandant de la flotte, qui lui demanda s'il était
cousin du roi: il répondit que non, et que c'était un de ses mariniers
qui avait dit cela de lui-même. Il lui demanda s'il n'était pas allié de
l'empereur Frédéric; il répondit qu'il l'était par sa mère. Le général
lui répartit qu'à la considération de ce prince qu'il estimait, il
aurait des égards pour lui.
Il eut la douleur de voir égorger en sa présence un grand nombre de
malades, et entr'autres ce brave prêtre messire Jean de Vaisy, son
aumônier, dont j'ai parlé, qui avait attaqué et mis en fuite six
Sarrasins. Ayant fait dire par le Sarrasin dont il était prisonnier, aux
officiers qui présidaient à ce cruel massacre: _Qu'ils faisoient grand
mal, et contre le commandement de leur grand Saladin, qui disoit qu'on
ne devoit tuer ni faire mourir homme depuis qu'on lui avoit fait manger
de son pain et de son sel_, ils répondirent qu'ils le faisaient ainsi
par compassion pour leur misère, et pour leur épargner les douleurs que
la maladie leur causait.
Louis, dans sa prison, parut aussi grand que sur le trône, sur le pont
de Taillebourg et à la descente à Damiette. On ne lui avait laissé que
son bréviaire; il le prit de la main de son chapelain, et le récita avec
autant de tranquillité que s'il eût été dans l'oratoire de son palais.
Les barbares eux-mêmes admirèrent sa constance plus qu'héroïque. Il
était si faible qu'il fallait le porter lorsqu'il voulait faire un pas:
il manquait des choses les plus nécessaires; au commencement il n'eut
pour se couvrir la nuit, qu'une vieille casaque qu'un prisonnier lui
donna; il était dénué de presque tout secours; jamais rien ne put
l'ébranler. Un seul homme nommé Isambert, composait tout son domestique;
il lui préparait à manger, faisait son pain, et lui tenait lieu de toute
cette foule d'officiers, si empressés pour le service des rois. Tout
faible et tout malade qu'il était, il ne lui échappa jamais ni signe
de chagrin, ni mouvement d'impatience. Il récitait tous les jours son
bréviaire avec son chapelain, et se faisait lire toutes les paroles de
la messe, excepté celles de la consécration.
La santé de Louis étant si affaiblie qu'il pouvait à peine se soutenir,
le sultan Almoadan appréhenda enfin de le voir mourir, de perdre la
grosse rançon qu'il en espérait, et de ne pouvoir rentrer en possession
de la ville de Damiette. Cette crainte le fit changer tout-à-coup de
conduite à l'égard de son prisonnier. Il lui permit de faire venir des
étoffes, lui fit présent de deux vestes de taffetas noir, fourrées de
vair, avec une garniture de boutons d'or; lui donna ses gens pour le
servir, avec ordre de lui fournir tout ce qu'il demanderait. Enfin il
lui envoya ses médecins, qui lui firent prendre un breuvage qui
le guérit en quatre jours. Le temps dont je parle était, chez les
mahométans, un siècle de lumière; ils cultivaient les sciences, et entre
autres la médecine, avec succès.
Quelque temps après le lieutenant du sultan fit monter à cheval le sire
de Joinville, et le faisant marcher à côté de lui, il le conduisit au
lieu où était le roi avec les deux princes ses frères. Là étaient aussi
plusieurs seigneurs, et plus de dix mille autres captifs de toute
condition; mais les prisonniers de marque séparés des autres, et ceux-ci
renfermés dans une espèce de parc, clos de murailles.
Au bout de quelques jours, un des principaux officiers sarrasins y
arriva avec des soldats, et, faisant sortir du parc les prisonniers
les uns après les autres, on leur demandait s'ils voulaient renoncer
Jésus-Christ: ceux qui répondaient que non avaient la tête tranchée dans
le moment; ceux qui renonçaient étaient mis à part.
Joinville et les autres seigneurs furent mis dans un quartier de réserve
que les infidèles faisaient exactement garder, et le roi dans une tente,
entourée pareillement d'une forte garde. Le dessein du soudan, en les
faisant ainsi séparer, était de traiter en même temps avec le roi, d'une
part, et de l'autre avec les seigneurs.
Almoadan leur envoya un de ses émirs, avec un truchement qui leur
demanda s'ils voulaient traiter de leur délivrance, et leur dit de
choisir quelqu'un d'entre eux pour convenir de leur rançon. Ils
choisirent le comte Pierre de Bretagne, auquel on proposa d'abord de
remettre entre les mains du soudan quelques-unes des forteresses que les
chrétiens tenaient encore dans la Palestine. Le comte répondit que la
chose n'était pas en leur disposition, mais en celle de l'empereur
Frédéric, comme roi de Jérusalem, et que ce prince n'y consentirait pas.
On lui proposa en second lieu de rendre au soudan quelques places qui
dépendaient des chevaliers du Temple, ou de ceux de l'Hôpital. Le
comte répondit que cela était impossible, parce que ceux à qui l'on en
confiait la garde faisaient un serment particulier, en y entrant, de ne
rendre aucunes places pour sauver la vie à qui que ce fût. L'officier
mahométan répondit en colère, qu'il voyait bien qu'ils ne voulaient pas
être délivrés, et que bientôt ils seraient traités comme ils venaient
d'en voir traiter tant d'autres; et ensuite il congédia le comte de
Bretagne et les envoyés qui l'avaient accompagné.