Rien n'égala la consternation des infidèles à la vue de l'intrépidité

française. Le comte d'Artois, témoin de cette frayeur, oublie bientôt

les sages remontrances du roi son frère. L'aspect d'un ennemi tremblant

et fuyant de tous côtés, irrite son courage; il aspirait à l'honneur

de cette journée. Il part dès le matin, et se met à la poursuite des

fuyards. En vain les Templiers lui crient qu'il trouble l'ordre, et que

cette retraite des Egyptiens n'est peut-être qu'une ruse concertée: il

n'écoute rien que son ardeur et la crainte que quelqu'un ne le devance.

Malheureusement il avait auprès de lui un seigneur d'une grande

considération, que les années avaient rendu si sourd, qu'il n'entendait

point ce que disaient les Templiers: c'était Foucault de Melle, qui

avait été son guverneur, et qui, par honneur, tenait la bride du cheval

de son élève. Ce brave vieillard n'ayant rien tant à coeur que de voir

le comte remporter le prix de cette journée, loin de l'arrêter, suivant

l'ordre du roi qu'il ignorait, criait à pleine voix: _Or à eux! or à

eux!_ Quand les Templiers virent l'inutilité de leurs repésentations,

_ils se pensèrent être ahontés_, dit Joinville, _s'ils laissoient aller

le prince devant eux: lors tout d'un accord, vont serir des éperons tant

qu'ils purent_. Cette troupe de _preux_, au nombre de quatorze cents

chevaliers, d'autres disent deux mille, arrive dans cet état au camp des

infidèles, passe les premières gardes au fil de l'épée, et porte partout

la terreur et la mort. Ils ne s'attendaient pas à une attaque de cette

espèce. Facardin était alors dans le bain: il monte à cheval, presque

nu, court aussitôt vers le lieu de l'alarme, rallie quelques-uns de ses

gardes, et soutient quelques momens l'impétuosité française. Enveloppé

de toutes parts, il reçoit au travers du corps un coup de lance qui lui

ôte la vie. Le bruit de sa mort assure la victoire aux Français. La

déroute devint générale, et tous les Sarrasins prirent la fuite. Sitôt

que l'avant-garde fut passée, elle entra dans le camp ennemi, fit

main-basse sur tout ce qui s'y rencontra, le mit au pillage, et s'empara

de toutes les machines de guerre.

Le comte d'Artois voyant les ennemis fuir de tous côtés, eut bientôt

oublié son serment: accompagné de quelques-uns de ses chevaliers, il

quitta la tête de l'avant-garde, et se mit à poursuivre les ennemis. Ce

fut inutilement que Guillaume de Sonnac, grand-maître du Temple, essaya

de lui représenter que leur petit nombre, déjà épuisé de fatigue,

ne leur permettait pas de s'engager plus avant; que, se montrer à

découvert, c'était vouloir détromper les infidèles qui les avaient pris

pour toute l'armée; que, revenus de leur erreur, ils se rallieraient,

suivant leur coutume, avec la même facilité qu'ils s'étaient dissipés;

qu'alors on courait risque d'être enveloppé, et de ne pouvoir être

secouru qu'en affaiblissant l'armée, ou peut-être même en y mettant

le désordre. _Voilà_, dit le comte, en regardant le grand-maître de

travers, _voilà les actions ordinaires des Templiers; ils ne veulent

point que la guerre finisse, et leur intérêt marche toujours devant

celui de la religion_. Les remontrances du comte de Salisbery ne furent

pas reçues plus agréablement. L'intrépide comte court à bride abattue

vers la ville de Massoure; les Templiers le suivent: les Anglais, soit

émulation, soit jalousie, veulent participer à la victoire. Tout cède à

leur impétuosité. Les barbares, fuyant de tous côtés, se sauvent dans

la ville avec tant de précipitation, qu'ils oublient d'en fermer les

portes: les vainqueurs y entrent après eux, trouvent les rues désertes,

pénètrent jusqu'au palais du sultan, et poursuivent les fuyards jusque

dans la campagne qui conduit au Grand-Caire.

Si le comte d'Artois et les Templiers s'étaient contentés de la prise de

cette ville, et si, agissant de concert et avec ordre, ils s'en fussent

assurés, eussent fait reprendre haleine à leurs soldats, et attendu le

roi avec le reste de l'armée, leur désobéissance aux ordres du prince

eût été au moins réparée par un heureux succès.

Mais ce que le grand-maître du Temple avait prédit au comte d'Artois ne

manqua pas d'arriver. Les infidèles s'étant ralliés en divers endroits,

vinrent fondre sur lui. Il était peu accompagné; une partie de ses gens

s'était arrêtée dans la ville pour piller. Bondocdar, un des chefs des

Mamelucks, ayant chargé avec beaucoup de vigueur le comte d'Artois, le

força de rentrer dans Massoure, et l'y poursuivit. Le comte se jeta dans

une maison, où il fut investi. Les habitans, et les soldats ennemis

qui s'étaient cachés dans la première déroute, se voyant secourus,

reprennent courage, et des fenêtres des maisons où ils s'étaient

barricadés, ils lançaient des javelots, des flèches, des pierres, du

feu grégeois, de l'eau bouillante, et tout ce qui leur venait sous les

mains. L'infortuné comte d'Artois, désespéré de voir tant de braves

gens périr par sa faute, fit des actions de valeur qui auraient mérité

d'avoir toute la terre pour témoin. Mais que pouvait-il seul contre

cette multitude d'ennemis? Le comte de Salisbery, Raoul de Coucy, Robert

de Verd, et un grand nombre d'autres braves, venaient d'expirer sur des

monceaux de morts et de mourans. Le prince lui-même, accablé par le

nombre, tombe percé de mille coups. _Guerrier aussi courtois que

vaillant_, dit un auteur du temps[1], digne frère de Louis, par toutes

les vertus dont il était orné, mais d'une hauteur de courage qui,

dégénérant en témérité, causa bien des malheurs. La gloire et les

circonstances de ses derniers momens effacent en quelque sorte cette

tache. Il fut regretté de tout le monde, et il méritait de l'être. C'est

la seule faute que l'histoire lui reproche. Le grand-maître du Temple,

après avoir perdu un oeil dans ce combat, se fit jour au travers des

ennemis, et se sauva de Massoure avec quelques-uns de ses gens, ayant

laissé morts dans cette place deux cent quarante de ses chevaliers. Le

comte Pierre de Bretagne, aussi dangereusement blessé, se sauva, quoique

poursuivi par plusieurs infidèles qui n'osèrent jamais l'approcher,

étonnés de l'intrépidité avec laquelle il s'arrêtait pour les attendre,

et leur insultait même par des paroles de raillerie.

[Note 1: Mouskes, évêque de Tournay, p. 93.]

Tandis que cette sanglante scène se passait à Massoure, on vint avertir

le roi du péril où était le comte d'Artois. Ce fut le connétable de

Beaujeu qui lui porta cette triste nouvelle. «Connétable, s'écria le

monarque, courez-y avec tout ce que vous pourrez rassembler de braves,

et soyez sur que je vous suivrai de près.»

Mais le corps d'armée que Bondocdar avait posté entre celle du roi et

la ville, et qui s'augmentait de moment en moment par le retour et

le ralliement des fuyards, s'opposait à ce secours. Les ennemis même

faisaient paraître une contenance plus assurée qu'à l'ordinaire, et

semblaient vouloir réparer la honte de leur première fuite. Outre le

corps dont j'ai parlé, on voyait encore de tous côtés, sur les hauteurs

et dans la campagne, diverses troupes qu'il était dangereux de laisser

grossir davantage. C'est pourquoi le roi et le connétable firent avancer

promptement les bataillons et les escadrons, pour se saisir de quelques

postes avantageux, et charger les ennemis dans les endroits où ils ne

paraissaient pas en ordre de bataille. Le sire de Joinville fut un des

premiers qui donna sur une de ces troupes; ayant devancé ceux qui le

suivaient, il aperçut un Sarrasin d'une taille gigantesque qui mettait

le pied à l'étrier pour monter à cheval: _Je lui donnai_, dit Joinville,

_de mon épée sous l'aisselle, tant comme je pus la mettre en avant,

et le tuai tout d'un coup_. Mais s'étant un peu trop abandonné à la

poursuite des ennemis, il fut coupé par près de six mille Sarrasins

qu'il aperçut trop tard, qui vinrent fondre sur son escadron. Le

seigneur de Trichâteau, qui portait la bannière, fut tué. Raoul

de Vainon fut pris, mais délivré aussitôt par Joinville. Ceux qui

l'accompagnaient ayant serré leur escadron, se firent jour l'épée à la

main pour gagner une maison voisine, et s'y défendre. Ils étaient la

plupart démontés, et furent chargés dans leur retraite: un escadron

entier passa sur le corps de Joinville, qui ne fut point pris,

parce qu'on le crut mort; il se releva, et gagna la maison avec ses

chevaliers. Les infidèles revinrent pour les y forcer, et le combat

recommença. Les seigneurs d'Escossé, Raoul de Vainon, l'Oppey et Sugerai

y furent blessés: celui-ci fut envoyé par Joinville au comte d'Anjou,

qui était le plus à portée de les secourir. Ce prince s'avança aussitôt

vers eux et les délivra, après avoir dissipé les ennemis.

Cependant le roi parut en bataille sur le haut d'une colline, d'où

il vint fondre, avec un grand bruit de trompettes, de tambours et de

timbales, sur l'armée sarrasine, qu'il fit attaquer l'épée et la lance à

la main: la charge fut terrible, mais elle fut courageusement soutenue.

Ce vaillant prince, monté sur un grand cheval de bataille, était dans

l'impatience de charger lui-même; mais, par le conseil du seigneur Jean

de Vallery, grand capitaine, et très-expérimenté, il s'avança vers

la droite, pour s'approcher du Nil. Les Sarrasins dont les troupes

grossissaient toujours, firent aussi approcher leur aile gauche de la

rivière. Le choc fut rude en cet endroit; quelques escadrons français

plièrent. Ils abandonnèrent le roi, et s'enfuirent vers le camp du duc

de Bourgogne; mais, comme leurs chevaux étaient extrêmement fatigués, la

plupart portèrent la peine de leur lâcheté, en se noyant dans la rivière

qu'il fallait passer pour gagner le camp.

Bientôt tout retentit de la nouvelle du danger où était le roi. Le

connétable de Beaujeu, qui était à la tête de six cents cavaliers,

délibéra avec Joinville sur ce qu'il y avait à faire pour lui donner

du secours; mais s'apercevant que, pour aller droit à lui, il fallait

percer un corps d'environ deux mille Sarrasins, qui était entre eux

et le roi, et qu'il aurait été difficile de rompre, ils résolurent de

prendre un détour pour les éviter. Ils trouvèrent sur leur route un

ruisseau sur lequel il y avait un petit pont. Quand ils y furent

arrivés, Joinville fit remarquer au connétable l'importance de garder

ce passage, parce que si les ennemis s'en rendaient maîtres, ils

pourraient, vu le grand nombre de leurs troupes, venir prendre l'armée

en flanc, et envelopper le roi. Le connétable approuva la sagesse de ce

conseil; il laissa Joinville dans ce poste, avec le comte de Soissons,

le seigneur Pierre de Noville, et environ cinquante gentilshommes, et

alla joindre le roi.

Il le trouva faisant des choses si prodigieuses, qu'il aurait fallu en

être témoin pour les croire. On le voyait partout, soit pour soutenir

ses gens lorsqu'ils chancelaient, soit pour achever de rompre les

ennemis lorsqu'ils commençaient à plier. Une fois son ardeur l'emporta

si loin des siens, qu'il se vit tout à coup seul au milieu de six

Sarrasins qui tenaient les rênes de son cheval, et s'efforçaient de

l'emmener prisonnier; mais il fit de si grands efforts de la masse et

de l'épée, que les ayant tous tués ou mis hors de combat, il était déjà

libre lorsqu'on arriva pour le dégager. _C'est à cette valeur plus

qu'humaine_, dit Joinville, _que l'armée fut redevable de son salut, et

je crois que la vertu et la puissance qu'il avoit lui doubla lors de

moitié par le pouvoir de Dieu_.

Ce brave sénéchal, de son côté, campé sur son pont avec sa petite

troupe, faisait si bonne contenance que les infidèles n'osèrent

l'attaquer que de loin, et à coups de traits: il y reçut cinq blessures,

et son cheval quinze. Telle était l'intrépidité de ces anciens preux,

qu'au milieu de tant de périls, la bravoure de ces seigneurs leur

permettait encore de se réjouir et de plaisanter. _Un jour, quand nous

fûmes retournés_, dit Joinville[1], _de courir après ces vilains, le bon

comte de Soissons se railloit avec moi, et me disoit: Sénéchal, laissons

crier et braire cette quenaille, et par la creffe Dieu, ainsi qu'il

juroit, encore parlerons-nous, vous et moi, de cette journée, en

chambre, devant les dames_. Quelque temps après, le connétable revint

avec les arbalétriers, qu'il rangea le long du ruisseau, ce qui fit

perdre aux ennemis toute espérance de forcer le passage: aussitôt ils

s'enfuirent, et laissèrent les croisés en paix.

[Note 1: Joinville, p. 17.]

Alors Joinville, par ordre du connétable, alla joindre le roi, qui,

vainqueur partout, se retirait dans son pavillon. Le fidèle sénéchal

_lui ôta son casque, qui l'incommodait par sa pesanteur, et lui donna

son chapel de fer, qui étoit beaucoup plus léger, afin qu'il eût vent_.

Ils marchèrent ensemble, s'entretenant de cette malheureuse journée,

lorsque le prieur de l'hôpital de Ronnay vint lui baiser la main toute

armée, et lui demanda s'il savait des nouvelles du comte d'Artois, son

frère. Tout ce que je sais, répondit le saint roi, c'est qu'il est

maintenant au ciel. On regardait alors comme autant de martyrs ceux qui

perdaient la vie dans ces guerres de religion. Le bon chevalier, pour

lui ôter une si triste idée, voulut lui parler des avantages qu'on

venait de remporter. «Il faut louer Dieu de tout, dit Louis, en

l'interrompant, et adorer ses profonds jugemens.» Aussitôt les larmes

commencèrent à couler de ses yeux: spectacle qui attendrit tous les

seigneurs de sa suite, _qui furent moult oppressés d'angoisse, de

compassion et de pitié, de le voir ainsi_[1].

[Note 1: Joinville, _loc. cit._]

La douleur, cependant, ne lui fit pas oublier les choses nécessaires: la

prudence exigeait qu'on se mît en état de n'être point surpris par un

ennemi repoussé à la vérité, mais qui regardait comme un grand avantage

de n'avoir pas été entièrement battu par des hommes que, jusque-là, il

croyait invincibles. Ainsi, au lieu de prendre un repos dont on avait

grand besoin, on travailla toute la nuit à la construction d'un pont de

communication avec le duc de Bourgogne. Telle fut l'ardeur du soldat,

qu'en très-peu de temps l'ouvrage fut achevé; dès le lendemain au matin,

on fit passer une partie des troupes dans le camp du roi. On examina

ensuite la perte qui se trouva très-considérable, tant pour le nombre

que pour la qualité des personnes qui avaient été tuées en se défendant

glorieusement. Celle des infidèles excédait de beaucoup; mais ils

étaient dans leur pays, et par conséquent plus à portée de la réparer:

avantage qui manquait aux Français, auxquels il ne restait que très-peu

de chevaux.

Les ennemis n'attendirent pas jusqu'au jour à inquiéter l'armée; car,

sur la fin de la nuit, le mercredi des Cendres, ils vinrent avec de

la cavalerie et de l'infanterie insulter le camp. On sonna aussitôt

l'alarme, et un homme de confiance, que Joinville avait envoyé pour

savoir ce qui se passait, revint en grande hâte lui dire que les

infidèles, après avoir taillé en pièces les gardes avancées, attaquaient

le quartier du roi, pour se saisir des machines qu'on leur avait prises

le jour précédent, et qu'on y avait placées. Joinville monta aussitôt à

cheval avec sa brigade, armé à la légère, comme la plupart de ses autres

chevaliers, leurs blessures ne leur permettant pas de se charger de

toutes leurs armes ordinaires. Il repoussa les ennemis, et cependant

le roi envoya Gaucher de Châtillon, avec ordre de se poster devant les

machines, entre Joinville et les Sarrasins, car il avait appris que ce

seigneur et ses chevaliers n'étaient pas assez armés.

Châtillon poussa de nouveau les ennemis jusqu'à leur principal corps de

bataille, qui avait passé la nuit sous les armes hors de son camp,

de peur qu'on ne vint l'y forcer. Alors les infidèles commencèrent à

travailler à un épaulement pour se couvrir contre les arbalétriers

français, et tirèrent eux-mêmes sans cesse des flèches dans le camp du

roi, où, quoique tirées au hasard, elles blessèrent et tuèrent beaucoup

de monde.

Joinville ayant été reconnaître le retranchement des ennemis, et l'ayant

trouvé assez faible, proposa à ses gendarmes d'aller, la nuit suivante,

le ruiner. Ils promirent de le suivre; mais la hardiesse d'un prêtre

leur fournit l'occasion de le renverser plus tôt.

Ce prêtre, qui s'appelait messire Jean de Vaisy[1], après qu'on se

fut retiré de part et d'autre, vit six capitaines mahométans qui

s'entretenaient devant leur retranchement; il prend une cuirasse, met

sur sa tête un casque et une épée à son côté, s'avance par un chemin

détourné, vient le long du retranchement vers ces six capitaines, qui,

le voyant seul, le prirent pour un homme de leur camp. Etant tout

proche d'eux, il tire son épée, et les attaque au moment où ils ne s'y

attendaient pas. Ils se sauvèrent presque tous blessés dans leur camp.

L'alarme s'y met aussitôt, et en même temps plusieurs cavaliers en

sortent: ne voyant que le prêtre qui avait fait cette esclandre, ils

piquèrent vers lui. On les aperçut du camp du roi, d'où cinquante

gendarmes de Joinville sortirent, obligèrent les Sarrasins de s'arrêter,

et donnèrent le temps au prêtre de se retirer. Les ennemis furent

poursuivis par les cinquante gendarmes, et par d'autres qui se

joignirent à eux, et qui, pour ne pas perdre leur peine, allèrent du

même pas à l'épaulement. Comme il n'était fait que de pierres mises

les unes sur les autres, il fut bientôt renversé, et l'on en fit même

emporter les pierres. Tel fut l'unique exploit de cette journée, qui se

fit le premier jour de carême.

[Note 1: Il était aumônier du sire de Joinville.]

Dès le lendemain, le roi fit travailler à une palissade, ou barrière,

autour de son camp, contre les insultes de la cavalerie ennemie; mais

Bondocdar, chef des Mamelucks, auquel le commandement de l'armée avait

été déféré pour les belles actions qu'il avait faites le jour précédent,

ne demeurait pas oisif. Pour animer ses gens, il fit courir le bruit que

le comte d'Artois, dont on avait démêlé le corps parmi ceux qui avaient

été tués à Massoure, était le roi même. La cotte d'armes de ce prince,

toute dorée et fleurdelisée, qu'il fit élever dans le camp pour être

vue de tout le monde, lui servit à ce stratagème, et toute l'armée

fut persuadée que c'était celle du roi. Bondocdar assembla tous ses

officiers, leur exagéra la perte que les chrétiens avaient faite dans

la dernière bataille, leur dit que, n'ayant plus de chef, c'étaient des

gens perdus, qu'on n'aurait plus que la peine de les prendre, et fit

résoudre, pour le vendredi suivant, l'attaque du camp.

Le roi fut averti de cette résolution par les espions qu'il avait dans

l'armée ennemie. Il ne négligea aucune des précautions que la prudence

peut suggérer; et, dès le milieu de la nuit, toutes ses troupes se

trouvèrent sous les armes, entre les tentes et la barrière. Elles

étaient partagées en différens corps, la plupart d'infanterie: presque

tous les chevaux ayant été tués dans le dernier combat, il n'en restait

guère que pour les chefs.

Le comte d'Anjou avait la droite au bord du Nil; à côté de lui étaient

Guy et Baudouin d'Ybelin, deux frères, avec les troupes de la Palestine

et de la Syrie, et Gaucher de Châtillon avec les siennes. Ces deux corps

étaient les plus complets, les mieux montés et les mieux armés, parce

que celui de Gaucher de Châtillon avait moins souffert à la bataille,

et que les troupes de la Palestine étaient demeurées, durant le combat,

dans l'ancien camp, au-delà du Nil. A côté de Châtillon était Guillaume

de Sonnac, grand-maître des Templiers, avec le peu qui lui était resté

de chevaliers de la défaite de Massoure; et, comme ce corps était

très-faible, il avait devant lui les machines qu'on avait prises sur les

Sarrasins, pour s'en servir dans le combat.

A la gauche des Templiers, était Guy de Mauvoisin, seigneur de Rosny,

avec le comte de Flandre, jusqu'au bras occidental du Nil. Cette brigade

était au dedans de la barrière du camp, et couvrait celle de Joinville,

parce que la plupart de ceux qui la composaient ne pouvaient, à cause

des blessures qu'ils avaient reçues à la dernière bataille, se charger

de leurs armures.

Plus avant, en tirant toujours vers la gauche, était le comte de

Poitiers qui n'avait que de l'infanterie, lui seul étant à cheval. Enfin

le seigneur Jocerant de Brancion, oncle du sire de Joinville, fermait

la ligne de ce côté-là. Lui et Henri, son fils, étaient seuls à cheval,

tous les chevaliers qui avaient perdu leurs chevaux étant à pied. Le duc

de Bourgogne était encore dans l'ancien camp, tant pour le défendre,

en cas qu'on l'attaquât, que pour faire un corps de réserve, et pour

envoyer, par le pont de communication, du secours où il en serait

besoin.

Il s'en fallait bien que ces troupes fussent aussi nombreuses et aussi

lestes que lorsqu'elles passèrent la rivière: la perte d'hommes et de

chevaux qu'on avait faite à Massoure, et dans la dernière bataille, les

avait extrêmement diminuées. Plusieurs étaient hors de combat; et même,

parmi ceux qui devaient combattre, il y en avait quantité de blessés,

à qui le seul courage, et la nécessité de vaincre ou de périr,

donnait assez de forces pour se tenir à cheval ou à pied. Telle était

l'ordonnance de cette armée.

Celle des ennemis parut en bataille dès la pointe du jour. Bondocdar,

qui fut étonné de se voir prévenu par des gens qu'il espérait lui-même

surprendre, était à la tête de quatre mille hommes de cavalerie

très-bien montés et très-bien armés. Il en fit une ligne parallèle au

front de l'armée chrétienne, laissant, entre les escadrons d'assez

grands espaces pour y faire passer des fantassins, selon qu'il le

jugerait à propos durant la bataille. Il fit une seconde ligne d'une

multitude infinie d'infanterie, à laquelle il donna plus de longueur, et

qui, en se courbant sur la droite, pourrait investir tout le camp du roi

jusqu'au bras occidental du Nil. Outre cela, il avait derrière ces deux

lignes une autre armée, dont il faisait son corps de réserve, qui était

encore aussi forte que celle des chrétiens.

Les troupes étant rangées dans cet ordre, Bondocdar, monté sur un

petit cheval, s'approcha de l'armée chrétienne pour en voir mieux la

disposition; et, selon qu'il reconnut que les escadrons ou bataillons

étaient plus ou moins forts, il renforça à proportion ceux de son armée

qui leur étaient opposés. Il fit ensuite passer le bras occidental de la

rivière à trois mille Bédouins, pour tenir en échec le duc de Bourgogne,

et l'empêcher d'envoyer du renfort au roi pendant la bataille.

Sur le midi, il fit sonner la charge par les tambours, les trompettes et

les timbales, avec un bruit effroyable, dans toute l'étendue de cette

armée qui s'ébranla toute en même temps. Les barbares, embouchant de

longs tuyaux de cuivre, répandaient partout le redoutable feu grégeois

qui, s'attachant aux habits des soldats et aux caparaçons des chevaux,

les embrasait depuis les pieds jusqu'à la tête. Quand par ce déluge de

feu, que les Français n'avaient pas encore vu mettre en usage dans les

combats, les ennemis avaient fait quelque ouverture dans les bataillons,

leur cavalerie y donnait à toute bride, et tâchait de les enfoncer.

C'est ainsi que l'ordre de bataille du comte d'Anjou fut rompu. Ce

prince, désarçonné de son cheval, et à pied, allait être pris ou tué,

lorsque le roi, averti du danger où il était, part comme un éclair,

_l'épée au poing_, se précipite au travers des dards et des flammes,

renverse tout ce qui s'oppose à son passage, perce jusqu'à l'endroit où

son frère défendait courageusement sa vie, le fait remonter à cheval, le

dégage, et rétablit les choses de ce côté-là.

On combattait partout avec une égale vigueur, mais avec des succès

différens. Le preux et vaillant Châtillon, le brave Meauvoisin, et les

seigneurs de la Palestine, firent des actions incroyables de valeur, et

ne purent être entamés ni par le nombre, ni par l'ardeur des infidèles.

_Il en alloit pauvrement_, dit Joinville, _à l'autre bataille_

qui suivait, où le courage, quantité de machines, et d'assez bons

retranchemens de bois, ne servirent de rien aux Templiers. Accablés par

la multitude, ils furent presque tous taillés en pièces. _On trouva_,

dit Joinville[1], _au-delà de l'espace qu'ils avaient occupés, une

superficie d'environ cent perches, si couvertes de piles de dards et

d'autres traits, qu'on n'y voyoit point de terre. Leur grand-maître

avoit perdu un oeil au combat de Massoure; il y perdit l'autre à

celui-ci: car il y fut tué et occis_.

[Note 1: Joinville, p. 53.]

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 10 / 24 段