Pendant que les croisés étaient occupés à faire leur descente, les

généraux sarrasins avaient envoyé trois fois au soudan pour lui rendre

compte de ce qui se passait, et pour recevoir ses ordres: le troisième

message était pour l'avertir que le roi de France était lui-même à

terre; mais ils n'en reçurent aucune réponse. La raison était que, dans

cet intervalle, le bruit se répandit qu'il était mort; cependant cette

nouvelle était fausse.

_Prise de la ville de Damiette_.

Après cette victoire, le roi établit son camp sur le bord de la mer. Le

lendemain il fit débarquer tous les chevaux et toutes les machines, sans

que les Sarrasins parussent davantage. Pendant que l'on était occupé de

ce travail, l'on vit Damiette tout en feu. Un moment après, quelques

esclaves chrétiens en sortirent, et vinrent avertir le monarque que les

ennemis, sur le bruit de la mort de leur soudan, avaient abandonné la

ville, et l'avaient livrée aux flammes. Le roi, ayant reçu cet avis,

et s'en étant fait assurer par ceux qu'il y envoya, fit avancer ses

troupes. On trouva le pont sur lequel il fallait passer pour entrer dans

la place, rompu en partie. Il fut bientôt réparé; on éteignit le feu, et

le roi se vit maître sans coup férir, et contre toute espérance, d'une

des plus fortes villes de l'Orient, le premier dimanche d'après la

Trinité.

La prise de cette place fut sans doute un de ces coups extraordinaires

de la providence de Dieu, qui répandit la terreur dans le coeur de ses

ennemis pour produire un effet si surprenant et aussi peu espéré que

celui-là. On ne perdit presque personne à la descente, et nul seigneur

de marque, excepté le comte de la Marche, qui mourut quelque temps

après, de ses blessures.

Le saint roi ne manqua pas de reconnaître en cette occasion la visible

protection de Dieu: il en donna de sensibles marques en entrant dans

Damiette, non pas avec la pompe et le faste d'un conquérant, mais avec

l'humilité d'un prince véritablement chrétien, qui fait un hommage

humble et sincère de la victoire au Dieu qui la lui a procurée.

Il entra dans la ville en procession, pieds nus, avec la reine, les

princes ses frères, le roi de Chypre et tous les seigneurs de l'armée,

précédés par le légat, le patriarche de Jérusalem, les évêques, et

tout le clergé du camp. On alla de cette manière jusqu'à la principale

mosquée, que le légat purifia et réconcilia avec les cérémonies

ordinaires de l'Eglise, à la mère de Dieu, à laquelle elle avait été

dédiée par le roi Jean de Brienne, lorsqu'il avait pris Damiette,

quelques années auparavant.

Il eût été à souhaiter que les sentimens de piété que tous les croisés

témoignèrent en cette occasion, eussent été aussi constans qu'ils le

furent toujours dans le coeur du roi même: la prospérité en eût sans

doute été par la suite la récompense, au lieu des malheurs dont Dieu

châtia leurs débauches et les autres excès auxquels ils s'abandonnèrent,

malgré les ordres, les exhortations et l'exemple d'un prince qui n'était

pas toujours aussi exactement obéi qu'il l'eût souhaité et qu'il le

méritait.

On fut obligé de s'arrêter à Damiette, non-seulement pour attendre les

vaisseaux dispersés par la tempête, et qui arrivèrent heureusement les

uns après les autres, mais encore à cause de l'accroissement du Nil, qui

se fait au mois de juin, où l'on se trouvait alors. L'exemple du roi

Jean de Brienne, qui s'était malheureusement engagé au milieu de

l'inondation, après la première prise de Damiette, fit prendre cette

sage précaution.

Ce fut dans ce séjour et le repos si fatal à l'armée chrétienne, que la

plupart des croisés ne pensèrent qu'à se divertir, ou plutôt à se livrer

aux plus horribles désordres. Ces jeunes chevaliers, ne se voyant point

d'ennemis en tête, s'abîmèrent dans les plaisirs: la passion du jeu leur

fit perdre la raison avec leurs biens. Ils se consolèrent avec le vin de

la perte de leur argent, de leurs chevaux et même de leurs armes: leur

fureur alla jusqu'à violer les filles et les femmes, au mépris de toutes

les lois divines et humaines. Les grands seigneurs consumaient tous

leurs fonds en festins, dont la somptuosité était le moindre excès; les

simples soldats passaient les jours et les nuits à boire et à

jouer. Tout était plein de lieux de débauche: _Il y en avoit_, dit

Joinville[1], _jusques à l'entour du pavillon royal, qui étoient tenus

par les gens du roi_. On peut dire, avec un célèbre moderne[2], _que

toutes sortes de vices y régnoient, ceux que les pélerins avoient

apportés de leur pays, et ceux qu'ils avoient pris dans les pays

étrangers_. Il se commettait mille violences contre les gens du pays,

et surtout envers les marchands; de sorte que la plupart de ceux qui

d'abord apportaient des vivres en abondance cessèrent d'y venir, et l'on

vit bientôt la cherté causer la disette.

[Note 1: Joinville, pag. 32.]

[Note 2: L'abbé Fleury, _Moeurs des chrétiens_, pag. 399.]

Le monarque faisait ce qu'il pouvait pour remédier à tant de désordres,

mais le peu d'obéissance qu'il trouva rendit presque tous ses efforts

inutiles. On doit dire néanmoins à la gloire de ce grand prince, que

tous les étrangers se louaient hautement de sa justice, et publiaient

partout qu'il leur donnait les mêmes marques de bonté qu'à ses propres

sujets. Quant à ceux qui dépendaient plus particulièrement de lui, et à

ses domestiques, ils furent châtiés très-sévèrement, chassés et renvoyés

en France.

Cependant on apprit que le bruit qui avait couru de la mort du soudan,

n'était pas véritable. Ce prince, quoiqu'il fût dangereusement malade,

avait eu soin de cacher aux chrétiens l'état où il était. Il envoya

défier le roi, pour décider, dans un seul combat, de la fortune de

l'Egypte: il lui marqua le jour, et lui laissa le choix du lieu. La

réponse du monarque fut «qu'il n'acceptait aucun jour fixe, parce

que c'était excepter les autres; qu'il défiait Malech-Sala pour le

lendemain, comme pour tous les autres jours; qu'en quelque endroit, et

à quelque heure qu'ils se rencontrassent, il le traiterait en ennemi

jusqu'à ce qu'il pût le regarder comme son frère.» Ce sage monarque,

instruit que le soudan était attaqué d'un mal incurable, espérait

profiter du trouble et des guerres civiles que sa mort causerait parmi

les Sarrasins. Il se contenta donc de fortifier son camp, et de faire

faire la garde la plus exacte. Cette bravade du sultan n'aboutit à rien:

car il n'avait pas assez de force pour se tenir à cheval. Il envoya

seulement un grand corps de troupes qui fit quelques mouvemens pour

attaquer le camp du roi; mais ce prince, sans vouloir accorder à

plusieurs seigneurs qui l'en prièrent, la permission de faire une sortie

sur les Sarrasins, se contenta de se mettre en état de pouvoir les

repousser, s'ils osaient tenter l'attaque. Il n'y eut que le seigneur

Gauthier d'Autrèche, châtelain de Bar, de la maison de Châtillon, qui,

malgré les défenses du roi, sortit avec son écuyer pour voir s'il ne

pourrait point enlever ou tuer quelques Mahométans. Il était monté sur

un cheval entier fort en bouche, qui, l'emportant vers l'armée des

ennemis, le jeta par terre. Aussitôt quatre Sarrasins vinrent fondre sur

lui, et l'assommèrent à coups de massues. Il fut toutefois secouru par

le connétable de Beaujeu, avant qu'ils eussent pu l'achever; mais il

mourut de ses blessures. Tout brave qu'il était, le roi ne le plaignit

point, et dit sagement qu'il serait bien fâché d'avoir, dans son armée,

beaucoup de ces faux braves sans obéissance ni subordination, capables

d'y faire beaucoup plus de mal par leur sotte vanité et leur mauvais

exemple, que de rendre aucun service.

Mais les Sarrasins, n'osant attaquer l'armée chrétienne à force ouverte,

ne laissaient pas que de l'incommoder par des partis de cavalerie qui,

rôdant tout autour du camp, tuaient tous ceux qui s'en écartaient. Comme

le soudan avait promis un besant d'or à quiconque lui apporterait la

tête d'un chrétien, des Arabes, appelés Bedouins, se coulaient toutes

les nuits dans le camp, malgré la garde à cheval qui faisait la ronde,

et entraient jusque dans les tentes, où ils coupaient la tête aux

soldats qu'ils trouvaient seuls; de sorte que le roi fut obligé de

mettre des corps-de-garde au dehors du camp, si près les uns des autres,

qu'il était impossible que quelqu'un y entrât sans être découvert.

Les eaux du Nil étant rentrées dans leur lit, à la fin de septembre,

les seigneurs pressaient le roi de se mettre en campagne; mais il avait

résolu de n'en rien faire avant l'arrivée de son frère Alphonse, comte

de Poitiers, qui était parti d'Aiguemortes, au mois d'août, avec la

comtesse sa femme, la comtesse d'Artois, et l'arrière-ban de France.

Leur retardement tenait le roi fort en peine; mais enfin le comte

débarqua heureusement à Damiette, sur la fin d'octobre.

Il apportait au roi une somme d'argent considérable. Le pape lui avait

accordé un bref apostolique, par lequel tout ce qu'on pourrait recevoir

des croisés qui voudraient racheter leur voeu, et toutes les sommes

données par testament, dont l'objet ne serait pas déterminé, serait

remis au roi. L'empereur lui-même lui envoya des vivres d'Italie, et lui

fit présent de cinquante beaux chevaux: «Charmé, disait-il, de trouver

l'occasion de s'acquitter d'une partie des obligations qu'il avait à ce

prince pour les bons services qu'il en avait reçus dans ses malheurs.»

L'arrivée du comte de Poitiers répandit une grande joie dans toute

l'armée. On délibéra sans tarder de quel côté on porterait la guerre.

Il y eut sur cela deux sentimens. Les uns proposèrent d'aller assiéger

Alexandrie, appelée Babylone dans les histoires de ce temps-là, quoique

bien différente de l'ancienne Babylone qui était bâtie sur l'Euphrate,

et de Bagdad, aussi appelée Babylone, qui est sur le Tigre, au lieu

qu'Alexandrie est sur le Nil. Les autres proposèrent d'aller attaquer le

Grand-Caire. C'était le sentiment du comte Pierre de Bretagne, fondé sur

ce que cette ville avait un bon port où l'on pourrait mettre la flotte

en sûreté, et tirer aisément des vivres par mer, soit de la Palestine,

soit des autres endroits de la Méditerranée. Cet avis, qui était aussi

celui du comte d'Artois, prévalut, parce que le Caire étant la ville

capitale de l'Egypte, sa prise devait entraîner infailliblement celle de

toutes les autres villes. Il y eut ordre de se tenir prêt à marcher au

Caire. On laissa la reine et les autres princesses et dames à Damiette

avec une forte garnison, et l'armée se mit ensuite en marche. L'armée du

roi, augmentée des troupes que le comte de Poitiers avait amenées, et

des autres renforts qu'il avait reçus de la Palestine, était de soixante

mille hommes, parmi lesquels étaient vingt mille cavaliers.

De si nombreuses troupes, si la discipline et l'obéissance y avaient

égalé la bravoure, étaient plus que suffisantes pour la conquête entière

de l'Egypte. On fit remonter le Nil à la flotte que côtoyaient les

troupes de terre, jusqu'à l'endroit où le bras le plus oriental du Nil

se sépare de celui sur lequel était située Damiette.

Pendant qu'on était en marche, cinq cents cavaliers sarrasins des mieux

montés, faisant semblant de déserter de l'armée du soudan, vinrent se

rendre au roi, qui les crut trop légèrement, défendit de leur faire

aucun mal, et leur permit de marcher en corps avec l'armée. Un jour

qu'ils crurent avoir trouvé l'occasion favorable, ils attaquèrent

les Templiers, dont la brigade marchait à la tête de l'armée; ils

renversèrent un de leurs chevaliers aux pieds du maréchal Renaut

de Bichers: mais ceux-ci s'étant mis en défense, les chargèrent si

vigoureusement que pas un seul de ces traîtres n'échappa. Ils furent

tous pris, tués ou noyés en voulant traverser le fleuve. Les Sarrasins

firent encore quelques tentatives, et il est parlé dans leurs histoires

d'un combat où l'un de leurs émirs, appelé Magelas, fut tué, avec

beaucoup de perte de leur part, et très-peu du côté des chrétiens.

Le roi étant arrivé à la pointe qui sépare les deux bras du Nil, s'y

arrêta et y établit son camp, tant pour y faire reposer l'armée, que

pour délibérer sur la manière dont on pourrait passer le bras oriental

de la rivière, qu'on appelait alors le Thanis, parce que l'armée du

soudan était campée fort proche de l'autre côté, à peu de distance d'une

ville appelée Massoure.

L'armée du soudan était très-nombreuse, toutes les forces de l'Egypte

s'y étant rassemblées, sur les nouvelles de l'approche de l'armée des

croisés, qui avait répandu la terreur dans tout le pays; de sorte que,

dans la grande mosquée du Caire, on exhorta tous les Musulmans à prendre

les armes pour la défense de la religion mahométane, qui n'avait jamais

été dans un plus grand péril.

Les premiers exploits qu'on avait vu faire aux Français à leur

débarquement, la perte de Damiette, la maladie du soudan qui augmentait

tous les jours, étaient pour les Mahométans de terribles présages de ce

qu'ils avaient a craindre d'une armée victorieuse, à laquelle rien ne

paraissait impossible; et ils voyaient bien que si elle passait une fois

le Thanis, tout était perdu. Ces motifs obligèrent le soudan de faire

des propositions de paix qui paraissaient si avantageuses, qu'il

semblait qu'on ne pouvait les rejeter. Il envoya proposer au roi de le

mettre en paisible possession de tout ce qu'avaient possédé autrefois

les rois de Jérusalem, de donner la liberté à tous les chrétiens captifs

dans son empire, et même de lui laisser Damiette avec ses environs.

Ces offres étaient en effet telles qu'on n'eût pas balancé pour

les accepter, si l'on eût pu s'assurer de l'exécution; mais cette

incertitude, et les difficultés qu'on y prévoyait, les firent refuser;

et quand on les aurait acceptées, la mort du soudan, qui arriva dans ce

temps-là, y aurait fait naître de nouveaux obstacles.

Cette mort, comme il l'avait fort recommandé, fut tenue secrète, pour

donner le temps à son fils Almoadan, qui était en Mésopotamie, de venir

prendre possession de ses états. Il mit même entre les mains de deux

de ses ministres, auxquels il se fiait le plus, un grand nombre de

blancs-signes, afin d'envoyer partout des ordres sous son nom jusqu'à

l'arrivée de son fils. Il chargea du gouvernement Secedum Facardin,

général de son armée. Cet homme passait pour le plus vaillant et le plus

sage de l'Egypte, et l'empereur Frédéric, dans son voyage de Palestine,

et après la trève qu'il conclut avec les Mahométans, l'avait fait

chevalier; honneur dont ce général faisait tant de cas, que dans ses

bannières il portait les armoiries de Frédéric avec celles du soudan

d'Alep et celles du soudan d'Egypte.

Facardin justifia, par sa conduite, le choix que son maître avait fait

de lui dans des conjonctures si délicates. Il tenait sans cesse l'armée

des chrétiens en haleine; et tandis qu'avec le gros de ses troupes il

demeurait toujours en état de s'opposer à leur passage, il envoyait

continuellement des détachemens auxquels il faisait passer la rivière

par de petites places dont il était le maître, pour insulter leur camp

sur les derrières, et enlever les convois qui venaient de Damiette.

Un de ces détachemens s'étant avancé, le jour de Noël, jusque près du

camp, enleva tout ce qui se trouva dehors, et força ensuite un quartier.

Le sire de Joinville, qui en fut averti, monta promptement à cheval avec

le seigueur Pierre d'Avalon, et, soutenu par des chevaliers du Temple,

il repoussa les Sarrasins, et délivra les seigneurs Perron et Duval,

deux frères, qu'ils emmenaient prisonniers.

Le roi, pour plus grande sûreté, fit rapprocher les quartiers les uns

des autres, et donna moins d'étendue à son camp. Il se chargea lui-même,

avec son frère le comte d'Anjou, de la garde des retranchemens opposés

au camp des ennemis; confia au comte de Poitiers et au sire de

Joinville, celle des lignes du côté de Damiette: le comte d'Artois eut

celle du parc des machines de guerre. Facardin, quelques jours après,

s'étant mis à la tête d'un gros détachement, parut en bataille, entre

Damiette et le camp des croisés, à dessein de l'insulter. Le comte

d'Anjou, s'étant trouvé à cet endroit, sortit au-devant des ennemis,

dont il fit un assez grand carnage dans la première ligne, et força les

fuyards de se jeter dans le Nil, où la plupart se noyèrent; mais il

ne voulut pas attaquer la seconde ligne, à cause de la multitude des

pierriers qui tiraient sans cesse au travers de ses bataillons, et

blessaient beaucoup de monde. Ce prince fit paraître beaucoup de valeur

en cette occasion, où il se mêla plusieurs fois avec les ennemis, et

s'acquit une grande réputation parmi les troupes.

Lorsque le roi eut assuré l'assiette de son camp, il fit prendre

les mesures nécessaires pour passer le Thanis. L'entreprise était

très-difficile à exécuter: il était large et profond: tout ce que

l'Egypte avait de plus brave était sur le rivage opposé, dans la

résolution de défendre courageusement un passage de cette conséquence.

Le saint roi vit bien que tant d'obstacles ne seraient point aisés à

surmonter. Pour en venir à bout, on résolut de construire une digue,

ou chaussée, dans la rivière, et de la pousser le plus près que l'on

pourrait de l'autre bord; ensuite, pour couvrir les travailleurs, on fit

élever sur le bord de la rivière deux beffrois: c'étaient des espèces de

tours à plusieurs étages, faites de charpentes semblables à celles

dont on se servait dans les attaques des villes; on y logeait des

arbalétriers, ou des archers, pour écarter les ennemis à coups de

flèches, et on les couvrait de cuir de boeuf ou de cheval, pour les

garantir des feux d'artifice des ennemis. Derrière ces tours on avait

fait deux chatz-chateils: c'est le nom que l'on donnait à des galeries

pour aller à couvert dans les beffrois. Le comte d'Anjou commandait dans

cet endroit pendant le jour, et le sire de Joinville pendant la nuit.

Sitôt que les ennemis eurent deviné le projet des Français, ils firent

transporter de ce côté-là seize grosses machines qui lançaient sans

cesse des pierres contre les travailleurs et contre les tours. Le roi,

pour démonter ces machines, et pour empêcher les ennemis d'approcher de

si près, en fit faire dix-huit à peu près pareilles, de l'invention d'un

ingénieur nommé Josselin de Courvant, homme très-habile, qu'il avait

amené d'Europe. Les grands efforts, de part et d'autre, se firent en

cet endroit: c'était une grêle continuelle de pierres et de flèches qui

tuaient beaucoup de soldats. Malgré cet obstacle, la chaussée s'avançait

toujours. Mais ce fut quelque chose de bien plus épouvantable, lorsque

les ennemis eurent préparé leur feu grégeois, artifice tout particulier,

inconnu aux Européens, et dont le secret s'est perdu. Ils le jetaient

avec une espèce de mortier ou de pierrier, ou bien avec des arbalètes à

tour, desquelles on le décochait, après les avoir fortement bandées par

le moyen d'une manivelle qui avait beaucoup plus de force que les

bras. Celui principalement qu'on lançait avec le mortier paraissait

quelquefois en l'air de la grosseur d'un tonneau: on le soufflait aussi

dans les combats avec de longs tuyaux de cuivre. «_Celui surtout qu'on

lançoit avec le mortier_, dit Joinville[1], sembloit à qui guettoit un

dragon volant par l'air, et répandoit si grande clarté, qu'il faisoit

aussi clair dedans notre _ost_, camp, comme le jour, tant y avoit grand

flâme de feu. Un soir avint que les Turcs amenèrent cet engin terrible,

engin à mal faire, par lequel ils nous jetèrent le feu grégeois a

planté, qui étoit la plus terrible chose que oncques jamais je visse.

A donc, s'écria messire Gauthier, mon compagnon, seigneur, nous sommes

perdus à jamais sans nul remède; car s'ils brûlent nos chatz-chateils,

nous sommes ars et brûlés; si nous laissons nos gardes, nous sommes

ahontés. Parquoi, que chacun se jette à genoux, et crions mercy à notre

Seigneur, _en qui est toute puissance_.» Ils le firent, et le redoutable

feu ne leur causa aucun dommage. Le saint roi, de son côté, était

toujours prosterné en terre, et criait à haute voix: _Beau sire_, Dieu

Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent, _et crois moi_, continue le

sénéchal de Champagne, _que ses bonnes prières et oraisons nous eurent

bon métier_. Nos Français savaient le secret d'éteindre ce feu, et ils y

réussirent quelquefois. Les infidèles le jetaient plus souvent la nuit

que le jour; mais une fois, en plein jour, après avoir fait pendant

quelque temps des décharges continuelles de leurs pierriers contre les

beffrois et aux environs, pour écarter tous ceux qui étaient sur le bord

de la rivière, ils jetèrent leur feu si juste et si heureusement, qu'il

ne put être éteint, et qu'il consuma les beffrois et les galeries. Le

comte d'Anjou était présent, et se désespérait de voir que ce malheur

arrivait dans le temps de sa garde. On eut toutes les peines du monde

à l'arrêter et à l'empêcher de se jeter lui-même au milieu du feu pour

tâcher de l'éteindre.

[Note 1: Joinville, p. 39.]

Cet accident chagrina fort le roi, d'autant plus qu'en ce pays-là on ne

trouvait point de bois propres à réparer ce dommage.

Il y avait près de trois mois qu'on était dans ce poste, et le travail

n'était guère plus avancé qu'aux premiers jours, parce que les ennemis,

avec leurs machines, ruinaient souvent en un jour ce qu'on avait fait en

plusieurs. On commençait à manquer de vivres, et déjà l'on délibérait

de reprendre le chemin de Damiette, lorsqu'un Bédouin, ou Arabe,

abandonnant et sa religion et les Sarrasins, vint trouver le connétable

de Beaujeu, et lui offrit, pour cinq cents besans d'or, de lui indiquer

un gué où toute la cavalerie pouvait passer. La proposition fut acceptée

avec joie; on ne pensa plus qu'au choix des mesures les plus convenables

à la circonstance. Le duc de Bourgogne fut chargé de la garde du camp

avec les seigneurs et les troupes de la Palestine; tout le reste eut

ordre de se tenir prêt à franchir le fleuve. Le comte d'Artois, prince

avide de gloire, demanda l'honneur de passer le premier à la tête de

l'armée: le roi, qui connaissait son courage bouillant et emporté, lui

représenta avec douceur que son extrême vivacité ne lui permettrait

pas d'attendre les autres; qu'infailliblement il s'attirerait quelque

malheur, et que peut-être même sa trop grande précipitation exposerait

l'armée à se perdre. «Monsieur, répondit le comte avec feu, je vous jure

sur les saints Evangiles que je n'entreprendrai rien que vous ne soyez

passé.» Le monarque se rendit à cette condition, et crut avoir pourvu à

tout, soit en ordonnant que les Templiers feraient l'avant-garde quand

on serait de l'autre côté, soit en prenant le serment de son frère,

qu'il saurait se modérer; serment qu'il ne devait pas tenir, et dont le

violement fut la perte de toute la chrétienté d'Orient.

Le jour commençait à peine à paraître, lorsque le comte d'Artois entra

dans le fleuve à la tête de l'avant-garde, et s'avança fièrement vers

un corps de trois cents chevaux sarrasins qui semblèrent vouloir lui

disputer le passage. Tout prit la fuite à son approche, et l'armée

continua de passer sans aucun obstacle. On perdit néanmoins quelques

hommes qui se noyèrent, le gué manquant en certains endroits. De ce

nombre fut Jean d'Orgemont, chevalier très-estimé pour son mérite et sa

valeur.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 9 / 24 段