La piété du roi, et la sagesse qui paraissait dans toutes les actions de

sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On

ne pouvait le voir prier Dieu d'une manière si persuadée, qu'on ne se

sentît touché, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'île de Chypre,

après l'avoir vu, demandèrent le baptême, et voulurent être de la

religion d'un prince qui était l'exemple de toutes les vertus.

On ne voyait parmi les croisés que d'éternelles querelles qu'il n'était

pas aisé d'accommoder; le monarque, obligé à beaucoup d'égards, agissait

en ces occasions, moins par autorité que par douceur et par insinuation.

Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart

faisaient le voyage à leurs dépens, n'obéissaient qu'à demi: les traiter

avec hauteur c'eût été les rebuter; il fallait de grands ménagemens, et

Louis possédait admirablement cet art précieux. Sans oublier qu'il était

leur maître, il leur faisait sentir qu'il était leur ami: chacun croyait

suivre son inclination, et ne suivait réellement que son devoir. Jamais

il n'employa l'autorité, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce

qu'il voulait.

Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés

depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifièrent enfin leurs

intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.

Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une

ambassade de la part d'un prince tartare, nommé Ercalthai, qui se disait

converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus

sincère pour son avancement. Le chef de cette députation était un

certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent

pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques

années auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de

dévotion, où cependant l'affectation se remarquait encore plus que le

style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis

trois ans; que les chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur;

et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des

Français.

On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues

conversions, qui pouvaient être si utiles à la religion, fit tout

l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena

au service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de

ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargés de

présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville,

_une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et

bien faite, car elle étoit de bonne écarlate fine, sur laquelle il fit

entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres

points de la foi_. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs,

cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune

nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire:

loin de protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre

cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince

Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et

chrétien, tel qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime

énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux qui adorent la

croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble,

sans aucun égard à la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette

fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées, gens

corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque

chose de la libéralité du roi, que son zèle pour la religion exposait

plus qu'un autre à ces sortes de surprises.

Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la

secourir. Les chrétiens originaires de l'Europe y possédaient quatre

principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les

Vénitiens, les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur

appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans

parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces

quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de

tous côtés par les Mahométans, dont le plus puissant était Malech-Sala,

soudan d'Egypte.

Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était

de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart

des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de

Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en

Egypte, où la prise de Damiette avait jeté les Sarrasins dans la

dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce

côté-là. Les suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne

l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les causes, il espérait

éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui

l'avaient obligé de rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans

les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires, tantôt soudan de

Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la

guerre.

Quoique le bruit fût assez constant que le dessein du roi était d'aller

en Egypte, néanmoins son séjour en Chypre tenait en échec les princes

d'Orient, jusque-là que le soudan de Babylone se flatta pendant quelque

temps que l'armement était en effet destiné contre la Palestine, et même

que le roi, dans l'impatience de se mettre au plus tôt en possession de

Jérusalem, se joindrait à lui contre les soudans avec lesquels il était

en guerre, et surtout contre celui d'Alep.

Le soudan de Babylone assiégeait alors Ernesse, ville du domaine de

celui d'Alep, qui, ayant trouvé le moyen de le faire empoisonner, le

força de retourner en Egypte, où il ne fit plus que languir. Cependant

le calife de Bagdad agit si prudemment auprès d'eux par ses envoyés,

qu'il leur fit conclure une suspension d'armes, afin d'être en état de

repousser l'armée chrétienne, qui était sur le point de les attaquer.

Cependant le roi se disposait sérieusement à partir: la perte qu'il

avait faite de beaucoup de gens de sa brave noblesse et de soldats, par

les maladies, était en plus grande partie réparée par l'arrivée d'un

grand nombre de croisés qui n'avaient pu partir de France avec la grande

flotte. Un renfort considérable fut amené par Guillaume de Salisbery,

surnommé _Longue-Epée_, qui arriva en Chypre avec deux cents chevaliers

anglais. Le roi leur fit le plus gracieux accueil; il recommanda surtout

aux Français d'user à l'égard du comte et de ses chevaliers de beaucoup

de politesse et de complaisance, et il conjura les uns et les autres

de suspendre, du moins pendant la guerre sainte, l'antipathie des

deux nations, et de penser qu'ils combattaient sous les enseignes de

Jésus-Christ, leur unique chef.

La saison s'avançait, et tout se préparait au départ. Dès l'arrivée du

monarque en Chypre, il s'était tenu un conseil de guerre, dans lequel

les avis avaient été fort partagés sur les projets de la campagne. Les

uns voulaient qu'on allât droit à Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre,

persuadés qu'on reprendrait aisément le royaume de Jérusalem, dont

toutes les places étaient démantelées. Le principal but des croisés,

disaient-ils, était de recouvrer la sainte cité, et Louis acquérait une

gloire immortelle s'il pouvait rétablir le culte du vrai Dieu dans ces

mêmes lieux où le salut du monde avait été opéré.

Ainsi pensaient les Templiers et les Hospitaliers, soit que ce parti

leur parût véritablement le meilleur, soit qu'il fût plus conforme à

leurs intérêts particuliers.

Les autres, au contraire, ayant le roi de Chypre à leur tête,

prétendaient que la conquête du royaume de Jérusalem, à la vérité

facile, ne pouvait pas se soutenir contre la puissance du soudan

d'Egypte; qu'avant que toutes les places en fussent rétablies, la

plupart des croisés seraient retournés en France; qu'il fallait aller

à la racine du mal, en attaquant Damiette; qu'après que les soudans

auraient été domptés, on irait prendre possession de la Palestine. Louis

fut touché de ces raisons, et encore plus lorsqu'il vit le roi Henri, et

tous les grands seigneurs de l'île, prendre la croix.

Il fut donc résolu de porter la guerre en Egypte; mais parce que les

lois de la religion, de l'honneur et de la chevalerie ne permettaient

pas d'attaquer un ennemi sans aucune déclaration préliminaire, le

monarque envoya défier le soudan qui régnait alors sur cette belle

partie de l'Afrique. Le cartel annonçait en même temps un roi d'un

courage intrépide, et un missionnaire plein de zèle pour la foi.

Malech-Sala, c'est le nom du soudan, était sommé de rendre à la croix

l'hommage que tous les hommes lui doivent, s'il ne voulait pas voir son

pays ravagé par des gens qui ne craignaient rien lorsqu'il s'agissait

d'étendre l'empire de Jésus-Christ. On dit que ce malheureux prince,

soit qu'il sentît sa fin approcher (il était gangrené de la moitié du

corps), soit qu'il craignît pour ses états, ne put lire cette lettre

sans répandre beaucoup de larmes. Il répondit cependant avec fierté,

«que les Français auraient moins de confiance en leur nombre et en

leur valeur, s'ils avaient vu le tranchant de ses épées qui venaient

d'enlever aux chrétiens leurs anciennes et leurs nouvelles conquêtes;

que jamais nation n'avait insulté l'Egypte, sans porter la juste peine

de sa témérité; que ceux qui venaient l'attaquer de gaieté de coeur

reconnaîtraient bientôt ce que savaient faire des troupes jusque-là

toujours victorieuses, dont la première journée serait la dernière

des chrétiens; que les enfans, comme dit le saint Alcoran,

s'entretiendraient quelque jour de ce qui serait arrivé; enfin que Dieu

permet souvent que le petit nombre remporte l'avantage sur le plus

grand, parce qu'il est toujours pour ceux qui sont humbles et patiens.»

Ainsi, de part et d'autre, on ne pensa plus qu'à se préparer à l'attaque

et à la défense.

Sur cette réponse, le roi se mit en état de partir. Grand nombre

de vaisseaux plats propres à faire des descentes, qu'il avait fait

construire en divers endroits de l'île, se rendirent au lieu marqué pour

l'embarquement, aussi bien qu'un grand nombre de navires qu'il avait

achetés des Génois et des Vénitiens.

Enfin le samedi d'après l'Ascension, l'armée monta sur la flotte, au

port de Limesson, où elle attendit, pour faire voile, que le vent fût

favorable.

Cette flotte était composée de dix-huit cents vaisseaux, tant grands

que petits. Il y avait dans l'armée deux mille huit cents chevaliers

français, anglais, cypriots. A en juger par cette multitude de

chevaliers, il fallait que l'armée fût très-nombreuse; car chaque

chevalier avait d'ordinaire une assez grande suite, et les historiens de

ce temps-là ne marquent guère la grandeur des armées que par le nombre

des chevaliers qui s'y trouvaient, et dont les plus considérables

avaient chacun leur _ost_, c'est-à-dire leur camp, leurs troupes, et

leurs bannières séparés des autres corps.

Le roi, avant de quitter le port de Limesson, assembla les principaux

seigneurs de l'armée, et après le conseil de guerre, déclara à tous les

capitaines des vaisseaux qu'on allait à Damiette, et, qu'en cas que,

dans la route, quelques-uns fussent séparés de la flotte, ils eussent

à se rendre de ce côté-là. Le vent contraire les empêcha de sortir

jusqu'au mercredi suivant. Ils en partirent ce jour-là; mais ils

n'étaient pas encore fort loin en mer, lorsqu'une furieuse tempête

survint, et dissipa la flotte. Le roi fut obligé de relâcher à la

pointe de Limesson, le jour de la Pentecôte 1249, avec une partie des

vaisseaux. Le reste fut poussé du côté d'Acre, et en divers autres

endroits; de sorte qu'il ne se trouva avec le roi que sept cents

chevaliers, de deux mille huit cents qui s'étaient embarqués avec lui,

sans qu'il sût ce que le reste était devenu.

Il se remit en mer le jour de la Trinité. Il rencontra Guillaume de

Ville-Hardouin, prince de Morée, avec le duc de Bourgogne qui,

ayant passé l'hiver en Morée, avait joint son escadre à celle de

Ville-Hardouin. Cette rencontre consola un peu le roi; mais ne le tira

pas de l'inquiétude où il était pour le reste de sa flotte. Il arriva,

en quatre jours, à la vue de Damiette, et jeta l'ancre assez près du

rivage, où les Sarrasins l'attendaient bien préparés.

Cette ville passait pour la plus belle, la plus riche, et la plus forte

place de l'Egypte, dont elle était regardée comme la clef principale.

Elle était à une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil, dont le

plus considérable formait un port capable de contenir les plus grands

vaisseaux. C'est là qu'on voyait cette grosse tour que les chrétiens

avaient prise, avec tant de fatigues, sous le roi Jean de Brienne. Elle

servait de défense contre l'ennemi, et de barrière pour les vaisseaux

qui arrivaient d'Ethiopie et des Indes. Une grande chaîne, qui

aboutissait de cette forteresse à une des tours de la ville, fermait

tellement l'issue, que rien ne pouvait entrer ni sortir sans la

permission du sultan: ce qui lui procurait un tribut immense, parce que

c'était alors le seul passage pour les marchandises qui devaient être

distribuées sur toutes les côtes de la Méditerranée. Le corps de la

place était fortifié d'une enceinte de murailles, doubles le long

du Nil, triples du côté de la terre, avec des fossés très-larges et

très-profonds. C'était dans la conservation de cette ville que le sultan

avait mis toute son espérance, et c'était à la prise de cette place

que tendaient tous les voeux de Louis, persuadé que cette conquête le

rendrait maître de toute l'Egypte.

On ne fut pas plutôt à la vue de l'ennemi, que toute la flotte se

rassembla autour du roi. Les principaux seigneurs montèrent sur son

bord, et lui-même se présenta sur le tillac, avec un air qui inspirait

de la confiance aux plus timides. Sa taille était avantageuse et bien

proportionnée: _Et vous promets_, dit Joinville, _que oncques si bel

homme armé ne vit; car il paroissoit par-dessus tous, depuis les épaules

en amont_. Et, quoiqu'il fût d'une complexion très-délicate, son courage

le faisait paraître capable des plus grands travaux. Il avait les

cheveux blonds, comme ceux de la maison de Hainaut, dont il était par

sa grand'mère, et réunissait tous les autres agrémens qui accompagnent

ordinairement cette couleur. Sa chevelure extrêmement courte, suivant

la coutume de ce temps-là, n'en laissait que mieux voir les grâces

naturelles répandues sur son visage. On y remarquait je ne sais quoi

de si doux, et en même temps de si majestueux, qu'en le voyant on se

sentait pénétré tout à la fois, et de l'amour le plus tendre, et du

respect le plus profond. La simplicité même de ses habits et de ses

armes, simplicité néanmoins qui admettait toute la propreté sans

affectation, lui donnait un air guerrier encore plus que n'aurait pu

faire la richesse qu'il négligeait.

[Illustration: _St. Louis à la bataille de la Massoure_]

«Mes amis, dit-il aux chefs de son armée, ce n'est pas sans dessein

que Dieu nous a conduits à la vue de nos ennemis, lorsque nous nous

en croyions encore fort éloignés. C'est sa puissance qu'il faut ici

envisager, et non pas cette multitude de barbares qui défendent le

royaume où nous portons la guerre. Ne me regardez point comme un prince

en qui réside le salut de l'état et de l'Eglise; vous êtes vous-mêmes

l'état et l'Eglise, et vous n'avez en moi qu'un homme dont la vie, comme

celle de tout autre, n'est qu'un souffle que l'Eternel peut dissiper

quand il lui plaira. Marchons donc avec assurance dans une occasion

où tout événement ne peut que nous être favorable. Si nous en sortons

victorieux, nous acquérons au nom chrétien une gloire qui ne finira

qu'avec l'univers; si nous succombons, nous obtenons la couronne

immortelle du martyre. Mais pourquoi douter du succès? N'est-ce pas la

cause de Dieu que nous soutenons? Oui, sans doute, c'est par nous et

pour nous que le Sauveur veut triompher de ces barbares. Commençons par

en rendre gloire à son saint nom, et préparons-nous à celle d'en avoir

été les instrumens.» On ne peut exprimer l'ardeur que ce discours

inspira, et bientôt les Sarrasins en ressentirent l'effet.

Le sultan, averti par ses sentinelles qu'on découvrait sur la mer une

forêt de mâts et de voiles, envoya quatre galères bien armées pour

reconnaître ce que c'était. Elles parurent au moment même que Louis

achevait de parler; et, s'étant trop avancées, elles furent tout à coup

investies par quelques bâtimens qu'on avait détachés contre elles.

Trois, accablées de pierres lancées par les machines que portaient les

vaisseaux français, furent coulées à fond avec tous les équipages; la

quatrième eut le bonheur d'échapper, et alla porter la nouvelle que le

roi de France arrivait, suivi de toute son armée. Aussitôt le monarque

égyptien donna ses ordres pour se préparer à la défense: _Et dans

peu_, dit Joinville, _il y eut grande compagnie à nous attendre_. Le

spectacle, de part et d'autre, avait quelque chose d'agréable et de

terrible tout ensemble. La côte se trouva, en un instant, bordée de

toute la puissance du soudan. La plage était couverte de navires dont

les pavillons de différentes couleurs faisaient une agréable peinture

de la puissance des chrétiens. La flotte ennemie, composée d'un nombre

infini de vaisseaux, était rangée dans une des embouchures du Nil par

où l'on montait vers Damiette. Le sultan en personne, d'autres disent

Facardin, son lieutenant, commandait l'armée de terre. Le rivage et

la mer retentissaient du bruit de leurs cors recourbés et de leurs

nacaires, espèce de timbales dont deux faisaient la charge d'un

éléphant. C'était en affrontant ces deux armées ennemies, qu'il fallait

hasarder la descente; c'était aussi ce qu'on avait résolu de faire; et

il n'était question que de délibérer si on la tenterait avant l'arrivée

du reste des troupes et de la flotte.

A peine le roi avait-il fait jeter l'ancre, qu'il manda les principaux

chefs de l'armée pour tenir conseil de guerre. La plupart furent d'avis

de différer la descente, et d'attendre que le reste des vaisseaux

écartés par la tempête fût rassemblé, le roi n'ayant pas avec lui le

tiers de ses troupes. Mais ce prince, guidé par son zèle, ne fut pas

de ce sentiment: il représenta avec vivacité que le retardement ferait

croire aux ennemis qu'on les craignait; qu'il n'y avait point de sûreté

de demeurer à l'ancre sur une côte fort sujette aux tempêtes; qu'on

n'avait aucun port pour se mettre à couvert de l'orage et des

entreprises des Sarrasins; qu'une seconde tourmente pourrait disperser

le reste des vaisseaux, aussi bien que ceux que l'on voulait attendre;

que ce retard enfin pourrait ralentir cette première chaleur, qui pour

l'ordinaire fait réussir les entreprises, et répandrait dans toute

l'armée une impression de crainte dont on aurait peut-être de la peine

à revenir. Tout le monde se rendit à des raisons si plausibles, et la

descente fut résolue pour le lendemain à la pointe du jour.

On fit une garde exacte toute la nuit, et, dès le lever de l'aurore, on

fit descendre les troupes dans les chaloupes et dans les bateaux plats

que le roi avait fait construire en Chypre. Jean Dybelin, comte de

Jaffe, eut son poste à la gauche, en tirant sur le bras du Nil, sur

lequel était la ville de Damiette. Le roi, pour donner l'exemple,

descendit le premier dans sa barque, et choisit la droite, accompagné

des princes ses frères et du cardinal-légat, qui portait lui-même une

croix fort haute pour animer les soldats par cette vue. Le comte Erard

de Brienne, le sire de Joinville, et le seigneur Baudouin de Reims,

furent placés au centre. On avait aussi disposé sur les ailes des

barques chargées d'arbalétriers, pour écarter les ennemis qui bordaient

la rive. Ensuite venait le reste des gens de guerre, qui faisait comme

le corps de réserve.

Une multitude prodigieuse de Sarrasins, tant infanterie que cavalerie,

était rangée en bataille le long des bords de la mer. Le soudan n'y

était pas, parce que sa maladie ayant beaucoup augmenté, il s'était fait

transporter en une maison de plaisance distante d'une lieue de Damiette.

Le signal ayant été donné, les vaisseaux chargés de troupes s'avancèrent

au-devant des ennemis, qui, d'abord qu'on fut à portée, tirèrent un

nombre prodigieux de flèches, à quoi l'on répondit de même pour tâcher

de les écarter. Les bateaux du milieu, où était le sire de Joinville,

voguèrent plus diligemment que les autres. Lui et ses gens débarquèrent

vis-à-vis d'un corps d'environ six mille Sarrasins à cheval, vers lequel

ils marchèrent. Cette cavalerie vint au galop pour les attaquer; mais

eux, sans s'étonner, se couvrant de leurs boucliers, s'arrêtèrent, et

présentant les pointes de leurs lances qui étaient alors beaucoup plus

longues qu'elles ne furent par la suite, firent une espèce de bataillon

carré, derrière lequel les troupes qui arrivaient se rangeaient en ordre

de bataille. Les Sarrasins, effrayés d'une telle contenance, n'osèrent

entreprendre de les forcer, se contentant de caracoler sans en venir aux

mains; mais ils furent bien plus surpris, lorsque la plupart des troupes

de ce corps étant descendues à terre, ils virent toute cette infanterie

s'ébranler et marcher droit à eux. Alors ils tournèrent bride, et

prirent la fuite. La chose se passa à peu près de même à la gauche, où

le comte de Jaffe fit sa descente. Il marcha en avant pour gagner du

terrain, et vint former une même ligne avec le sire de Joinville. Alors

la cavalerie sarrasine vint encore vers eux pour les attaquer; mais

voyant qu'on ne s'épouvantait point, et qu'on les attendait de pied

ferme, ils retournèrent joindre le gros de leur armée.

Les bateaux de la droite, où était le roi, abordèrent les derniers à

une portée d'arbalète du corps de Joinville. Les soldats du bateau qui

portait la bannière de Saint-Denis, autrement appelée l'oriflamme,

sautèrent à terre. Un cavalier sarrasin, ou emporté par son cheval, ou

se croyant suivi de ses gens, vint se jeter au milieu d'eux, le sabre à

la main; mais il fut au même instant percé de plusieurs coups, et resta

sur la place.

Le roi, voyant la bannière de Saint-Denis arrivée, ne put se contenir,

ni attendre que son bateau gagnât le bord; il se jeta dans la mer, où

il avait de l'eau jusqu'aux épaules, et, malgré les efforts que fit le

légat pour l'arrêter, il marcha droit aux ennemis, _l'écu au cou, son

héaume sur la tête, et son glaive au poing_. L'exemple du monarque

fut un ordre bien pressant pour les Français. Les chevaliers qui

l'accompagnaient en firent de même. Dès qu'il eut gagné la terre, il

voulut aller attaquer les Sarrasins, quoiqu'il n'eût encore que très-peu

de monde avec lui; mais on l'engagea d'attendre que son bataillon fût

formé. Ayant eu le temps de mettre ses troupes en ordre de bataille à

mesure qu'elles abordaient, il se mit à leur tête, et marcha droit aux

ennemis qui s'étaient renfermés dans leurs retranchemens; mais en étant

sortis, ils se présentèrent en ordre de bataille. L'action devint

générale; on se battit de part et d'autre avec beaucoup de courage: ces

braves croisés se surpassèrent en quelque sorte eux-mêmes, à l'exemple

de leur saint roi, qu'on voyait toujours le premier partout. Les

Egyptiens, après une opiniâtre résistance, se virent enfin forcés de

se retirer en désordre. Ceux qui échappèrent au glaive des vainqueurs

prirent la fuite. Le carnage fut grand de leur côté: ils perdirent,

entr'autres généraux, le commandant de Damiette et deux émirs

très-distingués parmi eux. Ils ne furent pas plus heureux sur la mer.

Leurs navires résistèrent quelque temps, et leurs machines firent

beaucoup de fracas; mais celles des Français lancèrent de grosses

pierres et des feux d'artifice avec tant de promptitude, d'adresse et de

bonheur, que les infidèles, maltraités partout, furent obligés de plier,

après un combat de plusieurs heures. L'abordage acheva leur déroute; une

partie de leurs vaisseaux fut prise ou coulée à fond; l'autre remonta le

Nil, et les croisés demeurèrent maîtres de l'embouchure.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 8 / 24 段