sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On
ne pouvait le voir prier Dieu d'une manière si persuadée, qu'on ne se
sentît touché, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'île de Chypre,
après l'avoir vu, demandèrent le baptême, et voulurent être de la
religion d'un prince qui était l'exemple de toutes les vertus.
On ne voyait parmi les croisés que d'éternelles querelles qu'il n'était
pas aisé d'accommoder; le monarque, obligé à beaucoup d'égards, agissait
en ces occasions, moins par autorité que par douceur et par insinuation.
Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart
faisaient le voyage à leurs dépens, n'obéissaient qu'à demi: les traiter
avec hauteur c'eût été les rebuter; il fallait de grands ménagemens, et
Louis possédait admirablement cet art précieux. Sans oublier qu'il était
leur maître, il leur faisait sentir qu'il était leur ami: chacun croyait
suivre son inclination, et ne suivait réellement que son devoir. Jamais
il n'employa l'autorité, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce
qu'il voulait.
Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés
depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifièrent enfin leurs
intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.
Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une
ambassade de la part d'un prince tartare, nommé Ercalthai, qui se disait
converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus
sincère pour son avancement. Le chef de cette députation était un
certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent
pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques
années auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de
dévotion, où cependant l'affectation se remarquait encore plus que le
style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis
trois ans; que les chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur;
et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des
Français.
On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues
conversions, qui pouvaient être si utiles à la religion, fit tout
l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena
au service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de
ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargés de
présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville,
_une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et
bien faite, car elle étoit de bonne écarlate fine, sur laquelle il fit
entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres
points de la foi_. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs,
cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune
nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire:
loin de protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre
cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince
Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et
chrétien, tel qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime
énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux qui adorent la
croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble,
sans aucun égard à la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette
fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées, gens
corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque
chose de la libéralité du roi, que son zèle pour la religion exposait
plus qu'un autre à ces sortes de surprises.
Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la
secourir. Les chrétiens originaires de l'Europe y possédaient quatre
principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les
Vénitiens, les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur
appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans
parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces
quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de
tous côtés par les Mahométans, dont le plus puissant était Malech-Sala,
soudan d'Egypte.
Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était
de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart
des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de
Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en
Egypte, où la prise de Damiette avait jeté les Sarrasins dans la
dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce
côté-là. Les suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne
l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les causes, il espérait
éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui
l'avaient obligé de rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans
les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires, tantôt soudan de
Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la
guerre.
Quoique le bruit fût assez constant que le dessein du roi était d'aller
en Egypte, néanmoins son séjour en Chypre tenait en échec les princes
d'Orient, jusque-là que le soudan de Babylone se flatta pendant quelque
temps que l'armement était en effet destiné contre la Palestine, et même
que le roi, dans l'impatience de se mettre au plus tôt en possession de
Jérusalem, se joindrait à lui contre les soudans avec lesquels il était
en guerre, et surtout contre celui d'Alep.
Le soudan de Babylone assiégeait alors Ernesse, ville du domaine de
celui d'Alep, qui, ayant trouvé le moyen de le faire empoisonner, le
força de retourner en Egypte, où il ne fit plus que languir. Cependant
le calife de Bagdad agit si prudemment auprès d'eux par ses envoyés,
qu'il leur fit conclure une suspension d'armes, afin d'être en état de
repousser l'armée chrétienne, qui était sur le point de les attaquer.
Cependant le roi se disposait sérieusement à partir: la perte qu'il
avait faite de beaucoup de gens de sa brave noblesse et de soldats, par
les maladies, était en plus grande partie réparée par l'arrivée d'un
grand nombre de croisés qui n'avaient pu partir de France avec la grande
flotte. Un renfort considérable fut amené par Guillaume de Salisbery,
surnommé _Longue-Epée_, qui arriva en Chypre avec deux cents chevaliers
anglais. Le roi leur fit le plus gracieux accueil; il recommanda surtout
aux Français d'user à l'égard du comte et de ses chevaliers de beaucoup
de politesse et de complaisance, et il conjura les uns et les autres
de suspendre, du moins pendant la guerre sainte, l'antipathie des
deux nations, et de penser qu'ils combattaient sous les enseignes de
Jésus-Christ, leur unique chef.
La saison s'avançait, et tout se préparait au départ. Dès l'arrivée du
monarque en Chypre, il s'était tenu un conseil de guerre, dans lequel
les avis avaient été fort partagés sur les projets de la campagne. Les
uns voulaient qu'on allât droit à Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre,
persuadés qu'on reprendrait aisément le royaume de Jérusalem, dont
toutes les places étaient démantelées. Le principal but des croisés,
disaient-ils, était de recouvrer la sainte cité, et Louis acquérait une
gloire immortelle s'il pouvait rétablir le culte du vrai Dieu dans ces
mêmes lieux où le salut du monde avait été opéré.
Ainsi pensaient les Templiers et les Hospitaliers, soit que ce parti
leur parût véritablement le meilleur, soit qu'il fût plus conforme à
leurs intérêts particuliers.
Les autres, au contraire, ayant le roi de Chypre à leur tête,
prétendaient que la conquête du royaume de Jérusalem, à la vérité
facile, ne pouvait pas se soutenir contre la puissance du soudan
d'Egypte; qu'avant que toutes les places en fussent rétablies, la
plupart des croisés seraient retournés en France; qu'il fallait aller
à la racine du mal, en attaquant Damiette; qu'après que les soudans
auraient été domptés, on irait prendre possession de la Palestine. Louis
fut touché de ces raisons, et encore plus lorsqu'il vit le roi Henri, et
tous les grands seigneurs de l'île, prendre la croix.
Il fut donc résolu de porter la guerre en Egypte; mais parce que les
lois de la religion, de l'honneur et de la chevalerie ne permettaient
pas d'attaquer un ennemi sans aucune déclaration préliminaire, le
monarque envoya défier le soudan qui régnait alors sur cette belle
partie de l'Afrique. Le cartel annonçait en même temps un roi d'un
courage intrépide, et un missionnaire plein de zèle pour la foi.
Malech-Sala, c'est le nom du soudan, était sommé de rendre à la croix
l'hommage que tous les hommes lui doivent, s'il ne voulait pas voir son
pays ravagé par des gens qui ne craignaient rien lorsqu'il s'agissait
d'étendre l'empire de Jésus-Christ. On dit que ce malheureux prince,
soit qu'il sentît sa fin approcher (il était gangrené de la moitié du
corps), soit qu'il craignît pour ses états, ne put lire cette lettre
sans répandre beaucoup de larmes. Il répondit cependant avec fierté,
«que les Français auraient moins de confiance en leur nombre et en
leur valeur, s'ils avaient vu le tranchant de ses épées qui venaient
d'enlever aux chrétiens leurs anciennes et leurs nouvelles conquêtes;
que jamais nation n'avait insulté l'Egypte, sans porter la juste peine
de sa témérité; que ceux qui venaient l'attaquer de gaieté de coeur
reconnaîtraient bientôt ce que savaient faire des troupes jusque-là
toujours victorieuses, dont la première journée serait la dernière
des chrétiens; que les enfans, comme dit le saint Alcoran,
s'entretiendraient quelque jour de ce qui serait arrivé; enfin que Dieu
permet souvent que le petit nombre remporte l'avantage sur le plus
grand, parce qu'il est toujours pour ceux qui sont humbles et patiens.»
Ainsi, de part et d'autre, on ne pensa plus qu'à se préparer à l'attaque
et à la défense.
Sur cette réponse, le roi se mit en état de partir. Grand nombre
de vaisseaux plats propres à faire des descentes, qu'il avait fait
construire en divers endroits de l'île, se rendirent au lieu marqué pour
l'embarquement, aussi bien qu'un grand nombre de navires qu'il avait
achetés des Génois et des Vénitiens.
Enfin le samedi d'après l'Ascension, l'armée monta sur la flotte, au
port de Limesson, où elle attendit, pour faire voile, que le vent fût
favorable.
Cette flotte était composée de dix-huit cents vaisseaux, tant grands
que petits. Il y avait dans l'armée deux mille huit cents chevaliers
français, anglais, cypriots. A en juger par cette multitude de
chevaliers, il fallait que l'armée fût très-nombreuse; car chaque
chevalier avait d'ordinaire une assez grande suite, et les historiens de
ce temps-là ne marquent guère la grandeur des armées que par le nombre
des chevaliers qui s'y trouvaient, et dont les plus considérables
avaient chacun leur _ost_, c'est-à-dire leur camp, leurs troupes, et
leurs bannières séparés des autres corps.
Le roi, avant de quitter le port de Limesson, assembla les principaux
seigneurs de l'armée, et après le conseil de guerre, déclara à tous les
capitaines des vaisseaux qu'on allait à Damiette, et, qu'en cas que,
dans la route, quelques-uns fussent séparés de la flotte, ils eussent
à se rendre de ce côté-là. Le vent contraire les empêcha de sortir
jusqu'au mercredi suivant. Ils en partirent ce jour-là; mais ils
n'étaient pas encore fort loin en mer, lorsqu'une furieuse tempête
survint, et dissipa la flotte. Le roi fut obligé de relâcher à la
pointe de Limesson, le jour de la Pentecôte 1249, avec une partie des
vaisseaux. Le reste fut poussé du côté d'Acre, et en divers autres
endroits; de sorte qu'il ne se trouva avec le roi que sept cents
chevaliers, de deux mille huit cents qui s'étaient embarqués avec lui,
sans qu'il sût ce que le reste était devenu.
Il se remit en mer le jour de la Trinité. Il rencontra Guillaume de
Ville-Hardouin, prince de Morée, avec le duc de Bourgogne qui,
ayant passé l'hiver en Morée, avait joint son escadre à celle de
Ville-Hardouin. Cette rencontre consola un peu le roi; mais ne le tira
pas de l'inquiétude où il était pour le reste de sa flotte. Il arriva,
en quatre jours, à la vue de Damiette, et jeta l'ancre assez près du
rivage, où les Sarrasins l'attendaient bien préparés.
Cette ville passait pour la plus belle, la plus riche, et la plus forte
place de l'Egypte, dont elle était regardée comme la clef principale.
Elle était à une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil, dont le
plus considérable formait un port capable de contenir les plus grands
vaisseaux. C'est là qu'on voyait cette grosse tour que les chrétiens
avaient prise, avec tant de fatigues, sous le roi Jean de Brienne. Elle
servait de défense contre l'ennemi, et de barrière pour les vaisseaux
qui arrivaient d'Ethiopie et des Indes. Une grande chaîne, qui
aboutissait de cette forteresse à une des tours de la ville, fermait
tellement l'issue, que rien ne pouvait entrer ni sortir sans la
permission du sultan: ce qui lui procurait un tribut immense, parce que
c'était alors le seul passage pour les marchandises qui devaient être
distribuées sur toutes les côtes de la Méditerranée. Le corps de la
place était fortifié d'une enceinte de murailles, doubles le long
du Nil, triples du côté de la terre, avec des fossés très-larges et
très-profonds. C'était dans la conservation de cette ville que le sultan
avait mis toute son espérance, et c'était à la prise de cette place
que tendaient tous les voeux de Louis, persuadé que cette conquête le
rendrait maître de toute l'Egypte.
On ne fut pas plutôt à la vue de l'ennemi, que toute la flotte se
rassembla autour du roi. Les principaux seigneurs montèrent sur son
bord, et lui-même se présenta sur le tillac, avec un air qui inspirait
de la confiance aux plus timides. Sa taille était avantageuse et bien
proportionnée: _Et vous promets_, dit Joinville, _que oncques si bel
homme armé ne vit; car il paroissoit par-dessus tous, depuis les épaules
en amont_. Et, quoiqu'il fût d'une complexion très-délicate, son courage
le faisait paraître capable des plus grands travaux. Il avait les
cheveux blonds, comme ceux de la maison de Hainaut, dont il était par
sa grand'mère, et réunissait tous les autres agrémens qui accompagnent
ordinairement cette couleur. Sa chevelure extrêmement courte, suivant
la coutume de ce temps-là, n'en laissait que mieux voir les grâces
naturelles répandues sur son visage. On y remarquait je ne sais quoi
de si doux, et en même temps de si majestueux, qu'en le voyant on se
sentait pénétré tout à la fois, et de l'amour le plus tendre, et du
respect le plus profond. La simplicité même de ses habits et de ses
armes, simplicité néanmoins qui admettait toute la propreté sans
affectation, lui donnait un air guerrier encore plus que n'aurait pu
faire la richesse qu'il négligeait.
[Illustration: _St. Louis à la bataille de la Massoure_]
«Mes amis, dit-il aux chefs de son armée, ce n'est pas sans dessein
que Dieu nous a conduits à la vue de nos ennemis, lorsque nous nous
en croyions encore fort éloignés. C'est sa puissance qu'il faut ici
envisager, et non pas cette multitude de barbares qui défendent le
royaume où nous portons la guerre. Ne me regardez point comme un prince
en qui réside le salut de l'état et de l'Eglise; vous êtes vous-mêmes
l'état et l'Eglise, et vous n'avez en moi qu'un homme dont la vie, comme
celle de tout autre, n'est qu'un souffle que l'Eternel peut dissiper
quand il lui plaira. Marchons donc avec assurance dans une occasion
où tout événement ne peut que nous être favorable. Si nous en sortons
victorieux, nous acquérons au nom chrétien une gloire qui ne finira
qu'avec l'univers; si nous succombons, nous obtenons la couronne
immortelle du martyre. Mais pourquoi douter du succès? N'est-ce pas la
cause de Dieu que nous soutenons? Oui, sans doute, c'est par nous et
pour nous que le Sauveur veut triompher de ces barbares. Commençons par
en rendre gloire à son saint nom, et préparons-nous à celle d'en avoir
été les instrumens.» On ne peut exprimer l'ardeur que ce discours
inspira, et bientôt les Sarrasins en ressentirent l'effet.
Le sultan, averti par ses sentinelles qu'on découvrait sur la mer une
forêt de mâts et de voiles, envoya quatre galères bien armées pour
reconnaître ce que c'était. Elles parurent au moment même que Louis
achevait de parler; et, s'étant trop avancées, elles furent tout à coup
investies par quelques bâtimens qu'on avait détachés contre elles.
Trois, accablées de pierres lancées par les machines que portaient les
vaisseaux français, furent coulées à fond avec tous les équipages; la
quatrième eut le bonheur d'échapper, et alla porter la nouvelle que le
roi de France arrivait, suivi de toute son armée. Aussitôt le monarque
égyptien donna ses ordres pour se préparer à la défense: _Et dans
peu_, dit Joinville, _il y eut grande compagnie à nous attendre_. Le
spectacle, de part et d'autre, avait quelque chose d'agréable et de
terrible tout ensemble. La côte se trouva, en un instant, bordée de
toute la puissance du soudan. La plage était couverte de navires dont
les pavillons de différentes couleurs faisaient une agréable peinture
de la puissance des chrétiens. La flotte ennemie, composée d'un nombre
infini de vaisseaux, était rangée dans une des embouchures du Nil par
où l'on montait vers Damiette. Le sultan en personne, d'autres disent
Facardin, son lieutenant, commandait l'armée de terre. Le rivage et
la mer retentissaient du bruit de leurs cors recourbés et de leurs
nacaires, espèce de timbales dont deux faisaient la charge d'un
éléphant. C'était en affrontant ces deux armées ennemies, qu'il fallait
hasarder la descente; c'était aussi ce qu'on avait résolu de faire; et
il n'était question que de délibérer si on la tenterait avant l'arrivée
du reste des troupes et de la flotte.
A peine le roi avait-il fait jeter l'ancre, qu'il manda les principaux
chefs de l'armée pour tenir conseil de guerre. La plupart furent d'avis
de différer la descente, et d'attendre que le reste des vaisseaux
écartés par la tempête fût rassemblé, le roi n'ayant pas avec lui le
tiers de ses troupes. Mais ce prince, guidé par son zèle, ne fut pas
de ce sentiment: il représenta avec vivacité que le retardement ferait
croire aux ennemis qu'on les craignait; qu'il n'y avait point de sûreté
de demeurer à l'ancre sur une côte fort sujette aux tempêtes; qu'on
n'avait aucun port pour se mettre à couvert de l'orage et des
entreprises des Sarrasins; qu'une seconde tourmente pourrait disperser
le reste des vaisseaux, aussi bien que ceux que l'on voulait attendre;
que ce retard enfin pourrait ralentir cette première chaleur, qui pour
l'ordinaire fait réussir les entreprises, et répandrait dans toute
l'armée une impression de crainte dont on aurait peut-être de la peine
à revenir. Tout le monde se rendit à des raisons si plausibles, et la
descente fut résolue pour le lendemain à la pointe du jour.
On fit une garde exacte toute la nuit, et, dès le lever de l'aurore, on
fit descendre les troupes dans les chaloupes et dans les bateaux plats
que le roi avait fait construire en Chypre. Jean Dybelin, comte de
Jaffe, eut son poste à la gauche, en tirant sur le bras du Nil, sur
lequel était la ville de Damiette. Le roi, pour donner l'exemple,
descendit le premier dans sa barque, et choisit la droite, accompagné
des princes ses frères et du cardinal-légat, qui portait lui-même une
croix fort haute pour animer les soldats par cette vue. Le comte Erard
de Brienne, le sire de Joinville, et le seigneur Baudouin de Reims,
furent placés au centre. On avait aussi disposé sur les ailes des
barques chargées d'arbalétriers, pour écarter les ennemis qui bordaient
la rive. Ensuite venait le reste des gens de guerre, qui faisait comme
le corps de réserve.
Une multitude prodigieuse de Sarrasins, tant infanterie que cavalerie,
était rangée en bataille le long des bords de la mer. Le soudan n'y
était pas, parce que sa maladie ayant beaucoup augmenté, il s'était fait
transporter en une maison de plaisance distante d'une lieue de Damiette.
Le signal ayant été donné, les vaisseaux chargés de troupes s'avancèrent
au-devant des ennemis, qui, d'abord qu'on fut à portée, tirèrent un
nombre prodigieux de flèches, à quoi l'on répondit de même pour tâcher
de les écarter. Les bateaux du milieu, où était le sire de Joinville,
voguèrent plus diligemment que les autres. Lui et ses gens débarquèrent
vis-à-vis d'un corps d'environ six mille Sarrasins à cheval, vers lequel
ils marchèrent. Cette cavalerie vint au galop pour les attaquer; mais
eux, sans s'étonner, se couvrant de leurs boucliers, s'arrêtèrent, et
présentant les pointes de leurs lances qui étaient alors beaucoup plus
longues qu'elles ne furent par la suite, firent une espèce de bataillon
carré, derrière lequel les troupes qui arrivaient se rangeaient en ordre
de bataille. Les Sarrasins, effrayés d'une telle contenance, n'osèrent
entreprendre de les forcer, se contentant de caracoler sans en venir aux
mains; mais ils furent bien plus surpris, lorsque la plupart des troupes
de ce corps étant descendues à terre, ils virent toute cette infanterie
s'ébranler et marcher droit à eux. Alors ils tournèrent bride, et
prirent la fuite. La chose se passa à peu près de même à la gauche, où
le comte de Jaffe fit sa descente. Il marcha en avant pour gagner du
terrain, et vint former une même ligne avec le sire de Joinville. Alors
la cavalerie sarrasine vint encore vers eux pour les attaquer; mais
voyant qu'on ne s'épouvantait point, et qu'on les attendait de pied
ferme, ils retournèrent joindre le gros de leur armée.
Les bateaux de la droite, où était le roi, abordèrent les derniers à
une portée d'arbalète du corps de Joinville. Les soldats du bateau qui
portait la bannière de Saint-Denis, autrement appelée l'oriflamme,
sautèrent à terre. Un cavalier sarrasin, ou emporté par son cheval, ou
se croyant suivi de ses gens, vint se jeter au milieu d'eux, le sabre à
la main; mais il fut au même instant percé de plusieurs coups, et resta
sur la place.
Le roi, voyant la bannière de Saint-Denis arrivée, ne put se contenir,
ni attendre que son bateau gagnât le bord; il se jeta dans la mer, où
il avait de l'eau jusqu'aux épaules, et, malgré les efforts que fit le
légat pour l'arrêter, il marcha droit aux ennemis, _l'écu au cou, son
héaume sur la tête, et son glaive au poing_. L'exemple du monarque
fut un ordre bien pressant pour les Français. Les chevaliers qui
l'accompagnaient en firent de même. Dès qu'il eut gagné la terre, il
voulut aller attaquer les Sarrasins, quoiqu'il n'eût encore que très-peu
de monde avec lui; mais on l'engagea d'attendre que son bataillon fût
formé. Ayant eu le temps de mettre ses troupes en ordre de bataille à
mesure qu'elles abordaient, il se mit à leur tête, et marcha droit aux
ennemis qui s'étaient renfermés dans leurs retranchemens; mais en étant
sortis, ils se présentèrent en ordre de bataille. L'action devint
générale; on se battit de part et d'autre avec beaucoup de courage: ces
braves croisés se surpassèrent en quelque sorte eux-mêmes, à l'exemple
de leur saint roi, qu'on voyait toujours le premier partout. Les
Egyptiens, après une opiniâtre résistance, se virent enfin forcés de
se retirer en désordre. Ceux qui échappèrent au glaive des vainqueurs
prirent la fuite. Le carnage fut grand de leur côté: ils perdirent,
entr'autres généraux, le commandant de Damiette et deux émirs
très-distingués parmi eux. Ils ne furent pas plus heureux sur la mer.
Leurs navires résistèrent quelque temps, et leurs machines firent
beaucoup de fracas; mais celles des Français lancèrent de grosses
pierres et des feux d'artifice avec tant de promptitude, d'adresse et de
bonheur, que les infidèles, maltraités partout, furent obligés de plier,
après un combat de plusieurs heures. L'abordage acheva leur déroute; une
partie de leurs vaisseaux fut prise ou coulée à fond; l'autre remonta le
Nil, et les croisés demeurèrent maîtres de l'embouchure.