imposa une taxe sur tout le clergé, tant séculier que régulier: elle
était de la dîme de leur revenu, ce qui causa de grands murmures dans
ce corps, qui avait jusque-là fort applaudi à la croisade, mais dont le
zèle n'allait pas toujours jusqu'au parfait désintéressement[1]. Ils
étaient encore fort choqués de ce que cette levée se faisait par les
commissaires du pape, qui imposaient en même temps une autre taxe pour
avoir de quoi se maintenir contre l'empereur. Mais le roi, sur les
remontrances qu'on lui fit, empêcha cette seconde levée, ne voulant pas,
disait-il, qu'on appauvrît les églises de son royaume, pour faire la
guerre à des chrétiens: c'est-à-dire à l'empereur. En vain Innocent lui
envoya plusieurs légats pour le supplier de lui permettre au moins de
faire un emprunt sur les évêques; il fut inflexible, et le bien de ses
sujets l'emporta dans son coeur sur le respect qu'il eut toute sa vie
pour le premier pontife de la religion.
[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 145.]
Cependant Louis ayant formé le dessein de débarquer au royaume de
Chypre, où Henri, de la maison de Lusignan, régnait alors, fit faire,
avec l'agrément de ce prince, de prodigieux magasins dans cette île, et
fréter partout des vaisseaux qui devaient se rendre à Aiguemortes, sur
la Méditerranée, où l'embarquement de l'armée française devait avoir
lieu. L'empereur Frédéric le seconda généreusement, ayant donné ordre
dans tous ses ports de fournir aux munitionnaires de France des blés,
des vivres, des vaisseaux, et toutes les choses dont ils auraient
besoin.
Comme le roi d'Angleterre était l'unique voisin que le roi eût à
craindre pour son royaume, durant son absence, et que la trève faite
avec lui, après la journée de Taillebourg, était sur le point de finir,
un de ses principaux soins fut d'en assurer la prolongation. Après
plusieurs négociations la trève fut faite, et le pape s'en rendit le
garant.
Le roi menait avec lui le comte de la Marche et le comte Pierre de
Bretagne, les deux plus grands brouillons de son état; mais le comte de
Toulouse, auquel il ne se fiait guère davantage, n'avait point encore
pris, du moins de concert avec lui, la même résolution. Il fallut
l'engager à accomplir son voeu dans une occasion si favorable, qu'il ne
pouvait pas refuser avec honneur sans indisposer son souverain contre
lui. Il promit au roi de le suivre, et ce prince lui prêta de l'argent
pour faire ses préparatifs: néanmoins, n'ayant pu les achever lorsque le
roi partit, le comte retarda son voyage jusqu'à l'année suivante.
En tout cela le roi agissait en prince sage, mais il paraissait encore
dans toute sa conduite autant de piété que de prudence. Lorsqu'il fut
proche de son départ, il se fit une loi qu'il garda toute sa vie, de
ne plus se vêtir d'écarlate ni d'aucune autre étoffe précieuse. Il ne
portait plus d'éperons dorés; il affectait une extrême simplicité jusque
dans ses armes, dans les harnais des chevaux qu'il montait, faisant
donner exactement aux pauvres ce qu'il épargnait par cette pieuse
modestie. On remarquait dans tout son extérieur un air de pénitence et
d'humilité qui marquait parfaitement que le désir de la gloire n'avait
aucune part dans l'expédition qu'il méditait.
_Il juge un grand différend entre les comtés de Flandre et de Hainaut_.
Cependant, avant de partir, il termina un différend qui faisait alors
beaucoup de bruit en Flandre, et qui aurait pu causer une guerre entre
ses vassaux.
Jeanne, comtesse de Flandre, était morte sans laisser d'enfans, ni de
Ferrand de Portugal, son premier mari, ni de Thomas de Savoie, son
second; celui-ci n'avait remporté de cette alliance d'autre avantage que
le titre de comte et une pension de 6,000 livres.
Marguerite, soeur de la comtesse, lui succéda, paya le rachat de la
pension, fit son hommage au roi de France, et se soumit au traité fait
au commencement du règne de Louis, pour la liberté de Ferrand. Elle eut
des enfans de deux maris, dont le premier vécut même long-temps après le
second: c'est ce qui donna naissance à cette fameuse querelle dont il
est ici question. Voici comme elle est rapportée dans les chroniques de
Flandre[1]:
[Note 1: _Chron. Flam._, p. 26.]
«Baudouin 1er, empereur de Constantinople, père des deux princesses,
Jeanne et Marguerite de Flandre, les avait mises sous la tutelle de
Philippe, comte de Namur, son frère; celui-ci les remit entre les
mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui lui-même les rendit
aux Flamands. Jeanne, avec l'agrément du monarque, épousa Ferrand de
Portugal. Marguerite, trop jeune encore, fut confiée à la garde de
Bouchard d'Avesnes. C'était un seigneur bien fait, de beaucoup de
mérite, à qui l'on ne pouvait reprocher autre chose que de s'être chargé
d'un grand nombre de bénéfices qui l'obligèrent même d'entrer dans les
ordres sacrés.
«Embarrassé de la multitude de ceux qui prétendaient à l'alliance de sa
pupille, il consulta Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, oncle de la
jeune princesse; il en était fort estimé: elle lur fit entendre qu'il
pouvait les accorder en se mettant lui-même sur les rangs. Il n'en
fallut pas davantage pour lui faire oublier ce qu'il était. Il demande
Marguerite; il l'obtient sans aucune contradiction, et l'épouse
clandestinement selon quelques auteurs, et publiquement selon quelques
autres.
«La réflexion suit de près la faute: elle lui rappelle son
sous-diaconat. Il part pour Rome, et court aux pieds du pape demander
dispense et pardon. On veut bien lui faire grâce, à condition qu'il ira
passer un an dans la Terre-Sainte; qu'il remettra la princesse entre les
mains de ses parens, et qu'il leur fera satisfaction d'un tel outrage.
Il promit tout, et peut être de bonne foi; mais un regard de Marguerite,
et le tendre accueil qu'elle lui fit à son retour, firent évanouir ses
belles résolutions: il proteste qu'il préférerait la mort au malheur
d'être séparé d'elle. Aussitôt il se vit frappé de tous les foudres
ecclésiastiques, qui n'empêchèrent pas néanmoins qu'il ne naquit trois
enfans de ce mariage, illégitime. Cependant cette passion si tendre,
qui avait résisté à toute la sévérité des lois, ne put tenir contre
le temps, et s'éteignit tout-à-coup. Les deux époux se séparèrent, et
Marguerite, devenue libre, accepta la main de Guillaume de Dampierre,
fils de Guy, sire de Bourbon, dont elle eut cinq enfans. Alors la
tendresse de Bouchard se ralluma plus vive que jamais. Il écrivit à la
princesse, lui fit mille reproches; mais il n'en tira d'autre réponse,
sinon qu'il pouvait aller gagner les distributions de ses chanoines; que
pour elle il ne lui paraissait pas qu'il manquât rien à son bonheur.
«La mort de ce second mari mit toute la Flandre en combustion. Les
d'Avesnes, enfans de Bouchard, et les Dampierre, nés de Guillaume,
prétendirent, au préjudice les uns des autres, posséder les comtés de
Flandre et de Hainaut, qui regardaient l'aîné des fils de Marguerite,
après la mort de cette princesse. On courut aux armes: on ne voyait
partout que ravages et désolation. On convint enfin de part et d'autre
de s'en rapporter au jugement du roi de France et du légat Odon; les
princes intéressés, la comtesse leur mère, les seigneurs de toutes
les villes des deux comtés, s'obligèrent par serment d'acquiescer
entièrement à la décision du monarque.»
Louis, tout mûrement considéré, et la bonne foi de la mère, et le bien
de la paix préférable à tout intérêt particulier, adjugea la Flandre à
l'aîné des Dampierre, et le Hainaut au premier des d'Avesnes. Tout le
monde applaudit à la sagesse du juge, et la tranquillité fut rétablie en
Flandre, du moins pour quelques années.
Cependant le roi continuait ses préparatifs pour l'accomplissement de
la croisade. Dès le mois d'août de l'année précédente, le pape, à sa
prière, avait envoyé en France, en qualité de légat, le cardinal Eudes
de Château-Roux, évêque de Toulouse, pour prêcher la croisade. Il était
Français de nation, et avait été chancelier de l'Eglise de Paris. Peu de
temps après son arrivée, au commencement d'octobre, le roi tint à Paris
un parlement, c'est-à-dire, une grande assemblée d'évêques, d'abbés, de
seigneurs et de la principale noblesse de France, où le légat commença à
faire les fonctions de sa mission.
Comme il fut parfaitement secondé de l'autorité, de l'exemple et des
discours du roi, son zèle eut tout le succès qu'il pouvait désirer;
chacun s'enrôla à l'envi pour le secours de la Terre-Sainte, et l'on vit
renaître dans le coeur des Français l'ancienne ardeur de ces expéditions
d'outre-mer, si coûteuses dans leurs préparatifs, toujours si
malheureuses dans l'exécution. Les plus illustres d'entre ceux qui
prirent la croix, à l'exemple du monarque, furent les trois princes ses
frères, Robert, Alphonse et Charles; Pierre, comte de Bretagne, et Jean
son fils; Hugues, duc de Bourgogne; Guillaume de Dampierre, comte de
Flandre; le vaillant comte de Saint-Pol, et Gaucher de Châtillon, son
neveu; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et Hugues le Brun, son
fils aîné; les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Réthel, de
Montfort et de Vendôme; le sire Imbert de Beaujeu, connétable; Jean
de Beaumont, grand chambellan; Philippe de Courtenay, Archambaud de
Bourbon, Raoul de Courcy, Jean Desbarres, Gaubert d'Apremont et ses
frères, Gilles de Mailly, Robert de Béthune, Hugues de Noailles, et
Jean, sire de Joinville, dont l'histoire qu'il nous a donnée de cette
croisade est d'un style si naïf qu'elle porte le sceau de la sincérité
et de la vérité. On nomme, parmi les prélats qui se croisèrent, Juhel de
Mayenne, archevêque de Reims; Guillaume Berruyer, archevêque de Bourges;
Robert de Cressonsac, évêque de Beauvais; Garnier, évêque de Laon;
Guillaume de Bussy, évêque d'Orléans; Hugues de la Tour, évêque de
Clermont, et Guy du Châtel ou de Châtillon, évêque de Soissons. Car
on était persuadé, par l'usage de deux siècles, que, quoique l'Eglise
défendît aux prêtres d'aller à la guerre, il en fallait excepter les
expéditions contre les infidèles, parce que c'était courir au martyre.
On peut juger de l'effet que produisit sur la simple noblesse et sur le
peuple l'exemple des princes, des premiers seigneurs de l'état, et des
évêques. Partout où la croisade fut prêchée, on vint en foule prendre
la croix, et le roi eut de quoi choisir parmi tous ceux qui se
présentèrent, pour former une nombreuse et florissante armée.
Cette croisade produisait réellement de très-bons effets: ceux qui
s'y enrôlaient satisfaisaient aux devoirs de chrétien, dont les moins
scrupuleux et les moins exacts s'acquittaient d'ordinaire fidèlement.
Les périls extrêmes qu'ils allaient courir, la résolution ou ils étaient
de prodiguer leur vie et d'acquérir la couronne du martyre en combattant
contre les infidèles, faisaient qu'ils se préparaient à ce voyage
comme à la mort, ils mettaient ordre à leurs affaires domestiques, et
plusieurs faisaient leur testament; ils se réconciliaient avec leurs
ennemis, mais surtout ils avaient grand soin de restituer le bien mal
acquis, et d'examiner s'ils n'avaient rien à se reprocher en cette
matière. Le sire de Joinville raconte de lui-même ce qu'il fit avant de
partir, en ces termes:
«Je fus toute la semaine à faire fêtes et banquets avec mon frère de
Vauquelour et tous les riches hommes du pays qui là étoient, et disoient
après que avions bu et mangé chansons les uns après les autres, et
demenoient grande joie chacun de sa part, et quand ce vint le vendredi,
je leur dis: Seigneurs, saichés que je m'en vais outre-mer, je ne sçai
si je reviendrai jamais ou non; pourtant, s'il y a nul à qui j'aye
jamais fait aucun tort, et qu'il veuille se plaindre de moi, se tire
avant, car je le veux amander, ainsi que j'ai coutume de faire à ceux
qui se plaignent de moi ne de mes gens, et ainsi le feys par commun
dit des gens du pays et de ma terre. Et afin que je n'eusse point de
support, leur conseil tenant, je me tirai à quartier, et en voulus
croire tout ce qu'ils en rapporteroient sans contredict; et le faisoye,
parce que je ne vouloye emporter un seul denier à tort. Et pour faire
mon cas, je engaigé à mes amis grande quantité de ma terre, tant qu'il
ne me demoura point plus haut de douze cents livres de terre de rente:
car madame ma mère vivoit encore qui tenoit la plupart de mes choses en
douaire.»
Le religieux monarque donnait lui-même l'exemple de ces oeuvres de
piété, moins pour se conformer à la coutume usitée dans ces sortes
d'occasions, que par la disposition de son coeur à la plus exacte
justice. Son principal soin fut de découvrir et de réparer les désordres
commis par ses officiers. Il envoya des commissaires dans toutes les
provinces pour s'informer s'il n'y avait rien de mal acquis dans ses
domaines. On ne voit pas même qu'il s'en soit fié à ces premiers
envoyés: il fit partir secrètement de saints ecclésiastiques et de bons
religieux, pour aller faire les mêmes informations, afin de voir par
leur rapport si ceux qu'il croyait gens de bien n'étaient pas eux-mêmes
corrompus. Il y eut très-peu de plaintes, et, dans ce petit nombre,
celles qui se trouvèrent fondées, obtinrent les satisfactions
convenables.
Le roi, tout occupé qu'il était des préparatifs de son voyage, ne voyait
qu'avec une extrême douleur les maux de l'Eglise se perpétuer par la
guerre cruelle que le pape et l'empereur se faisaient l'un à l'autre,
et qui produisirent même des deux côtés, des conjurations contre leurs
propres personnes.
Henri, landgrave de Thuringe, après la déposition de Frédéric, avait été
élu empereur en sa place par les archevêques de Cologne et de Mayence,
et par quelques autres princes de l'empire. Depuis son élection, Henri
avait remporté une victoire sur Conrad, fils de Frédéric, auquel, par
cette circonstance, le pape était devenu plus redoutable qu'auparavant.
Frédéric espéra que Louis, dans la conjoncture du grand service qu'il
allait rendre à la religion, pourrait, par de nouvelles instances,
gagner quelque chose sur l'esprit du souverain pontife. Il écrivit
au roi pour lui demander de nouveau sa médiation. Il lui donna plein
pouvoir d'offrir en son nom au pape toutes sortes de soumissions, et
d'aller consacrer le reste de ses jours au service de Dieu dans la
Palestine, à condition seulement que le pape lui donnât l'absolution, et
qu'il fît empereur, à sa place, son fils Conrad.
Ces offres avaient de quoi toucher, ou du moins éblouir le pape, mais
il ne craignait guère moins le fils que le père; et, dans une entrevue
qu'il eut avec le roi, à Cluny, il lui répondit que c'était là un des
artifices ordinaires de Frédéric, auquel il était bien résolu de ne pas
se laisser surprendre; que les parjures de ce prince devaient lui avoir
ôté toute créance, qu'au reste il s'agissait de la cause de l'Eglise,
dans laquelle rien n'ébranlerait jamais sa fermeté.
Le roi lui répliqua que, quelque grandes que fussent les fautes que
Frédéric avait commises contre l'Eglise, on ne devait point lui ôter
toute espérance de pardon; que Jésus-Christ, dont les papes étaient les
vicaires sur la terre, avait ordonné de pardonner autant de fois que le
pécheur se reconnaîtrait; que la réconciliation de ce prince était de la
dernière importance pour le bien de l'Eglise, et en particulier pour la
guerre sainte; que Frédéric était le maître de la Méditerranée, et qu'il
était en état de beaucoup contribuer au succès de cette entreprise, ou
de beaucoup y nuire. Ecoutez mes prières, lui dit le saint roi, celles
de tant de milliers de pélerins qui attendent un passage favorable,
celles enfin de toute l'Eglise qui vous demande par ma voix de ne pas
rejeter des soumissions que Dieu ne rejette peut-être pas. Tout ce qu'il
put dire fut inutile. Le pape fut inflexible; il ne voulut rien écouter,
et le roi sortit de cette conférence avec quelque indignation.
On ne saurait trop admirer, dans ces occurrences, la sagesse du roi. Il
était assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de celui
dont il voudrait prendre le parti; mais il voulut la laisser dans
l'équilibre, par la crainte qu'il eut que la justice ne fût pas du côté
de celui qu'il soutiendrait. Il ne faut pas douter que ses lumières
et sa prudence ne lui eussent fait connaître que le pape et Frédéric
avaient tort chacun de leur part, et qu'ils poussaient leurs prétentions
au-delà des véritables bornes de la justice. C'est pourquoi il attendit
avec résignation ce que la Providence en devait ordonner.
Après trois années de préparatifs, tous les vaisseaux destinés pour le
voyage de la Terre-Sainte étant assemblés à Aiguemortes, où les
croisés se rendaient de toutes parts, le roi, qui était alors âgé de
trente-trois ans, se mit en état de partir. Il manda à Paris ses barons,
leur fit faire hommage et serment de fidélité, et obligea ceux qui
demeuraient en France de jurer qu'ils ne feraient rien contre son
service, pendant son voyage, et garderaient fidélité et loyauté aux deux
princes ses enfans, Louis et Philippe, qu'il laissait en France.
Il se rendit ensuite à Saint-Denis pour y prendre, selon la coutume,
l'oriflamme, qui était l'étendard royal, le bourdon, et les autres
marques de pélerin de la Terre-Sainte. Il les reçut par les mains
d'Odon, cardinal-légat, qui devait l'accompagner pendant tout le voyage,
et se mit en marche au mois de juin, le vendredi d'après la Pentecôte de
l'année 1248. De là, conduit par le clergé, la cour et la ville, il
alla monter à cheval à l'abbaye de Saint-Antoine, et prit le chemin de
Corbeil, où les deux reines devaient se rendre le lendemain.
Etant arrivé à Corbeil, il y déclara régente la reine sa mère. La
sagesse de cette princesse, ses lumières, sa prudence, une expérience de
vingt-deux années dans le gouvernement, tout contribuait à persuader au
roi qu'il ne pouvait mettre l'état en de meilleures mains. Il lui fit
expédier des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait le pouvoir
de se former un conseil, d'y admettre ou d'en exclure ceux qu'elle
jugerait à propos, d'établir et de révoquer les baillis, les châtelains,
les forestiers par tout le royaume, de conférer les charges et les
bénéfices vacans, de recevoir, en vertu de la régale, les sermens
de fidélité des évêques et des abbés, en un mot tout l'exercice de
l'autorité royale.
Quoique Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, eût pris la croix
avec les autres princes et seigneurs, il jugea à propos qu'il différât
d'un an son voyage, pour aider la reine-mère de ses conseils et de son
autorité dans les commencemens de sa régence. La jeune reine Marguerite,
oubliant la délicatesse de son sexe, voulut absolument suivre le roi son
mari. La comtesse d'Anjou imita son exemple. La comtesse d'Artois prit
la même résolution; mais, étant enceinte, et se trouvant trop proche de
son terme, on ne voulut pas lui permettre de s'embarquer en cet état.
Elle retourna à Paris, et ne fit son voyage que l'année suivante, avec
le comte de Poitiers.
Le roi continua sa route, par la Bourgogne, jusqu'à Cluny, où il
eut encore diverses conférences avec le pape, principalement sur
l'accommodement de Frédéric avec le Saint-Siége; mais elles furent aussi
inutiles que les précédentes, nonobstant la mort de Henri, landgrave de
Hesse, qui fut une fâcheuse circonstance pour le pape. Il fit élire à
sa place roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, qu'il opposa
de nouveau à Frédéric. Il donna sa parole au roi d'employer toute son
autorité pontificale pour empêcher que personne, et en particulier le
roi d'Angleterre, ne fît aucune entreprise contre la France.
Le roi ayant reçu la bénédiction du pape, continua son voyage. Il fit
forcer en chemin faisant la Roche-de-Gluy, qui était un château dont le
seigneur, nommé Roger de Clorége[1], faisait de grandes vexations aux
passagers et aux pélerins de la Terre-Sainte, volait et pillait tous
les marchands qui passaient sur ses terres. Le roi en fit une sévère
justice: une partie du château fut rasée, et le tyran forcé de restituer
ce qu'il avait pris.
[Note 1: Guillaume de Nangis, p. 246.]
_Le roi part pour la Terre-Sainte_.
Le roi étant arrivé à Aiguemortes, où tout était prêt, il s'embarqua le
vingt-cinq d'août, et après avoir attendu deux jours à l'ancre un
vent favorable, il fit voile avec une très-belle armée et une flotte
parfaitement bien équipée.
Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre
vers le vingt de septembre, au port de Limesson, sur la côte orientale
de l'île, où Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reçut à la tête de
la noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il
avait promis au roi de le suivre dans son expédition, dès qu'on aurait
résolu de quel côté on porterait la guerre. Il conduisit le roi à
Nicosie, capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute
l'armée mit pied à terre les jours suivans, et se reposa des fatigues de
la mer. Les provisions de bouche s'y trouvèrent en abondance: on ne se
lassait point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins
que les pourvoyeurs français avaient faits: c'étaient, d'un côté, des
milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec tant
d'ordre, qu'on eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement
étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blés qui formaient, au
milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une
herbe verte, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie,
ce qui les conserva toujours beaux et frais jusqu'à ce qu'on voulût
les transporter à la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'eût rien à
souffrir de la disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la
bonne chère peut-être, et la débauche, causèrent une espèce de peste
qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de
Vendôme, Archambaud de Bourbon, Robert, évêque de Beauvais, Guillaume
Desbarres, et près de deux cent cinquante chevaliers, en moururent. Le
saint roi ne s'épargnait pas dans cette désolation publique: il allait
lui-même visiter les malades, les consoler sans craindre de gagner leur
mal; il donnait de l'argent aux uns, des médicamens aux autres; il les
exhortait tous à profiter de leur état en l'offrant à Dieu, qui, content
de leur bonne volonté, les voulait couronner avant même qu'ils eussent
combattu.
[Note 1: Guillaume de Nangis, page 25.]
C'était contre son inclination que le roi avait pris le parti de passer
l'hiver en Chypre. Quoique la moitié des croisés ne fût pas encore
arrivée, _si n'eussent été ses parens et ses proches_, dit Joinville,
_il fût hardiment parti seul et avec peu de compagnie_. Mais il sut
utilement employer ce délai qui coûtait tant à son coeur. Les fonds de
la plupart des croisés se trouvaient considérablement diminués par
ce long séjour que personne n'avait pu prévoir; il profita de la
circonstance pour se les attacher. Joinville n'avait plus que douze
vingts livres tournois d'or: cependant il fallait faire subsister ses
dix chevaliers; plusieurs menaçaient de le quitter. _Lors_, dit-il, _je
fus un peu ébahi en mon courage, mais toujours avois fiance en Dieu.
Quand le bon roi sçut ma destinée, il m'envoya quérir, me retint à lui,
et me donna huit cents tournois_[1]. Guillaume de Dampierre, Gaucher de
Châtillon, Raoul de Coucy, et beaucoup d'autres seigneurs, se voyaient
dans le même embarras que le sire de Joinville: le généreux monarque
s'obligea pour eux à des marchands italiens, parmi lesquels on compte
des Spinola et des Doria, noms qui sont devenus depuis si célèbres.
[Note 1: Il faut observer que tous les seigneurs qui s'étaient croisés,
et qui avaient suivi le roi, ne recevaient aucune paye: ils vivaient à
leurs dépens, et entretenaient leurs chevaliers.]
Le mélange des Latins avec les Grecs avait fait naître de grands
différends entre les insulaires. Les Grecs, par les soins du roi,
revinrent de leur schisme, abjurèrent les erreurs qu'ils y avaient
ajoutées, et leur archevêque y fut rétabli.
La division régnait entre la noblesse et leur archevêque; il eut aussi
le bonheur de les réconcilier: mais, ce qui était encore plus important,
il fit la paix entre les Templiers et les Hospitaliers, en leur faisant
comprendre qu'en vain ils s'étaient dévoués au service de Dieu, si par
leurs inimitiés, conduites par leur intérêt particulier, ils effaçaient
les belles actions qu'ils avaient faites contre les ennemis de la foi.
Aithon, roi d'Arménie, Bohémond V, prince d'Antioche et de Tripoli, se
faisaient une guerre cruelle pour des intérêts fort embrouillés; Louis
leur représenta si vivement les suites funestes de leurs divisions,
qu'il les engagea enfin à conclure une trève. _Ce Aithon_, dit
Joinville, _étoit homme de grande renommée, et y eut beaucoup de gens
qui passèrent en Arménie pour aller en sa bataille gagner et profiter,
desquels puis n'en ouït-on nouvelles_.