consternation, la France était dans la joie par la naissance d'un
successeur à la couronne. C'était le troisième enfant que la reine avait
mis au monde: les deux autres étaient deux filles qui furent nommées,
l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-né le nom
de Louis.
Le roi, qui désirait, autant qu'il lui était possible, de maintenir
la tranquillité dans son royaume, et s'assurer de la fidélité de ses
sujets, fit cette année une chose qu'aucun de ses prédécesseurs
n'avait osé entreprendre; elle était contre un usage pratiqué de temps
immémorial, dont la suppression devait faire de la peine à beaucoup de
seigneurs; mais, d'ailleurs, elle était d'une très-grande importance
pour empêcher toutes les intrigues secrètes que les esprits factieux
tâchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'état.
Plusieurs seigneurs et gentilshommes français, et principalement les
Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume était que, quand
il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces
fiefs qu'ils possédaient dans l'un et dans l'autre royaume, étaient
vassaux des deux rois, se déclarassent pour le parti de celui dont ils
tenaient le plus considérable de leurs fiefs, étant par là censés être
ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre
lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se
trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer après la
guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois
de France et d'Angleterre, on en usait de même toutes les fois que
l'empire était en guerre avec la France.
Le roi prit donc la résolution d'abolir cet usage à l'égard de
l'Angleterre; et, dans une assemblée qu'il fit de ces seigneurs qui
avaient des fiefs dans les deux royaumes, il leur déclara qu'il leur
laissait la liberté entière de le choisir lui, ou le roi d'Angleterre,
pour leur seul et unique seigneur; mais qu'il voulait qu'ils se
déterminassent pour l'un ou pour l'autre, alléguant à propos ce passage
de l'Evangile, _que personne ne peut servir deux maîtres en même temps_.
Quelque intérêt qu'eussent ces seigneurs à ne pas subir cette nouvelle
loi qui les privait, ou des biens qu'ils possédaient en Angleterre, ou
de ceux qu'ils possédaient en France, ils s'y soumirent néanmoins, les
uns par complaisance pour le roi, les autres parce qu'ils voyaient
que leur résistance serait inutile. Quelques-uns passèrent au service
d'Angleterre; la plupart s'attachèrent à celui de France; et le roi
dédommagea ceux-ci de ce qu'ils perdaient, en leur donnant les terres de
ceux qui le quittaient, ou d'autres récompenses. A cette nouvelle, le
roi d'Angleterre, qui avait le talent de faire toujours mal ce qu'il
aurait pu bien faire, se livra à toute l'impétuosité de son génie; et,
sans garder aucune mesure, ni proposer aucune option, comme avait fait
le roi de France, il confisqua les terres que les seigneurs français,
et principalement les Normands, possédaient dans ses états. Ceux-ci en
furent tellement irrités, qu'ils firent tous leurs efforts pour engager
le roi à déclarer la guerre à Henri; mais il les adoucit par ses
promesses et ses libéralités.
Tandis que Louis prenait les mesures les plus efficaces pour maintenir
la tranquillité dans le royaume, l'Italie se trouvait livrée plus que
jamais aux horreurs de la guerre civile, dont le pape rejetait toujours
la faute sur l'empereur, et l'empereur sur le pape.
L'empereur écrivait aux princes de l'Europe qu'il était disposé à s'en
rapporter aux rois de France et d'Angleterre pour ses intérêts les plus
essentiels; et le pape protestait au contraire qu'il ne demandait que
l'exécution des paroles que l'empereur lui avait fait porter pour la
paix, et que ce prince ne cherchait par ses feintes et ses artifices
qu'à en imposer à toute l'Europe, et à réduire l'Eglise et le
Saint-Siége en servitude. Il fulmina de nouveau l'excommunication contre
lui. Il la fit publier partout, et même à Paris, dans les églises.
Ce fut à cette occasion qu'un curé de cette capitale fit une action
aussi hardie qu'elle était peu convenable. Il monta en chaire et parla
de cette sorte à ses auditeurs: «Vous saurez, mes frères, que j'ai reçu
ordre de publier l'excommunication fulminée par le pape contre Frédéric,
empereur, et de le faire au son des cloches, tous les cierges de mon
église étant allumés. J'en ignore la cause, et je sais seulement qu'il
y a entre ces deux puissances de grands différends, et une haine
irréconciliable. Je sais aussi qu'un des deux a tort, mais j'ignore qui
l'a des deux. C'est pourquoi, de toute ma puissance j'excommunie et je
déclare excommunié celui qui fait injure à l'autre, et j'absous celui
qui souffre l'injustice d'où naissent tant de maux dans la chrétienté.»
Ce discours fit rire non-seulement dans l'auditoire et dans Paris,
mais encore dans tous les pays étrangers. L'empereur, qui l'apprit
des premiers, en fit faire au curé des complimens qu'il accompagna de
présens considérables. Le pape ne goûta point la plaisanterie, et le
curé, quelque temps après, fut mis en pénitence.
Cependant, l'empereur poussa si vivement le pape, qu'il fut obligé de
s'enfuir d'Italie, et de venir chercher un asile en-deçà des Alpes. Il
se sauva d'abord au travers de bien des dangers à Gênes, sa patrie; mais
ne se croyant pas encore en sûreté, il en partit sans trop savoir quel
lieu il choisirait pour sa retraite. Son dessein était de venir en
France; mais il n'était pas sûr qu'on voulût l'y recevoir, et son
incertitude n'était point sans fondement.
Soit qu'il eût déjà fait sonder le roi sur ce sujet, soit que les
seigneurs de France ne fussent pas dans une disposition favorable pour
lui, il ne s'adressa pas directement à ce prince, mais il prit une autre
voie. Il savait que le roi avait une extrême considération pour l'ordre
de Cîteaux, et qu'il devait honorer de sa présence le chapitre général
qui devait s'y tenir au mois de septembre. Il engagea l'abbé et tout
l'Ordre, à demander au roi son agrément pour sa retraite dans le
royaume.
Le roi se rendit effectivement à Cîteaux avec la reine sa mère, les
comtes d'Artois et de Poitiers, et quelques autres des principaux
seigneurs de France. Comme c'était la première fois qu'il venait à cette
célèbre abbaye, on l'y reçut avec les honneurs et les cérémonies dues à
la majesté et à la vertu d'un si grand prince. L'abbé de Cîteaux, les
abbés de l'Ordre et les religieux, au nombre de cinq cents, vinrent
au-devant de lui. Le roi descendit de cheval, et reçut leurs complimens
avec la plus grande bonté.
Ce prince entra dans le chapitre; et s'y étant assis accompagné des
seigneurs et de la reine sa mère, à qui, par respect pour elle, il fit
prendre la première place, l'abbé de Cîteaux, à la tête de ce grand
cortége d'abbés et de religieux, vint se jeter à ses pieds. Le roi, les
voyant tous à genoux, se mit à genoux lui-même, les fit relever, et
leur demanda ce qu'ils souhaitaient de lui. L'abbé fit un discours fort
pathétique pour supplier Sa Majesté de prendre en main la cause du chef
de l'Eglise, persécuté par l'empereur, et finit en le conjurant, les
larmes aux yeux, de vouloir bien lui donner un asile dans son royaume.
Les autres abbés et les religieux accompagnèrent le discours de l'abbé
de leurs gémissemens et de leurs larmes, et firent connaître au roi que
c'était une grâce que l'Ordre en général, pour lequel il avait tant de
bontés, lui demandait.
Le roi leur répondit qu'il était très-édifié de l'attachement qu'ils
faisaient paraître pour le père commun des Fidèles, qu'ils ne pouvaient
pas douter que lui-même n'en eût aussi beaucoup, et qu'il ne fût
très-sensible aux maux que souffrait le pape; qu'il aurait égard à leur
demande; qu'il était disposé à soutenir les intérêts de l'Eglise et à
la mettre à couvert de toutes sortes d'injures; qu'il prendrait la
protection du pape autant que son devoir et son honneur l'exigeaient de
lui; mais qu'il ne pouvait point recevoir le pape en France, qu'il n'eût
consulté auparavant les seigneurs qui l'accompagnaient, et il ajouta
qu'il ne tiendrait pas à lui que tout l'Ordre ne fût satisfait.
Mais les principaux seigneurs, consultés quelque temps après, ne furent
pas d'avis que le pape vînt faire sa demeure en France. La jalousie
qu'ils avaient conçue contre la puissance des ecclésiastiques dans le
royaume, avec lesquels ils contestaient sans cesse sur les bornes de
leur juridiction, leur fit appréhender la présence du pape, en qui cette
puissance réside avec plus de plénitude. On le fit prier, comme il
s'avançait vers Lyon, de ne pas passer outre. Le roi d'Angleterre et le
roi d'Aragon lui refusèrent pareillement l'entrée de leurs états: de
sorte qu'il fut obligé de demeurer à Lyon, qui n'était pas encore alors
réuni au royaume de France. Cette ville relevait de l'empire, de manière
néanmoins que l'archevêque en était le seigneur, et que les empereurs,
depuis long-temps, n'y avaient aucune autorité.
Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur
Martin, envoyé du roi d'Angleterre, lui rapporta sa réponse, on dit
que, dans sa colère, il laissa échapper ces paroles inconsidérées qui
choquèrent extrêmement les souverains: _Il faut_, dit-il, _venir à bout
de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons écrasé
ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous
ces petits serpens_. Dès lors il résolut de faire son séjour à Lyon, et
d'y assembler un concile pour y citer Frédéric, et l'y déposer, s'il
refusait de s'accommoder avec le Saint-Siége.
Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la
France dans la plus extrême consternation. Le roi fut attaqué à Pontoise
(Joinville dit à Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe à une fièvre
ardente, qui fit en peu de jours désespérer de sa vie. Il se condamna
lui-même; et, après avoir donné quelques ordres sur des affaires
importantes, il ne pensa plus qu'à paraître au jugement de Dieu, et sans
attendre qu'on l'avertît de son devoir, il demanda et reçut avec les
plus grands sentimens de piété les sacremens de l'Eglise.
C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que
les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus
sensibles et de plus sincères marques qu'en celle-ci. L'affliction était
générale par toute la France. La noblesse, les ecclésiastiques, le
peuple, prenaient également part à ce malheur public. Les églises
ne désemplissaient point; on faisait partout des prières et des
processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant
s'instruire par soi-même de l'état où ce prince se trouvait. Il tomba
dans une si profonde léthargie, qu'on fut en doute s'il était mort: de
sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soigné pendant sa
maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa,
soutenant qu'il n'était pas encore mort: il fut un jour dans cet état,
et le bruit de sa mort se répandit par toute l'Europe. La reine-mère
ordonna qu'on exposât la châsse de Saint-Denis; elle fit apporter le
morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de
l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant
hautement à Dieu cette fervente prière: _Seigneur, glorifiez, non pas
nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France
que vous avez toujours protégé_. Le roi revint à l'instant de son
assoupissement, ce qui fut regardé de tout le monde comme un effet
miraculeux opéré par ces sacrés monumens de la passion du Sauveur du
monde. Les premières paroles que ce prince proféra dans ce moment,
furent pour demander à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, homme
célèbre par ses écrits et par la sainteté de sa vie, la croix, pour
faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrétiens de la
Terre-Sainte, avec résolution d'employer ses armes et la vie qui lui
avait été rendue, à les délivrer de la tyrannie des infidèles. Ce fut
en vain que le sage prélat lui représenta les suites d'un si grand
engagement: il insista d'un air si touchant et si impérieux tout
ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si désirée. Il la reçut
avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il était guéri. En
effet, son mal diminua considérablement. Dès que sa santé fut affermie,
il vint à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon
roi: il connut qu'il était tendrement aimé. L'empressement tumultueux du
peuple, les transports inouïs d'allégresse, et la joie répandue sur tous
les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous
les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des fêtes ou
des harangues étudiées. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur
de ce même peuple, aux prières duquel il ne doutait pas qu'il eût été
rendu.
Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que
le retour de sa santé avait donné à toute la cour. La reine-mère qui
prévoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut
presque aussi consternée qu'elle l'avait été du danger extrême où
elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, après deux mois
de convalescence, se trouva parfaitement rétabli: il n'exécuta pas
néanmoins sitôt son dessein. Les préparatifs pour une expédition si
importante, et d'autres affaires, lui firent différer le voyage pendant
deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires
pour prêcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet
intervalle, à mettre la France en état de se passer de sa présence.
Cependant toute l'Europe était attentive à ce qui se passait au concile
convoqué à Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commencé à la fin du
mois de juin de l'année 1245[1].
[Note 1: Ce fut à ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux
cardinaux.]
Le but de ce concile n'était pas seulement de terminer les différends
de l'empereur Frédéric avec le Saint-Siége, et de rendre la paix à
l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrétiens entre eux pour
la défense de la religion contre les Infidèles. L'engagement que le roi
avait déjà pris par son voeu était un grand exemple, et l'on peut même
assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions
du pape auraient eu peu d'effet.
La première de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa
d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la déposition de
l'empereur. Je n'entrerai point dans le détail de tout ce qui s'y passa:
cela m'éloignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'après
plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que
la déposition de l'empereur furent résolues. Ensuite le pape prononça
le jugement par lequel il déclara Frédéric déchu de l'empire et de ses
états, défendant à tous les fidèles de le reconnaître désormais pour
empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de
fidelité qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux électeurs de l'empire
de procéder à l'élection d'un nouvel empereur.
Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut
s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince
aussi violent que lui. S'étant un peu calmé, il se fit apporter la
couronne impériale; et, la mettant sur sa tête, il dit: _La voilà cette
couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang répandu avant
quelle m'échappe_.
Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prévenir l'impression
que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape,
Frédéric écrivit une lettre circulaire à tous les princes, pour leur
faire comprendre les conséquences de cette entreprise; qu'il s'agissait
dans cette affaire, non pas de son intérêt particulier, mais de celui
des rois, qui devaient tout appréhender d'un homme qui traitait si
outrageusement le premier des souverains.
Outre cette lettre circulaire, Frédéric en écrivit une particulière
au roi de France, où, répétant les principales choses qui regardaient
l'intérêt commun que tous les souverains avaient de ne pas souffrir que
les papes osassent attaquer ainsi les têtes couronnées; il lui faisait
remarquer que, quoique par l'usage le couronnement des empereurs
appartînt au pape, il ne leur donnait nul droit sur leurs couronnes et
sur leur puissance temporelle, et qu'en vertu de cette cérémonie il ne
pouvait pas plus les en dépouiller qu'un évêque particulier du royaume
ne pouvait détrôner le roi qu'il aurait couronné. Ensuite il lui
représentait la nullité des procédures qu'on avait faites contre lui,
le priant de se souvenir de l'étroite alliance qu'il y avait depuis si
long-temps entre les empereurs de sa maison et les rois de France. On
voit encore une lettre de Frédéric sur le même sujet, qui fut apportée
par Pierre Desvignes, son chancelier, à saint Louis, où l'empereur le
faisait juge, avec les pairs laïques et la noblesse de France, de la
justice de sa cause.
On ne sait point en détail ce que le roi répondit à ces lettres; mais
on sait seulement, par le témoignage d'un auteur contemporain[1], qu'il
était fort mécontent de la conduite du pape en cette occasion; et, comme
il désapprouvait aussi beaucoup certains emportemens de Frédéric, il
ne prit alors aucun parti dans cette affaire, et résolut de garder la
neutralité. Il eut cependant au mois de novembre de cette année une
conférence avec le pape, dans l'abbaye de Cluny, sur les moyens de
rétablir la paix dans l'Eglise. La reine-mère fut seule admise à cette
conférence, et le secret qu'on affecta de garder sur ce qui y avait été
traité donna lieu à bien des conjectures. Ce qu'on sait seulement par
une lettre de Frédéric au roi d'Angleterre, c'est que le pape ne put
être fléchi par les prières du roi, et qu'il ne voulut entendre parler
d'aucun accommodement, à moins que Frédéric ne se soumît absolument, et
sans restriction, à ce qu'il plairait au pape de déterminer touchant
les villes de Lombardie qui s'étaient depuis longtemps révoltées contre
l'empereur.
[Note 1: Chronicon Abbatiae Senonensis in Vosago, lib. 4.]
Louis, de retour à Paris, et toujours occupé de la pensée de la
croisade, fit, à cette occasion, un trait de plaisanterie à ses
courtisans qui en engagea quelques-uns à se croiser, autant par respect
humain, que par dévotion.
C'était la coutume que le roi, aux fêtes de Noël, fît présent aux
seigneurs qui étaient à sa cour, de certaines capes, ou casaques, dont
ils se revêtaient sur-le-champ: c'est ce qui, dans les anciens comtes de
la maison du roi, est appelé du nom de livrée, parce que le roi donnait
ou livrait lui-même ces habits aux seigneurs. Il en avait fait faire un
plus grand nombre, et d'étoffes plus précieuses qu'à l'ordinaire. La
veille de Noël, qu'il avait destinée à cette distribution, il fit savoir
qu'il irait à la messe de grand matin.
Les seigneurs se rendirent de bonne heure dans sa chambre, où l'on avait
affecté d'avoir peu de lumière. Le roi leur distribua ces capes; et,
après qu'ils les eurent prises, ils le suivirent à la messe. Quand il
fut jour, ou bien à la clarté des cierges de l'Eglise, chacun remarqua à
l'endroit de la cape qui répondait à l'épaule de ceux qui étaient devant
lui, des croix en belle broderie d'or, et s'aperçurent qu'ils en avaient
autant sur la leur. Ils comprirent la pensée du roi, et en rirent avec
lui au sortir de la messe; mais il n'y eut pas moyen de s'en défendre.
Au commencement de cette année, le roi fit épouser à Charles de France,
son frère, Béatrix, quatrième fille du comte de Provence, soeur de la
reine de France, de la reine d'Angleterre et de l'épouse de Richard,
frère du roi d'Angleterre. Le comte de Provence étant mort dans les
derniers jours de l'année précédente, le roi fit marcher des troupes du
côté de la Provence pour s'en saisir comme d'un bien appartenant à la
reine sa femme, fille aînée du comte, et par conséquent son héritière.
Charles fut reconnu comte de Provence, et mis en possession de toutes
les places. Par ce mariage, la Provence qui avait été usurpée sur la
France, après la mort de Louis-le-Bègue, et en avait toujours été
séparée depuis, rentra dans la maison royale de France, plus de trois
cents ans après cette séparation.
Le roi, dans la même année y fit chevalier, à Melun, le nouveau comte de
Provence, et l'investit des comtés d'Anjou et du Maine, lui assigna
sur son épargne une pension considérable, et le rendit un prince
très-puissant.
Ces differens soins, et le gouvernement de l'état, n'empêchèrent pas
Louis de se préparer au voyage d'outre-mer, quelques efforts que la
reine sa mère pût faire pour l'en détourner. Elle ne cessait de lui
répéter qu'un voeu, fait dans l'extrémité où sa maladie l'avait réduit,
c'est-à-dire dans un moment où la tête n'est pas bien libre, n'était en
aucune façon capable de le lier; que le seul intérêt du royaume, sans
autre dispense, suffisait pour l'en dégager; que tout demandait sa
présence, tant au dedans qu'au dehors; l'infidélité des Poitevins qui
n'obéissaient qu'avec regret; les mouvemens du Languedoc qui n'étaient
qu'assoupis; l'animosité de l'Angleterre; l'irréconciliable inimitié
du pape et de l'empereur, qui mettait l'Allemagne et l'Italie en
combustion; l'intérêt de ses peuples qui ne devaient pas lui être moins
chers que les chrétiens de l'Orient; sa tendresse pour sa famille,
que son absence exposait peut être, par la suite, à toutes sortes de
malheurs; enfin les larmes d'une mère qui n'avait plus guère à vivre,
et qui regardait cette séparation comme devant être à son égard sans
retour. Blanche n'était pas seule de son opinion: la plupart des
seigneurs pensaient comme elle. Ils vinrent avec elle trouver le roi, et
lui firent les remontrances les plus vives sur le danger d'une pareille
émigration. Ils lui représentèrent les difficultés extrêmes que l'on
trouverait à y réussir; l'éloignement des lieux où l'on allait porter la
guerre; le péril du transport des troupes au-delà des mers, ou de leur
marche au travers des pays habités par des peuples barbares, ennemis ou
suspects; le mauvais succès de tant de semblables entreprises, où les
plus belles et les plus nombreuses armées avaient péri, partie par le
fer, partie par la famine ou par les maladies.
La reine avait attiré l'évêque de Paris dans son sentiment; et, comme
c'était lui qui avait donné la croix au roi dans sa maladie, il vint le
trouver avec la reine. Ce sage prélat employa en vain tout ce que la
raison a de plus convaincant, et l'éloquence de plus séduisant. Louis
parut touché, mais il ne fut point ébranlé. «Eh bien! dit-il, la voilà,
cette croix que j'ai prise dans une circonstance où, selon vous, je
n'avais pas une entière liberté d'esprit. Je vous la remets; mais en
même temps, si vous êtes mes amis, et si j'ai quelque pouvoir sur vous,
ne me refusez pas la grâce que je vous demande: c'est de recevoir le
voeu que je fais de nouveau d'aller combattre les infidèles. Pouvez-vous
douter que je n'aie actuellement toute la connaissance requise pour
contracter un engagement? Rendez-moi donc cette sainte croix; il y va de
ma vie. Je vous déclare que je ne prendrai aucune nourriture que je
ne me revoie possesseur de cette précieuse marque de la milice du
Seigneur.» Personne n'osa répliquer. Chacun se retira en versant des
larmes, et l'on ne pensa plus qu'à seconder les soins que le monarque
prenait de hâter l'exécution d'un dessein qui paraissait venir de Dieu.