troupes réunies, les autres étant dispersées par leur fuite, était au
moment d'être enveloppé dans la campagne, et d'être fait prisonnier.
Le comte Richard voyant le péril auquel le roi son frère était exposé,
trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France
l'estimait, qu'il avait de l'amitié pour lui, et que les grands services
qu'il avait rendus dans la Palestine à plusieurs seigneurs français,
en les tirant des mains des Infidèles, lui avaient acquis une grande
considération à la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse;
il s'avança vers l'armée française, n'ayant qu'une canne à la main,
et demanda à parler au comte d'Artois, frère du roi. Le comte s'étant
avancé, et l'ayant reçu avec beaucoup de civilité, Richard le pria de le
conduire au roi. Ce prince, que la modération n'abandonna jamais, même
au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses à Richard, et l'assura
de la disposition où il était de lui donner toute satisfaction. Richard
le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la
journée et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours porté à la paix, lui
accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congédiant:
«Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi
d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive.» Le roi voulait lui
faire entendre qu'il devait conseiller à Henri de faire une bonne paix
avec la France, et de se départir de la protection qu'il donnait à des
rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord à mettre la
personne du roi son frère en sûreté. Il piqua vers le lieu où il était,
et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le
reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer
dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait
pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui
était aussi affligé que lui de cette malheureuse journée. Il lui parla
avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engagé
mal à propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il
lui avait données. Où sont, lui demanda-t-il en colère, le comte de
Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes
ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France?
Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est
votre mère, lui répondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition
insatiable, et le zèle aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont
lié toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des
desseins chimériques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous.
Cependant le roi, pendant la nuit, fît passer le pont de Taillebourg à
toute son armée, et établit son camp au même lieu où le roi d'Angleterre
avait eu le sien le jour précédent. Dès le matin il envoya faire un
grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea
tous les environs.
Le comte de la Marche espérant avoir sa revanche, fit, sans consulter le
roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'étaient
débandés, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un
corps considérable de Gascons et d'Anglais, outrés de leurs défaite du
jour précédent, et de cette nouvelle hardiesse des Français. Ceux-ci se
défendirent avec la même vigueur qu'ils étaient attaqués, et quoiqu'en
nombre beaucoup inférieur, ils firent ferme et se battirent en retraite,
mais avec grande perte.
Trois cents hommes de la commune de Tournai furent taillés en pièces,
et le reste était dans un danger évident d'être enveloppé; car le roi
d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse
de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit même pour le
soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Français, se voyant
en cette extrémité, envoya promptement demander du secours au camp. Le
comte de Boulogne, dont le quartier était le plus avancé, ayant reçu cet
avis, courut aussitôt le porter au roi, et fit en même temps prendre les
armes à toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le
roi fit avancer à grands pas les escadrons et les bataillons qui se
trouvèrent le plus tôt en état de marcher. Ces premières troupes
arrêtèrent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le
châtelain de Saintes, qui portait la bannière du comte de la Marche,
et insensiblement les deux armées s'étant rassemblées, l'action
devint générale. Sitôt que les deux rois parurent, on entendit crier:
_Montjoye! Saint-Denis!_ de la part des Français; et _Réalistes!_ de
celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement
extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis animés,
l'un par la victoire du jour précédent, et l'autre par le désir de
réparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre à une
bataille, embarrassé de vignobles et plein de défilés, où il était
impossible de s'étendre; de sorte que c'était plutôt une infinité de
petits combats qui se donnaient, qu'une bataille régulière. La victoire
fut long-temps douteuse, par l'opiniâtre résistance des Anglais, parmi
lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup.
Mais Louis qui se trouvait partout, secondé par la noblesse de France,
presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son
souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi
plia de tous côtés, et fut repoussé jusque sous les murailles de
Saintes, où le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le
champ de bataille aux Français.
Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut être grand, à en
juger par la manière dont les historiens parlent de l'ardeur et de
l'opiniâtreté des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt
autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie,
furent fait prisonniers par les Français. Le seigneur Jean Desbarres
avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.
Cette seconde victoire, remportée par le roi en personne, réduisit les
ennemis à la dernière extrémité, et força le comte de la Marche à songer
à la paix. Il envoya secrètement un de ses confidens à Pierre, comte de
Bretagne, l'ancien complice de ses premières révoltes, qui était dans le
camp du roi. Il le pria de ménager son accommodement tel qu'il plairait
à sa majesté de lui accorder, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet
effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint
le pardon du comte de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de
prescrire. Elles furent fâcheuses; mais en même temps l'effet d'une
grande clémence du roi, qui était en pouvoir et en droit de dépouiller
ce seigneur rebelle de tous ses états. Ces conditions étaient que toutes
les places que le roi avait prises sur le comte et la comtesse de la
Marche lui demeureraient et au comte de Poitou à perpétuité; que le roi
serait quitte de la somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur
payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou trève avec le roi
d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et
sans qu'ils y fussent compris; que le comte de la Marche ferait au roi
hommage pour le comté d'Angoulême, pour Castres, pour la châtellenie de
Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en
dépendait; qu'il ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers
pour Lusignan, pour le comté de la Marche et toutes leurs dépendances,
et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1].
[Note 1: M. Ducange a rapporté cet acte tout au long dans ses
Observations sur l'Histoire de saint Louis, pag. 42.]
Cependant le roi d'Angleterre était demeuré à Saintes, afin d'y
délibérer sur le parti qu'il avait à prendre pour le reste de la
campagne, lorsqu'il fut instruit par le comte Richard son frère, du
traité que le comte de la Marche avait fait. Ce prince en avait appris
le détail par un de ces seigneurs français qu'il avait tirés de la
captivité des Turcs; lequel, par reconnaissance pour son bienfaiteur,
et par une générosité très-mal entendue, crut pouvoir en cette occasion
trahir le secret de son souverain. Il fit savoir de plus au comte
Richard que le roi, dont l'armée augmentait tous les jours par l'arrivée
de quantité de nouvelles troupes de tous les coins du royaume, avait
résolu d'investir Saintes incessamment, de la prendre par force ou
par famine, et d'obliger le roi d'Angleterre, et tous ceux qui se
trouveraient dans la place de se rendre à discrétion. Ce fut le 28
juillet que cet avis fut donné.
Henri eut peine à croire cette nouvelle; mais il reçut un pareil avis
presqu'en même temps de la part de Guy et de Geoffroi de Lusignan,
deux des fils du comte de la Marche. Ils l'assuraient que, dès la
nuit suivante, Saintes serait investie; que même les habitans étaient
d'intelligence avec le roi de France, et qu'il n'y avait pas un moment à
perdre pour sortir de cette ville. Henri était sur le point de se mettre
à table, mais l'affaire était si pressante qu'il monta sur-le-champ à
cheval. Il fut suivi de ceux qui étaient les plus prêts à partir. Le
reste des seigneurs prit après lui le chemin de Blaye, où il leur fit
savoir qu'il se rendrait. Cette route, qui était de treize à quatorze
lieues, se fit presque toute d'une traite. L'armée se mit à la débandade
sans vivres et sans provisions. Les bagages furent abandonnés et pillés;
le roi d'Angleterre y perdit sa chapelle, qui était fort riche, et
plusieurs autres meubles précieux, dont les Français profitèrent.
Le roi, averti de la fuite du roi d'Angleterre, se consola de l'avoir
manqué, par la reddition de Saintes, où il fut reçu avec une extrême
joie du peuple et du clergé. Il en sortit aussitôt pour suivre l'armée
anglaise dont plusieurs soldats furent faits prisonniers. Il cessa de la
poursuivre, s'étant trouvé incommodé après quelques lieues de chemin; et
le roi d'Angleterre, ne se croyant pas encore assez en sûreté à Blaye,
gagna Bordeaux, et mit la Garonne entre les Français et lui.
Pour revenir au comte de la Marche, lorsque Pierre de Bretagne alla lui
annoncer les conditions auxquelles le roi lui pardonnait, elles lui
parurent si dures qu'il en demeura tout consterné, et fut quelque temps
sans parler, tant il était pénétré de douleur.
Mais le comte de Bretagne lui fit comprendre qu'il valait mieux
conserver une partie de ses états, que de perdre le tout. Il faut
observer que, lorsqu'un seigneur vassal faisait la guerre à son
souverain, ce qui s'appelait tomber en félonie, le seigneur avait droit
de confisquer tous les biens de son vassal; et c'était pour punir le
roi d'Angleterre de cette félonie, que Philippe-Auguste s'était mis en
possession de la plus grande partie des fiefs que les prédécesseurs de
Henri possédaient en France.
Le comte de la Marche prit enfin son parti, et apporta lui-même au roi
le traité signé. Il se jeta à ses pieds pour lui demander pardon. La
reine, sa femme, dont l'orgueil ne fut jamais plus humilié qu'en cette
occasion, parut aussi en posture de suppliante. Le roi fit promettre
au comte sur-le-champ, qu'en vertu de son hommage et de sa qualité de
vassal, il accompagnerait au plus tôt avec ses troupes, le comte de
Bretagne contre le comte de Toulouse qu'on avait pareillement résolu de
châtier.
La fuite du roi d'Angleterre causa la ruine de tout son parti en Poitou
et en Saintonge. Renaud de Pons employa le crédit de tous les amis qu'il
avait à la cour pour faire sa paix: il l'obtint avec beaucoup de peine,
en se livrant lui-même et sa ville de Pons à la miséricorde du roi.
Guillaume, l'archevêque, seigneur de Partenay, en fit autant. Le vicomte
de Thouars, et tous les autres, rachetèrent de même leur ruine prochaine
par une entière soumission. Les autres places qui appartenaient au
roi d'Angleterre en ces quartiers-là, ouvrirent leurs portes, et se
rendirent au roi sans résistance, excepté Montauban et quelques châteaux
des environs qui furent assiégés et pris.
On n'était encore qu'au mois d'août, et la consternation était si grande
parmi les Anglais, que Henri appréhenda pour la Gascogne. Il fut informé
que Louis était sur le point de marcher vers cette province; et de plus,
quoiqu'on ne fît pas alors sur mer des armemens pareils à ceux qu'on a
vus depuis, cependant les armateurs des deux nations se faisaient une
cruelle guerre, où les Anglais avaient du dessous pour l'ordinaire. Tant
de mauvais succès obligèrent le roi d'Angleterre à demander la paix. Le
roi, tout porté qu'il était à la douceur, ne voulut rien décider sans
l'avis de son conseil. Les conjonctures étaient des plus favorables pour
chasser de France les Anglais; mais on était à la fin de la campagne.
Les chaleurs excessives avaient causé tant de maladies et de morts dans
l'armée, qu'elle en était fort affaiblie: le roi lui-même ne se portait
pas bien; et ce fut principalement cette dernière raison qui obligea le
conseil de ce prince à écouter les propositions du roi d'Angleterre,
auquel on accorda, non pas la paix, mais une trève de cinq ans.
Rien ne pouvait arriver de plus heureux pour les seigneurs de la suite
de Henri: tous étaient réduits à la dernière misère. Ils quittèrent
l'armée sans congé pour regagner leur pays; mais n'osant s'embarquer en
Gascogne, parce que l'ancien comte de Bretagne, feignant d'ignorer la
trève, infestait la Manche, ils demandèrent la permission de passer par
la France. Le roi leur fit donner tous les passeports nécessaires. C'est
une sorte de grâce, disait-il, que je ne refuserai jamais à mes ennemis.
Ils traversèrent donc tout le royaume pour se rendre à Calais, et en
furent quittes pour des railleries qu'il leur fallut essuyer.
Quelques courtisans voulurent aussi mêler Henri dans leurs
plaisanteries; mais Louis leur imposa silence d'un ton très-sérieux.
_Quand ce ne serait pas_, leur dit-il, _fournir au roi mon frère un
prétexte de me haïr, sa dignité mérite bien qu'on en parle avec respect;
il faut espérer que les aumônes et les bonnes oeuvres qu'on lui voit
faire, le tireront du mauvais pas où les méchans l'ont jeté par leurs
conseils imprudens_. Sentimens vraiment dignes d'un héros qui trouve
toujours des motifs de faire grâce à un ennemi malheureux; sentimens
aussi dans un coeur tel que celui de saint Louis, conformes aux
préceptes de l'Evangile qui nous ordonne de pardonner à nos ennemis.
Le saint monarque fit plus encore, il usa des plus rudes menaces pour
obliger le comte de Bretagne à laisser la mer libre. Le roi d'Angleterre
en profita pour se retirer dans son royaume, où les réflexions qu'il fit
sur sa malheureuse expédition lui ôtèrent le désir de revenir désormais
soutenir en France les rebelles à leur souverain.
Ainsi finit l'année 1242 qui termina, à la gloire de saint Louis, une
guerre dangereuse qui paraissait devoir ruiner la France: guerre civile
allumée par des vassaux également redoutables par leurs qualités
personnelles, par leurs alliances, par l'étendue, les richesses et la
puissance de leurs domaines; guerre étrangère projetée par les rois de
Navarre, de Castille et d'Aragon; conseillée par un grand empereur,
entreprise et soutenue par un monarque puissant en hommes et en
richesses. Louis, presque seul, trouva dans sa prudence et son courage
les moyens de résister à tant d'ennemis réunis; et, seul contre tous,
les réduisit à recourir à sa clémence et à ses bontés. Les rois
de Navarre, de Castille et d'Aragon, n'osèrent se joindre au roi
d'Angleterre qui, vaincu deux fois, fut forcé de rentrer dans son île,
et d'y paraître dans l'état le plus déplorable; enfin les vassaux
rebelles à la France, humiliés et domptés, contraints de rentrer dans
leur devoir, sans pouvoir en sortir.
Quand on réfléchit que Louis n'avait que vingt huit ans lorsqu'il
exécuta de si grandes choses, et que son caractère était encore fort
au-dessus de sa fortune, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un tel
prince, par ses grandes qualités et ses vertus, était né pour commander
à l'univers, et pour en faire le bonheur.
Louis, après avoir pourvu à la tranquillité des pays qu'il venait de
soumettre, revint à Paris, et fut reçu des habitans avec ces transports
de joie qu'ils ont coutume de faire éclater lorsqu'ils revoient leur
prince couvert de gloire, surtout lorsqu'il les a eux-mêmes préservés
des malheurs de la guerre.
Leur joie augmenta encore par la naissance d'un prince auquel la reine
Marguerite donna naissance dans le même temps. Il fut tenu sur les fonts
par l'abbé de Saint-Denis, baptisé par l'évêque de Paris, et nommé Louis
comme son père et son aïeul.
Après avoir dompté les Anglais et les rebelles, le roi avait encore à
soumettre le comte de Toulouse. Il avait été un des principaux et des
plus ardens chefs de la ligue. Il y avait fait entrer Roger, comte
de Foix; Amauri, vicomte de Narbonne; Pons de Olargues, et quantité
d'autres des plus puissans seigneurs du pays; mais en trahissant son
souverain, il était lui-même trahi par ses vassaux qui le haïssaient, et
qui avaient moins dessein de le soutenir, que de l'engager à se perdre
lui-même, en prenant le parti du roi d'Angleterre. En effet, Guillaume
Arnaud, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, et
Etienne, de l'ordre de Saint-François, son collègue, ayant été
assassinés par les Albigeois, dans le palais même du comte de Toulouse,
à Avignon, et sans qu'il en eût fait faire les moindres perquisitions,
le comte de Foix et les autres vassaux du comte prirent cette occasion
pour dégager leur parole, protestant qu'ils ne reprendraient jamais les
armes en faveur d'un fauteur d'hérétiques, et d'un persécuteur déclaré
des catholiques. C'était cette conduite qui avait empêché le comte de
Toulouse, abandonné par ses vassaux, de venir joindre, avec ses troupes,
le comte de la Marche et le roi d'Angleterre; de sorte que jamais
diversion ne fut plus favorable au roi, et c'est ce qui lui facilita
beaucoup ses victoires. Le comte de Foix en profita pour secouer la
domination du comte de Toulouse, et pour rendre son comté un fief
relevant immédiatement de la couronne de France. Le comte de Toulouse,
dans cet embarras, ne pensa plus qu'à faire sa paix avec le roi. Tandis
que l'évêque de Toulouse agissait pour lui à la cour de France, il
écrivait au roi pour lui demander pardon de sa révolte, et le laissa
maître des conditions qu'il voudrait lui imposer. Louis lui pardonna, et
lui accorda la paix, conformément à ce qui avait été convenu à l'ancien
traité de Paris. Le comte, pour sûreté de sa parole, livra encore
quelques forteresses au roi; il renonça à tout commerce avec les
hérétiques, et fit punir de mort ceux qui avaient assassiné les
inquisiteurs; et, pour marquer au roi la sincérité de son retour à
l'obéissance qu'il devait à son souverain, il lui remit entre les
mains les lettres de l'empereur Frédéric II, par lesquelles ce prince
l'exhortait à continuer dans sa révolte.
Il serait difficile de pénétrer les motifs de cette conduite étrange du
monarque allemand. Louis, malgré les grands avantages qu'on lui offre,
refuse constamment de prendre les armes contre Frédéric. Frédéric, sans
autre espérance que d'exciter des troubles, soulève contre lui une
partie de son royaume. Que de générosité d'un côté, que de duplicité de
l'autre! Telle est la supériorité de la véritable vertu!
Au mois d'avril 1243, la trève faite entre la France et l'Angleterre
l'année précédente, après les batailles de Taillebourg et de Saintes,
fut confirmée à Bordeaux et entièrement exécutée. Jusque-là, en
considérant la manière dont on s'était comporté de part et d'autre,
depuis que les armées eurent quitté la campagne, il semble qu'on n'avait
fait qu'un simple projet de traité: par celui de Bordeaux le roi demeura
en possession de toutes ses conquêtes. Henri lui rendit les places qu'il
avait prises depuis la dernière campagne, et s'obligea de lui payer cinq
mille livres sterlings en cinq années.
Le fruit des victoires de Louis et de cette trève, en même temps si
glorieuse et si avantageuse, fut la tranquillité de la France, qui ne
s'était depuis long-temps trouvée jouir d'une si profonde paix. C'est ce
qui donna lieu à ce prince de penser plus que jamais à procurer celle de
l'Eglise.
Il y avait dix-huit mois que le Saint-Siége était vacant par le décès
de Célestin IV: les cardinaux en rejetaient la faute sur Frédéric,
et Frédéric sur les cardinaux. Ceux-ci ce plaignaient surtout que
l'empereur retenait encore dans ses prisons ceux de leurs collègues
qu'il avait pris sur la mer, lorsqu'ils allaient au concile convoqué par
Grégoire IX, et protestaient qu'ils n'éliraient point de pape que les
cardinaux prisonniers ne fussent remis en liberté, afin de procéder
ensemble à la nouvelle élection. L'empereur se relâcha sur ce point et
délivra les cardinaux; mais voyant qu'il ne pouvaient encore s'accorder,
que leurs divers intérêts les tenaient partagés, et qu'une affaire de
cette importance n'était pas plus avancée qu'auparavant, il eut recours
aux moyens les plus violens pour les contraindre à la finir: car il fit
investir Rome par son armée, et ravager toutes les terres des cardinaux.
Le roi, animé d'un zèle sans doute beaucoup plus pur et moins violent,
écrivit en même temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le même
sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialité, et leur
insensibilité pour le bien général de l'Eglise, leur promettant
néanmoins sa protection contre Frédéric, _dont nous ne craignons_,
disait-il, _ni la haine, ni les artifices, et dont nous blâmons la
conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait être en même temps empereur
et pape_.
Les cardinaux, pressés et sollicités ainsi de toutes parts, s'assemblèrent
à Anagnie, et élurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal
Sinibalde, Génois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent
IV. C'était un homme de mérite, d'un grand sens, fort habile, et aimé
de l'empereur, qui, connaissant la fermeté de Sinibalde, dit à un de
ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette élection: _Le cardinal
était mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi_.
L'empereur avait raison; car les intérêts d'un cardinal sont bien
differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque
de la chrétienté.
Cependant Frédéric témoigna beaucoup de joie en public, de l'élection de
Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont était chef
le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a
conservé quantité de lettres sur les différends de l'empereur avec les
papes.
Les ambassadeurs présentèrent à Innocent une lettre de ce prince, par
laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance
pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois à la fin du compliment,
_sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous
possédons_: paroles dont la signification était bien différente à la
cour de l'empereur et à celle des papes, et qui faisaient entre eux
toute la difficulté des accommodemens.
Le pape répondit à l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans
la communion des fidèles, et qu'il le recevrait à bras ouverts, pourvu
qu'il satisfît l'Eglise sur les points pour lesquels Grégoire, son
prédécesseur, l'avait excommunié; que lui, de son côté, était prêt à
le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pût prouver que le
Saint-Siége lui eût fait quelque tort, il était dans la résolution de
les réparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et
des évêques, dans un concile qu'il offrait de convoquer à ce sujet.
Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoyés, la
délivrance des autres personnes qui avaient été prises sur la mer avec
les cardinaux qu'on avait déjà relâchés.
La négociation n'eut aucun succès, non plus que les sollicitations du
roi qui avait cette paix fort à coeur. Frédéric recommença à mettre en
usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il
mit en mer quantité d'armateurs pour empêcher que le pape pût avoir
communication avec les autres princes; et quelques pères cordeliers
ayant été pris et trouvés saisis de lettres du pape pour diverses cours
de l'Europe, Frédéric les fit pendre.