L'empereur répondit assez fièrement à cette lettre, et sans rien

promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa réponse en

disant que ces prélats avaient conspiré contre lui avec le pape; qu'il

était en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre

en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent néanmoins, et

l'histoire, sans nous faire le détail des négociations qu'il y eut sur

ce sujet, nous apprend que les évêques furent délivrés, l'empereur,

après de plus sérieuses réflexions, ayant appréhendé que le roi ne se

liguât avec le pape. Les choses étaient en cet état, lorsque Grégoire IX

mourut. Célestin IV lui succéda, et ne vécut que dix-huit jours après

son exaltation sur le siége pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois

après par l'élection d'Innocent IV.

Le roi, âgé de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente

conduite de la reine, sa mère, rétabli l'autorité royale à peu près

au même état où la sagesse et la fermeté de son père et de son aïeul

l'avaient portée. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait

pris la résolution de maintenir la tranquillité dans ses états, au point

qu'il pût lui-même conduire dans quelque temps du secours aux chrétiens

de l'Orient. Mais l'esprit d'indépendance, suite dangereuse du

gouvernement féodal, n'était pas encore éteint. Il était difficile que

le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche,

regardassent tranquillement la prospérité de Louis. Le premier, par la

félonie de ses ancêtres, avait trop perdu sous les règnes précédens, et

le second, sous le règne présent. Le troisième était un esprit inquiet;

il avait une femme trop impérieuse, et fière de sa qualité de reine, qui

le gouvernait, et souffrait très-impatiemment de voir son mari vassal

du roi de France. Nul d'eux, séparément des autres, eût été fort

à craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de

désordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possédait Montpellier et d'autres

fiefs, était aussi assez disposé à entrer dans leurs intrigues.

Il s'était tenu, l'année précédente, une conférence à Montpellier, entre

lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre

autres résolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi

d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de

Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il

était beau-père du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et même

de toutes récentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait

voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait

signé vers l'an 1238, une prolongation de trève, pour quelques années

avec la France: mais cherchant un prétexte plausible pour la rompre,

il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment

Alphonse, son frère, du comté de Poitou, parce qu'Henri lui-même,

plusieurs années auparavant, avait donné l'investiture de ce comté qu'il

prétendait lui appartenir, à Richard son frère. Ce traité demeura secret

jusqu'à ce qu'on se crût en état de l'exécuter: ce fut le comte de la

Marche qui, le premier, leva le masque à l'occasion suivante.

Le roi, en exécution du testament du roi son père, donnait à ses frères,

dès qu'ils avaient atteint l'âge de vingt et un ans, les apanages

qui leur étaient destinés. En 1238 il avait fait Robert, son frère,

chevalier à Compiègne; il l'avait en même temps investi du comté

d'Artois, et lui avait fait épouser Mathilde, fille du duc de Brabant.

Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisième frère. La

cérémonie s'en fit le jour de Saint-Jean, à Saumur, où il avait convoqué

toute la noblesse de France avec un grand nombre d'évêques et d'abbés;

et, quelques jours après, il le mit en possession des comtés de Poitou

et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouvèrent, les plus considérables

furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et

l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte

d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de

Soissons; Imbert de Beaujeu, connétable de France; Enguerrand de Coucy,

et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la

magnificence des habits et des équipages, et par une nombreuse suite de

gentilshommes.

Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle,

et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans

la capitale de son comté. Le jeune prince y reçut les hommages de ses

vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme

les autres. Il obéit avec beaucoup de répugnance. Il fit hommage pour

son comté de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possédait en

Poitou, en Saintonge et en Gâtinais.

A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans

cesse des sentimens de révolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il

avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. «Ce

serait une lâcheté honteuse, disait-elle sans cesse à son mari, que de

se reconnaître vassal du comte de Poitiers. Le trône n'est pas tellement

affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse être ébranlé.

L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice

des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-même, malgré les

obligations qu'il a aux Français, les comtes d'Armagnac, de Foix, les

vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est prêt à se déclarer contre

_le fils de Blanche_.» C'est le nom qu'elle affectait de donner au

monarque. Elle lui persuada enfin de réparer, au moins par quelque

marque de mécontentement, la honteuse démarche qu'il venait de faire.

Après toutes ces cérémonies, le roi était parti pour se rendre à Paris,

et avait laissé à Poitiers le comte son frère, qui, n'ignorant pas

les menées du comte de la Marche, dont toute l'application tendait à

soulever la noblesse d'au-delà de la Loire, voulut qu'il lui renouvelât

son hommage. Il l'envoya prier de venir à Poitiers aux fêtes de Noël. Le

comte s'y étant rendu, Alphonse lui déclara ses intentions. Il répondit

qu'il était prêt à lui donner cette satisfaction, et que dès le

lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte à sa femme

de ce qu'on lui avait proposé, et de ce qu'il avait promis, elle se

moqua de lui, lui disant qu'ayant donné dans un piége qu'il devait avoir

prévu, il n'eût pas dû avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et

lui ajouta qu'il était temps de se déclarer, et de rompre ouvertement

avec le comte de Poitiers. Ils concertèrent ensemble la manière de le

faire, et voici comme ils s'y prirent.

_Le comte de la Marche se révolte contre le comte de Poitiers_.

Le comte de la Marche, s'étant fait escorter par un grand nombre de gens

armés, vint trouver le prince qui l'attendait à dîner, et lui parla

de la manière la plus audacieuse. «Vous m'avez surpris et trompé, lui

dit-il, pour m'engager malgré moi à vous faire hommage; mais je vous

déclare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous êtes un injuste qui

avez envahi le comté et le titre de comte sur le comte Richard, fils

de la reine mon épouse, tandis qu'il était occupé à combattre dans la

Palestine pour la foi, et à tirer de la captivité et de la tyrannie des

infidèles la noblesse française qui, sans lui, y serait encore.» Il

ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitôt sur un cheval

qu'on lui tenait tout prêt, et sortit de Poitiers, après avoir mis le

feu à la maison où il avait logé. Il traversa avec grand bruit toute

la ville, qu'il laissa dans un grand étonnement d'une si prodigieuse

audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manqué de le

faire arrêter, s'il avait eu le temps de se reconnaître; mais le comte

avait pris toutes ses sûretés, et fut en un moment hors de la ville,

avec sa femme et toute sa famille.

Alphonse ne tarda pas à informer la cour de ce qui s'était passé, et le

roi comprit qu'il en fallait venir à la guerre. Le comte de la Marche

s'y était bien attendu; il ne pensa plus qu'à mettre ses forteresses

en état de défense, et à lever des troupes. Il envoya en Angleterre

demander au roi l'exécution de la parole qu'il lui avait donnée de

passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre

en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en

arrivant il trouverait une armée prête à lui obéir; qu'il était assuré

du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la

noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrivée pour

se déclarer contre la France, et pour le remettre en possession des

provinces que les rois ses prédécesseurs avaient perdues sous les

derniers règnes.

Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'éclat

de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit à

l'envoyé tout ce que son maître demandait, et lui dit qu'il assemblerait

incessamment son parlement pour se mettre en état de passer la mer aux

fêtes de Pâques. En effet, il fit expédier des lettres circulaires

à tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur

ordonnait de se rendre à Londres, afin de lui donner leurs avis sur des

affaires de la dernière importance pour le bien de l'état.

Tandis que les membres du parlement se disposaient à s'assembler à

Londres, le comte Richard, frère du roi, arriva de son voyage de la

Palestine, où il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de

Navarre et les autres seigneurs français qui s'y étaient trouvés en même

temps que lui, et dont plusieurs lui étaient redevables de leur salut et

de leur liberté.

Lorsque le roi d'Angleterre eut communiqué son dessein au prince son

frère, voyant qu'il avait son approbation, il résolut de surmonter tous

les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prévu que le

parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus

convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, étant arrivés

à Londres, s'étaient mutuellement donné parole, avec serment, de ne

consentir à aucune levée d'argent, quelques instances que le roi pût

faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur

fit de son dessein dans la première assemblée, en leur représentant

fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette

guerre, où elle réparerait les pertes que la couronne avait faites

depuis plusieurs années, ils répondirent tous d'une voix que cette

entreprise n'était point de saison, qu'elle ne pouvait réussir sans

d'excessives dépenses, que le royaume était épuisé par les levées que le

roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on était dans

l'impuissance d'en supporter de nouvelles.

Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage

pour le moment; il les pria seulement de faire attention à ce qu'il leur

avait proposé, de ne pas oublier le zèle qu'ils devaient avoir pour la

gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il

espérait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit

en particulier chacun des plus accrédités du parlement; il les conjura

de ne point s'opposer à un si glorieux dessein, les assurant que

plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemblée, lui

avaient promis secrètement de l'aider. Il leur montrait même une liste

de leurs noms, et des sommes qu'ils s'étaient engagés de lui fournir.

Quoique ce fût un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y

laissèrent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint à la

résolution prise le jour précédent. Le parlement s'étant rassemblé, et

le roi ayant réitéré ses représentations, plusieurs lui répétèrent

ce qu'ils lui avaient déjà dit touchant l'épuisement du royaume, en

ajoutant qu'il s'était engagé dans la ligue contre la France sans les

consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le

faire à ses frais; qu'il n'était ni de son honneur, ni de sa conscience,

de faire la guerre à la France avant la fin de la trève, qui subsistait

encore, et que les Français avaient religieusement observée; qu'il avait

traité avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-même

après avoir violé, comme ils avaient déjà fait, les droits les plus

sacrés de l'obéissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils

n'en voulaient qu'à l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient

assez connaître, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'était

nullement à propos de l'employer à un pareil usage; enfin que les rois

ses prédécesseurs étaient un exemple pour lui, qu'il ne devait point

oublier; que la plupart de leurs expéditions en France avaient échoué;

que la noblesse française était invincible dans son pays; que ce que les

rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages,

ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils

n'avaient pu le conserver que par la paix.

Ces remontrances mirent Henri dans une colère qu'il ne put contenir. Il

répliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut,

en jurant par tous les Saints, qu'il exécuterait son projet, malgré la

lâcheté de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une

flotte aux fêtes de Pâques. Il congédia le parlement, qui néanmoins,

avant de se séparer, fit mettre par écrit ce qu'il avait représenté au

roi, à quoi on ajouta le dénombrement des sommes qu'il avait levées

depuis plusieurs années, dont on n'avait vu aucun emploi.

Sitôt qu'on eut appris à la cour de France la résolution du roi

d'Angleterre, Louis convoqua un parlement à Paris, pour demander conseil

sur le châtiment que méritait un vassal qui ne voulait point reconnaître

son seigneur. Toute l'assemblée répondit d'une voix, que le vassal était

déchu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un

bien qui lui appartenait. En conséquence le roi fit, de son côté, tous

les préparatifs nécessaires: il assembla les troupes des communes et

de ses vassaux, et fit faire un très-grand nombre de machines alors en

usage pour les siéges. Tout fut prêt pour la fin d'avril, temps marqué

pour se réunir en Poitou, où le roi fit la revue de son armée près de

Chinon.

Elle se trouva composée de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce

qui faisait un très-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres

soldats très-bien armés. Le roi, profitant du temps et du retardement

du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient à Portsmouth,

entra sur les terres du comte de la Marche, où il se vengea des courses

que ce comte avait commencé de faire sur les terres de France: il

s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en

Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant.

Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne;

mais, pour arrêter l'impétuosité française, en attendant le secours

d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le dégât partout,

brûla les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits,

et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme,

cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de

sorcière, et dont on avait changé le nom d'Isabelle en celui de Jézabel,

porta la fureur encore plus loin. Désespérée du malheureux succès d'une

guerre dont elle était l'unique cause, elle résolut d'employer plutôt

les voies les plus lâches et les plus honteuses, que de voir retomber

sur son mari le juste châtiment de l'insolence qu'elle lui avait fait

faire. Pour cet effet, elle prépara de ses propres mains un poison dont

elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi scélérats

qu'elle pour le répandre sur les viandes du roi. Déjà ces malheureux

s'étaient glissés dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les

firent remarquer: certain air inquiet, embarrassé, acheva de les rendre

suspects. On les arrêta; ils avouèrent leur crime: la corde fut la

seule punition d'un attentat qui méritait qu'on inventât de nouveaux

supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu

ne l'approcha plus sans être auparavant visité.

[Note 1: Matthieu Paris.]

[Note 2: Annales de France.]

Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec

beaucoup d'argent: ce qui fâchait beaucoup les Anglais, et ce que les

Poitevins, gens dont la foi était fort décriée, souhaitaient avec le

plus de passion. Henri était accompagné de Richard, son frère, de Simon

de Montfort, comte de Leicester, à la tête de trois cents chevaliers,

et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engagés à le

suivre par ses caresses et par ses présens. La comtesse de la Marche, sa

mère, _l'attendait au port_, et, selon la chronique de France, _lui alla

à l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous

êtes de bonne nature, qui venés secourir votre mère et vos frères, que

les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement défouler et tenir

sous pieds_. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie,

par les seigneurs ligués; et, dès qu'il fut débarqué, il envoya des

ambassadeurs au roi, qui faisait le siége de Fontenoi, place alors

très-forte. La garnison, commandée par un fils naturel du comte de la

Marche, se défendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers

venait d'y être blessé. Le roi reçut les ambassadeurs avec bonté,

les fit manger à sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui

exposèrent le sujet de leur mission, qui se réduisit à dire que le roi

leur maître était fort surpris qu'on rompît si hautement la trève faite

entre les deux états, et qui ne devait finir que dans deux ans.

Le roi les écouta avec modération, et répondit qu'il n'avait rien plus à

coeur que de garder la trève, et même de la prolonger, ou faire la paix

à des conditions raisonnables, sans demander aucun dédommagement; que

c'était le roi leur maître qui la rompait manifestement, en venant avec

une flotte soutenir la rébellion des vassaux de la couronne de France;

qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se mêler des différends

qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte

de la Marche n'étaient en aucune manière compris dans le traité

de trève; que c'était leur félonie qui leur avait attiré sa juste

indignation et le châtiment qu'il allait leur faire subir, comme à des

traîtres et à des parjures. Les ambassadeurs étant retournés vers leur

prince, il rejeta toute proposition de paix, animé par les agens du

comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurèrent que la guerre lui

procurerait bientôt de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait,

et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'était qu'un

effet de la crainte que la présence de Henri et la puissance de la ligue

lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux

chevaliers de l'Hôpital-de-Jérusalem déclarer la guerre au roi.

_Le roi d'Angleterre déclare la guerre au roi de France_.

Louis, sur cette dernière dénonciation, protesta, en présence de toute

sa cour, que c'était avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre

avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amitié aux

dépens de ses propres intérêts. On pressa donc plus vivement qu'on

n'avait fait jusqu'alors le siége de Fontenoi, et la ville fut prise au

bout de quinze jours, au grand étonnement des ennemis, qui regardaient

cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la

garnison furent obligés de se rendre à discrétion. On conseilla au roi

de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y

voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche était

excusable, n'agissant que par les ordres de son père. Il se contenta de

les envoyer dans les prisons de Paris.

La bonté du roi, jointe à la valeur avec laquelle il poussait son

entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens

qu'on lui donnait: car, après cette conquête, plusieurs autres

forteresses se rendirent à lui sans attendre qu'elles fussent attaquées.

Il garda les plus fortes, et fit détruire les autres. Il y en eut

quelques-unes qui résistèrent et qui furent forcées; par ce moyen

le roi s'ouvrit le chemin jusqu'à la Charente, et s'avança vers

Taillebourg, place située sur cette rivière.

Le roi d'Angleterre s'étant mis en marche avec ses troupes, s'était

rendu à Saintes, où il avait passé quelques jours pour y grossir son

armée des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligués

que le comte de la Marche lui avait fait espérer, et qui ne venaient

qu'en petit nombre.

Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente,

pour en défendre le passage contre l'armée française. Il se campa

sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de

Taillebourg, il vint se poster vis-à-vis cette place, qu'il trouva déjà

rendue au roi: ce prince s'y était logé avec les principaux seigneurs,

et avait fait camper son armée dans la prairie aux environs de la ville.

_Bataille de Taillebourg, où le roi est victorieux_.

Les deux armées n'étaient séparées que par la rivière, qui en cet

endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait

vingt mille hommes de pied, six cents arbalétriers, et seize

cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps

très-considérable de cavalerie. Le roi, en commençant la campagne, avait

autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait

perdu une partie par les siéges et par les maladies que les grandes

chaleurs avaient causées.

Son dessein était de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de

l'en empêcher. La profondeur de la rivière était un grand obstacle pour

les Français.

Il y avait devant Taillebourg un pont de pierre, mais si étroit qu'il y

pouvait à peine passer quatre hommes de front. Henri s'en était emparé,

aussi bien que d'un fort qui était de son côté à la tête du pont. Louis

cependant pensait à forcer ce passage. Il avait fait préparer sur la

rivière quantité de bateaux, pour s'en servir à faire passer le plus

qu'il pourrait de ses troupes, dans le même temps qu'il ferait attaquer

le pont.

L'ardeur du soldat ne lui permit pas de délibérer plus long-temps, et un

mouvement que le roi d'Angleterre fit faire à son armée pour l'éloigner

du bord de la rivière, de deux portées d'arc, engagea l'affaire lorsque

le roi y pensait le moins.

Quelques officiers de l'armée française prirent ce mouvement pour une

retraite. Dans cette pensée, cinq cents hommes, sans en avoir reçu

l'ordre, se détachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en

entraîna d'autres, plusieurs se jetèrent dans les bateaux et gagnèrent

l'autre bord.

Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit

dans ce défilé avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les

assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il

arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la résistance des

ennemis. Le roi, qui était accouru au bruit, les ranima par sa présence,

et encore plus par son exemple. Il s'avança le sabre à la main, et, se

jetant au plus fort de la mêlée, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa

les Anglais hors du pont et s'en rendit maître.

Le péril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant très-peu

de terrein, et ses soldats n'arrivant qu'à la file par le pont, et peu

pouvant passer en même temps dans les bateaux, il se trouva exposé

à toute l'armée ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur

qu'inspire un premier succès suppléant au nombre, on fit reculer les

Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passèrent, et se

rangèrent en bataille à mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels

on ne donna pas le temps de revenir de leur première frayeur, reculèrent

et ensuite tournèrent le dos: on les poursuivit l'épée dans les reins

jusqu'à Saintes où plusieurs Français, emportés par leur ardeur et par

la foule, entrèrent mêlés avec eux, et furent faits prisonniers. Cette

action se passa la veille de la Magdelaine de l'année 1242.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 4 / 24 段