Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et
préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était
revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives
qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en
offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré
d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant
de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui
serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination
l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même,
étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime
la célébrité, ne donne qu'à moitié son coeur à son époux.
Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de
chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de
chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque
coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son
innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse
d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle
gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses
regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu.
Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient
au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux
yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant,
mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de
caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui.
Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu
quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison
approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses
scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres.
Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de
Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M.
D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur
approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette
tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la
tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M.
de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs
continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une
femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais
poursuivie; je renonce à mes travaux brillans pour me livrer sans
distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père!
tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta
Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le
fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et
que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des
lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour
époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en
embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des
cieux, bénir tes deux enfans.--Oui, mon père, bénis-nous, s'écria M.
de Lamerville, et reçois le serment que je fais d'être pour mon Anaïs
ce que tu fus pour Virginie.»
Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir.
Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent
ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la
promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. Mr. D. les
suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus
de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec
orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le
véritable bonheur est dans un amour légitime.»