La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la
parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit
les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous,
ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle;
croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore
qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait
perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette idée,
il brûle de s'unir à madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce
nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le déteste: un soir on
l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colère! j'en tremble
encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures,
au bout desquelles elle s'endormit.
Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?--Il est là, répondit
la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon
sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me
fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit à jeter de grands
éclats de rire. Amélie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit
Anaïs, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que
c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le
monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur
reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je ne veux pas
devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix très-forte.
Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de
l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla,
avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda
d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce
triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfonça sa tête dans son
lit, et ne parla plus de la journée.
Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au
délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait
M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle,
et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait
de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un
matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les
brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon
père, pardon!--A travers ces discours incohérens, il était facile de
démêler qu'elle était intérieurement combattue entre deux sentimens
égaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme
prochain à sa guérison.
Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement
à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire
d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir,
était le voeu de son coeur.
Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau
parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa
quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et
regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait
quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait
être qu'un rêve! M. de Lamerville, qui était sorti un instant, revint.
Elle l'aperçoit, jette un cri, sa tête s'égare de nouveau.
Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans
l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et
l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la
marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans
l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un
morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'oeil constamment
attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en
témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il
s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole,
et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait
lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore
quand Mr. D. arriva.
Cet ami respectable était parti de Touraine, le coeur dévoré
d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille
adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa
maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il
s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait
l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de
poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait,
d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle
serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai
parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et
s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit
sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le
joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui
demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le
docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de
la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je
n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut
provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le
docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous
servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le
monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses
yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande,
si elle vous reconnaît, je réponds de tout.
Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait
de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la
marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de
M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait
de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se
cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il
pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le
docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine.
Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les
yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté
où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs
mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et
s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de
moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre
meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous.
Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.--Je le sais;
mais, Dieu merci, vous voilà mieux.--Ah! pourquoi me suis-je séparée
de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos
éternel.--Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que
vous ne le fûtes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami,
détrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le
prix du vôtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa
funeste prévention nous sépare.--Il n'en a plus, s'écria sans se
montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de
Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon
ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette
passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à
chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous
qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me
semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à
cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je
n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne
voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper
encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant
à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon
bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit
un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupçon qui nous offense
tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami,
devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon
repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle,
sois à moi pour la vie.
Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce
qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée
malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne
voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda
qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre
un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.
Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en
convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette
prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans
la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle
aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son coeur, elle s'était
aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de
Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle
serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux,
ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions
l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours
tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le
méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr.
D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de
quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la
comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à
cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.