Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions
extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les
maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient
leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait
qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche
qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était
soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage
à la mémoire de son père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en
souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me
coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de
la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer
qu'on a des peines qui lui sont communes.
La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant
pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la
poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse
à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour
faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses
souvenirs. Anaïs avait contre eux moins de force que de courage;
toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui
ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous
le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La
marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon
heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai
révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point
il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être
viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille,
fortunée sous l'oeil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de
voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs.
Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la
plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence
à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries
mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche
précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et
aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le
crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta
point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les
ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie,
pensa-t-elle, puisses-tu goûter long-temps les faveurs d'un amour
légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer
ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie:
Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom,
que le général parut.
Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame
d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame
de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à
genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand
elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde,
l'air inquiet et passionné de son amant, et le premier regard qu'elle
dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela
bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle
s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était venu la
chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel droit?
répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le
plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû vous
expliquer mes voeux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez pas.
Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à vous
perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai été
retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, vous qui seule
m'avez fait connaître tous les délices du sentiment; souveraine de mes
pensées, vous dont la voix, le regard, le silence même me commande,
comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu
m'abandonner ainsi? Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la
feinte, elle est désormais inutile, vous essayeriez en vain de me
cacher qui vous êtes, j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez,
dès ce moment, voir en moi votre époux.--O ciel! serait-il vrai!....
vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom
viendra-t-il sans cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un
ton chagrin. Vous êtes instruite, je le vois, de mes rapports avec
madame de Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta
à la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai
satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle,
en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue
ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me félicite de m'être
affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me
rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la
plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez
pas cet espoir, consentez à partager mon sort.
La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans
ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: Mon
destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre
amour.... par pitié, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi
serait-elle engagée?--La marquise fit un signe négatif.--Serais-je haï
de vous?--Moi, vous haïr! hélas!--Eh bien, si vous êtes libre, si je
suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre
fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon
hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à
l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est
pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il
ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas
davantage en proie à une accablante incertitude. Amador, répondit la
marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous
n'hésitez pas à me donner dans des circonstances où vous paraissez
fondé à ne pas m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon
coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais à l'avouer, n'a jamais
palpité que pour vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra
qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me
contraint lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare.
N'ajoutez pas à mes douleurs, en me demandant encore une révélation
que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.
La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui
dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet
accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je
vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent
à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai
les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je
parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible
angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il
exige. Il veut que je me condamne à ne plus être aimée de lui. Moi,
ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop
injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma
vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne
saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne
puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je
ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui,
dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador,
ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute
cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut
ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il
t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te connaître,
qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la main, que
tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, eh bien!...
c'est Anaïs.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais,
observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais que ce nom
éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà prononcé dans son
coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu?
s'écria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer à une injurieuse
hésitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les
torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes
principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on
appelle une femme supérieure, tu ne peux être rangée dans aucune
classe, tu es une femme à part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu
m'as inspiré; il est unique comme toi.
M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui
renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne
l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui
peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le
commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle
s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de
délire qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit
porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à
Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie
d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce.
Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester
auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un
exprès fut dépêché à Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait.