rétrécie, qui s’étire en paresseux fleuve de verdure où s’immobilisent
comme échoués les fermes, les hameaux, espacés en minuscules flottilles;
et, après avoir gravi des pentes derrière lesquelles toujours une autre
se hausse, sans plus de végétation maintenant que les bouquets d’or des
genêts étincelant sur un tapis de courtes graminées sombres, le bois que
nous traversions tout à l’heure ne montre plus à nos yeux qu’une infime
forêt, des feuillages nains, comme aux bergeries pour jouer des enfants.
Nous atteignons les plateaux de Saint-Clément, qui paraissaient d’en bas
les points culminants, et derrière lesquels se creusent d’autres
vallées, se dressent d’autres crêtes; et, par delà, s’étagent des
sommets que dominent des cimes, que, tous, surplombe au loin le cône
solitaire du Cantal, au bord du ciel; et le village, et les maisons
éparses, dans les replis du terrain, ou juchées sur quelque escarpement,
qui semblaient proches, par des illusions de la vue à travers les
perspectives brisées, violentes, s’entrecoupant, s’enchevêtrant, des
arêtes, se reculent d’une distance nouvelle, d’un val et d’un mont,
d’une descente, d’une ascension; et nous escaladons, et nous
dégringolons par des raccourcis à pic, où les seuls pas de Jantet,
depuis un quart de siècle, ont marqué leur empreinte, tassé la terre,
usé la roche, tracé un chemin...
* * * * *
Ouf! nous nous reposons...
Nous nous affalons sur un monticule, à l’ombre, parmi les bruyères
violettes, les gentianes bleues, les narcisses jaunes.
Jantet parcourt les adresses de son courrier.
J’aspire à pleins poumons, sans pouvoir me rassasier, la coupe immense
du ciel, et je goûte avidement, oublieux de mon compagnon, ce laps de
silence, de solitude, de liberté, dans l’air frais et la senteur des
plantes aromatiques...
--Ah! millodiou, tonne soudain la voix de Jantet! Encore des
prospectus... Tenez, ça va nous faire un crochet de dix kilomètres,
aller et venir, pour tirer jusqu’à ce buron là-bas... Si ce n’est pas
fou, un peu!... Des prospectus!... La moitié ne sait pas lire... Deux
kilomètres pour l’autre masut, plus loin... Ah! millodiou, la politique!
On envoie le journal aux vachers, je vous demande!
* * * * *
Nous accomplissons les douze kilomètres pour porter des réclames de
remèdes infaillibles, des catalogues de grands magasins de Paris aux
buronniers que nous trouvons l’un à _présurer_ son lait, l’autre en
train d’«espérer» le veau, près d’une vache à son terme...
* * * * *
Après une matinée de soleil excessif, le ciel se déchire, un ciel où se
tramaient depuis un quart d’heure de menaçantes nuées, et, sous l’averse
compacte, en faisceaux d’aiguilles drues, vite Jantet dévêt sa belle
blouse qu’il ne veut pas mouiller; et nous nous abritons sous le
parapluie vaste comme une grange--dont je ne trouve plus que la taille
soit exagérée.
--Ah! millodiou, dans ces pays-ci, on n’est jamais sûr... Il en tombe,
de ces orages, que des fois je rentre sans un fil de sec...
Et comme un éclair nous part à la figure, ainsi qu’une arme à bout
portant:
--Millodiou, millodiou, je crois qu’il nous a approchés... J’en ai chaud
à la barbe! crie Jantet, en traçant le signe de la croix...
L’ondée écoulée, nous reprenons notre trajet.
Un par un, le facteur se débarrasse de ses paquets, de porte en porte,
avec des conversations, des pauses...
* * * * *
Ici, dans une salle obscure, une voix du fond de la cheminée, de quelque
aïeule rencoignée, réchauffant ce qui lui reste de vie à ce qui reste de
feu, gros comme une noix sous la cendre, chevrote, juste assez pour se
faire entendre par-dessus les grillons du foyer, que les gens sont à
l’hort.
Nous les joignons, en effet, au jardin: encore un kilomètre!
Mais ils ne savent pas lire et prient Jantet de décacheter l’épître.
C’est de leur fils, soldat, qui narre en quatre pages ses impressions de
régiment, implore quelques sous en prétextant d’une revue!
Jantet, forçant la voix, déchiffre difficilement; on croirait le garde
champêtre ou le tambour de ville proclamant à la foule quelque arrêté
municipal.
Les destinataires d’autres plis lavent, au bas d’une côte, dans une eau
qui dévale avec fracas: aussi Jantet appelle vainement.
Les femmes n’entendent pas... Il faut descendre...
A l’une, Jantet rapporte le reçu de ses contributions qu’elle lui avait
demandé de payer, à l’autre, une montre réparée...
Puis, nous nous lançons à la recherche d’un fermier qui est à faner,
nous renseigne une pastoure de dix ans, qui rentre clore ses moutons.
Une signature est nécessaire, la lettre est recommandée.
L’homme, les yeux empoussiérés, des brindilles dans les cheveux, sur les
tempes en sueur, nous mène à l’auberge, où dix minutes sont dépensées
dans l’impossibilité de trouver la plume, l’encre; et quand tout est là,
le paysan hésite, se gratte le nez.
Que peut bien contenir l’enveloppe? D’où vient-elle?
Il est en procès avec un beau-frère, pour un partage.
Si quelque coquinade se cachait là-dessous?
Il ne se décide pas, refuse, obtient que le facteur lui représentera la
missive le lendemain, pour lui laisser le temps de parler de ça avec sa
femme.
* * * * *
Tandis que Jantet termine sa tournée dans le village, après m’avoir
promis de revenir déjeuner avec moi, je m’assois à la table de l’auberge
où des poules et des poussins picorent en paix; aux poutres graisseuses
du plafond, du lard qui suinte--signe de pluie--et des saucisses sont
pendus, et la maison est tout embaumée de l’odeur d’un «picoucel»;
dehors, les porcs grognent, vautrés dans le purin, devant leurs soutes.
Jantet s’est attablé en face de moi, et, après un coup de vin, il
devient expansif, plaisante, m’invite à répéter la tournée en janvier:
--Ah! millodiou! C’est alors qu’il faudrait trouver du vin comme ça,
quelque chose de chaud... On m’offre du pain, du fromage... Mais du vin,
pas souvent... Si tu as soif, le «férat» (le seau d’eau potable) est
plein...
Les yeux dans son verre, il continue:
--Nous serons descendus à cinq heures... Il ne faut guère que deux
heures à la descente... Mais, l’hiver, voyez-vous, c’est quelque chose
de plus... Je n’arrive jamais qu’à la nuit... Il y a deux mètres de
neige... plus une broussaille... rien... Ah! il faut connaître la
montagne... Il s’en égare plus d’un, vous savez...
Il y a deux ans, j’ai bien cru y rester, pécaïre... Je fus pris par
l’_écir_... La neige tourbillonnait, me crevait les yeux comme du sable
brûlant... Je croyais dévaler par la raccourcie, à la rivière... Mais
j’avais pris trop bas... Le pont, un tronc d’arbre en travers du
ruisseau, était recouvert, l’eau gelée... Je passai bien de l’autre côté
du ravin, mais pour remonter, je ne m’y reconnaissais pas... Pensez! la
nuit, la neige... Deux fois je remontai pour tâcher de me mettre dans le
sentier... Un temps de loup... A virer ainsi, je perdis tout à fait ma
direction. Ah! je n’en menais pas large... Deux heures sans savoir... Ma
lanterne s’était éteinte... Tout d’un coup j’ai senti que j’enfonçais.
Je croyais bien que c’était fini... J’en avais jusqu’au menton... Un peu
plus, et c’était par-dessus la tête... Mais je marchais et je
n’enfonçais plus. J’étais dans une rase, dans un ruisseau d’un pré...
Tout d’un coup j’ai aperçu une lumière... J’ai marché, marché... Ah!
millodiou! je suais malgré les vingt degrés de froid!... Je suis arrivé
à l’auberge... J’ai rallumé ma lanterne, et je suis reparti... On
voulait bien assez me coucher... Mais voyez-vous, la femme, les enfants,
tout ça qui devait être inquiet... Ah! j’ai filé, j’allais d’un train
qu’un loup ne m’aurait pas suivi... Et j’ai pris la descente au bon
endroit, je n’ai plus cherché la raccourcie...
Il s’interrompt de parler, avale son verre d’une lampée et achève son
récit de sa sempiternelle exclamation:
--Des nuits comme ça, voyez-vous, c’est bien _désagrable_!
Après un silence, sa tasse de café entre les mains, il se penche vers
moi, le regard circulaire, pour constater qu’il n’y a personne, là, et,
comme s’il redoutait que le gouvernement l’entendît émettre un tel vœu:
--Voyez-vous, six cents francs par an pour un métier pareil, c’est un
peu court... Ce n’est pas payé... Il faudrait huit cents francs.
Sublime Jantet!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Un facteur enseveli sous la neige..._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le fait-divers brutal est sous mes yeux, mais je ne puis m’imaginer
l’hiver, la mort, me figurer qu’il y soit resté, sous l’écir, le brave
Jantet...
* * * * *
Ma pensée va à la claire journée de printemps; les pentes où tintaient
des sonnailles de troupeaux...
L’eau chantante aux flancs vernissés des roches, les bois ivres de
soleil, de nids et de fleurs, la vallée comme un fleuve calme, avec une
flotte de châteaux, de clochers, de villages! et commandant les crêtes
et les versants, en face de nous, le puy Griou, chauve et pointu, avec,
sur les pentes, des plaques de neige pas encore fondue, qui évoquent
bien la pensée des longs et mauvais hivers. Mais, quand même, non, je ne
puis m’imaginer l’_écir_, la neige furieuse, soulevée, précipitée,
tourbillonnant et sifflant comme des balles! Non, je ne puis me figurer
Jantet, mon ami Jantet, se débattant dans la nuit et l’avalanche. Je ne
puis croire qu’il y soit resté, lui qui, durant vingt-cinq ans, n’avait
pas manqué un jour de «faire la montagne»!
Je le revois, au départ, le matin où je le suivais, chargé de toutes ses
commissions: au retour, pas fatigué des kilomètres escaladés et
dégringolés, faraud dans sa blouse neuve, frappant la route de son bâton
ferré, fleuri comme un _nobio_,--comme un jeune marié--; à sa
boutonnière une branche d’églantier cassée dans les bois; aux lèvres,
une petite rose coupée dans l’hort de M. le curé par la servante.
Et j’entends sa phrase invariable, comme je l’interrogeais:
--Vous n’êtes pas las, après des journées pareilles?
--Moi, je danserais la bourrée toute la nuit.
Et il chante:
La bolé, la Mariano.
La bolé, ama l’auri.
«Je la veux, la Marianne.--Je la veux et l’aurai.»
* * * * *
Oui, je chanterais bien et danserais bien encore une soirée,
voyez-vous... L’été, ça n’est rien, la tournée... Mais l’hiver, ah! là,
quelquefois, c’est _désagrable_!
Le Regret.
C’est un _regret_, comme on appelle là-bas, cet air nostalgique, que
joue quelquefois le _cabrettaïre_, entre deux bourrées...
Cet air du pays, voici qu’il vient de résonner à mes oreilles, dans une
rue de Paris, sortant d’une boutique, des compatriotes sans doute--et
cela me fait délicieusement mal, tout d’un coup, une joie qui met des
picotements sous les paupières...
Avec la _cabrette_, ce sont les bonnes heures de ma vie, les années
légères, qui chantent et dansent dans ma mémoire!
* * * * *
La _cabrette_!
Il est peu de Parisiens qui ne l’aient entendue, au hasard des
excursions à travers la capitale; et les amoureux de pittoresque n’ont
pas manqué de visiter quelqu’un des bals-musette qui foisonnent dans les
quartiers plus particulièrement fréquentés par les Auvergnats de Paris,
dans les environs des Halles, de la Bastille, de la place du Trône. Par
là, dans certaines rues, chaque arrière-boutique de marchand de vin est
une salle de bal, dont la clientèle, à peu près exclusivement
auvergnate, se compose d’habitués qui viennent, comme en famille, à la
veillée, parler patois, boire un saladier de vin chaud et virer des
bourrées.
* * * * *
Le décor est des plus sommaires: des murs nus, quelques tables et des
bancs. Le musicien, le _cabrettaïre_, est juché dans une logette
suspendue au mur, à laquelle il accède par une échelle mobile, qu’on
retire dès qu’il est installé. Les danseurs sont en place aussitôt que
la _cabrette_ se gonfle. Aux premières notes, ils partent, courent,
glissent, martèlent le plancher à grands coups de talon, poussent par
intervalles des cris aigus--you, you--en faisant claquer leurs doigts,
et, suant à grosses gouttes dans la pièce surchauffée, ne s’arrêtent
qu’à la tournée du patron de la maison ou d’un associé du musicien--à la
moitié de la danse--qui passent en recueillir le prix, deux sous, quatre
sous... Et puis, ils repartent et ne feraient pas grâce d’une mesure.
Rien n’existe plus pour eux, dans le vertige où ils glissent, sautent,
tournent. Ah! ils sont loin de Paris, et de tout, pourvu que la
_cabrette_ chante et qu’ils dansent...
* * * * *
La _cabrette_...
Il n’y a pas que dans les bals-musette qu’on l’entende: il n’est guère
de familles d’émigrants où quelqu’un n’en joue. Là-bas, c’est le rêve du
pâtre qui trompe les longues heures de solitude et de silence en
taillant des sifflets et des flûtes dans l’écorce des arbustes, de
s’acheter un jour la _cabrette_ recouverte de velours rouge. La
_cabrette_! Elle constitue presque le foyer auvergnat, comme les lares,
les pénates des anciens. Dans son outre de peau dorment les vieux airs
du pays, une voix mystérieuse et lointaine, l’âme de la montagne. Est-ce
que, comme au culte des divinités domestiques des païens, on offrait des
gâteaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations aussi, à la
_cabrette_, du vin qu’on verse dans sa panse ronde pour l’empêcher de se
dessécher, la maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se
fâcherait, la gorge rauque, bientôt muette! La _cabrette_, confidente de
ses aspirations, de ses imaginations confuses, le pâtre, le bouvier,
l’emporte, lorsque l’idée lui vient à lui aussi, comme à tant de ses
aînés, d’aller chercher fortune, à travers le monde. Il n’a garde
d’oublier de la mettre dans la malle au couvercle velu, lorsqu’il se
décide à dévaler du buron vers les villes. Au milieu des plus durs
labeurs, malgré la hâte et l’âpreté d’amasser des écus dont la musique
est si douce à son oreille, il ne se passera pas de gonfler la
_cabrette_ et de lui faire redire sa chanson chevrotante.
Oh! cette chère et pénétrante piaillerie de la _cabrette_, que j’écoute,
planté devant la boutique du charbonnier, le _regret naïf_, qui sort de
derrière ces arcs et ces voûtes de rondins et de fagots...
* * * * *
Trois notes de la _cabrette_ et voilà que défilent dans ma pensée en
fresques rapides tous mes souvenirs de voyages aux montagnes d’Auvergne!
Les plombs et les dômes, les pics et les puys se dressent dans ma
mémoire, avec leurs crêtes de laves déchiquetées, où si souvent j’ai
gravi, jusqu’aux nuages! Mornes géants, impassibles témoins de la genèse
de la terre! Ils m’apparaissent sous tous leurs aspects successifs, dans
leur manteau de glace, l’hiver, et puis, au printemps, leurs fronts
chauves seulement couverts de neige encore, des forêts vertes accrochées
à leurs flancs. Des cimes désolées, mes regards descendent aux vallées
fleuries où courent les claires rivières parmi les peupliers et les
vergnes. Voici les villages tapis dans les creux avec leurs clochers à
peigne, des ruines de tours arrogantes à la pointe des rocs. Voici les
masuts des vacheries perdues dans les pacages estivant sur les hauts
plateaux...
Trois notes de la _cabrette_...
Et je chasse à travers les bruyères et les genêts, où glissent des
vipères, sous un ciel hanté du vol des grands oiseaux de proie. Je cours
la contrée sur les routes en corniche, ouvertes sur l’horreur des
précipices où grondent les torrents farouches. Je flâne par les brousses
incultes, par le dur pays où rien ne pousse, où, seul entre le ciel et
les rocs, quelque châtaignier se hasarde, fier comme un coq à la pointe
d’un clocher. Je dors sous les hêtres, jusqu’où monte la senteur des
foins qui pâment au soleil--et, par l’hiver, je m’enfonce sous la
profonde cheminée où flambe tout un tronc de chêne. J’écoute les anciens
raconter de terribles histoires, si terribles que, par moments, on n’ose
plus, on ne peut plus se baisser seulement pour prendre des châtaignes
sous la cendre, les moelles figées. Ou bien, je bataille contre les
huguenots, les _z-huguenots_; je guerroie contre les Anglais! En même
temps, je porte la traîne voluptueuse de Marguerite, aux remparts de
Carlat, petit page lui composant des _lieder_ d’amour; et rude routier
des bandes de Mérigot-Marchez, des tours d’Alleuze, je mets à mal les
gens du Roy! J’habite des maisons d’il y a mille ans, dans les villes
sombres cailloutées en basalte, où passent des chars attelés de bœufs
rouges et jaunes. Mieux encore, vêtu de flammes, j’escorte le grand
veneur, dans la chasse volante... Enfin, je m’abîme à l’orée du monde,
dans la nuit des temps, je...
* * * * *
Mais il faut s’éloigner, le _regret_ s’est tu, le _regret_, que j’écoute
planté devant les cotrets du charbonnier, au bord d’un ruisseau de
Paris, le _regret_, comme ils appellent là-bas cet air nostalgique, où
il y a de tout un peu, comme de la fin d’un rêve, un accablement de
crépuscule, une langueur d’automne, la mélancolie d’un adieu... le
regret...
TRENTE ANS APRÈS...
_Dimanche 31 mai._--«Arrive Ajalbert, invité à dîner, avant son départ
pour l’Auvergne, où il va fabriquer le bouquin commandé par la maison
Dentu, et tâcher de faire une pièce...»
Ainsi note E. de Goncourt, dans son _Journal_ de 1891, où mon nom, avec
celui d’Antoine, est le plus souvent cité (après les Daudet); c’est
l’année de la _Fille Élisa_, au Théâtre Libre.
Après le bruit, pourquoi pas dire le succès, de l’adaptation du roman à
la scène, comment douter de mon orientation vers l’art,--ou le
trafic--dramatique? Or, je n’avais pas subi la griserie de l’ambiance
artificielle. Je partais pour l’Auvergne,--et je n’y fabriquais pas de
pièce; j’y écrivais ces pages de la montagne cantalienne.
A des vacances précédentes, le hasard m’avait fait le témoin, presque,
d’un crime que je racontai à Gustave Geffroy:
--Tu devrais l’écrire, comme tu viens de me le raconter.
Ce fait-divers d’actualité parut à la _Justice_, de G.
Clemenceau,--qu’on lisait beaucoup, du Grenier d’Auteuil au Salon de la
rue Bellechasse, pour Gustave Geffroy, Louis Mullem, Charles Martel, E.
Durranc, C. Pelletan,--non pour Clemenceau: il n’y écrivait jamais!
Alphonse Daudet, le jeudi suivant, me félicita. «Je devais continuer,
entreprendre un vrai livre, gagner le large, ne pas m’enfoncer plus
avant dans les petites chapelles décadentes.» Il me sondait,
paternellement. C’était une surprise, pour lui, que mon goût du pays, ma
fidélité à la petite patrie,--alors que, par mes vers de banlieue, ma
profession d’avocat, ma vie parisienne, il me jugeait tout autre. Quel
chaleureux et pénétrant confesseur, à qui j’eus tôt fait de tout dire:
l’humble famille, d’où je savais les patois cantaliens, qui m’avaient
mené à Mistral, à Aubanel. Ce fut, désormais, un lien avec Daudet--qui
manquait à la foule des littérateurs ignorants du parler d’oc, et de la
poésie méridionale. J’y avais songé, à écrire sur l’Auvergne! _La France
ne nous intéresse pas_, m’avait répondu le directeur d’un grand journal
illustré, d’alors!
--Je vous trouverai un éditeur, et Alphonse Daudet m’obtenait un traité
chez Dentu. C’est ainsi que je remontai, vers nos cimes de basalte
désertiques. Les tentations immédiates de Paris ne me retenaient pas
devant l’appel profond de la terre ancestrale.
Évidemment, ce n’était guère exploiter le filon doré des «centièmes» que
de publier, après avoir fait jouer la _Fille Élisa_, des «veillées
auvergnates». Mais j’avais cueilli, une fois pour toutes, le sourire de
Melpomène ou de Thalie,--qui d’ailleurs, ne va pas sans éclipses. Que de
gloires subites,--qui se sont brûlées aux feux de la rampe. Que de
comédies applaudies, au goût d’un soir, qui ne se relèvent plus, dès que
tombées dans le silence--tandis que des livres dédaignés cheminent,
parviennent et demeurent,--nombre de livres dédaignés, naguère, comme
«régionalistes»--ne devant pas sortir de leur province, et que voici
rescapés de l’oubli où s’enfoncent tant de romans, de fortune éphémère,
tant de nouveautés, à la vogue fugitive...
Bref, je m’en suis tenu au livre--qui, du Massif Central ou des mers de
Chine, m’a laissé pauvre d’argent, mais riche, mais riche de quel trésor
de mémoire!
* * * * *
Pourtant, une fois, la Fortune a surgi à mes regards, un bas de laine
d’Auvergne se vidant d’une main reconnaissante sous les pas de
l’écrivain voué à l’Auvergne.
Une humble, poignante et, pour moi, glorieuse histoire...
En 1913, Madame Naves, se disant ma parente très âgée, malade, née
Ajalbert, me suppliait d’aller la voir. En butte à bien des appels de ce
genre, je réclamais des précisions.
Je ne me connaissais plus aucune famille, depuis longtemps. Je pouvais
traverser le monde, sans un toit, où, par quelque lien de filiation, je
fusse tenté de m’asseoir. Or, les renseignements furent topiques, et
l’on me fit comprendre qu’il ne s’agissait pas de quémander, mais de me
faire une communication personnelle, urgente.
* * * * *
Je me rendis à l’adresse,--une maison cossue...
--Au cinquième, le bâtiment sur la cour,--Je vais vous conduire, vous ne
trouveriez pas... _Elle_ est seule, ne pourrait vous ouvrir,
m’instruisait le concierge, par l’escalier obscur, grimpant entre de
vieux logis lépreux, comme en masquent des façades d’immeubles neufs...
Oh, elle pourrait habiter sur le devant... Elle ne veut pas... Il y a
vingt-cinq ans qu’elle est là... Elle ne veut pas changer... Toujours
seule... Une nièce vient la voir.
Quelques portes donnaient sur le carré sombre... Au coup frappé,
répondirent des gémissements, la clef était sur la serrure, je me
trouvais, passé l’entrée, où débouchait un coin de cuisine, dans une
chambre en désordre, entre une armoire et un secrétaire, devant un lit,
où le drap, sans couverture, se bossuait, comme un linceul, d’un maigre
cadavre, dont les longs bras se tendaient vers moi, retombaient, avec la
tête, un instant soulevée... Un visage de fièvre et de mort, aux yeux
fixes, dans les orbites profondes, une peau de vieillarde noirâtre,
sèche, creusée, ravinée de rides...
La moribonde put s’accouder, elle parlait:
--Débarrassez-vous, asseyez-vous, tout près, que je vous voie bien...
Pas une parole ne montait à ma gorge, angoissée. Me débarrasser,
m’asseoir! Les sièges délabrés, poussiéreux, s’encombraient d’un
édredon, de linges, et l’idée burlesque et prudente traversa mon esprit
que la chaise se détraquerait sous mon poids, que j’allais choir sur le
carreau, la carpette élimée, qui glissait sous mes pas... Je me tins
debout, au chevet.
--C’est vous, c’est bien d’être venu... Je vous connais... J’ai toutes
vos photographies parues dans les journaux... Ouvrez l’armoire, bon...
dans le tiroir, à gauche...
Ma parente, car elle l’était, éparpillait la liasse... Et c’était:
Maître _Jean Ajalbert_, défenseur de Vaillant dans le «Petit
Parisien»... _Jean Ajalbert_, en casque colonial, retour du Laos, dans
le «Matin»... _Jean Ajalbert_, au Grenier Goncourt, dans une revue
illustrée... _Jean Ajalbert_ avec Aristide Briand, en Bretagne,--avec
Frédéric Masson, à Malmaison,--avec mon fils.
--Oui, je vous ai toujours suivi, depuis votre premier livre sur
l’Auvergne... Ajalbert... J’avais épousé un Ajalbert, qui descendait
d’un frère de votre arrière-grand-père... Oh, il avait sept enfants,
tous éparpillés... Je n’en ai pas eu... Nous étions fiers de vous...
--Pourquoi ne m’avoir pas vu plus tôt?
--Je n’aurais pas osé. _Je n’ai pas toujours été riche..._
Cela si bas, que j’entendais à peine.
--Pas riche, mais enfin je n’ai besoin de personne... Il a fallu
travailler, chacun de son côté. Mon mari était employé, moi couturière.
Il y a longtemps que je suis retirée... Une fois, j’ai poussé jusqu’à la
rue de la Faisanderie... Quand j’ai vu l’hôtel, je n’ai pas osé. Vous
étiez heureux... Vous n’aviez pas besoin de moi... Mais, après, quand
vous avez quitté la France, j’avais bien peur, avec ces grands voyages,
de ne jamais vous revoir... Alors, quand vous avez été nommé à Malmaison
j’ai loué à Rueil, je venais, le soir, à la grille... Souvent, je vous
guettais dans les allées, ou j’attendais, au tramway, à l’heure où votre
fils revenait du collège... Il vous ressemblait...
* * * * *