roman cantalien, trapu et massif dont l’un des mérites, et non le
moindre, consiste dans l’accord parfait de sa rudesse avec les lignes
violentes et heurtées du haut pays. Certes, la grâce et les mièvreries
ne constitueraient que des anomalies et des contre-sens dans ces rugueux
cantons; et si l’on rêve d’art fin et délicat, ce n’est point au milieu
de cette nature hostile et de ses rudimentaires populations qu’il faut
aller le chercher. Ce n’est point au pays de basalte que l’on retrouvera
les frêles dentelles, les fleurs ciselées du granit breton!
Cependant comme au portail de l’église d’Ydes, le portail de
Notre-Dame-des-Miracles porte dans son tympan des sculptures auxquelles
il faut prêter attention. A l’intérieur, une Vierge noire célèbre. Sur
la place, des maisons anciennes à tourelles...
* * * * *
En quelques minutes nous visitons Mauriac, qui présente un aspect tout à
fait avenant... Un obélisque dont Montyon l’a doté, comme le constate
l’inscription de Marmontel, décore le Cours... Enfin ce gros bourg a
presque l’opulence d’un chef-lieu avec ce large boulevard qui descend,
se termine en terrasse, d’où la vue embrasse un vaste cirque d’horizon
sur la Corrèze. Et puis--le chemin de fer n’y passait point alors--le
va-et-vient bruyant des diligences, tout le roulage qui s’arrête ici,
des marchés, de grosses foires, font de Mauriac un centre important, où
il y a du mouvement et de la vie...
Mais il faut partir, après ces furtifs regards sur Mauriac et ses
environs de vergers et de prairies, sans avoir vu «la lanterne des
morts», phare funèbre à l’entrée du cimetière, qui date, paraît-il, du
treizième siècle; nous avons projeté d’entrer à Salers avant la nuit...
Salers, c’est la perle de la montagne, une sombre perle superbement
enchâssée à l’avancée d’un bloc basaltique, à plus de 900 mètres
d’altitude. Les puissants souvenirs des temps féodaux qui nous hantent à
travers l’Auvergne, aux ruines éparses çà et là, se complètent ici, à la
vue soudaine de la petite ville demeurée intacte, sans lacunes et sans
additions, comme une pure relique d’autrefois.
Plusieurs enceintes de murailles, une porte dans les flancs de laquelle
pouvait tenir une garnison, et des petites rues, bordées de vieilles
maisons aux ouvertures cintrées, grillagées de fer, aux tourelles en
encorbellement; tout cela d’il y a des siècles, sans que rien
d’aujourd’hui choque l’imagination emportée dans le passé, qui devient
contemporaine de ces pierres suggestives; puis, une merveilleuse petite
place, tout entière conservée, avec les plus remarquables de ces
maisons-forteresses, aux façades hostiles--à étroites ouvertures,
barrées, hérissées de fer--flanquées de leurs tourelles; tout cela
terrible, menaçant dans les ténèbres tombées, où rougeoient seuls
quelques lumignons, dans le silence où l’on s’attend à entendre tout à
l’heure l’éclat des trompettes, le tumulte des chevaux et des hommes
d’armes.
* * * * *
L’hôtel aussi où nous heurtâmes nous apparut des plus romantiques,
encore que sur le feu mourant de la vaste cheminée il ne tournât pas la
moindre broche truculente.
Nulle lumière n’éclairait la pièce que la flamme du pâle foyer.
Une vieille, vêtue de noir, se dressa du banc où elle sommeillait, comme
sculptée dans la boiserie, d’où elle se détachait en cariatide.
--... Passer la nuit... Quelque chose à manger...
--Il n’y a rien! répliqua-t-elle.
C’était la première auberge de Salers!
--Il n’y a rien... Il n’y a rien?...
--Des pommes de terre, voilà tout...
--Ce n’est pas gras...
A peine avais-je prononcé ces mots, qu’une seconde cariatide se
découpait dans la lueur de la cheminée, vêtue pareille, et pareillement
vieille.
--Certes, ce n’est pas gras--et si c’est du gras que vous cherchez, vous
n’en aurez point ici...
C’était vendredi, maigre,--à quoi je n’avais guère songé... Cela
devenait grave, et j’essayai de parlementer...
En voyage, il est permis...
--Il n’y a pas de voyage qui tienne... On ne mange pas ici à toutes les
heures du jour et de la nuit...
Il était huit heures!
--Vous aurez ce qui reste, clama une troisième voix...
Je vis glisser, à son tour, dans le fond de la cheminée, une troisième
vieille, que je n’avais point aperçue encore, rencoignée dans le noir...
Je m’affalai sur un banc et j’attendis, laissant agir mon voiturier...
Nous pûmes obtenir deux pommes de terre, une tête de truite et quelques
pattes d’écrevisse...
Je manquai mourir de faim...
Mais, ô braves vieilles femmes de mon pays, tout de même je vous fus
reconnaissant d’être ainsi comme de l’époque, vous aussi, de ne m’avoir
pas gâté cette vive impression de Salers par le décor d’une de ces
hôtelleries aux servantes accortes et au garde-manger toujours prêt--et
de mettre votre foi catholique au-dessus des soucis de votre
profession...
D’autant plus, chères vieilles Auvergnates, que vous savez admirablement
combiner les exigences que nécessitent le soin de votre salut et les
affaires...
En pratiques Auvergnates, vous sûtes vous faire payer ces bribes comme
un vrai repas: vous me fîtes payer gras le dîner maigre...
* * * * *
Sur l’avancée abrupte de son rocher, Salers se termine par une
promenade, d’où l’on jouit de la vue la plus parfaite sur les vallons de
l’Aspre, de la Maronne, de Malrieu, qui se réunissent à sa base--et sur
les montagnes, le puy Mary, le puy Chavaroche, le puy Violent.
Longtemps, je les contemplai, non sans tristesse, car, après ce cordon
de route qui court à leurs flancs, et que j’allais suivre jusqu’à Murat,
c’était le départ, c’en était fini--sait-on jamais pour combien l’on
s’en va ni si l’on reviendra--de les retrouver tous les jours, à chaque
tournant de route de ces courses par monts et par vaux...
Neige d’Auvergne.
--Je crois bien que l’hiver est fini: voyez ce soleil, s’exclame mon
voisin Bouyssou. Il nous faudra sortir un peu. Le gibier va passer de
bonne heure, cette année. Nous n’aurons pas eu d’hiver, si le dicton est
vrai:
C’est à la Saint-Vincent
Que l’hiver perd ou prend ses dents.
--Espérons qu’il les perdra toutes...
* * * * *
Là-haut par-dessus la montagne roussâtre, en plein bleu, le grand soleil
brutal se pavane comme si c’était fini de toutes les misères des mois
noirs.
* * * * *
--Quand il ferait encore froid la nuit, les journées seront bonnes tout
de même; et, s’il revenait de la neige, cela ne tiendrait pas avec ce
soleil. Il a de la force, vous savez... Je vais préparer mes cartouches
et attacher des hameçons à mes lignes... Il faudra bien descendre à la
rivière... Ça me tarde, voyez-vous... depuis le temps... Maintenant je
vais me plaire un peu... Allons, au revoir!...
* * * * *
Bouyssou parti, je me répète le proverbe:
C’est à la Saint-Vincent
Que l’hiver perd ou prend ses dents.
L’hiver n’a fait encore que montrer les dents, cette année, mais cela
suffit! L’hiver, ici, c’est la mort. Tandis que la mer, belle de mille
fureurs, crache ses hautes vagues aux nuages bas de la mauvaise saison
et semble vouloir laver le ciel de tout le noir qui l’obscurcit, la
montagne s’immobilise, résignée; elle sait qu’il n’y a pas à lutter,
sans doute; n’est-ce pas en vain que, dans la nuit des temps, elle
mitrailla le ciel du feu de ses rouges cratères? Elle ne fait que bomber
un morne dos, sous sa couverture élimée d’herbe rase; les roulades du
pâtre, les sonnailles des troupeaux se sont tues, les vacheries ont
dévalé, c’est le silence, c’est la solitude, c’est la mort, rien que le
vol funèbre des corbeaux qui tournoient, comme des couronnes de deuil.
* * * * *
Et cela, depuis des semaines...
Aussi quelle joie de ce soudain soleil! Il semble que la terre
tressaille déjà, comme la cavale sous le fougueux étalon; il semble que
la montagne raidisse son échine pour soutenir le choc ardent. Puis, le
soleil a pâli, disparu, comme si cet effort l’avait épuisé... Le ciel,
de nouveau, est caché, les monts rendormis, affalés, cuvent la courte
ivresse...
* * * * *
La neige commence à descendre, emplissant l’espace de son vol lent et
doux... Longtemps, elle tombe, tourne, volette, mais fondue sitôt
qu’elle pose sur les toits, les arbres, le sol, comme de divines
sensitives, qui s’évanouiraient au moindre frôlement terrestre.
* * * * *
La neige tombe, mais non plus la neige fondante, sacrifiée, de tout à
l’heure. Ce ne sont plus des fleurs mort-nées, des éphémères dont les
ailes aériennes se volatilisent à peine apparues. Maintenant cela
s’agrippe, au contraire, tenacement, à tous les obstacles. Chaque flocon
semble avoir des griffes et des serres pour s’accrocher aux branches
d’arbres, aux chaumes, aux tuiles des toitures, aux parois et aux faîtes
des murailles.
La neige tombe dans le soir, la neige tombe dans la nuit; on ouvre la
porte pour voir, avant le coucher: tout est blanc, et la charpie
s’effiloche de plus en plus épaisse... Au lever, une couche de plusieurs
centimètres ensevelit la campagne, sur laquelle s’ajoute la neige qui
tombe, qui tombe... Encore tout le jour, encore toute la nuit, et
d’autres jours et d’autres nuits, une semaine, une autre semaine...
C’est à la Saint-Vincent
Que l’hiver perd ou prend ses dents.
Ah! depuis ce 22 janvier, l’hiver les a prises, ses dents. Les trains ne
viennent plus d’en haut, du Lioran, dont le chasse-neige ne peut suffire
à ouvrir la mâchoire; des centaines d’hommes ne suffisent pas à rejeter
la neige de la voie sur les côtés où ils l’entassent en murailles que 20
degrés de froid font de marbre. C’est à travers ce couloir que passent
les convois. Un journalier qui s’est attardé est tué, aplati, debout,
entre un train et les parois de neige. De Montsalvy, de
Mur-de-Barrez-sur-Aurillac, les diligences sont arrêtées, les courriers
ne font plus qu’en traîneaux ou à cheval, de Riom, d’Allanche, du
Vaulmier, sur Mauriac, sur Murat. Dans les journaux, ce ne sont plus que
morts subites par congestion ou froid, ou facteurs et voyageurs égarés,
enterrés sous la neige. Parfois, la tempête sévit, le redoutable _écir_.
D’en bas cela ne semble pas bien terrible, cette poussière de neige que
le vent soulève sur les sommets! Et cela comble les creux, creuse des
ravins, _change_ la montagne, avec cinquante centimètres, un, deux
mètres de neige.
* * * * *
--Elle ne tiendra pas, avec ce soleil...
Le soleil est revenu, et la neige tient. Il gèle derrière chaque rayon.
D’abord, avec quel plaisir on la voit tomber, la neige blanche sur le
pays noir!... Les arbres givrés, les toitures de fine ouate, frangées de
stalactites de glace, d’une passementerie de verre, les vitres fleuries
de gel, tout cela fait d’extravagants paysages de féeries des
légendaires royaumes de bonhomme Noël, où s’amuse le regard. Mais ce
plaisir est bref. Les yeux supportent mal l’éblouissant spectacle. La
migraine cogne aux tempes, tout l’être s’anéantit, sous un douloureux
malaise, aux plis de ce linceul, étincelant à perte d’horizon.
* * * * *
Cependant le soleil redouble, fouille de rayons intrépides, à travers la
dalle immense que l’hiver a scellée sur la nature. Sur toute cette mort,
le soleil crible sa lumière de résurrection. Dans la vallée, les chemins
se désencombrent; ce sera bientôt la débâcle, et la nostalgie m’envahit
déjà, de tout cela qui bientôt ne sera plus, la neige, la neige...
Je gagne Mauriac par le premier train, avec l’intention de monter au
plus haut, de traverser la montagne jusqu’à Murat... Mais cela n’est pas
possible... Ah! ils n’en sont pas encore débarrassés, ici, de la
neige... On ne parle que de courriers en détresse, de villages qu’on n’a
pas pu ravitailler depuis un mois... On n’a pu porter de la farine que
jusqu’à une dizaine de kilomètres de la Bastide... Des gens sont venus
au-devant avec un cheval, de la neige jusqu’au poitrail, qu’on n’a pu
charger que d’un bât léger, qui n’en emporte que de petits sacs, une
poignée... Sous le moindre faix, il enfonce, à ne plus pouvoir avancer.
* * * * *
Je me décide pour Anglard-de-Salers, à neuf kilomètres de Mauriac. Les
cantonniers travaillent à rétablir les communications. Avec deux bons
chevaux, une voiture légère et beaucoup de temps, peut-être y
monterons-nous...
Depuis longtemps, je souhaitais visiter Anglard et
Saint-Bonnet-de-Salers dont on me vantait les aspects montagnards, la
petite église romane d’Anglard, la vue splendide sur la vallée de la
Mars.
* * * * *
--Il y a un bon matelas, plaisante le cocher, les chevaux n’useront pas
les routes...
* * * * *
En effet, bientôt les bêtes en ont jusqu’au ventre et fument sous le
soleil à tirer la calèche,--un soleil âpre et qui, pourtant, n’attaque
guère la nappe gelée, brillante et dure comme du métal, et ne lui tire
qu’un peu de moiteur, une suée de rien.
Anglard-de-Salers, Saint-Bonnet-de-Salers, Salers... mon histoire
d’Auvergne me revient durant le trajet.
Anglard a, comme date fameuse, la guerre des Sabots, en 1635. Les
Anglardiens, exaspérés des abus de l’administration, se révoltèrent, un
dimanche matin, pour refuser de payer l’impôt établi sur les animaux à
pieds fourchus, à son nouveau fermier, M. Isaac Dufour, de Murat... Les
collecteurs se présentèrent inutilement. Les sergents, recors et archers
furent malmenés, et un premier corps de troupe fut défait par la
population, hommes, femmes, enfants, armés de pierres, de faux, de
haches, de fourches, d’arquebusades. L’état de guerre dura des années.
Les Anglardiens d’autant plus irréductibles qu’ils s’accommodaient fort
bien de ne plus délier leurs bourses. On résolut d’en finir. Les troupes
royales furent expédiées, en force, et victoire leur resta. Les insurgés
reçurent des lettres de grâce, moins quelques chefs, qui furent pendus.
Longtemps, on appela les Anglardiens: _carabins_, _carabiniers_.
D’ailleurs, ils n’ont pas pour réputation d’être commodes, non plus que
les autres indigènes de la montagne de Salers.
Pas de bonne fête sans _batosto_--sans bataille.
Après boire, on vidait les querelles de village à village à coups de
pierres ou de bâton. Après boire, c’est-à-dire souvent, les dimanches et
fêtes, sans compter les autres occasions qui appellent les gens à se
réunir: mariages, enterrements, foires, marchés, etc. Par exemple,
Legrand d’Aussy rapporte qu’en 1788, lors de son voyage, on fêtait
encore la Nativité de la Vierge en élisant aux plus fortes enchères un
roi et une reine qui occupaient la place d’honneur à l’église et
marchaient, un cierge en main, à la tête de la procession. Un de ces
rois de vanité éphémère imagina de régaler ses électeurs en faisant
couler du vin dans les fontaines publiques: cela n’était pas pour
apaiser le caractère naturellement querelleur des gens.
* * * * *
Mais, surtout, on citait la rivalité des gars de Saint-Bonnet et de ceux
d’Anglard. Ces bourgs, qui comptent deux ou trois mille habitants, n’en
ont que deux ou trois cents agglomérés, le reste dispersé sur le
plateau. Comme _ils ont plus commode_, ou pour se rencontrer avec
parents et amis, il arrive que quelques-uns d’une commune vont à la
messe de l’autre paroisse. Les repas, les danses du dimanche, ne
manquaient jamais d’occasionner des bagarres sanglantes. Il y avait
toujours, de part ou d’autre, quelque revanche à prendre. On ne pouvait
jamais en rester là, vous comprenez, _ça leur savait trop de mal_ aux
uns d’avoir _été reconduits_ par les autres. Et les bâtons de se lever,
de tournoyer et de s’abattre, les rudes bâtons durcis au feu.
* * * * *
Je me souviens, à propos de bâton, d’un trait qui me fut conté--vraiment
un beau geste.
Les braves curés d’Anglard et de Salers passaient leurs prêches à tonner
en chaire pour obtenir de leurs ouailles le pardon des injures et le
respect de la peau du prochain. Les fidèles courbaient la tête sous la
semonce dominicale--mais la soirée ne s’achevait pas sans quelque
bataille rangée. Les partisans ne semblaient même assister aux offices
que pour se rencontrer. Les prétextes de tuerie? Oh! il n’était pas
besoin qu’il s’en présentât!
--Vive Anglard! faisait quelqu’un.
--Vive Saint-Bonnet! ripostait quelque autre à cette provocation jugée
injurieuse.
C’est ainsi qu’ils _se cherchaient_. D’ailleurs, à l’église même, ils
avaient façon de se provoquer: c’était de ne pas se _donner_ l’eau
bénite, ceux d’Anglard à ceux de Saint-Bonnet, comme il est coutume que
l’on tende le doigt mouillé à la personne qui suit...
Un dimanche, le curé s’emporta là-dessus, exigeant que, dorénavant, dans
son église, il en fût de la sorte et que le signe de la croix ne vînt
plus servir à ces déclarations de guerre.
Le dimanche d’après, _un_ d’Anglard se trouva au bénitier, suivi d’_un_
de Saint-Bonnet...
Que fit _celui_ d’Anglard?
Quelque chose de bien simple, de grande allure...
C’est son bâton qu’il trempa dans le bénitier, et c’est du bout de son
bâton que, dédaigneux et farouche, il _passa_ l’eau bénite à celui de
Saint-Bonnet.
On devine que la journée ne se termina pas sans _batosto_...
Toujours à travers la neige, sous l’âpre soleil, nous atteignons au
plateau, d’où l’on découvre la plus vaste étendue... Nous quittons la
voiture, pour contourner le village, jusqu’au bord de la vallée de la
Mars, qui se creuse à nos pieds, portant sur la pente opposée la
chapelle de Jolliac, montrant les ruines de Montclar et de
Longevergne...
Aujourd’hui, Anglard est comme un campement dans la neige. On a déblayé,
et le village forme un cirque noir, comme les haltes de bohémiens sur
les gazons... Mais cette impression de loin est vite effacée dès que
l’on approche et traverse. Les maisons ne sont pas des tentes de
nomades, mais de très vieux logis de sédentaires. Tout cela semble
s’être groupé, tassé, en troupeau, pour avoir moins de froid, moins de
chaud, moins de vent, moins de pluie, moins de tout ce qui doit battre
cette plate-forme exposée là crûment. Les toits, beaucoup de chaume,
abaissent leurs auvents comme des visières au-dessus des escaliers et
des maisons de bois, dans les retraits et les renfoncements de ces
ruelles qui s’évasent en demi-cercle sur le champ de foire...
Au centre, quelques arrangements de pierres, qui ont fait croire à un
dolmen, à un menhir... Au moyen âge, la table druidique aurait servi de
comptoir où se payaient les impôts,--quand les Anglardiens voulaient
bien en payer... Cet après-midi, seul le menhir érige sa pierre levée
au-dessus de la neige, sous laquelle le dolmen est enseveli...
La population est toute dehors, sur des bancs, des chaises, à se
chauffer au soleil; des vieux, surtout des femmes, la tête garantie de
chapeaux de paille, des enfants. Pas d’hommes, de jeunes gens, de
grandes filles, il ne reste ici que la petite garnison nécessaire à
tenir les boutiques, ou ce qui ne travaille pas--les trop jeunes, les
trop vieux...
* * * * *
Nous faisons un tour encore. Voici le presbytère, dans le château à
tourelle de la Trémoulière, et voici la petite église romane pointant
son clocher octogonal, la petite église où _celui_ d’Anglard prenait de
l’eau bénite avec son bâton, voici le lourd bénitier de granit...
Et le curé, un crochet de fer à la main, casse la glace: l’eau bénite
est gelée!
* * * * *
Cela fait froid... Le soleil absent, le retour ne sera pas aussi doux
que l’aller. Nous partons. Déjà Anglard, vivant et chaud sous ce violent
après-midi, disparaît, comme quelque apparition malicieuse de génies de
la montagne, et, de nouveau, c’est le silence, la solitude, la neige,
d’où sortent seulement quelques broussailles noires, çà et là, comme une
chevelure de mort sortirait d’un linceul.
L’Écir.
--C’est bien _désagrable_!
* * * * *
Ces seuls mots entr’ouvrirent mes lèvres.
Je fus incapable d’une oraison funèbre plus étendue.
D’ailleurs, j’ai la conviction que l’ombre du brave Jantet n’exigerait
pas davantage.
Certainement aussi, à la minute de succomber, d’y _rester_, selon son
expression, le rude Auvergnat, dont un journal du Cantal m’apprenait la
fin, n’avait pas dû jeter d’autre plainte, lui qui, à travers les
épreuves de la vie, n’avait jamais rien lancé de plus amer que ces
paroles:
--C’est bien _désagrable_! comme il prononçait.
A la lecture de ce _fait-divers_, qui eût dû évoquer à mes yeux le
terrible paysage de décembre, la tempête glacée, les trombes de neige
furieuses, l’_écir_, comme on dit en patois, ce sont des souvenirs de
printemps qui se lèvent de ma mémoire, d’une de ces inoubliables
journées qui laissent au cœur et à la tête la nostalgie des grands
horizons, du soleil clair, de l’air léger!
Oh! que le temps passe, parfois, si rapide, oui, «c’est bien
_désagrable_!»
* * * * *
Quelqu’un de Vic-sur-Cère, où je séjournais, m’avait conseillé:
--Pour apprendre le pays, partez avec le facteur qui fait la montagne;
c’est le meilleur guide...
* * * * *
--Oh! bougre!... Demain, c’est le moins quarante kilomètres, voyez-vous,
me prévint Jantet, quand je lui communiquai mon désir de m’adjoindre à
lui, dans sa tournée. Si vous craignez la marche, je vous ferai signe un
jour où je n’aurai pas tant?
Je lui affirmai que je ne craignais pas la marche, et nous fixâmes notre
rencontre, pour le coup de six heures, sur la place.
J’arrive au rendez-vous, où Jantet m’«espère» déjà, dans un groupe de
servantes bavardes qui remplissent leurs seaux de cuivre à la font...
Elles interrogent Jantet:
--Qu’est-ce donc aujourd’hui?
Car il s’est équipé en mon honneur de vêtements frais; il a mis sa
blouse neuve, cassante, à plis si raides qu’on la croirait de tôle
bleue, noué à son cou un foulard bariolé, arboré son képi des jours de
fêtes; sa gibecière au dos, le bâton entortillé de cuir à la droite, un
parapluie haut comme une tente sous le bras gauche, Jantet est prêt,
allègre, maigre, noueux, avec--dans son visage du brun rouge cuit et
recuit des laves de son Auvergne et dans sa barbe aux poils en piquants
droits, rigides--deux yeux de fillette, deux yeux de fleur.
Les filles le moquent un peu:
--Vous êtes de noce, Jantet, que vous voilà si brave...
Mais il a la réplique vive:
--Ah! millodiou, je ne l’ai été qu’une fois, de noce... une fois de
trop... quand ma femme s’est mariée...
Il rit largement de sa plaisanterie et continue en s’adressant à moi:
--Ce jour-là, et quatorze autres--un par enfant, pour les
baptêmes--voilà tous mes congés, en payant un remplaçant encore, depuis
vingt-cinq ans que je fais le facteur... On n’a pas assez de libre...
Faudrait deux ou trois jours par an... On est esclave, voyez-vous...
C’est bien _désagrable_!
* * * * *
Les dernières brumes, comme des mousselines, s’envolent des hauteurs;
quelques-unes planent encore au-dessus de la rivière, dans le creux de
la vallée; le soleil monte vers l’espace; des troupeaux escaladent les
pentes; les oies se répandent dans le _Communal_; un roc géant, avec une
forêt pour chevelure, chante à la lumière le concert des milliers de
nids qu’il recèle... Dans le bourg s’enfle une rumeur de réveil,
grincent les serrures des boutiques... Un char cahote sur les cailloux,
le bouvier pique de l’aiguillade sa couple de bœufs...
Nous partons...
* * * * *
--Ho! Jantet! ho! Jantet!
C’est la boulangère qui interpelle le docile facteur. Elle a attaché une
miche à chaque bout d’une corde qu’elle passe aux épaules de mon
compagnon, et les deux pains lui battent contre la poitrine à chaque
pas...
--Ho! Jantet!
C’est le boucher qui lui suspend au bras un cabas gonflé de viande.
--Ho! Jantet!
C’est le cordonnier...
--Ho! Jantet!
C’est l’horloger...
Ils le chargent qui d’une montre, qui d’une paire de sabots ferrés,
pesant au moins dix livres; cet autre, le pharmacien, de fioles, de
médicaments pour M. le curé d’ici, M. le maire de là, M. l’instituteur,
etc., et Jantet se laisse accabler, placide, écoute toutes les
recommandations, répond, invariablement:
--_Apé, apé_... oui, oui, soyez sûr...
Jantet, avec ses yeux simples dans sa barbe aux poils droits et
décolorés comme les aiguilles d’une vieille branche de pin, la blouse
enfarinée par les miches qui se balancent sur sa poitrine, avec sa
cargaison dans le dos, sur les bras, sur les épaules, semble quelque
mystérieux «Bonhomme Noël» tout argenté de frimas...
* * * * *
Enfin, nous sommes partis.
--Ah! monsieur, si ce n’était que le courrier! Mais, chaque matin, des
commissions pour tout le monde! On n’est pas maître de sa personne,
voyez-vous... Et puis, ça use les effets... C’est _désagrable_...
millodiou!
Nous commençons à monter, par une côte boisée, en zigzags, sur la roche
à vif, mi-sentier, mi-ruisseau, que mille sources suintantes ont creusée
et polie, entre des noisetiers d’où s’essorent des oiseaux sautillant de
branche en branche, en fuite à notre approche...
Jantet va devant, les pas enfoncés, ancrés dans le sol, des pas de
montagnard, son chargement s’embarrassant dans les broussailles, le choc
décollant des feuilles humides les rouges limaces qui tombent dans les
fraisiers et les airelles.
* * * * *