La voix seule vivait, dans cette face «usée comme la pierre du torrent»

où les poils s’agrippaient en herbe desséchée. Les mains, qui me

tenaient, serraient comme des pinces. Depuis la journée, vingt ans

auparavant, avec M. Rames, _dans la nuit des temps_, je n’avais pas vécu

d’heures aussi en dehors de la vie courante. Cela était sans date, sans

cadre,--toute l’ambiance effacée,--quelque page d’Edgard Poë... Des

choses oubliées de moi, du passé stratifié sous des amas d’alluvions

successifs, ressuscitaient... Je me penchais de plus en plus vers cette

bouche d’ombre, ces lèvres raidies, où haletaient les phrases courtes.

--Ajalbert! je voudrais vous embrasser...

J’embrassais la peau rêche et moite, avec autant de terreur et d’émotion

que si la Camarde m’étreignait pour m’entraîner dans le vide suprême...

* * * * *

L’infirmière entra, et ce fut de l’air, de la lumière, de la vie, dans

la chambre macabre. Une cuillerée de potion, l’assoupissement... Nous

reculâmes, dans la cuisine...

--Le médecin pense que ce sera pour demain... Elle ne cessait de

réclamer Monsieur... Elle n’a jamais voulu se soigner... Elle a vécu

comme une pauvresse, depuis la mort de son mari: les gens, qui la

connaissent, dans la maison, disent qu’elle est riche...

--Ajalbert, Ajalbert...

Assise, comme ragaillardie, elle commanda une course à la garde.

--Nous sommes bien seuls?

Elle tirait une clef, enfoncée sous le traversin...

--Ouvrez le secrétaire... Apportez les papiers... sous la pile de

linge--et la boîte, dans le tiroir... Tout est à vous... Dans le paquet,

il y a les actions, les coupons; dans la boîte mes bijoux, regardez...

--Mais, plus tard, vous allez mieux...

--Non, je sais, tout de suite... la montre c’est pour votre fils... pour

Charles...

Elle savait le nom...

--Ramassez tout ça... voilà l’infirmière... Demain... Ajalbert,

l’Auvergne...!

Mon cœur battait en tumulte, les larmes jaillirent comme si je perdais,

une deuxième fois, ma mère, et je ne pouvais détacher mes regards de

l’inconnue de tout à l’heure--maintenant ce que j’avais de plus près au

monde, étendue là, comme une statue, sous le drap collé en draperie de

pierre à un squelette,--la statue de basalte,--de l’Auvergne...

*

* *

Le lendemain matin, appel du téléphone:

--Madame Naves décédée.

*

* *

Après l’enterrement, je portai les papiers chez le notaire... Trois ou

quatre cent mille francs... J’allais entrer en possession, quand une

opposition surgit... Il n’y avait pas de testament... Des

«_généalogistes_», la bande noire qui rôde autour des agonies

solitaires, sur les indications des bureaux de décès et des pompes

funèbres, avaient flairé l’aubaine, découvert en quarante-huit heures

des douzaines d’héritiers aux derniers degrés, de Pierrefort à

Saint-Flour, et ce fut avec Maître Gastaldi, le notaire de ces écumeurs

de tombeaux, un procès interminable, de 1913 à 1924, où l’avoir partagé

entre une douzaine de co-héritiers ne me laissa pas de quoi rémunérer le

temps gaspillé en procédures...

* * * * *

Mais quel trésor de rêve, où je puise radieusement, quand je doute de

mon effort... J’aurais dû faire autre chose, plus de romans, du théâtre!

Une voix monte de terre, qui répète:

--Ajalbert..., l’Auvergne...

Ça suffit... N’aurais-je écrit que pour cette humble femme de mon

pays... que ma part est assez belle, pour que je n’en regrette aucune

autre...

*

* *

--Ajalbert... Ajalbert...

Ce n’est pas que dans ce galetas de Paris, que j’ai goûté cette gloire

secrète que ne m’auraient pas valu des succès plus voyants ou bruyants

de la foule.

Naguère j’ai voulu traverser une fois encore les lieux où s’étaient

partagées quelques années de mon enfance, et mes vacances de collégien,

le dernier village de la Planèze, en escalade vers la cime du Cantal...

Un dimanche, l’auto me déposa sur la placette de l’église romane de

Cézens,--dont l’humble clocher à peigne s’interpose toujours entre mes

yeux et les architectures les plus prestigieuses: c’est le premier

monument qui me soit apparu, au-dessus des chaumes de la montagne.

Depuis cinquante ans, rien de changé. Je reconnaissais la forge, les

auberges, les étables, la «charreire» caillouteuse dévalant vers le

ruisseau mince où j’avais fusillé des truites.

Dimanche, onze heures, silence et solitude, tout le monde à la messe.

J’entrai. De la centaine d’assistants, les têtes se détournaient vers le

retardataire, des femmes agenouillées dans la nef, des gamins alignés

sur les banquettes, des enfants de chœur en galoches aux hommes dans la

tribune de bois--le remuement sonore des chaises et des galoches sur les

dalles--et cette corde de la petite cloche, dont on enviait le sonneur,

Pierrouti...

Je me plaçai contre le mur du fond, à côté de quelques vieillards à

lunettes, le nez dans leur livre... Qu’il était petit ce bénitier, où,

jadis, nous pouvions si mal à atteindre, il y avait un demi-siècle...

Vingt ans, au moins, que je n’y étais revenu... Un seul nom m’était

resté, de l’instituteur contemporain de ma mère--chez qui j’avais

séjourné, Fournier mort, sans doute, quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-dix

ans. Je me rappelai sa famille, nombreuse, des jeunes filles, préparant

leurs brevets, des dames parmi les paysans... Ne ressemblait-il pas à ce

voisin, tout blanc, marmonnant sur son prie-dieu? Oui, il lui

ressemblait... Mais non, une hallucination...? Je n’y tins plus...

--_Monsieur Fournier?_

La tête se redressa, les regards se fixèrent, attentivement:

--_Ah! Jean Ajalbert... Jean Ajalbert!_--tout de même... Mais c’est un

miracle, une apparition... _Jean Ajalbert..._

Tout cela murmuré, dans le silence de l’office.

M. Fournier me tenait la main:

--Par où êtes-vous entré?

* * * * *

On sortait. Il prenait son bâton, son parapluie... Les fidèles

s’écoulaient, à l’écart, laissant le maître poliment avec l’étranger...

Car, c’était un homme du passé, rude, plein de discipline, et que les

gens craignaient et respectaient.

Mais pendant que nous cheminions, oubliant d’ouvrir son parapluie sur la

jaquette des dimanches, et le bâton gesticulant, allègre comme si je lui

avais rendu ses jambes, il interpellait des groupes:

--_C’est Jean Ajalbert... le poète, le grand savant, le grand

voyageur... Jean Ajalbert... Sa mère était de Cézens, les Teissèdre..._

Il pleuvait, on glissait dans la boue... Mais les cloches de midi

sonnaient... Je les écoutais comme si c’était pour moi, dans une bouffée

de bonheur...

Ah! que j’avais raison d’avoir préféré le livre au théâtre. Quels

applaudissements des villes m’auraient procuré cette minute

incomparable.

--_Jean Ajalbert... Jean Ajalbert... l’écrivain, le grand voyageur..._

Je riais et pleurais de l’exaltation charmante de mon vieil ami, qui

emplissait toute sa demeure, où les cheveux avaient grisonné sur la tête

de mamans, qui avaient été mes camarades des étés de l’autre siècle...

--Nous vous avons suivi...

Et, comme de l’armoire de Paris, du bahut campagnard l’on sort des

portraits pâlis d’autrefois...

--Vous n’avez pas changé...

Voilà qui me ramène à la réalité.

Le chauffeur s’impatiente...

* * * * *

Pas changé? De dix à soixante ans!

* * * * *

Et pas tant que cela, en somme, puisque me voici en train de consigner

ces notes _in extremis_ du même cœur simple que je le faisais, quand, à

mes débuts, je découvrais l’Auvergne, avec, pêle-mêle, les beautés et

les verrues de la petite patrie.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

Préface VII

Dans la nuit des temps 13

Sensations d’Aurillac 21

Chez les ferrailleurs 36

La Centenaire 45

La Reine des vallées 58

Crime des champs 73

Crime des villes 82

La Quenouille 89

Gasparous et Cantalès 99

Le Rhabilleur 106

La Grande 114

Le Château-là-Haut 120

Pierrouti 133

Le Calvaire 149

La Ville de feu 158

Plombs et Puys 166

Par monts et par vaux 183

Neige d’Auvergne 205

L’Écir 216

Le Regret 229

Trente ans après... 235

BAR-LE-DUC.--IMPRIMERIE COMTE-JACQUET.--5-1926

Veillées d'Auvergne · 第 12 / 12 段