ciel nous attendait à la lisière... C’était le dernier buron, sur ce
versant de la montagne que nous commencions de gravir... Oh! la joie de
monter dans l’air de plus en plus léger, vers l’azur de plus en plus
délicat et fin, les haltes avec la surprise, à chaque fois, du panorama
renouvelé, élargi, l’effort récompensé par cette fête éblouissante,
offerte aux yeux, des horizons se dévoilant dans les magies de la
lumière; l’oubli des servitudes de la vie, de toutes les misères comme
laissées dans la vallée, au bas des côtes, toutes les tristesses comme
balayées--le bien-être robuste de l’âme, égale et sereine, comme éventée
par l’air pur et fort tout chargé d’aromates... Enfin, l’indicible et
troublant délice, au sommet, de dominer le cirque des paysages
agenouillés, prosternés autour du puy Mary,--l’évêque à la mitre
fourchue, comme chante Vermenouze,--et de ses enfants de chœur, le Griou
pointu--et le Griounel, qui lui ressemble comme un jeune frère...
* * * * *
Mais, déjà l’ombre se trame au fond des vallées, où les rivières
brillantes tout à l’heure se sont ternies; sur des hauteurs, ce sont
toutes les merveilles du couchant, des versants mordorés, des nuages en
flammes, tout un pan de l’espace tendu de pourpres changeantes,
éclatantes tour à tour et fanées, des averses de pierreries éphémères,
des déluges de nacres, de perles, des lacs chimériques, tout d’un coup
taris, qui ne laissent à leur place que le vide incolore et, à travers
la féerie du beau soir d’été, l’affre poignante du crépuscule, où tout
va s’éteindre, la mélancolie montante où s’enlisent les êtres et les
choses...
Nous nous hâtons de descendre, peu soucieux d’être surpris par la nuit.
Il serait simple de piquer droit, sur Mandailles, à nos pieds. Mais nous
avons une heure ou deux de jour encore, et projetons de gagner le
Lioran, par le col de Cabre... Cela ne s’exécuta pas si facilement! Je
pus croire encore, comme pour le Plomb, que le Puy, offensé de nos
moqueries de jadis, tenait à se revancher aussi, lorsque, la nuit
proche, nous eussions dû être sur la pente du Lioran, égarés, nous nous
trouvâmes au puy de Peyrarches--d’où il nous fallut retourner sur le
trajet accompli pour reprendre la vraie direction. Il y eut là deux
heures assez maussades, sur lesquelles pesait le souvenir de celles
passées autour du Plomb. Enfin, l’arête franchie, nous dégringolâmes, au
hasard, dans les ténèbres... Soudain, ce fut comme un angélus, loin...
les sonnailles des bêtes, dans un parc, lo lo lo lo léro lo, la chanson
du pâtre, une petite lumière... qui nous conduisirent à un buron, d’où
il était facile de se diriger sur le village: nous en étions quittes
pour la peur...
Mais ces divers accidents ont suffi à me faire redouter la montagne et
comprendre le sérieux des montagnards, lorsqu’ils épient le moindre
trouble sur le front des potentats qui commandent à la contrée...
Huit mois, le morne hiver plane sur les monts, et l’été est traversé,
aux meilleurs jours, de longues pluies, de brouillards subits, de
furieux orages...
C’est la vie dure, incertaine--toute une année qui peut être dévastée, à
chaque fois que se renfrognent les terribles tyrans de là-haut, le Plomb
et le Puy, vers qui il est donc fort naturel que montent à toute heure
les regards du peuple de la Montagne...
Par monts et par vaux.
--_Anin, tan que la fumado del bi duro..._ Allons, tant que la fumée du
vin dure...
Le verre vidé, mangée la dernière bouchée, c’est la phrase pour se
mettre en route que nous avions pris l’habitude de répéter, la phrase
empruntée au paysan retournant au travail, après le coup de vin qui
donne du cœur au ventre. Elle me revient aujourd’hui, cette phrase, à la
lecture d’une lettre de là-bas, qui stimule ma mémoire paresseuse,
réveille les souvenirs assoupis de mes excursions à travers d’autres
villes et villages de la montagne, dont je n’ai point parlé encore...
Allons, tant que brûle la flamme capiteuse du souvenir...
Aussi bien, il est temps de me hâter...
Un peu plus, et la place me manquerait, dans ce livre déjà tout rempli!
J’ai fait l’école buissonnière, flânant à toutes les pages, et voici
qu’il ne me reste plus qu’un chapitre, où il me faudrait un volume, à
consacrer à tant de châteaux dont les vestiges au sommet des rocs
attestent le passé formidable de la province, à tant d’églises qui
rappellent ses ardentes heures de foi, tant de petites villes toutes
glorieuses, chacune avec une bribe d’histoire, un bout de légende!
Mais il faut brûler les étapes, dans une pérégrination rapide, où l’on
ne fait que passer, sans le loisir de séjourner. Pourtant, cela n’est
pas dépouillé de charme non plus, la course pressée avec les contrastes
intenses que produit la succession changeante des paysages, comme les
images changeantes d’un kaléidoscope.
Allons!
D’ailleurs, par ces terribles routes témérairement montantes,
descendantes et tournantes au flanc des puys et des plombs, les chevaux
ne vont pas un train tel que l’on ne puisse contempler assez pour se les
rappeler à tout jamais ces pans de murailles audacieusement juchées sur
les hauteurs, ces tours fameuses, étronçonnées, chancelantes, toute la
ruine tragique du moyen âge... Non, les chevaux ne vont pas d’une telle
allure qu’il ne soit possible, au long des chemins, de ramasser quelques
notes, de croquer une silhouette de monument, d’inscrire un détail
pittoresque, de cueillir quelque fleur aux touffes de l’histoire ou de
la légende--comme, au trot de la voiture, on casse la grappe d’acacia,
la branchette de sorbier, qui pend des arbres au-dessus de la tête...
* * * * *
Et l’on ne s’en procure pas tout de suite, des chevaux!
Il fallut espérer au lendemain matin, et nous ne pûmes partir de Murat
l’après-midi que nous avions projeté.
Toute une soirée, c’était plus qu’il ne fallait pour visiter cette
petite noiraude de sous-préfecture, qui grimpe comme une chèvre sur la
pente du rocher de Bonnevie, du haut duquel veille sur elle une statue
colossale, toute blanche, de la Vierge!
* * * * *
Quel merveilleux piédestal, cent quarante mètres! avec des étages de
colonnes volcaniques, des basaltes prismatiques du plus puissant effet,
comme des orgues géantes, aux tuyaux de 2 mètres jusqu’à 15 mètres de
longueur sur 7 et 8 mètres de largeur, quel merveilleux calvaire! C’est
aussi un paratonnerre infaillible, paraît-il.
Dans ce pays d’orages, où la foudre est toujours suspendue, menaçante,
Murat n’a point à redouter des feux du ciel, toute la ville est protégée
par les aiguilles volcaniques du rocher de Bonnevie.
On parvient à la plate-forme par un raidillon qui monte du haut de la
ville--que l’on a vite fait de traverser, tout en jetant un coup d’œil
aux maisons renfrognées, comme de petites vieilles, qui sous les modes
d’aujourd’hui gardent quelque signe d’autrefois--c’est, pour ces
anciennes de pierre, leurs fenêtres surbaissées divisées par des
meneaux, quelque rinceau de feuillage, une date sculptée au-dessus de la
porte, quelque galerie extérieure abritant une boutique de coutelier ou
de sabotier. D’un aspect curieux, encore il y a quelques années, le
quartier des boucheries. Elles étaient réunies sur une placette aux
maisons flanquées de tours, percées d’étroites et rébarbatives
ouvertures solidement grillagées de fer. Les étals extérieurs, les
lambeaux de viande aux crocs des murs, les marchands et les marchandes
souillés de sang, des flaques figées sur le pavé, un ruisseau rouge
longeant les façades, l’odeur écœurante et fade de la placette, des vols
pressés de grosses mouches, par un fort soleil d’été, cela constituait
un coin des plus pittoresques, mais cela n’allait pas non plus sans
quelque malpropreté. La municipalité a exproprié et assaini, pour élever
une halle.
Là, on était boucher de père en fils. Il faut espérer que les fils ont
perdu les traditions des pères, accusés partout de trafiquer des chèvres
malades, des vaches gâtées. Pour toute la contrée, _lou Muratel_,
l’homme de Murat, était le marchand de «carne». Des couplets patois font
allusion à cela:
A Murat, quan bous coubidou,
Bous mettou sur un platou
Un paü de cabra pouirida,
Disen qua quo de boun moutou.
Si bous fatchias de lou chiëre,
Bous respondou tout coulère:
Naütres n’en mantzens tout l’an
A Murat, dessous Bredon.
«A Murat, quand on vous invite,--On met sur un petit plat--Un peu de
chèvre pourrie,--Disant que c’est du bon mouton.--Si vous vous fâchez de
leur chère,--Ils répondent tout furieux:--Nous en mangeons toute
l’année--A Murat, dessous Bredons.»
* * * * *
Il ne faut que quelques minutes d’ici pour atteindre au sentier, et
ensuite au haut du rocher de Bonnevie, où l’on goûte délicieusement la
pureté de l’air, après cette halte au charnier; et l’on ne se lasse
point de la fête offerte aux yeux, le regard errant aux lointains
vaporeux où s’érigent les cônes solitaires, vers les nuages,--ou
plongeant dans la fraîche vallée d’Alagnon, se reposant sur le grave
profil romain de Bredons, au bout d’un rocher qui fait vis-à-vis au
rocher de Bonnevie.
* * * * *
En route, par l’allégresse du matin, où l’air est si subtil, comme neuf,
comme de l’éther vierge, vers les cimes et les plateaux déserts!
Je ne me rappelle point, ce jour-là, de Murat à Allanche, avoir fait
autre chose que de respirer, avidement, profondément...
Oui, tandis que se déroulait le trajet, terrains de cultures ou brousses
désolées, gracieux replis des vallons ou rudes versants, les yeux sur le
large des champs ou barrés par les pentes abruptes, je ne m’occupais que
de respirer, de m’enivrer d’oxygène, comme si jamais jusque-là je
n’avais goûté cette banale et rare jouissance, qui nous est si bien
refusée dans la fournaise des villes compactes et desséchées.
Tant et si bien que ce fut une sensation douloureuse presque, lorsque,
au bout de trois ou quatre heures, nous fûmes devant Allanche,--un gros
bourg au pied des montagnes du Luguet, où il fallait s’arrêter pour
déjeuner, laisser souffler les chevaux,--une sensation douloureuse comme
si l’air allait manquer à mes poumons avides de vider, à eux seuls, tout
le ciel...
N’allais-je pas avaler tout d’un coup autant de poussière que si j’eusse
été à quelque fête des environs de Paris? Allanche était tout remué d’un
mariage qui avait lieu, justement, ce jour-là...
* * * * *
D’abord, la sonnerie des cloches et les _cabrettes_ m’avaient fait
interroger mon voiturier,--si nous ne tombions pas sur une des
solennités pour lesquelles jadis était renommée Allanche? Mais la
Saint-Jean était passée, et passées les Saint-Jean où, d’après un usage,
les adolescents se faisaient recevoir «garçons» comme les Romains
prenaient la toge virile. Abolie aussi la royauté pour rire qui
s’octroyait à cette occasion, où la plus grande charge pour l’élu
consistait à régaler largement ses sujets, à présider aux danses et aux
repas, à conduire les habitants au _Piara-Prat_, au Pré-Pelé cueillir
les herbes de la Saint-Jean, douées de vertus spéciales...
* * * * *
La rumeur de la ville, aujourd’hui, avait donc une cause tout ordinaire,
un mariage dont le long cortège tenait toute la rue, les hommes, des
géants blonds, en blouses éclatantes comme des pans de ciel ou d’océan,
en belles blouses bleues ou en vestes courtes, les femmes avec tous
leurs bijoux dehors, des chaînes, des médaillons, des Saint-Esprit, de
triples tours de cou. En avant, les _cabrettaïres_ avec des flots de
rubans à leurs _cabrettes_, précédés de garçons qui tiraient des salves
de pistolets et de fusils...
Toute la noce s’engouffra dans la vaste salle où s’alignaient les tables
chargées d’énormes quartiers de viande...
Cependant, la jeunesse ne tenait point en place, et l’on commençait de
danser tout de suite, mangeant entre deux bourrées, dans la buée et la
poussière soulevées...
* * * * *
J’avais achevé de déjeuner et voulais repartir, mais ce ne fut point
sans peine, mon voiturier étant entré dans la danse... et n’en finissait
point de «virer la dernière» qui était toujours suivie d’une autre...
Je crois même que je ne résistai pas et dus lui faire vis-à-vis.
Cependant, je n’en pouvais plus, j’étouffais réellement dans la vapeur
de la salle où sautaient, ébranlant le plancher, et tout suants, nos
montagnards; quatre, entre autres autour desquels on avait formé le
cercle, s’étaient déchaussés et, nu-pieds, continuaient de danser, avec
des litres en équilibre sur la tête, sans qu’une goutte fût versée,
cette bourrée si diverse, si mélangée aujourd’hui, tantôt rappelant la
grâce maniérée du menuet, presque une danse guerrière chez les
_Cantalès_ de l’Aubrac, ailleurs, presque une danse d’amour voluptueuse
de gitanes et exécutée souvent avec une gravité de danse religieuse!
* * * * *
Enfin, nous repartons, laissant à leur joie d’aujourd’hui les «nobios»
et toute la société, au milieu desquels un _cabrettaïre_ joue et chante
l’inquiétant petit refrain:
Io sabo ina chansou
Plina di minsounso
Et si diso ina berta
Bolé bi que mi pindsou...
«Je sais une chanson--Pleine de mensonge--Et si je dis une vérité--Je
veux bien être pendu...»
* * * * *
En route! et c’est la solitude de nouveau, par la route qui va sur
Marcenat à travers les pacages du Cézallier, le désert du plateau
démesuré, monotone, sans rien que de loin en loin quelque troupeau, un
buron...
Puis, en approchant du bourg éparpillé au milieu des arbres, nous
rencontrons des villégiatureurs en promenade, dans d’élégants cabriolets
attelés de chevaux fins:
--Des _leveurs_, murmure mon conducteur...
Les _leveurs de toiles_...
Ce sont les émigrants de Marcenat, qui sont marqués de ce nom, la bande
d’industriels par trop industrieux qui courent le monde, revendant les
étoffes qu’ils se font livrer à crédit dans les villes par les marchands
trop confiants... Leur rouerie est sans bornes, et quelques-uns
pratiquent l’abus de confiance et l’escroquerie avec la plus admirable
maîtrise... Il est vrai qu’ils appellent cela les affaires... D’autre
part, il ne faudrait point croire que toute la population use de tels
procédés et qu’il n’y ait point là comme ailleurs les plus honnêtes et
les plus probes gens... Mais il y a eu assez des autres pour mériter ce
mauvais renom au village... D’ailleurs, ce genre d’opérations se
pratique de moins en moins, paraît-il; les _leveurs_ de toile
deviendraient vertueux; c’est ainsi que pour les jeunes le métier est
devenu difficile--les négociants avertis, et le colportage diminué,
expirant avec les chemins de fer...
A mesure que l’on avance de Marcenat sur Condat, le pays se fait doux et
riant, et la montagne foisonne de forêts; les ravins se comblent de
végétation, les contours s’arrondissent, les lignes s’adoucissent, les
vagues de collines qui montent à l’horizon vers le Sancy n’offrent plus
les heurts violents de la tempête pétrifiée du Cantal, qui terrifie le
regard au pied des puys et des plombs fauves...
La nuit n’était point là encore, et poussant les chevaux, nous pouvions
atteindre Bort, célèbre par sa couronne d’orgues basaltiques, les plus
vastes qui soient...
* * * * *
Après la grâce vive de ce matin au départ de Murat, vers les plateaux
frustes d’Allanche, après l’étincelante journée, ce fut un crépuscule
mordoré des plus beaux dont j’aie gardé souvenance--et j’en ai la plus
riche collection, que je parcours, les yeux clos, lorsque je veux lutter
contre l’oppression de l’hiver... Je n’ai qu’à vouloir, et les plus
fabuleuses tentures des couchants se déroulent à mon désir... Mais ni
les soirs de la mer ou de la montagne les plus magnifiques ne
l’emportent sur celui qui expirait ce soir-là et, deux heures durant,
versa tout son sang de lueurs et de pierreries sur la forêt d’Algères,
où nous entrâmes au sortir de Condat, et d’où l’on ne sort guère qu’à
l’entrée des Champs-de-Bort... Deux heures où le soleil agonisa sur les
sapins et les hêtres, avec quelle splendeur! s’arrêtant, se reprenant de
mourir, se surpassant, enfin, comme s’il eût voulu mourir mieux encore,
ne se sentant pas mourir assez, selon le vœu du poète, en beauté, en
beauté...
* * * * *
Ah! ce crépuscule comme pour moi tout seul! cette forêt comme à moi
seul! dont le frissonnant silence n’était dérangé que de temps à autre
par un bruit de cascades, un cri de bête, un chant d’oiseau, la cognée
d’un charbonnier, ou d’un sabotier, dans leurs huttes enfouies au cœur
des futaies!... Ah! ce soleil, qui ruisselait sans fin sur l’espace où
montait l’encens de la forêt, j’en ai l’âme dilatée encore et qui se
pâme de la plus fervente mélancolie, dès que je lis, dans mes
notes, cette journée, indicible, résumée en quelques mots:
Murat--Allanche--Bort.--J’ai respiré.--J’ai traversé la forêt
d’Algères...
Une journée... j’ai bien vu, comme souvent déjà en voyage, que le chemin
est tout, qu’il ne faut pas trop compter sur le but...
* * * * *
Oui, ceux qui tardent à toutes les fleurettes de la route pourraient
bien être dans le juste. Qui sait ce qui pousse encore plus loin!
Constatation banale, philosophie de proverbe, sagesse de la prétendue
Sagesse des nations! me siffle-t-on à l’oreille. Vous alliez à Bort; à
moins d’un tremblement de terre, vous n’aviez pas de doutes à nourrir,
vous étiez bien assuré, un peu plus tôt ou un peu plus tard, d’entrer à
Bort...
J’y arrivai aussi, j’y entrai--parti de Champs, où nous avions
couché--aux premières heures du matin.
Mais j’y vins pour rien!
Les orgues basaltiques, les orgues sans pareilles, n’officiaient pas ce
jour-là. De lourds nuages les enveloppaient...
--Espérez (me conseillait la marchande qui m’en vendait la photographie,
de ces tuyaux comme des boudins gigantesques accolés), le soleil se
lèvera peut-être...
* * * * *
J’espérai une heure, deux, trois heures, flânant le long de la Dordogne,
vainement, et je dus me remettre en route, sans avoir contemplé les
orgues, après une matinée de tête à tête avec la statue d’un enfant du
pays, Marmontel, qui se dresse sur une place où le hasard me ramenait
toutes les dix minutes...
* * * * *
C’en est fait; je n’aurai point aperçu les orgues de Bort; nous montons
vers Riom-ès-Montagnes; parfois, je me retourne, peut-être qu’elles se
sont dégagées de la brume; au contraire, cela s’épaissit de plus en
plus, et le soleil ne se lève que bien plus tard, lorsque depuis
longtemps nous sommes revenus dans le Cantal, de cette pointe vers le
puy de Dôme, dont les orgues qui président à ses portes ne se firent
peut-être si hostiles qu’à cause de notre préférence par trop absolue
pour les hautes terres cantaliennes!
* * * * *
Après la journée de la veille, sur la montagne ou dans la forêt, le pays
nous paraissait gras et riche avec ses champs, ses vergers, sa culture
abondante, presque jusqu’à Riom, déjà élevé, ès-Montagnes, comme il est
appelé, des montagnes qui prennent ici, à la place de puys et de plombs,
les noms de _sucs_.
* * * * *
Voici une ville, enfin! par hasard, qui n’a point été ravagée par les
huguenots ou les Anglais. On offre ici à l’imagination du voyageur mieux
que cela--la grande dévastation--par les Arabes, en 738, après la
bataille de Poitiers.
Il y a même un ruisseau qui coule exprès pour consacrer ce souvenir, le
ruisseau des Sarrasins, où les envahisseurs furent anéantis.
Mais Riom n’a point, pour exciter la curiosité, que l’eau claire de ce
ruisseau, où ne demeure aucune trace du légendaire combat, ou bien les
substructions des Rôtisses où l’on découvrit des poteries romaines, Riom
peut s’enorgueillir surtout des magnifiques ruines du château d’Apchon,
mentionné dans la charte de Clovis, encore assez debout pour dominer la
montagne et écraser le paysage autour de sa pierre délabrée...
* * * * *
Dans le village--à quelques kilomètres de Riom... Des vieilles tricotent
au pas des portes; un pâtre garde, sur les pentes où sonnent les
clochettes des bêtes; des femmes lavent à une mare; c’est la vie
paisible du long jour d’été; mais, au-dessus de tout cela, les ruines
d’Apchon se dressent, au haut d’un dyke énorme, à 1.150 mètres
d’altitude, orgueilleuses, comme dans un rêve de domination et de
bataille encore... Lorsqu’à quelque détour du chemin, soudain la
colossale silhouette se découpe, c’est comme une sensation d’effroi qui
vous arrête, engourdit l’admiration, devant cette altière forteresse
auvergnate, qui a résisté à la fureur des hommes, à la patiente
destruction des siècles, véritable citadelle aérienne, à la pointe du
roc vertical, abrupt, où l’on ne comprend point que l’effort humain ait
pu hausser une si orgueilleuse architecture!
Apchon commandait à l’étendue de toutes parts.
De là, les yeux s’effarent sur le plus complet panorama de montagnes, le
puy Mary, les monts Dore, les plateaux du Cantal et de la Corrèze, les
gradins du Luguet et du Cézallier.
Apchon commandait à tout le reste de la contrée--et ce n’est plus que
quelques parois d’où le pâtre libre d’aujourd’hui pousse un bloc pour le
simple plaisir de le voir, de l’entendre rouler avec fracas dans le
creux du vallon. Le petit paysan moque le tyran d’autrefois... Il n’a
plus de respect un peu que pour la _Font sainte_, à quelque distance de
là, où montent des pèlerinages. L’espoir de la guérison miraculeuse y
conduit les malades--pas tous bien croyants, mais comptant au moins que,
si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal...
* * * * *
Le temps de redescendre à Riom et de réatteler, et nous projetons de
gagner Saignes et Ydes, où nous toucherons à la nuit,--après nous être
désaltéré les yeux (séchés à ne voir que le roc, la terre ou la forêt)
au lac de Menet, dans une riante campagne. Car ils sont peu fréquents
les bassins tranquilles, les nappes d’eau étale, dans ces vallées
étroites où les torrents et les ruisseaux s’étranglent. Mais le soir
nous hâtait et la halte fut courte; trop court le répit de douceur que
nous procurait ce calme lac, immobile entre les herbes et les roseaux.
Cependant, nous ne nous étions que trop attardés, et nous fallut
traverser deux heures de nuit, de ténèbres denses, avant d’atteindre
l’auberge de Saignes.
Je n’étais venu à Saignes que pour aller à Ydes, une commune qui en
dépend, toute voisine, dont l’église du douzième siècle mériterait une
description minutieuse.
Mais je n’y consacrai point toute l’attention voulue.
J’examinais le zodiaque, les deux bas reliefs du porche, dont l’un
représente Daniel dans la fosse aux lions, l’autre un ange qui traîne le
prophète Habacuc par les cheveux, lorsqu’un enterrement survint, et nous
dûmes nous écarter... Nous nous approchâmes ensuite, mais j’oubliai de
scruter les pierres, tout à la cérémonie funèbre, à laquelle les
circonstances donnaient un caractère tout particulier. La toiture
enlevée--on réparait--cela se passait en plein air, et cela n’était pas
triste, malgré la tristesse du cortège, les pleurs des parents, les
mantes de deuil des femmes. L’idée de la mort ne pouvait, devant la
bière même, nous hanter, par ce jour bleu, ineffable, criblé de soleil,
où vibraient des vols d’oiseaux qui se posaient sur les murs,
s’effarouchaient à la voix du prêtre avec des cris joyeux, prêtaient à
la lugubre messe quelque chose d’une fête païenne en les pays de soleil.
Nous faisions le tour de l’enceinte, décorée de modillons grimaçants, et
aux portes latérales, de nouveau nous assistions aux prières pour le
mort dont le ciel chauffait le blanc linceul qui enveloppait la bière...
et je l’enviai, le mort inconnu, qui retournait à la terre maternelle
par ce jour enchanté, paré de joie et de lumière...
* * * * *
A quelques centaines de mètres du village s’est installée la petite
station des eaux minérales pour lesquelles, naturellement, on espère le
plus brillant avenir, au fond d’un joli vallon de la Sumène. Des
sommités médicales ont décerné les attestations les plus flatteuses à
ces sources. Moi, je goûtai fort les légendes qui me furent répétées
sous les ombrages qui y mènent, notamment toutes celles qui ont trait
aux fées, aux «demoiselles» qui sont les ondines de la montagne. Elles
habitent plus particulièrement un tumulus--ils sont nombreux sur le
territoire de Saignes-Ydes--celui dénommé _suc des Demoiselles_, d’où un
_cabrettaïre_, qui avait raillé leur puissance, fut précipité du haut
d’un roc par une ronde des _fados_ outragées.
Après l’église ensoleillée d’Ydes, comme celle de Mauriac, où nous
arrivâmes ensuite, m’apparut froide, déjà consternée par le soir!...