* * * * *

Il est certain que Chaudesaigues peut se prêter aux plus diverses

combinaisons--sans parler du traitement qu’y suivent les malades; il ne

se dépense là qu’une médiocre quantité d’eau, et, seulement pendant

quelques semaines de l’été. Pour le reste du temps, le rendement des

sources est à peu près inutilisé. Elles ne servent plus guère qu’à laver

ces divines et radieuses tripes--ou à désuinter la laine des moutons qui

les fournissent, une laine que tout le monde, hommes, femmes et enfants,

tricote ici; enfin, le seul usage général qu’on fasse de ces sources est

pour chauffer les quatre ou cinq cents maisons qui composent

Chaudesaigues par des canaux d’irrigation, qui passent sous des dalles.

Heureuses ménagères qui n’ont point à se préoccuper du feu pour tremper

la soupe, cuire des œufs et laver le linge!

Donc, l’idée est venue à quelques-uns d’employer ces forces négligées

et, entre tant de projets qui se sont formés, le dernier surtout m’a

séduit, qui veut élever à Chaudesaigues des serres naturelles, à toutes

les températures, où tout pousserait, qui donneraient en ce pays désolé

toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs--jusqu’à la

flore extravagante des tropiques! Mais les inventeurs mettent toujours

au service de leurs causes une éloquence d’apôtres si forte que je me

défie...

Cependant, je fus convaincu par ceux-ci, et plusieurs jours, cette

pensée aussi me hanta au cours de mes promenades et de mes excursions...

Oui, c’était la fortune pour Chaudesaigues--mais aussi l’envahissement

de la foule à travers ces solitudes--où bientôt il n’y aurait plus moyen

d’être seul! Magnifique brèche de la porte d’Enfer, cascade du

Gurguttut, châteaux du Couffeur et de Montvallat, pont de Lanau, moulin

du Tour, merveilles inconnues, tout à l’heure célèbres...

Déjà, les petites maisons des bords du Remontalou s’enguirlandaient de

végétation exorbitante, de toutes les palmes exotiques dont mon

imagination immédiate dotait Chaudesaigues...

Et l’imagination n’offre ici rien de trop hardi...

Certes, cela ne causerait à personne--ces jardins et ces parcs rêvés

dans cette sombre corbeille de montagnes--l’étonnement dont on est pris,

plus loin, en découvrant le viaduc de Garabit...

Pour moi, ce fut un saisissement...

J’avais résolu de suivre le lit de la Truyère jusque-là... Inoubliable

journée, en compagnie de Galvier, le rusé pêcheur de truites, qui me

servait de guide... Mais lui-même ne connaissait qu’une portion du

trajet... La rivière, par endroits, fort large et sans profondeur, en

d’autres se rétrécit et se creuse soudain, coule entre de hautes

falaises, comme des quais prodigieux... Alors, il devenait impossible de

longer l’eau sans berges... Il fallait rebrousser chemin, gravir des

pentes à peu près verticales, se frayer un sentier, à travers des

étendues de broussaille vierge... Ou bien, à quelque coude brusque, la

rive cessait, tout d’un coup: la rivière, aux pentes du terrain, versée

toute d’un côté, et il fallait chercher quelque gué, pour passer sur

l’autre bord... Tout un jour, sous l’ardeur du soleil, nous marchâmes,

côtoyant la Truyère, au fond de ces défilés sauvages, de ce formidable

couloir aux parois abruptes, de centaines de mètres de hauteur... Nous

ne rencontrâmes point un vivant, de toute cette étape de sept ou huit

heures... Seulement, en deux ou trois places, quelque barque des plus

primitives, avec une perche, apprenait l’existence de hameaux sur les

hauteurs... A de certains moments, sous le ciel brûlant, d’entre les

arbres aux feuillages emmêlés, il partait un vol--de quelque farouche

oiseau de proie dérangé--qui déchirait la forêt, froissait le ciel d’un

grand bruit, comme une étoffe... paysages de partout et de toujours, où

rien ne rappelait le temps ni le lieu, paysages de pierre et d’eau, où

rien aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en

Auvergne, plutôt qu’en Afrique et en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six

mille ans.

C’est du creux de la vallée, obscurcie déjà de crépuscule, que nous

aperçûmes, soudain, en l’air clair encore, le viaduc de Garabit... De

là-bas, cette voie ferrée aérienne, jetée d’une crête à l’autre de la

vallée--qui franchit, à 122 mètres au-dessus de la rivière, une distance

de 564 mètres sur un arc de fer de 165 mètres d’ouverture--n’est guère

plus grosse que le fil des danseuses de corde... et c’est sur ce câble

que voici courir un train, à travers l’espace!... Mais, alors, je ne

jugeais plus impossibles du tout les orangers à Chaudesaigues...

* * * * *

J’envisage sans trop d’effroi l’idée de mes douleurs--le plus future

possible--grâce à cette eau du Par qui rend ingambes les gens aux

jointures les plus ankylosées, et dans le temps où il me faudra en user,

aura fait pousser, sur cette terre jusqu’ici seulement nourricière de

maigres bruyères et de pauvres genêts, des lauriers et des orchidées

comme il devait en fleurir, selon M. Rames, dans la nuit des temps...

Plombs et Puys.

C’est vers eux, les plombs ou les puys--le plomb du Cantal ou le puy

Mary--que montent à toute heure les regards du peuple de la montagne...

Despotes absolus, que ces mornes ancêtres de la création, arbitres

aujourd’hui des vents et des nuages sur une vaste étendue, dont les

fronts barrent l’espace, farouches divinités, qui font ici la pluie ou

le beau temps.

Dès le matin, on les consulte, savoir comment ils ont passé la nuit,

comment ils se lèvent, clairs ou sombres, dans l’aube pure ou le matin

crasse; et tout le jour, on les observe, si changeants! à l’instant,

calmes et placides, tout d’un coup inquiétants, orageux: enfin, le soir,

on tâche à deviner quel sera le lendemain, à la façon dont ils se

couchent.

Mais les prévisions des plus malins, des pâtres et des vachers, l’œil

attentif toujours à fouiller l’horizon, ne se font jamais que suivies de

toutes les restrictions, de tous les _à moins que_..., de tous les

_si_... possibles!... Comment affirmer quoi que ce soit, avec des tyrans

de qui il faut redouter toutes les sautes d’humeur! Avec eux, on n’est

jamais sûr!... Leur beau fixe est tout ce qu’il y a de plus variable,

j’en sais quelque chose, surtout en ce qui concerne le Plomb.

Ah! ces plombs, ces puys, qui n’atteignent pas dix-neuf cents mètres, je

ne manquais point à l’occasion de railler un peu lorsque--comme les

marins à la plus légère ride de la mer--je voyais ces montagnards,

graves et soucieux pour le plus mince fil de nuage là-haut...

--Des nains qui ont oublié de grandir, m’écriais-je à propos du Plomb ou

du Puy; à peine s’ils tutoient le ciel, lorsque les Alpes couchent

dedans! Des montagnes pour rire, des taupinières!

Je comparais, avec les géants suisses de cinq et de six mille mètres; je

vantais l’inoubliable magie des glaciers, des neiges éternelles; mon

rêve escaladait plus haut encore, entassait Alpes sur Pyrénées,

m’emportait sur d’inaccessibles Himalayas! Enfant prodigue, je

dédaignais, pour y être trop accoutumé, ma montagne cantalienne! Comme

les gamins sont sans respect à l’égard du grand bon chien qu’ils

martyrisent et dont ils ignorent les crocs redoutables, comme les gamins

sans gêne tirent la barbe blanche du grand-père qui les fait chevaucher

sur les genoux, ainsi je me moquais des crêtes et des cimes de la

montagne débonnaire sur les flancs de laquelle, à mes vacances

d’écolier, j’allais cueillir l’airelle, tailler des sifflets de

coudrier, ou chercher des nids... Non, cela n’était pas sérieux en tant

que montagnes, l’Auvergne! Est-ce que Michelet, qui s’y connaissait,

lui, dans ses évangiles de la _Montagne_, ne les avait pas tout

tranquillement laissées de côté, nos hautes terres, le Plomb et le Puy!

* * * * *

Longtemps, je fus dans cet état d’esprit,--la montagne incomprise.

D’ailleurs, plus tard, ce furent les sommets du monde entier qui me

devinrent indifférents. Eh! que me faisait qu’ils portassent plus ou

moins haut leurs têtes arrogantes! Entassés les uns sur les autres,

Babels sur Babels, leur escalier ne s’élèverait jamais, toujours, que

dans le vide, n’atteindrait jamais au seuil du mystère de vivre...

Et puis, qu’attendre de leur immobilité et de leur silence! Je ne les

trouvai point sensibles et vibrants à mes peines de la vingtième année.

Taciturnes--par là, ils glaçaient mes effusions, contredisaient à

l’agitation, à l’élan de mon cœur; je m’éloignai d’eux, je leur préférai

le tumulte incessant de l’Océan, les douces vagues dont le rythme

berçait mon espoir ou ma mélancolie, les vagues furieuses où criaient,

où sanglotaient mes emportements, mes colères, mes rages, mes ardeurs,

mes désespoirs; je préférai à la montagne impassible le va-et-vient

tendre ou rude de la mer, la voix câline ou brutale des flots, la

chanson de l’eau joyeuse ou douloureuse, de l’eau qui pleure, de l’eau

qui rit...

Mais, des années et des années après, voici que je reviens à la

montagne, lassé un peu de la complainte menteuse des vagues, lassé de

leurs caresses mouvantes et de leur vaine tendresse fuyante, et de cette

agitation sans fin, toute secouée de vouloirs et de désirs... C’est que

toute la fougue des cœurs en partance s’est apaisée en moi, peut-être!

et que, désormais, l’ambition ne me hante pas de plonger «au fond de

l’inconnu pour trouver du nouveau».

Inutilement la chanson de la sirène m’invite aux voyages! A quoi bon

courir vers d’autres grèves! Partout fleurit la déception; l’herbe de la

désillusion croît et foisonne à toutes les altitudes, sous toutes les

latitudes, pour ceux dont l’âme est, de naissance, vouée au noir...

Or, voici qu’elles sont passées, les heures où la mienne se laissait

rouler aux volutes des vagues, aux chimères de la vie, dont les ressacs

violents m’ont plus d’un coup jeté contre les brisants...

A présent, la montagne me sollicite...

L’immobilité des monts, leur silence, maintenant, tout d’eux m’est

fraternel et charitable...

Aux troublants conseils d’agir de la mer, avec ses ondes en mouvement

perpétuel, ils opposent l’acceptation de tout, la résignation à tout:

--Nous aussi, me prêchent-ils, nous avons été jeunes, bouillants,

impétueux; alors, nous jetions feu et flamme! Mais, peu à peu, le volcan

s’est éteint, ensevelissant sous la cendre la forêt de printemps toute

verte.

* * * * *

Aujourd’hui, la montagne ne m’apparaît plus aussi impassible

qu’autrefois, avec tout ce fabuleux passé que je sais enseveli sous le

dur basalte! A chaque fois que je gravis vers le Plomb ou le Puy, sur le

gramen glissant qui tapisse leurs pentes, à travers les poils de bouc et

la gentiane, je me rappelle ma descente dans leurs entrailles, en

compagnie de M. Rames, à l’époque où tout cela flambait jusqu’au

ciel--dans la nuit des temps...

* * * * *

Oui, ces empreintes de fleurs vives ou de feuilles mortes que le

géologue m’exhibait, pétries dans la cinérite pliocène, ont leurs

pareilles--ce pêle-mêle fané des souvenirs--qui gisent au fond de notre

cœur, aussi... Tristes analogies, et à cause desquelles, sans doute, il

me semble qu’il transpire maintenant de la montagne une tendresse

compatissante, qu’il sourd d’elle une âme profonde, indulgente et

sereine. Ici, plus que partout ailleurs, au spectacle de ce qui est

demeuré des antiques convulsions du globe, j’ai goûté fortement le _sunt

lacrymæ rerum_ du poète; il y a comme une vie toute chaude encore dans

ces scories et ces laves brunes du Cantal; il semble que ses blocs

erratiques ne sont qu’arrêtés dans leur course; il semble que tout cela

pourrait remuer tout à l’heure; qu’une houle, un jour, pourrait bien,

une fois de plus, secouer cette effroyable tempête figée, au fort de la

tourmente préhistorique, cette formidable tempête pétrifiée que

représente aujourd’hui le Massif central... Cette sensation poignante,

que la vie sommeille, qui pourrait bien se réveiller un jour, vous

pénètre... Aussi, nulles montagnes, pas même les Alpes avec leurs

splendeurs incomparables, leurs glorieux fleuves, le fastueux manteau de

glace dont ces vierges froides--assez hautes pour l’agrafer avec des

étoiles--couvrent leurs sublimes épaules, ne peuvent faire oublier le

Plomb et le Puy, dépenaillés comme deux pauvres sous le ciel, avec leurs

guenilles de gazon élimé comme le _saïle_ (la limousine du berger),

troué par endroits, montrant la chair--le roc à nu--avec ces petits

ruisseaux qui dévalent, comme les larmes des géants enchaînés!...

Des géants qui secouent leurs chaînes, de temps à autre--l’année

dernière encore où la contrée fut agitée d’un long frisson--des géants

qui secouent leurs chaînes, qui pourraient bien les briser un jour...

* * * * *

En attendant, tout captifs qu’ils sont, abîmés dans le silence et la

solitude, ils savent bien se dérober à quiconque veut les traiter en

vaincus, s’imagine qu’il va poser les pieds dessus en conquérant, et

marcher sur ces grands fauves, endormis seulement, comme sur

d’insensibles descentes de lit...

Malheur à l’imprudent!...

Tout d’un coup, du bâillement horrible des vallées, sortent d’épais

nuages: et ce sont les abois terrifiants du tonnerre qui grondent et

roulent, du fond de toutes ces gueules sombres...

Certainement, ils ont leurs colères et leurs rancunes... Et comme j’ai

dit, au début, en ce qui concerne le Plomb, j’en sais quelque chose, et

j’expiai durement mes anciennes railleries...

* * * * *

L’ascension est des plus faciles, par le Lioran,--à peine trois heures,

pour monter et descendre, un jeu d’enfant!

Je ne voulais pas me contenter d’une si piètre promenade. Je résolus de

prendre par la difficulté. Je projetai d’y aller de Cézens, une nuit,

pour descendre ensuite jusqu’à Vic-sur-Cère. Au départ, sur minuit,

temps superbe. Oui, mais bientôt cela se gâta--pas assez, tout d’abord,

pour nous faire renoncer, mais, tout à fait, plus tard, lorsqu’il

n’était plus possible de rebrousser chemin... Les étoiles s’étaient

éteintes une à une, la lune voilée; puis ce fut l’obscurité compacte, le

tonnerre roulant par l’espace, une pluie drue, dont les invisibles

lanières, qui nous apparaissaient de feu, à chaque éclair, nous

labouraient le visage. Pas un point de repère dans ces ténèbres épaisses

et comme courantes sous la bourrasque...

Cependant, mon guide, un journalier du pays, marchait toujours, sûr de

lui, m’annonçant d’avance une touffe d’herbe, une bosse de terre, un

creux, les plus minimes jalons de la route où le maintenait l’habitude.

Fragiles indications, où il s’égara tout de même, au bout de peu de

temps dans cette marche noire où les zigzags de l’éclair ouvraient

soudain des gouffres de lumière instantanée que les ténèbres comblaient

tout de suite. Nous marchions, nous marchions toujours sous la pluie qui

nous traversait jusqu’à la peau, tâchant de nous orienter, à quelqu’une

des lueurs de l’orage, vers un buron que mon homme prétendait ne pouvoir

être éloigné... Les heures passaient... Enfin, je comptais sur le jour,

qui ne vint guère ce jour-là... C’était en août... il eût dû faire clair

assez tôt... Ma montre marqua trois, quatre, cinq, six heures, avant que

l’obscurité se dégradât, qu’une pâleur glissât à travers le treillis

pressé de la pluie. Oh! je ne plaisantais plus, exténué, comme ces

voyageurs de la légende, jouets des génies de la montagne, qui les

bernent, leur font accomplir mille tours et détours, par des circuits

fantastiques... Pareillement, j’allais derrière ce guide qui allait,

revenait sur ses pas, marchait, marchait toujours...

Je ne sais plus comment nous parvînmes, à bout d’énergie, à un buron,

guidés par les beuglements des bêtes éperdues sous l’orage. Harassés,

claquant des dents de froid, mourant de faim--nos provisions s’étaient

délayées sous ce déluge--il était temps! Les vachers n’étaient pas

debout encore. Celui qui se leva à nos cris demeurait effaré, derrière

la porte, sans ouvrir... Ce ne fut qu’après un long conciliabule entre

les valets que l’on nous reçut...

Devant la réalité en chair et en os, ils doutaient encore,

s’interrogeaient sans doute en eux-mêmes, si ce n’était pas le Diable

sous nos défroques,--un étonnement fort compréhensible!

D’autre part, pour moi, c’était bien comme si j’eusse été entraîné dans

quelque caverne d’un autre monde! La misérable cabane semblait comme

flotter dans le brouillard, sous la pluie où dans cette aube trouble de

limbes qui les enveloppait, avec les toiles grossières, les sacs qu’ils

s’étaient jetés sur les épaules, tout ruisselants, les buronniers ne

figuraient que des ombres, les sujets d’un royaume d’ombres, des

ébauches d’êtres, évoquaient l’idée d’une demi-humanité seulement, d’un

limon informe...

Enfin, une fois entrés, les buronniers rassurés sur notre compte, de mon

côté je pus acquérir la certitude que nous étions chez de simples

Cantaliens et que mon guide ne m’avait point attiré dans les régions

souterraines... Et, nous voilà à tordre nos vêtements, sous un abri qui

servait de grange, dont les planches disjointes laissaient couler l’eau,

menaçaient de se laisser emporter à la rafale. Puis, nous nous

enterrâmes sous le foin, le temps de nous sécher un peu--mon compagnon

de route, de déroute plutôt, parlementant pour obtenir du feu, quelque

chose de chaud à manger, à boire... Mais il fallut patienter jusqu’à la

«traite» des vaches... Il ne restait point une goutte de lait. On

l’emploie, tout aussitôt tiré, pour la fabrication de la _fourme_, le

fromage dit: _cantal_.

Tandis que le pâtre tâchait d’enflammer une botte de genêts sur les deux

pierres qui formaient l’âtre, je pouvais examiner à loisir la cabane...

Tous les mêmes, ces burons, ordinairement composés de deux pièces, l’une

où s’accomplissent les diverses préparations du lait; l’autre, plus

basse, une cave où s’alignent les _fourmes_. Dans la première, au milieu

des ustensiles, est ménagé un recoin pour les couchettes du fromager et

du valet; le plus souvent, les bergers et l’autre valet ont leurs

paillasses dans les granges... Des tricots de laine, des limousines, des

haillons dégouttaient, suspendus à des traverses; des flaques

s’étalaient, sur la terre battue, détrempée. Pendant que chauffait la

soupe blanche--la soupe au lait et à l’eau qui constitue le fond de

l’alimentation des vachers--ils se mirent au travail. A deux, face à

face, sur une sorte de table percée de trous, le pantalon relevé

jusqu’au ventre, ils pétrissaient, ils foulaient--cariatides accroupies

du plus bizarre effet--la _tome_, qui pressée deviendra la _fourme_...

Industrie tout à fait rudimentaire que celle du fromage d’Auvergne, et

qui ne doit point avoir beaucoup varié à travers les siècles... Il

paraît que la chaleur des mains, des genoux est nécessaire et que les

produits obtenus par des procédés moins primitifs, comme la presse à

vis, sont de qualité inférieure... On ne veut pas des machines... La

presse sous laquelle la _tome_ est mise ensuite n’est qu’une planche,

qu’on surcharge de blocs de pierre... Rudimentaire aussi fut la soupe

blanche, enfin tiède, où nous trempâmes un aigre pain noir, moisi...[6]

[6] Tous les perfectionnements ont été apportés à la fabrication du

Cantal, devenu fromage de luxe.

Et la pluie tombait toujours...

Cependant, la brume diminuée, moins dense, mon compagnon se fit fort de

descendre jusqu’à Thiézac, puis dans la vallée de la Cère, car, pour

monter, il n’y fallait pas compter...

La retraite ne s’effectua pas sans difficulté, mais s’acheva tout de

même, et je dus attendre un temps propice pour faire l’ascension...

Désormais, je fus moins fanfaron et ne badinai plus avec cette mauvaise

tête du Plomb...

Je lui ai rendu souvent visite, depuis, aux heures où il reçoit de

préférence--au lever du soleil--en partant de Saint-Jacques des Blats ou

du Lioran. Et, là-haut, je ne me laissai point aller à mon mauvais

penchant pour la raillerie. A contempler d’ensemble le dédale confus des

vallées et des vallons, l’inextricable et vertigineux labyrinthe des

gorges et des défilés, je sentais trop bien quels faibles moucherons

nous étions, incapables de nous dépêtrer de cette immense toile

d’araignée (comme dit une comparaison fort juste) dont le centre serait

le Cantal, duquel tout le réseau de montagnes, tous les fils se

détachent...

* * * * *

Le puy Mary, lui, ne se comporta point d’abord aussi barbarement à notre

égard. Il nous laissa venir à lui. Cependant, comme pour le Plomb, nous

fîmes les vaillants. Le puy Mary! Un enfant de quatre ans peut y gravir,

non qu’il y ait des ascenseurs, mais la route de Salers à Murat court

sur ses flancs, à un quart d’heure du sommet. C’est une joie que de

toucher au but, mais combien plus aiguë lorsqu’il y a fallu quelques

efforts. Certes, jamais je n’éprouvai à me trouver sur le puy Mary,

commodément transporté en voiture, les sensations profondes d’y être

parvenu après des heures d’ascension... Brutale possession que la

première et qui n’offre point la douceur de la conquête peu à peu, où, à

chaque pas, la montagne se livre davantage, montre des perspectives

nouvelles, s’abandonne toute avec le secret de sa flore et de ses eaux

mystérieuses, le charme d’une intimité cœur à cœur qui s’établit entre

elle et vous, jouissance infinie à laquelle ne saurait prétendre celui

qui passe, le promeneur indifférent et rapide, pour qui la montagne ne

soulève point ses voiles, n’offre qu’un formidable chaos désert coupé

par les prodigieuses ornières des vallées, tristes, comme des fleuves

vides...

* * * * *

J’y montai de Fontange, au puy Mary, par la Bastide et le Bois-Noir--où

je ne pénétrai pas sans émoi, au spectacle de ces sapins séculaires,

étonnants burgraves, auprès desquels les plus illustres vieillards des

forêts que j’avais salués jusque-là n’étaient que de frêles adolescents.

Dans ce pêle-mêle de roches, entre lesquelles coulent des ruisseaux, où

tombent des cascades, j’étais frappé de terreur au bruit de mes propres

pas, qui me semblaient, sacrilèges, profaner le silence et la solitude

d’un temple... Nous allions, recueillis et lents, entre ces troncs

démesurés, troués de cavernes où logerait une tribu--de statures

extraordinaires, comme des Titans métamorphosés, changés en arbres, avec

de vastes barbes blanches de «Père Éternel» ou de «Bonhomme Hiver»,

grâce à quoi ils apparaîtraient assez débonnaires et familiers, si le

tragique aspect de la forêt n’interdisait de sourire... Plus d’une de

ces grandes barbes, la foudre les a roussies. Dans cette vallée de

Chavasques et de Chavaroche, l’orage gronde fréquemment. Ces vétérans

homériques sont tous décapités par le tonnerre, à une certaine

hauteur,--ce qui les a arrêtés, seulement--semble-t-il--de croître sans

fin! Luttes épiques! dont on ne salue pas sans respect les témoins et

les acteurs, ces grandioses sapins, balafrés épouvantablement, noirs du

feu du ciel, quelques-uns morts en héros, debout, et d’autres, plus

grands encore, couchés, qu’on peut mesurer alors, qui jonchent le champ

de bataille dont le Bois-Noir évoque l’idée de ruine et de désastre.

* * * * *

Lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo...

* * * * *

Veillées d'Auvergne · 第 8 / 12 段