Il est certain que Chaudesaigues peut se prêter aux plus diverses
combinaisons--sans parler du traitement qu’y suivent les malades; il ne
se dépense là qu’une médiocre quantité d’eau, et, seulement pendant
quelques semaines de l’été. Pour le reste du temps, le rendement des
sources est à peu près inutilisé. Elles ne servent plus guère qu’à laver
ces divines et radieuses tripes--ou à désuinter la laine des moutons qui
les fournissent, une laine que tout le monde, hommes, femmes et enfants,
tricote ici; enfin, le seul usage général qu’on fasse de ces sources est
pour chauffer les quatre ou cinq cents maisons qui composent
Chaudesaigues par des canaux d’irrigation, qui passent sous des dalles.
Heureuses ménagères qui n’ont point à se préoccuper du feu pour tremper
la soupe, cuire des œufs et laver le linge!
Donc, l’idée est venue à quelques-uns d’employer ces forces négligées
et, entre tant de projets qui se sont formés, le dernier surtout m’a
séduit, qui veut élever à Chaudesaigues des serres naturelles, à toutes
les températures, où tout pousserait, qui donneraient en ce pays désolé
toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs--jusqu’à la
flore extravagante des tropiques! Mais les inventeurs mettent toujours
au service de leurs causes une éloquence d’apôtres si forte que je me
défie...
Cependant, je fus convaincu par ceux-ci, et plusieurs jours, cette
pensée aussi me hanta au cours de mes promenades et de mes excursions...
Oui, c’était la fortune pour Chaudesaigues--mais aussi l’envahissement
de la foule à travers ces solitudes--où bientôt il n’y aurait plus moyen
d’être seul! Magnifique brèche de la porte d’Enfer, cascade du
Gurguttut, châteaux du Couffeur et de Montvallat, pont de Lanau, moulin
du Tour, merveilles inconnues, tout à l’heure célèbres...
Déjà, les petites maisons des bords du Remontalou s’enguirlandaient de
végétation exorbitante, de toutes les palmes exotiques dont mon
imagination immédiate dotait Chaudesaigues...
Et l’imagination n’offre ici rien de trop hardi...
Certes, cela ne causerait à personne--ces jardins et ces parcs rêvés
dans cette sombre corbeille de montagnes--l’étonnement dont on est pris,
plus loin, en découvrant le viaduc de Garabit...
Pour moi, ce fut un saisissement...
J’avais résolu de suivre le lit de la Truyère jusque-là... Inoubliable
journée, en compagnie de Galvier, le rusé pêcheur de truites, qui me
servait de guide... Mais lui-même ne connaissait qu’une portion du
trajet... La rivière, par endroits, fort large et sans profondeur, en
d’autres se rétrécit et se creuse soudain, coule entre de hautes
falaises, comme des quais prodigieux... Alors, il devenait impossible de
longer l’eau sans berges... Il fallait rebrousser chemin, gravir des
pentes à peu près verticales, se frayer un sentier, à travers des
étendues de broussaille vierge... Ou bien, à quelque coude brusque, la
rive cessait, tout d’un coup: la rivière, aux pentes du terrain, versée
toute d’un côté, et il fallait chercher quelque gué, pour passer sur
l’autre bord... Tout un jour, sous l’ardeur du soleil, nous marchâmes,
côtoyant la Truyère, au fond de ces défilés sauvages, de ce formidable
couloir aux parois abruptes, de centaines de mètres de hauteur... Nous
ne rencontrâmes point un vivant, de toute cette étape de sept ou huit
heures... Seulement, en deux ou trois places, quelque barque des plus
primitives, avec une perche, apprenait l’existence de hameaux sur les
hauteurs... A de certains moments, sous le ciel brûlant, d’entre les
arbres aux feuillages emmêlés, il partait un vol--de quelque farouche
oiseau de proie dérangé--qui déchirait la forêt, froissait le ciel d’un
grand bruit, comme une étoffe... paysages de partout et de toujours, où
rien ne rappelait le temps ni le lieu, paysages de pierre et d’eau, où
rien aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en
Auvergne, plutôt qu’en Afrique et en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six
mille ans.
C’est du creux de la vallée, obscurcie déjà de crépuscule, que nous
aperçûmes, soudain, en l’air clair encore, le viaduc de Garabit... De
là-bas, cette voie ferrée aérienne, jetée d’une crête à l’autre de la
vallée--qui franchit, à 122 mètres au-dessus de la rivière, une distance
de 564 mètres sur un arc de fer de 165 mètres d’ouverture--n’est guère
plus grosse que le fil des danseuses de corde... et c’est sur ce câble
que voici courir un train, à travers l’espace!... Mais, alors, je ne
jugeais plus impossibles du tout les orangers à Chaudesaigues...
* * * * *
J’envisage sans trop d’effroi l’idée de mes douleurs--le plus future
possible--grâce à cette eau du Par qui rend ingambes les gens aux
jointures les plus ankylosées, et dans le temps où il me faudra en user,
aura fait pousser, sur cette terre jusqu’ici seulement nourricière de
maigres bruyères et de pauvres genêts, des lauriers et des orchidées
comme il devait en fleurir, selon M. Rames, dans la nuit des temps...
Plombs et Puys.
C’est vers eux, les plombs ou les puys--le plomb du Cantal ou le puy
Mary--que montent à toute heure les regards du peuple de la montagne...
Despotes absolus, que ces mornes ancêtres de la création, arbitres
aujourd’hui des vents et des nuages sur une vaste étendue, dont les
fronts barrent l’espace, farouches divinités, qui font ici la pluie ou
le beau temps.
Dès le matin, on les consulte, savoir comment ils ont passé la nuit,
comment ils se lèvent, clairs ou sombres, dans l’aube pure ou le matin
crasse; et tout le jour, on les observe, si changeants! à l’instant,
calmes et placides, tout d’un coup inquiétants, orageux: enfin, le soir,
on tâche à deviner quel sera le lendemain, à la façon dont ils se
couchent.
Mais les prévisions des plus malins, des pâtres et des vachers, l’œil
attentif toujours à fouiller l’horizon, ne se font jamais que suivies de
toutes les restrictions, de tous les _à moins que_..., de tous les
_si_... possibles!... Comment affirmer quoi que ce soit, avec des tyrans
de qui il faut redouter toutes les sautes d’humeur! Avec eux, on n’est
jamais sûr!... Leur beau fixe est tout ce qu’il y a de plus variable,
j’en sais quelque chose, surtout en ce qui concerne le Plomb.
Ah! ces plombs, ces puys, qui n’atteignent pas dix-neuf cents mètres, je
ne manquais point à l’occasion de railler un peu lorsque--comme les
marins à la plus légère ride de la mer--je voyais ces montagnards,
graves et soucieux pour le plus mince fil de nuage là-haut...
--Des nains qui ont oublié de grandir, m’écriais-je à propos du Plomb ou
du Puy; à peine s’ils tutoient le ciel, lorsque les Alpes couchent
dedans! Des montagnes pour rire, des taupinières!
Je comparais, avec les géants suisses de cinq et de six mille mètres; je
vantais l’inoubliable magie des glaciers, des neiges éternelles; mon
rêve escaladait plus haut encore, entassait Alpes sur Pyrénées,
m’emportait sur d’inaccessibles Himalayas! Enfant prodigue, je
dédaignais, pour y être trop accoutumé, ma montagne cantalienne! Comme
les gamins sont sans respect à l’égard du grand bon chien qu’ils
martyrisent et dont ils ignorent les crocs redoutables, comme les gamins
sans gêne tirent la barbe blanche du grand-père qui les fait chevaucher
sur les genoux, ainsi je me moquais des crêtes et des cimes de la
montagne débonnaire sur les flancs de laquelle, à mes vacances
d’écolier, j’allais cueillir l’airelle, tailler des sifflets de
coudrier, ou chercher des nids... Non, cela n’était pas sérieux en tant
que montagnes, l’Auvergne! Est-ce que Michelet, qui s’y connaissait,
lui, dans ses évangiles de la _Montagne_, ne les avait pas tout
tranquillement laissées de côté, nos hautes terres, le Plomb et le Puy!
* * * * *
Longtemps, je fus dans cet état d’esprit,--la montagne incomprise.
D’ailleurs, plus tard, ce furent les sommets du monde entier qui me
devinrent indifférents. Eh! que me faisait qu’ils portassent plus ou
moins haut leurs têtes arrogantes! Entassés les uns sur les autres,
Babels sur Babels, leur escalier ne s’élèverait jamais, toujours, que
dans le vide, n’atteindrait jamais au seuil du mystère de vivre...
Et puis, qu’attendre de leur immobilité et de leur silence! Je ne les
trouvai point sensibles et vibrants à mes peines de la vingtième année.
Taciturnes--par là, ils glaçaient mes effusions, contredisaient à
l’agitation, à l’élan de mon cœur; je m’éloignai d’eux, je leur préférai
le tumulte incessant de l’Océan, les douces vagues dont le rythme
berçait mon espoir ou ma mélancolie, les vagues furieuses où criaient,
où sanglotaient mes emportements, mes colères, mes rages, mes ardeurs,
mes désespoirs; je préférai à la montagne impassible le va-et-vient
tendre ou rude de la mer, la voix câline ou brutale des flots, la
chanson de l’eau joyeuse ou douloureuse, de l’eau qui pleure, de l’eau
qui rit...
Mais, des années et des années après, voici que je reviens à la
montagne, lassé un peu de la complainte menteuse des vagues, lassé de
leurs caresses mouvantes et de leur vaine tendresse fuyante, et de cette
agitation sans fin, toute secouée de vouloirs et de désirs... C’est que
toute la fougue des cœurs en partance s’est apaisée en moi, peut-être!
et que, désormais, l’ambition ne me hante pas de plonger «au fond de
l’inconnu pour trouver du nouveau».
Inutilement la chanson de la sirène m’invite aux voyages! A quoi bon
courir vers d’autres grèves! Partout fleurit la déception; l’herbe de la
désillusion croît et foisonne à toutes les altitudes, sous toutes les
latitudes, pour ceux dont l’âme est, de naissance, vouée au noir...
Or, voici qu’elles sont passées, les heures où la mienne se laissait
rouler aux volutes des vagues, aux chimères de la vie, dont les ressacs
violents m’ont plus d’un coup jeté contre les brisants...
A présent, la montagne me sollicite...
L’immobilité des monts, leur silence, maintenant, tout d’eux m’est
fraternel et charitable...
Aux troublants conseils d’agir de la mer, avec ses ondes en mouvement
perpétuel, ils opposent l’acceptation de tout, la résignation à tout:
--Nous aussi, me prêchent-ils, nous avons été jeunes, bouillants,
impétueux; alors, nous jetions feu et flamme! Mais, peu à peu, le volcan
s’est éteint, ensevelissant sous la cendre la forêt de printemps toute
verte.
* * * * *
Aujourd’hui, la montagne ne m’apparaît plus aussi impassible
qu’autrefois, avec tout ce fabuleux passé que je sais enseveli sous le
dur basalte! A chaque fois que je gravis vers le Plomb ou le Puy, sur le
gramen glissant qui tapisse leurs pentes, à travers les poils de bouc et
la gentiane, je me rappelle ma descente dans leurs entrailles, en
compagnie de M. Rames, à l’époque où tout cela flambait jusqu’au
ciel--dans la nuit des temps...
* * * * *
Oui, ces empreintes de fleurs vives ou de feuilles mortes que le
géologue m’exhibait, pétries dans la cinérite pliocène, ont leurs
pareilles--ce pêle-mêle fané des souvenirs--qui gisent au fond de notre
cœur, aussi... Tristes analogies, et à cause desquelles, sans doute, il
me semble qu’il transpire maintenant de la montagne une tendresse
compatissante, qu’il sourd d’elle une âme profonde, indulgente et
sereine. Ici, plus que partout ailleurs, au spectacle de ce qui est
demeuré des antiques convulsions du globe, j’ai goûté fortement le _sunt
lacrymæ rerum_ du poète; il y a comme une vie toute chaude encore dans
ces scories et ces laves brunes du Cantal; il semble que ses blocs
erratiques ne sont qu’arrêtés dans leur course; il semble que tout cela
pourrait remuer tout à l’heure; qu’une houle, un jour, pourrait bien,
une fois de plus, secouer cette effroyable tempête figée, au fort de la
tourmente préhistorique, cette formidable tempête pétrifiée que
représente aujourd’hui le Massif central... Cette sensation poignante,
que la vie sommeille, qui pourrait bien se réveiller un jour, vous
pénètre... Aussi, nulles montagnes, pas même les Alpes avec leurs
splendeurs incomparables, leurs glorieux fleuves, le fastueux manteau de
glace dont ces vierges froides--assez hautes pour l’agrafer avec des
étoiles--couvrent leurs sublimes épaules, ne peuvent faire oublier le
Plomb et le Puy, dépenaillés comme deux pauvres sous le ciel, avec leurs
guenilles de gazon élimé comme le _saïle_ (la limousine du berger),
troué par endroits, montrant la chair--le roc à nu--avec ces petits
ruisseaux qui dévalent, comme les larmes des géants enchaînés!...
Des géants qui secouent leurs chaînes, de temps à autre--l’année
dernière encore où la contrée fut agitée d’un long frisson--des géants
qui secouent leurs chaînes, qui pourraient bien les briser un jour...
* * * * *
En attendant, tout captifs qu’ils sont, abîmés dans le silence et la
solitude, ils savent bien se dérober à quiconque veut les traiter en
vaincus, s’imagine qu’il va poser les pieds dessus en conquérant, et
marcher sur ces grands fauves, endormis seulement, comme sur
d’insensibles descentes de lit...
Malheur à l’imprudent!...
Tout d’un coup, du bâillement horrible des vallées, sortent d’épais
nuages: et ce sont les abois terrifiants du tonnerre qui grondent et
roulent, du fond de toutes ces gueules sombres...
Certainement, ils ont leurs colères et leurs rancunes... Et comme j’ai
dit, au début, en ce qui concerne le Plomb, j’en sais quelque chose, et
j’expiai durement mes anciennes railleries...
* * * * *
L’ascension est des plus faciles, par le Lioran,--à peine trois heures,
pour monter et descendre, un jeu d’enfant!
Je ne voulais pas me contenter d’une si piètre promenade. Je résolus de
prendre par la difficulté. Je projetai d’y aller de Cézens, une nuit,
pour descendre ensuite jusqu’à Vic-sur-Cère. Au départ, sur minuit,
temps superbe. Oui, mais bientôt cela se gâta--pas assez, tout d’abord,
pour nous faire renoncer, mais, tout à fait, plus tard, lorsqu’il
n’était plus possible de rebrousser chemin... Les étoiles s’étaient
éteintes une à une, la lune voilée; puis ce fut l’obscurité compacte, le
tonnerre roulant par l’espace, une pluie drue, dont les invisibles
lanières, qui nous apparaissaient de feu, à chaque éclair, nous
labouraient le visage. Pas un point de repère dans ces ténèbres épaisses
et comme courantes sous la bourrasque...
Cependant, mon guide, un journalier du pays, marchait toujours, sûr de
lui, m’annonçant d’avance une touffe d’herbe, une bosse de terre, un
creux, les plus minimes jalons de la route où le maintenait l’habitude.
Fragiles indications, où il s’égara tout de même, au bout de peu de
temps dans cette marche noire où les zigzags de l’éclair ouvraient
soudain des gouffres de lumière instantanée que les ténèbres comblaient
tout de suite. Nous marchions, nous marchions toujours sous la pluie qui
nous traversait jusqu’à la peau, tâchant de nous orienter, à quelqu’une
des lueurs de l’orage, vers un buron que mon homme prétendait ne pouvoir
être éloigné... Les heures passaient... Enfin, je comptais sur le jour,
qui ne vint guère ce jour-là... C’était en août... il eût dû faire clair
assez tôt... Ma montre marqua trois, quatre, cinq, six heures, avant que
l’obscurité se dégradât, qu’une pâleur glissât à travers le treillis
pressé de la pluie. Oh! je ne plaisantais plus, exténué, comme ces
voyageurs de la légende, jouets des génies de la montagne, qui les
bernent, leur font accomplir mille tours et détours, par des circuits
fantastiques... Pareillement, j’allais derrière ce guide qui allait,
revenait sur ses pas, marchait, marchait toujours...
Je ne sais plus comment nous parvînmes, à bout d’énergie, à un buron,
guidés par les beuglements des bêtes éperdues sous l’orage. Harassés,
claquant des dents de froid, mourant de faim--nos provisions s’étaient
délayées sous ce déluge--il était temps! Les vachers n’étaient pas
debout encore. Celui qui se leva à nos cris demeurait effaré, derrière
la porte, sans ouvrir... Ce ne fut qu’après un long conciliabule entre
les valets que l’on nous reçut...
Devant la réalité en chair et en os, ils doutaient encore,
s’interrogeaient sans doute en eux-mêmes, si ce n’était pas le Diable
sous nos défroques,--un étonnement fort compréhensible!
D’autre part, pour moi, c’était bien comme si j’eusse été entraîné dans
quelque caverne d’un autre monde! La misérable cabane semblait comme
flotter dans le brouillard, sous la pluie où dans cette aube trouble de
limbes qui les enveloppait, avec les toiles grossières, les sacs qu’ils
s’étaient jetés sur les épaules, tout ruisselants, les buronniers ne
figuraient que des ombres, les sujets d’un royaume d’ombres, des
ébauches d’êtres, évoquaient l’idée d’une demi-humanité seulement, d’un
limon informe...
Enfin, une fois entrés, les buronniers rassurés sur notre compte, de mon
côté je pus acquérir la certitude que nous étions chez de simples
Cantaliens et que mon guide ne m’avait point attiré dans les régions
souterraines... Et, nous voilà à tordre nos vêtements, sous un abri qui
servait de grange, dont les planches disjointes laissaient couler l’eau,
menaçaient de se laisser emporter à la rafale. Puis, nous nous
enterrâmes sous le foin, le temps de nous sécher un peu--mon compagnon
de route, de déroute plutôt, parlementant pour obtenir du feu, quelque
chose de chaud à manger, à boire... Mais il fallut patienter jusqu’à la
«traite» des vaches... Il ne restait point une goutte de lait. On
l’emploie, tout aussitôt tiré, pour la fabrication de la _fourme_, le
fromage dit: _cantal_.
Tandis que le pâtre tâchait d’enflammer une botte de genêts sur les deux
pierres qui formaient l’âtre, je pouvais examiner à loisir la cabane...
Tous les mêmes, ces burons, ordinairement composés de deux pièces, l’une
où s’accomplissent les diverses préparations du lait; l’autre, plus
basse, une cave où s’alignent les _fourmes_. Dans la première, au milieu
des ustensiles, est ménagé un recoin pour les couchettes du fromager et
du valet; le plus souvent, les bergers et l’autre valet ont leurs
paillasses dans les granges... Des tricots de laine, des limousines, des
haillons dégouttaient, suspendus à des traverses; des flaques
s’étalaient, sur la terre battue, détrempée. Pendant que chauffait la
soupe blanche--la soupe au lait et à l’eau qui constitue le fond de
l’alimentation des vachers--ils se mirent au travail. A deux, face à
face, sur une sorte de table percée de trous, le pantalon relevé
jusqu’au ventre, ils pétrissaient, ils foulaient--cariatides accroupies
du plus bizarre effet--la _tome_, qui pressée deviendra la _fourme_...
Industrie tout à fait rudimentaire que celle du fromage d’Auvergne, et
qui ne doit point avoir beaucoup varié à travers les siècles... Il
paraît que la chaleur des mains, des genoux est nécessaire et que les
produits obtenus par des procédés moins primitifs, comme la presse à
vis, sont de qualité inférieure... On ne veut pas des machines... La
presse sous laquelle la _tome_ est mise ensuite n’est qu’une planche,
qu’on surcharge de blocs de pierre... Rudimentaire aussi fut la soupe
blanche, enfin tiède, où nous trempâmes un aigre pain noir, moisi...[6]
[6] Tous les perfectionnements ont été apportés à la fabrication du
Cantal, devenu fromage de luxe.
Et la pluie tombait toujours...
Cependant, la brume diminuée, moins dense, mon compagnon se fit fort de
descendre jusqu’à Thiézac, puis dans la vallée de la Cère, car, pour
monter, il n’y fallait pas compter...
La retraite ne s’effectua pas sans difficulté, mais s’acheva tout de
même, et je dus attendre un temps propice pour faire l’ascension...
Désormais, je fus moins fanfaron et ne badinai plus avec cette mauvaise
tête du Plomb...
Je lui ai rendu souvent visite, depuis, aux heures où il reçoit de
préférence--au lever du soleil--en partant de Saint-Jacques des Blats ou
du Lioran. Et, là-haut, je ne me laissai point aller à mon mauvais
penchant pour la raillerie. A contempler d’ensemble le dédale confus des
vallées et des vallons, l’inextricable et vertigineux labyrinthe des
gorges et des défilés, je sentais trop bien quels faibles moucherons
nous étions, incapables de nous dépêtrer de cette immense toile
d’araignée (comme dit une comparaison fort juste) dont le centre serait
le Cantal, duquel tout le réseau de montagnes, tous les fils se
détachent...
* * * * *
Le puy Mary, lui, ne se comporta point d’abord aussi barbarement à notre
égard. Il nous laissa venir à lui. Cependant, comme pour le Plomb, nous
fîmes les vaillants. Le puy Mary! Un enfant de quatre ans peut y gravir,
non qu’il y ait des ascenseurs, mais la route de Salers à Murat court
sur ses flancs, à un quart d’heure du sommet. C’est une joie que de
toucher au but, mais combien plus aiguë lorsqu’il y a fallu quelques
efforts. Certes, jamais je n’éprouvai à me trouver sur le puy Mary,
commodément transporté en voiture, les sensations profondes d’y être
parvenu après des heures d’ascension... Brutale possession que la
première et qui n’offre point la douceur de la conquête peu à peu, où, à
chaque pas, la montagne se livre davantage, montre des perspectives
nouvelles, s’abandonne toute avec le secret de sa flore et de ses eaux
mystérieuses, le charme d’une intimité cœur à cœur qui s’établit entre
elle et vous, jouissance infinie à laquelle ne saurait prétendre celui
qui passe, le promeneur indifférent et rapide, pour qui la montagne ne
soulève point ses voiles, n’offre qu’un formidable chaos désert coupé
par les prodigieuses ornières des vallées, tristes, comme des fleuves
vides...
* * * * *
J’y montai de Fontange, au puy Mary, par la Bastide et le Bois-Noir--où
je ne pénétrai pas sans émoi, au spectacle de ces sapins séculaires,
étonnants burgraves, auprès desquels les plus illustres vieillards des
forêts que j’avais salués jusque-là n’étaient que de frêles adolescents.
Dans ce pêle-mêle de roches, entre lesquelles coulent des ruisseaux, où
tombent des cascades, j’étais frappé de terreur au bruit de mes propres
pas, qui me semblaient, sacrilèges, profaner le silence et la solitude
d’un temple... Nous allions, recueillis et lents, entre ces troncs
démesurés, troués de cavernes où logerait une tribu--de statures
extraordinaires, comme des Titans métamorphosés, changés en arbres, avec
de vastes barbes blanches de «Père Éternel» ou de «Bonhomme Hiver»,
grâce à quoi ils apparaîtraient assez débonnaires et familiers, si le
tragique aspect de la forêt n’interdisait de sourire... Plus d’une de
ces grandes barbes, la foudre les a roussies. Dans cette vallée de
Chavasques et de Chavaroche, l’orage gronde fréquemment. Ces vétérans
homériques sont tous décapités par le tonnerre, à une certaine
hauteur,--ce qui les a arrêtés, seulement--semble-t-il--de croître sans
fin! Luttes épiques! dont on ne salue pas sans respect les témoins et
les acteurs, ces grandioses sapins, balafrés épouvantablement, noirs du
feu du ciel, quelques-uns morts en héros, debout, et d’autres, plus
grands encore, couchés, qu’on peut mesurer alors, qui jonchent le champ
de bataille dont le Bois-Noir évoque l’idée de ruine et de désastre.
* * * * *
Lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo...
* * * * *