ferons-nous,--Quand nous nous marierons?--Nous achèterons--Un pot, une
écuelle,--Une cuillère,--et mangerons tous les deux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tont que t’eimabo,
Te proumetio prou, pichioto!
Te proumetio prou.
Aro que te tene,
Jiogue de bostou, pichioto,
Aro que te tene,
Jiogue del bostou.
--Tant que je t’aimais,--Je te promettais assez, petite!--Tant que je
t’aimais,--Je te promettais assez.--Maintenant que je te tiens,--Je joue
du bâton, petite,--Maintenant que je te tiens,--Je joue du bâton.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Gardo toun boun tem,
Pichioto,
Gardo toun boun tem,
Moridado icou fouguesse
Quond l’as!
Moridado o moun plose,
N’en possorio la motinado
Ol coustat de moun ami.
--Garde ton bon temps,--Petite,--Garde ton bon temps,--Quand tu
l’as!--Mariée que je sois,--Mariée à mon goût,--Je passerai la
matinée,--Aux côtés de mon ami...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Per los cams d’Endouno
Lio de jioutoi flours,
De berdos, de roujio,
De toutos coulours.
Et, se yeou l’i onabe,
N’en culirio bé,
A la miono omio
N’en pourtorio bé.
--Par les champs d’Endoune--Il y a de jolies fleurs,--Des vertes, des
rouges,--De toutes couleurs--Et, si moi j’y allais,--J’en cueillerais
bien,--A la mienne amie--J’en rapporterais bien.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De qu’eimaria mai,
Lou rubon ou lo dontello?
De qu’eimaria mai,
Lou rubon, lou golon?
Yeou eimario ton
Lou golon coumo lo dontello;
Yeou eimario ton
Lou rubon coumo lou golon!
--De quoi aimeriez-vous mieux,--Le ruban ou la dentelle?--De quoi
aimeriez-vous mieux,--Le ruban ou le galant?--Moi, j’aimerais autant--Le
galant que la dentelle;--Moi, j’aimerais autant--Le ruban que le galant!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Yeou z’aime tout,
Lou bit o mai lei drollo;
Yeou z’aime tout,
Lei drollo o mai lou bit,
Mai, per coousi,
N’aimario mai lei drollo;
Mai, per coousi,
Prefeorio lou bit!
--Moi, j’aime tout,--Le vin et puis les filles,--Moi, j’aime tout,--Les
filles et puis le vin,--Mais, pour choisir,--J’aimerais mieux les
filles;--Mais, pour choisir,--Je préférerais le vin!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Yeou te cerquère,
Bouissou per bouissou,
O lo fi te troubère
Ombe un jionte garçou!
Yeou te cercabe,
Bergnat per bergnat,
O lo fi te troubère
Ombe un Oubergnat.
--Moi, je te cherchais,--Buisson par buisson,--A la fin te trouvai--Avec
un joli garçon!--Moi, je te cherchais,--Vergne par vergne,--A la fin, te
trouvai--Avec un Auvergnat.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Iste counfesso!
Lou curat d’o Besso
Obio uno poulo,
L’o metet o l’oulo.
Le poulo contabo,
Lou curat donsabo,
Le meneto plourabo...
--Iste confesse!--Le curé de Besse--Avait une poule,--La mit à la
marmite.--La poule chantait,--Le curé dansait,--La menette pleurait...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Se sabias, droullotto,
Jiomai bous moridorios,
Restorias souleto,
Gardorias lo libertat.
Toumbé, se coupé le combo,
Se lebé, se coupé lou pé.
--Si vous saviez, fillette,--Jamais vous ne vous marieriez,--Resteriez
seulette,--Garderiez la liberté.--Tomba, se cassa la jambe,--Tomba, se
cassa le pied.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Los componos d’o Brezon
Sou toumbados dins l’eston.
Caou lei lebo?
Pierre Grond.
Caou los plouro?
Lo gronouillo.
Caou n’en rit?
Lo perdrit.
Caou n’en fo doou?
Lou parpoilloou.
--Les cloches de Brezons--Sont tombées dans l’étang.--Qui les
lève?--Pierre Grand.--Qui les pleure?--La grenouille.--Qui en rit?--La
perdrix.--Qui en fait deuil?--Le papillon...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand il est lancé, plus moyen de le tenir!
En effet, Pierrouti chante, chante toujours.
Et les plus dénuées de sens de ces bourrées ont avec le rythme où elles
se scandent, dans la verdeur des mots, une rude saveur qui disparaît
sans doute à la traduction. Et telles qui peuvent devenir insignifiantes
en français sont dans le patois du tour le plus original.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lo bouole, lo Morianno,
Lo bouole, mai l’oourai.
L’onorai yeou querre,
Lo menarai,
Malgré soun paire,
L’espousarai...
--Je la veux, la Marianne,--Je la veux et je l’aurai.--Je l’irai, moi,
chercher,--Je l’amènerai;--Malgré son père,--L’épouserai.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Baïsso té, mountagno,
Aousso té, boloun,
M’empatchaï de beyré
La mio Jionetoun.
--Baisse-toi, montagne,--Hausse-toi, vallon,--Vous m’empêchez de
voir--La mienne, Jeanneton.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il «en pousse» bien d’autres, le brave Pierrouti; je ne puis les
rapporter toutes; c’est un peu toujours le même thème court, de
moqueries et de railleries, quelquefois traversé de tendresse et de
sentiment.
Mais je voudrais citer celle-ci encore, dont la constatation, vraie pour
tout le monde, ne l’est pas pour notre Pierrouti:
Lou conta ni lou donsa
Portou pas lou po o l’armodjo;
Lou conta ni lou donsa
Portou pas lou po o montja...
--Le chanter ni le danser--Ne portent pas le pain à l’armoire;--Le
chanter ni le danser--Ne portent pas le pain à manger...
* * * * *
Non, le chanter ni le danser n’ont empêché Pierrouti de mener bonne et
joyeuse existence, et, comme aujourd’hui (tandis que tout le monde est à
peiner dans la hâte des travaux de l’été), de rester à l’ombre et de
boire frais dans l’auberge où il tient ses états, comme un autre Villon;
car, lui aussi, est poète à sa manière... et ne se contente pas de
perpétuer les vieilles bourrées...
Écoutez:
A CEZENS
A Cezens, le joli bourg,
Y a des filles tout l’entour.
Mais oui, y en a des petites et des grandes
Qui veulent se marier; personne ne les demande!
Toutes les filles sont rassemblées,
Une lettre est composée.
On l’a portée le dimanche à la grand’messe:
--Monsieur le curé, publiez cette lettre...
Monsieur le curé ne manqua pas,
Cette lettre publia:
--Écoutez bien, garçons, je vous en prie;
Les filles de Cezens veulent qu’on les marie!
Tous les garçons ont répondu,
Tous les garçons ont répondu:
--Ont-elles beaucoup d’argent, sont-elles gentilles?
Si elles ne sont pas tout cela, elles resteront filles!
Toutes les filles sont rassemblées,
A Pierrefort elles sont allées,
Pour acheter des bonnets et des dentelles,
Et des mouchoirs brodés à la mode nouvelle.
Tous les garçons sont rassemblés,
Au cabaret, ils sont allés,
--Buvons, trinquons, chers camarades ensemble:
Ce qui nous fait honneur, les filles nous demandent.
--Et c’est en français, se glorifie Pierrouti, le verre en main, debout
sur ses jambes courtes... L’essai n’est déjà pas si médiocre, avec une
malice et une naïveté de poésie populaire de bonne venue, avec un goût
de terroir que j’apprécie fort... Mais comment vous redire la verve
impétueuse du bonhomme! Il en est quelques autres, moitié français,
moitié patois, de sujet hardi, que je ne puis rapporter, à cause de leur
gaillardise. Pierrouti les scande volontiers en plain-chant, mêlant le
sacré et le profane. D’ailleurs, pour ces refrains spontanés, qui
éclatèrent un jour de ripaille, entre deux saladiers de vin chaud, il
faut entendre la voix, regarder les mines du comique petit homme.
Oui, il «nous en pousserait» jusqu’à demain, Pierrouti. Et l’après-midi
se passe à l’écouter.
Enfin, nous sortons, nous sommes sur la petite place déserte. Tout
semble mort. Alors, à tue-tête, Pierrouti continue de chanter, ses
jambes vacillent un peu dans son pantalon jaune et ses sabots--le punch
et surtout la griserie de parler depuis des heures!...
Puis, il se calme, réfléchit qu’il lui faut monter jusque là-bas,--il ne
sera pas juste à temps pour l’angélus, mais ils attendront--à la
propriété dont il est garde.
--Oui, oui, garde particulier... Pierrouti... Vous ne croyez pas,
hein?...
Et il sort ses papiers...
--Hein!... moi..., garde particulier... Mais vous savez, quand je _les_
vois... je ne peux pas leur faire rien... Moi, ça serait trop fort... je
leur dis d’aller d’un autre côté...
--Au revoir, Pierrouti...
--Si vous voyez quelqu’un d’ici à Paris, vous direz que Pierrouti en
sait quelques-unes encore, nous jette le clerc, et qu’il ne se fait pas
toujours de bile... Je ne changerai pas pour un député.
Qu’il a raison! Des députés, la dernière des bourgades en produit. Mais
d’hommes heureux--comme Pierrouti--certes, la terre en est plus chiche!
Le Calvaire.
J’ai traversé la Planèze, de Murat à Pierrefort, pour gagner Brezons--un
pauvre trou de rien, où l’on peut s’étonner que je m’arrête--pour quoi
faire? Pleurer! Oui, pleurer! C’est bête, je sais. Mais je pleure tout
de même. Pas à dire non, je pleure! Ça me cuit sous les paupières,
quelque chose qui me picote l’œil, depuis qu’à un tournant de la route
(dont la rampe raide descend en longeant le vide à travers de graves
paysages aux contrastes de vie et de mort, aux brusques alternatives de
culture et de lande, de bois et de roc), depuis que j’ai aperçu... le
CALVAIRE!
Ce Calvaire? Pareil à bien d’autres du pays: un tertre assez haut qui
domine le bourg, avec, plantés au faîte, une croix, un maigre
noyer--voilà tout: et je pleure. J’ai beau me moquer--l’air de quoi,
ainsi? l’Enfant prodigue, le Petit Savoyard qui retourne à sa
chaumière!--n’empêche que mon cœur fond, et je pleure!
Vous comprendrez, quand vous saurez quel rôle cette butte de terre a
joué dans mon existence. Six mois de mon enfance, vers les huit ans--ma
famille réfugiée là, après le siège et la Commune--six mois, j’ai vécu
au pied de ce bloc sombre, avec le rêve de grimper, la hantise
d’atteindre la plate-forme où se dresse la croix, où verdit le noyer...
Ah! oui, ce Calvaire, d’où nous narguaient les chèvres, combien de fois
«l’ai-je essayé», avec des camarades, têtus aussi...
Vaines tentatives...
Toujours, on devait renoncer, la culotte en lambeaux, les mains
entaillées, les genoux déchirés comme à des clous et des couteaux de
pierre!
On renonçait, mais pour un temps; car, en dépit des remontrances et des
menaces de corrections, les plaies apaisées, la semaine d’ensuite,
l’assaut recommençait vers le but si proche, qu’on touchait de la main
presque--et pourtant toujours inaccessible!
Et puis, au bas du Calvaire, appuyée contre, la maison «d’où je sors»,
comme on dit ici, la maison des miens, la plus modeste qui soit: une
grange, un hort des plus petits, et l’_oustaou_, l’habitation, sous le
grenier couvert de chaume, une seule pièce, où l’on accède par quelques
marches...
C’est là qu’hivernait mon grand-père, buronnier, lorsque le froid oblige
les troupeaux à descendre de la montagne... Là, mon père est né, a passé
la moitié misérable--heureuse--de sa vie; là se sont écoulées, pour moi,
de brèves heures insoucieuses, à l’époque où le hasard uniquement,--mon
père indécis d’émigrer de nouveau ou de se fixer dans la
contrée--m’empêcha de devenir pâtre, pour me condamner plus tard à
aligner des phrases...
Je reconnais chaque arbre de l’enclos et la haie de groseilliers... Mais
«le bien» n’est plus nôtre... Là, demeure aujourd’hui je ne sais qui? Je
passe devant, sans entrer... Et vous ne voudriez pas que je pleure?...
Un peu plus loin, dans les flancs du Calvaire, voici le four...
Une odeur de pain chaud embaume l’air; c’est le jour, un grand jour,
chaque quinzaine, chaque semaine au plus. Des femmes, les mains, le
visage souillés de farine et de fumée, emportent, sur la tête, des piles
de larges tourtes... Des enfants trépignent d’impatience, qui éclatent
de joie, soudain, à recevoir la «pompe» brûlante, la tartelette dorée,
chauffée pour eux, qu’ils enveloppent dans leurs tabliers...
Il fut un autrefois où le four ne s’allumait pas que la grand’mère ou la
tante n’eussent pétri pour nous aussi des tartelettes et des pompes...
Je n’aurais pas les yeux rouges!
Mais ce n’est pas fini de pleurer...
Qu’elle est silencieuse, l’hospitalière maison des cousins chez qui je
suis logé, si bruyante jadis! Qu’elle est vide, jadis si pleine
d’espoir!
Les deux jeunes hommes, avec qui je me rencontrais là, à des vacances,
n’y sont plus.
L’un, médecin, qui promettait un savant, mort avant la trentaine,
victime de son noble cœur, à la suite d’un mal contracté à
courir--souffrant lui-même, en convalescence encore--, plusieurs
kilomètres, par la nuit et la neige, au chevet d’un parent malade...
L’autre, quasi mort pour la famille, enseveli comme un linceul--dans la
robe du missionnaire...
Maintenant, le père et la mère sont seuls, dans la maison déserte où la
joie n’habitera plus, désormais, au creux de cette vallée close de
murailles formidables, qui barrent l’horizon de partout...
Cependant, croyants, les yeux vers le ciel, ils continuent de vivre...
Hélas! elle est vite ébranlée leur résignation, qui pouvait paraître si
solide; la couche d’oubli n’est pas forte, une mince poussière qu’un
rien disperse, et voici la douleur à nu...
Ils m’embrassent, et leurs cils se mouillent, leur peine s’est
rouverte--tout le passé, pour eux, que mon arrivée évoque...
Pendant que la cousine pousse le feu pour la soupe, nous allons au pré
chercher la jument... Quel plaisir encore jadis--c’est toujours passé,
le plaisir!--de se faire hisser sur la brave bête; comme elle trottait,
nous tous en croupe! N’avions-nous pas comploté une fois de nous servir
d’elle comme d’un gradin pour grimper au Calvaire!
Le soir trame ses premiers fils; nous revenons taciturnes, dans la
solennité de l’heure; une clochette tinte, d’un troupeau de chèvres, qui
dévalent par bonds, s’immobilisent, me regardent de leurs yeux
diaboliques, ne s’enfuient qu’aux cris d’un valet, _oh! bestio di
bestio_, oh! bêtes de bêtes! piquant ses bœufs à moitié disparus avec le
char sous la cargaison de foin; l’angélus qui sonne...
Nous sommes devant la vieille petite église posée au bord d’une sorte de
ravin, avec son cimetière d’un côté, de l’autre son clocher à peigne qui
se délabre...
Ces églises de campagne sont les seules où j’ai pu prier, quand je
priais... Les seules, sans doute, agréables au Dieu qu’on nous
proposait, aimant les humbles et les simples. Évanouies aussi les heures
de foi, et j’en eus d’ardentes, où je revenais de la prière, mes
chagrins consolés, avec une âme rafraîchie et limpide...
* * * * *
Ce soir, je ne rapporte de la nef où je pénètre que des notes de carnet:
l’obscurité où claquent les galoches sur le sol, où s’égrènent les
chapelets et les amen de deux ou trois menettes, au curé, qui lit à la
lueur d’une chandelle...
Et rien de plus!
* * * * *
Nous dînons, trois, à cette table qui fut si nombreuse, nous forçant à
causer, à briser le cercle de fer des souvenirs, et n’y parvenant point,
toujours garrottés dans le passé...
--Te rappelles-tu les histoires que tu aimais tant... Ça ne te dit plus,
sans doute?
Hélas! si... cela me dit encore et c’est peut-être d’avoir aimé tant les
écouter qu’il m’est venu d’en raconter à mon tour, pensé-je. Ah! si les
miennes pouvaient intéresser de la même façon que celles des autres
m’intéressaient, moi!
La cousine récapitule:
--Tu te souviens, la _Casso boulento_?
La Chasse volante! Le grand veneur qui traverse à de certains minuits la
vallée, vêtu de flammes, poussant de son fouet de feu, à travers
l’espace, sa meute rouge et ses piqueurs flamboyants,--si je me
souviens!
--Et _las Fados da Fareire_?
--Oui, les Fées de Farère, qui habitent cette grotte merveilleuse, sous
les pendentifs de basalte!
--Et le château de la Boyle, que ne dépasse jamais «l’agasse»--les pies
ayant été excommuniées à la suite d’une foule de vols?... Et le château
du Grand-Roc, qui garde un énorme trésor dans ses ruines?... Et «les
peurs» du côté de Lescure?...
--Et _celle_ de la borne?...
--Oui... que déplace un paysan, empiétant sur le champ voisin, dont le
maître est mort et qui entend une voix lui crier: _Planto lo
borno!--Planto lo dritto!_ Plante la borne! Plante-la droite.
--Et le mort... enterré à l’endroit qu’il ne veut pas... par de mauvais
héritiers?...
--Oui... qui trouvent sa pierre défaite tous les matins...
Oui, oui: je me rappelle tout, ces croix, çà et là, l’une pour quelqu’un
frappé de la foudre, l’autre, sur le terrain où un chien déterra les
trois jumeaux bâtards enfouis par une servante...
Oui, je me rappelle, et j’ai peur presque...
La nuit s’est étendue, pendant la conversation... Et je balaie d’un
revers de main nerveuse la croix de mie de pain, que mes doigts
machinalement avaient pétrie...
Je ne me trouve pas seul sans malaise, dans la chambre qui m’est
destinée; à côté, mes hôtes ont fait la prière, à demi-voix, puis se
sont couchés; et c’est le silence formidable de la nuit compacte...
Pas de bruit, que le murmure lointain de la rivière, au bas de la côte,
dont les bois confus dans les ténèbres ne sont que des masses d’ombre,
d’encre épaisse dans le sombre...
Tout d’un coup le chant clair, métallique de l’horloge, qui se répète,
suivi de la sonnerie des autres horloges de la maison, à double sonnerie
aussi, tout cela qui éclate de pièce en pièce, va scander mon insomnie,
car je ne dormirai pas...
Je veux prendre un livre. Mais la porte de _sa_ chambre est condamnée
religieusement depuis sa mort...
Ah! ce cabinet, en _son_ absence, que d’heures défendues j’y ai passées,
forçant la bibliothèque et les tiroirs, les yeux effarés--à l’âge du
saute-mouton et des billes!--devant tout ce qu’ils me révélaient des
misères du corps, ces livres de science aux images terribles! Et les
instruments d’acier qui luisaient... De combien de maux ne me suis-je
pas cru atteint! Il n’en est point dont je n’aie souffert en
imagination!
Mais qu’est-ce que ceux-ci, pour lesquels, plus ou moins, il s’invente
des remèdes! J’en ai connu d’autres, depuis, d’incurables tourments, et
qui n’étaient pas signalés dans les livres...
La bougie s’éteint à un coup de vent, je vais fermer la fenêtre et...
Oui, une seconde d’effroi...
Contre le mur, quelqu’un est debout, qui s’avance...
Un instant pénible, je vous assure, avant de me rendre compte: une
soutane de missionnaire pendue à une patère, et que le vent remuait...
Ce qui a suffi pour me chavirer l’âme que j’avais déjà tout de travers,
avec ces mille secousses de souvenirs.
* * * * *
Avant de partir, vous devinez bien que je fais mon pèlerinage au
Calvaire...
Oh! je n’essaie plus de parvenir par la difficulté, à la force des
genoux et des poignets; l’ère de ces héroïsmes-là est close; nous
suivons le chemin de tout le monde,--qui gravit la pente, par un
détour,--sur le gazon doux... Cette route, on nous l’avait bien
enseignée, d’ailleurs, jadis; mais nous n’avions que dédain pour la voie
tracée et nous continuâmes de tenter l’impossible,--qui seul nous
tentait...
Ah! ce Calvaire, comme il s’est dressé devant moi souvent! Combien de
fois aussi j’ai pris la vie à rebours--comme lui...
La Ville de feu.
... Si la vue s’effare à découvrir la _Ville noire_ aussi haut perchée
sur le roc--à ne pas croire que ce soit l’œuvre de l’homme, à penser
plutôt qu’elle a jailli telle quelle des entrailles de la terre vers
l’espace, projetée de quelque forge cyclopéenne--l’œil n’est pas moins
surpris, lorsque de la route qui descend de Saint-Flour sur
Chaudesaigues, courant aux flancs de l’effroyable côte de Lanau,
au-dessus de l’abîme le plus sauvage et du fracas du torrent, tout d’un
coup, on aperçoit la petite ville fumante, si bas, tout enfoncée dans
cette gorge étroite, dans cette cuve profonde que cerclent les
montagnes, où l’on imagine qu’elle a dû choir du ciel, tomber comme un
aérolithe, et que c’est sa chute qui a creusé le trou où la voici...
Et, à Chaudesaigues comme à Saint-Flour, il faut songer aux aubes de feu
de la matière, aux aurores ardentes de l’univers.
Le globe n’est pas refroidi encore, supposent les paysans devant cette
eau qui sort du sol à 80°, source du Par, comme d’une chaudière
bouillante, toujours allumée.
On prétend aussi que le gouffre où se trouve plongé Chaudesaigues devait
être, d’abord, empli d’un lac brûlant qu’alimentaient ces sources
fameuses, dont les jets plus minces d’aujourd’hui, sans doute, ne
versent guère moins d’un million de litres par vingt-quatre heures,
encore!
De là, ces vapeurs qui souvent enveloppent la petite ville, lui donnent
dans ce bas-fond l’aspect d’être dans les nuages, lui créent cette
atmosphère tiède, où l’on peut dire qu’elle cuit dans son jus...
Malgré cela, l’air est sec, fort salubre, tout imprégné des riches
senteurs des monts qui cernent de leurs murailles la station chère aux
baigneurs affligés de douleurs et de rhumatismes... Ils y viennent aux
mois d’été; chaque jour, la diligence en amène quelques-uns, et
c’est--comme ailleurs le passage du train--une des distractions d’ici
que l’arrivée et le départ des diligences sur la place, devant l’hôtel
Ginisty. Les claquements des fouets, les appels et les jurons des
conducteurs, le va-et-vient des valets et des servantes, les grelots qui
sonnent aux colliers des chevaux, cela pendant une heure, agite
l’endroit, bouscule les gens; après quoi, l’existence de nouveau
s’assoupit de chaque côté de ce Remontalou, car les malades sont à peu
près les seuls étrangers qui descendent jusque-là--avec les fidèles, qui
viennent en pèlerinage à _Notre-Dame-de-Pitié_, dont la chapelle est
bâtie à l’entrée de la ville: les uns et les autres, tous ayant la
foi--soit à la Vierge, soit aux Eaux--quelquefois aux Jeux: et le nombre
serait grand de ceux à qui cela réussit--d’après les béquilles
abandonnées sur place...
* * * * *
Quoique ni la prière ni l’étude ne fussent l’objet de mon séjour et que
la curiosité seule m’eût poussé à Chaudesaigues, comme on n’y va guère,
c’est-à-dire en touriste, je n’ai point lieu de regretter mon voyage!
Des bains et des salles d’hydrothérapie--c’est ce dont je me souviens
tout de suite: cela n’est point fréquent dans la montagne!
Aussi me précipitai-je à l’établissement thermal, fort convenablement
aménagé, et qui me parut--au sortir de la douche--un lieu enchanté,
malgré le spectacle des malades errant par les couloirs, ou se chauffant
au soleil, par les allées du jardin.
Je rentrai déjeuner par le quai de Remontalou, ruisseau étroit (dont le
lit semble parfois une mosaïque de porcelaine, tout jonché de débris de
vaisselle cassée) où se perdent par une foule de conduits les sources
chaudes, qui constitue une agréable promenade, avec les passerelles qui
conduisent sur la rive droite. Les maisons sont bâties de gneiss, avec
des angles--comme encadrées--de granit. La célèbre source du Par est sur
le Foirail, assez animé, qu’enferme un cercle de maisons, dont
quelques-unes portent des niches en bois vitrées où sont logés des
saints et des saintes fort réputés jadis, lorsque les croyants
associaient leur puissance miraculeuse à l’efficacité des eaux... Mais
aujourd’hui... J’allais glisser aux réflexions mécréantes, lorsque la
cloche sonna le repas chez Ginisty, où je me régalai d’un mets local,
que mon estomac, si souvent réfractaire, n’eut point de peine à
supporter, pourtant, et dont j’étais fort effrayé à l’avance! Des
tripes! Des tripoux, comme ils appellent ce paquet de boyaux roulés,
délicieux, comme là seulement on peut les accommoder, à l’eau chaude
courante où elles sont nettoyées, d’où on les retire blanches comme
neige, légères comme une dentelle, et qui prennent, assaisonnées de je
ne sais quelle herbe odorante, le goût le plus fin et le plus rare...
Après ce repas, arrosé de bon vin d’Entraygues, Chaudesaigues me parut
moins enfoncé dans son trou, et je ne lui trouvai plus autant son air de
condamné à la fosse à perpétuité, dans cet entonnoir de montagnes sans
issue!
Même je jugeais fort raisonnables les projets d’avenir, les rêves de
grandeur que l’on me confiait, les espoirs dont se nourrissent tous les
riverains d’une eau minérale, de créer la capitale de la thérapeutique
moderne autour de leur source... Un chemin de fer, des hôtels, un
casino--la fortune pour le pays--tout cela que chaque propriétaire voit
se refléter dans le ru qui se perd à travers la prairie, tout ce qu’il
voit flotter dans les vapeurs qui s’échappent de la roche...