Autour de la salle étaient accrochées, dans des cadres de chêne, des

listes qu’on devinait calligraphiées par le maître d’école du hameau: Un

arbre généalogique d’où sortaient Mlle Adèle des Vergnés et M. de

Peyrardent; un tableau chronologique des leudes, comtes et vicomtes de

Vergnés; celui des capitaines-gouverneurs; une nomenclature des

châtellenies que renfermait la vicomté et le relevé des fiefs qui

dépendaient de ces châtellenies, avec l’énumération des paroisses où ils

étaient sis; puis, la suite des noms des officiers du bailliage, avec

leurs qualifications, telles que celles de juge, bailli, garde-scel,

chancelier, juge d’appeaux, lieutenant-général; un résumé des titres de

la commanderie qui avait existé dans la forteresse; le catalogue des

commandeurs connus, etc.!

Je fouillai dans les volumes alignés sur une étagère en guise de

bibliothèque: ce n’étaient que des _annales_, des _notices_, des

_biographies_, des _mémoires_, des _terriers_, des _coutumes_, des

_inventaires_, lorsque je découvris un tome du _Nobiliaire_, sur un

coussinet grenat, sous un globe de verre--placé là comme le rameau

d’oranger nuptial des petites bourgeoises. Je le pris et me couchai,

dans l’espoir que cette lecture me conduirait vite au sommeil:

«Suivant Audigier, Teillard, Dulaure et des mémoires inédits, le pays de

Vergnés aurait été gouverné, à l’époque romaine, d’abord par Frontonius,

sénateur du Rouergue.»

Je tournai les pages:

«... Bérenger II, vicomte de Vergnés, qui, suivant dom Coll, vivait en

l’an 915. On ne sait rien de lui si ce n’est qu’il fut le père du

suivant...»

Je tournai encore:

«Hugues paraît avoir eu de pressants besoins d’argent, car nous le

voyons en 1207 se déclarer débiteur envers Hugon et le Monedier de

Rodez, d’une somme de 1.300 sous rodunois...»

Je tournai toujours:

«Richard II, qui prit la croix, le jour de l’Epiphanie (1244).»

Je franchis les Croisades, voici:

«Germain II, qui fit assassiner, puis pendre à l’espagnolette d’une

fenêtre son frère Charles...»

Une foule de guerriers, plus fameux les uns que les autres; et des

alliances avec la Maison royale, des guerres, des sièges, des têtes

tranchées, des confiscations, jusqu’à Henri IV, ordonnant que «cet

éternel refuge de la rébellion» fût rasé, ordonnance qui ne s’exécuta

qu’en partie.

J’éteignis la lumière et pensai m’endormir. Mais non. Et toute ma

journée revécut dans mon esprit, depuis le matin.

--Là, Follette..., là, Douceotte...

Le bouvier marchait devant le joug, et c’est sans se retourner qu’il

dirigeait de sa longue aiguillade les deux vaches brunes attelées au

char...

Je n’avais pu me procurer de cheval au village où, la veille, j’étais

arrivé sur le soir, trop tard pour songer à gagner le château, encore

que j’y fusse attendu, mais, dans le mois, sans date précise. Cela

faisait vingt ans que je n’avais vu sa propriétaire actuelle, Mme de

Peyrardent, aujourd’hui; jadis, Mlle de Vergnés--Mlle Adèle pour les

paysans--Adèle tout court pour moi. Adèle qui ne se souciait guère

d’avoir eu des aïeux en Palestine, Adèle avec qui, vers les huit ans,

nous courions les futaies à chercher des nids ou cueillir les airelles

bleues! Puis, je ne connaissais pas M. de Peyrardent. Toutes raisons qui

m’avaient arrêté de me présenter de nuit et poussé à «espérer» le jour,

suivant l’invite de l’aubergiste.

Alors, je résolus de me rendre à pied, deux petites heures par la

traverse...

L’aubergiste avait hélé un valet, qui partait couper du bois à mi-côte;

il finirait de porter ma valise jusqu’au Château-là-Haut...

* * * * *

--Là, Follette... là, Douceotte...

* * * * *

Le paysage d’octobre dormait la grasse matinée, n’achevait pas de

s’étirer, paresseux; les arbres, leurs chevelures emmêlées encore; la

rivière, un pâle regard intermittent sous la brume qui se soulevait,

s’abaissait; les montagnes, allongées, leurs flancs dans les écharpes

légères du brouillard, la tête seule, les sommets, sortant de l’ombre,

lavés de soleil levant...

Tout en escaladant la dure montée, l’homme m’interrogeait d’une

curiosité insatiable, avec des pauses, des étonnements entre chaque

phrase:

--Vous savez le patois... Ah! pourtant... Vous n’êtes pas de ce pays-ci?

Et vous allez au Château-là-Haut... Peut-être, vous êtes du côté de

Monsieur? Du bien brave monde, qui ne font de tort à personne!

Je lui répondis. Sur quoi, il s’exclama, toujours avec des suspensions:

--Vous connaissiez le vieux maître? Dix ans qu’il est passé, l’Ancien!

Qu’il soit devant Dieu!... Ah! c’est du changement!... Un qui n’était

pas fier, le défunt... La demoiselle... oui, ça irait assez!... Mais ce

«mâle», une «espèce» du pays des châtaignes!... Ah!... il ne fait pas

bon vivre autour!... En voilà un particulier qui ne jette pas le lard

aux chiens.

Comme s’il redoutait de s’être trop avancé, quoiqu’il n’eût parlé que

sur l’assurance que j’étais du «côté de la femme», il corrigea:

--Après tout, je comprends que celui qui l’a le serre dur: _l’orgent o

lo quiot ton liso!_ l’argent a la queue si glissante...--Là, Follette...

là, Douceotte... Tenez, vous l’avez là...

De l’aiguillade, il me désignait le castel, à la cime des rocs.

Sur la crête, le château des Vergnés découpait un tronçon de tour et un

pan de muraille crénelée; mais, en dépit des siècles, la carcasse se

dresse d’allure assez tragique encore pour justifier les plus abondantes

imaginations chez les fileuses et les tricoteuses de la contrée.

Déjà le montagnard entonnait un récit plein d’Anglais et de huguenots.

Mais je ne l’écoutai pas et je pris tout droit le raccourci, tandis

qu’il continuait, avec ses bêtes et son récit, par le chemin des chars.

A chaque pas, maintenant, des souvenirs surgissaient, plus précieux,

pour moi, que ceux du siège soutenu, en 1305, par une châtelaine, en

l’absence de son époux, contre un traître seigneur, qui voulait

s’emparer de la forteresse et de dame Douce de Vergnés... J’avais besoin

de silence; dans chaque touffe de genêts ou de bruyères, je respirais le

passé, mon passé...

Le Château-là-Haut, ainsi qu’on le nommait, de toutes les fermes de la

vallée! Quelle joie à l’idée d’y revenir! Pourtant rien ne m’y ramenait

que la mémoire pêle-mêle du moulin aux ailes géantes, de la mare

profonde, des frais vergers et de la petite Adèle! Hélas! la joie

s’était tarie au fur et à mesure de mon approche...

D’abord, le chemin me fut long. Le Château-là-Haut me sembla plus

là-haut que jamais, d’un là-haut inaccessible, par ce sentier pénible...

Il était rose sur un ciel clair dans ma pensée, et je le revoyais terne,

tandis qu’à l’horizon naviguait une flotte de larges nuages noirs,

gonflés de pluie! Le désenchantement fut entier à l’hésitation de notre

salut, avec M. de Peyrardent et sa femme, que je ne pouvais reconnaître.

Je n’avais séjourné là que quelques semaines, tout enfant... Le monsieur

et la dame des Vergnés--les anciens--n’étaient plus, non plus

qu’Adèle...: une femme, Mme de Peyrardent! Je n’admettais pas qu’elle

eût grandi.

Comment n’avais-je pas réfléchi à tout cela, en acceptant l’invitation

transmise par un ami commun! Malgré l’empressement de l’accueil

ensuite--dû à la vanité un peu de traiter M. Un Tel, neveu de M. Un Tel,

cousin de M. Un Tel, et à ceci, en outre, que _je tombais bien_ (un jour

où _il y avait ce qu’il fallait!_ la conférence--les curés des environs

réunis mensuellement chez celui de la paroisse--devant souper au

château), malgré tout, il fallait me rendre à l’évidence, je n’étais

qu’un étranger, un passant...

Avant le dîner, le mari me promena dans la propriété. L’entrée des tours

était comblée; nous traversâmes des salles vides, moisies. «Nous ne

pouvions pas occuper tout ça», s’excusait mon cicerone; d’autres,

encombrées de sacs de grains, de pommes de terre; partout, des planches

bouchaient les hautes cheminées de granit; les pièces habitées,

d’installation des plus médiocres, composaient un intérieur de rentiers

de province. Lui, paraissait quelque notaire de campagne; elle, la fille

d’un fermier aisé: trois enfants, coup sur coup, l’avaient fanée; son

ventre bombait à nouveau. Vainement, je tâchais à découvrir dans ce

visage morne quelques traits de l’enfant turbulente et enjouée.

L’après-midi, on visita les dépendances... Une promenade mélancolique,

une promenade avec moi-même, où je ne fus guère à la conversation de mes

hôtes, m’entretenant de Paris, où ils avaient voyagé quinze jours,

voyage de noces!... Ici, un moulin--qui s’était rapetissé--pas

possible!... Un de nos jeux consistait à nous mettre à genoux sous les

ailes, qui nous frôlaient la tête, bourdonnaient à nos oreilles, sans

nous heurter; et maintenant, j’atteins du bras le toit pointu... Voici

la mare d’où nous sortîmes, un jour, les reins trempés, les jambes

mangées de sangsues, triomphants, croyant rapporter des truites!... Et

c’est l’enclos où galopaient les poulains, le verger où nous mordions

dans les pommes acides, les prunelles aigres, les groseilles sures;

l’automne a mûri les baies; les arbres se penchent à portée de notre

désir; l’herbe est jonchée de fruits que le vent a détachés des

branches. Hélas! il ne me vient pas, il ne me viendra jamais plus l’idée

d’en cueillir ou d’en ramasser.

Je ne m’endormais toujours pas, et les menus incidents de la journée

continuaient à se dérouler en ordre.

La conférence fut exacte, quatre prêtres de bourgades, faces rouges

émerillonnées, les yeux humides encore du repas plantureux, des vins

soignés de la cure, la panse ballante, les mains coulées dans la

ceinture de la robe, retroussée au-dessus des bottes dont ils avaient

délié les éperons. On les devinait ici comme chez eux: Mme de Peyrardent

les recevait avec des mines, des simagrées. Eux, plaisantaient sans

gêne, en campagnards revenant de la foire:

--Tenez, voilà un bougre qui aura de l’audace, s’il soupe... Il est

raide comme une pelle à feu... Ah! il en contient... Mieux vaudrait le

charger que l’emplir...

--Mais ça ne lui profite pas... qu’il est maigre comme un cent de

pointes.

L’abbé, que les autres moquaient sur son appétit et sa maigreur,

s’affalait sur le banc de pierre, s’épongeait, essoufflé:

--Que ne faut-il pas faire pour gagner son croûton!

Tous s’exclamaient:

--Ah! plaignez--vous; vous en fichez lourd...

--S’il ne caressait pas tant les filles, il ne les aurait pas si souvent

à confesse.

Mme de Peyrardent joignait les mains, blâmait la belle humeur de ses

hôtes:

--Mais, monsieur, qu’allez-vous penser de notre clergé?

--Eh! monsieur pensera que nous ne sommes pas de foutues bêtes, comme

nous en avons l’air, et que nous savons ce qui est bon...

Le repas fut une ripaille de viandes, comme dans les hameaux où l’on _ne

tue pas_ tous les jours, de vins et d’alcool. Après, une partie de

cartes avait été organisée dans le salon attenant à ma chambre, une

salle aussi donnant sur l’abîme, dont les fenêtres n’étaient guère que

des meurtrières, avec des anneaux de fer scellés dans le mur, une porte

de fer aux verrous énormes, qui, par deux marches, conduisait à une

tour... Cette salle avait dû servir de corps de garde et être témoin de

bien des scènes et des péripéties... Je doute qu’il s’y soit jamais

groupé de tableau plus fantastique que celui de ces joueurs noirs sous

les lampes, avec leurs faces illuminées, apoplectiques, la pipe aux

dents, à croire que les Templiers ressuscitaient...

--_Per ober maï, perdrès obrila..._ Pour avoir mai, vous perdrez avril.

--_Coou pas fa coua toutès les ioous o lo memo poulo..._ Il ne faut pas

faire couver tous les œufs à la même poule.

Ils annonçaient les rois, les dames, les valets par leurs noms:

--Argine...--Hogier...--Rachel...--César...--Alexandre...--Judith...

Puis, à chaque partie, avec des gestes dégagés, les gagnants

éparpillaient à travers l’espace la menue monnaie, quelques petits

sous--car le maximum des enjeux était limité aux pièces blanches--qui

roulaient sur le sol, couraient sous les meubles,--en criant:

--_Per lo Tounetto..._ Pour la Toinette. Tu t’achèteras un tablier, une

coiffe, que ton amoureux te voie joliment parée...

--Mais dans les filles, ce n’est pas le tablier que les amoureux

estiment... plutôt ce qu’il y a dessous, hein...?

Et l’abbé maigre chantonnait:

Paro lou lou

Et défends-toi du loup, petite:

Défends-toi du loup.

Puis, une dernière rasade...

Ils avaient rattaché leurs éperons, s’étaient hissés sur leurs

pacifiques montures et, une lanterne à la main, avaient commencé de

dévaler les pentes...

Je m’étais assoupi, enfin, lorsque des voix sourdes, des pas étouffés

dérangèrent le silence...

Un valet, une servante, sans doute...

Mais cela persistait, et soudain, un choc contre ma porte, une parole me

tirèrent tout à fait de mon demi-sommeil... Quelqu’un était dans la

pièce voisine... Deux personnes, au moins, qui causaient... Puis, des

intervalles... Je m’étais dressé, les nerfs tendus; des bribes de

phrases me parvenaient:

--Tiens, là-dessous... le tapis...

J’entendais comme gratter sur le parquet, et, sous ma porte, s’ouvrait,

se fermait comme un éventail, un triangle de clarté que projetait la

lumière circulant dans l’autre pièce. Je me levai et, l’œil braqué à la

serrure, j’assistai à une scène inouïe, à me tâter si je n’étais pas la

proie de quelque hallucination... Une scène d’aujourd’hui! sans rien de

violent et de dramatique qui dépassait en horreur, à ma vue, les

épisodes les plus farouches, les situations les plus intenses de la

tragédie antique, quelque chose de calme et de hideux, de comique et

d’effroyable: M. de Peyrardent mi-vêtu, un mouchoir sur la tête, rampait

à genoux, s’étalait sur le plancher, fouillait du bras, où lui

indiquait, l’éclairant, sa femme en jupon court, en bonnet de nuit...

--Tiens, là-dessous...

Et il ramassait les sous, contre les murs et les sièges, les sous jetés

par les gagnants dans la soirée... les sous pour Toinette!

--Là-dessous, je te dis...

Tout cela tranquillement, la conscience en repos sans doute, l’âme

béate, tels que s’ils avaient été occupés simplement à chercher quelque

bague égarée...

Je ne pus me rendormir. Je m’interrogeais sur cette rafle misérable! Je

me souvenais du proverbe du bouvier:

«L’argent a la queue glissante, il faut le serrer dur...»

Pourtant, ils étaient riches: toute la région appartenait au

Château-là-Haut, les fermes, les prés, la rivière, la montagne! Alors,

comment expliquer? Par l’atavisme, l’éducation?... Mais l’Ancien avait

été le bienfaiteur de tous, il se serait «tiré le pain de la bouche»

pour les autres!

Je rallumai et, jusqu’à l’aube, pour tuer les heures interminables, je

recommençai de feuilleter le _Nobiliaire_.

«Rigal de la Teyssierye avait été accordé dès 1302 avec Anne-Gothie de

Vergnés... Il mourut le 4 septembre 1304... Son corps fut inhumé dans le

cloître de l’abbaye de la Roqueminhac... La plupart des seigneurs du

pays assistèrent à ses funérailles, célébrées par 900 prêtres; 1.102

torches éclairaient l’église tendue de 143 draps de soie... Anne-Gothie

gouverna avec sagesse pendant la minorité de son fils... L’histoire nous

la représente en femme accomplie par sa beauté et sa vertu. Geoffroy de

Toris, gentilhomme de Rouergue et troubadour célèbre, l’aima et composa

en son honneur la plupart de ses poésies. Pétrarque et Nostradamus les

ont citées...»

Pierrouti.

--Des bourrées, des chansons en patois, mais Pierrouti les sait

toutes... Il vous en chantera plus que vous ne voudrez... Il en a la

tête farcie... Quand il a commencé, plus moyen de le tenir, me dit

l’instituteur de Cézens, un ami, chez qui j’étais descendu. Nous le

trouverons à l’église ou à l’auberge, venez... Ah! mais, une seconde...

Mon hôte, rentrant vivement,--nous étions devant sa porte,--revint

aussitôt avec un fusil...

--Vous ne la voyez pas?

Du doigt, il m’indiquait, dans le ruisseau qui coule devant la maison...

--Vous ne la voyez pas? Eh bien, attendez...

Il dispose son arme et, dans la direction visée, j’aperçois, en effet,

une truite filant entre les pierres, qui fut arrêtée net, à la décharge,

déchiquetée par les plombs, une jolie truite.

--Il n’en faut pas deux comme ça pour faire une livre, hein? soupèse mon

hôte. Maintenant, nous allons à la «cherche» de Pierrouti?

--Mais oui...

* * * * *

Nous montons par un mauvais chemin, qu’obstrue un char de foin qui

menace de verser, penche aux cahots, à chaque pas des bœufs, comme une

barque par le roulis.

Voici le village, quelques chaumes, de pauvres habitations basses, leurs

portes closes--tout le monde aux champs--par cette éclatante journée de

juillet; et la vieille église, avec son clocher à peigne, et le

cimetière sur la petite place plantée de tilleuls.

Une odeur de corne brûlée?

* * * * *

Ah! oui, la forge, toujours au même endroit; la forge, là-bas, dont la

gueule rouge me représentait comme une entrée de l’enfer, jadis! et,

tout enfant, m’emplissait d’effroi.

Mais, à présent, que je ne crois plus à Dieu ni à Diable (disent les

bonnes femmes d’ici)--pensez, un homme qui écrit dans les journaux!--je

n’hésite pas à m’approcher, pour interroger, si l’on n’a pas aperçu

Pierrouti...

On ne l’a pas vu.

Nous entrons dans l’église... Personne.

Nous serons plus heureux peut-être à l’auberge... En effet, il doit

venir... Si nous pouvions «espérer» un peu?

* * * * *

Nous espérons.

Et il arrive, toujours le même--tel que dans mes souvenirs d’il y a des

années.

--Quand on est bien, fait-il, pas besoin de changer.

Une silhouette comique de nain, à la longue tête, au long torse, sur des

jambes courtes, un pantalon jaune, les pieds nus dans d’immenses sabots.

Toujours le même à peu près, qu’il serve la messe, ou qu’à l’obscure il

aille faire un coup de fusil, qu’il porte la croix aux processions, ou

vide un saladier de vin chaud, à la veillée.

Pierrouti!

Qui ne le connaît?

Comme clerc, il sonne les cloches, sert la messe, assiste aux baptêmes,

aux premières communions, aux mariages. Depuis quarante ans, il sonne

pour ceux qui viennent et pour ceux qui s’en vont...

Mais comme la commune et les hameaux dispersés ne comptent pas un

millier d’habitants, Pierrouti a du temps de reste. Entre deux angélus,

il court les environs du pays, dont il n’est pas une pierre qu’il

ignore, pas un buisson qui ne lui soit familier. Dès le printemps, il

sait les nids et le nombre d’œufs. En tout temps, il dispose d’un lièvre

ou d’une truite, qu’il va prendre au gîte ou sous sa pierre, aussi

sûrement qu’un autre cueille les fruits de son hort.

Pierrouti, c’est le pays tout entier qui est sien! Comme il en a joui!

Non, il ne s’est pas fait de mauvais sang. Il n’a pas subi l’angoisse du

paysan pour qui chaque mouvement du ciel est une angoisse. Il ne s’est

jamais préoccupé d’où soufflait le vent que pour la chasse. Lorsque

l’orage s’amoncelle, ou que la grêle crible la moisson, ou que l’_écir_,

la tempête de neige, tourbillonne, il n’a d’autre ennui que de balancer

la cloche, qui dissipe les nuages...

Oui, il a joui de la terre où il est né--en poète et en philosophe!

Pierrouti a goûté toutes les minutes de son existence et ne demanderait

qu’à les revivre, sans en retrancher une seule. Il est satisfait de son

sort. Il aime son village, et les émigrants ont beau conter qu’il en est

de plus grands, Pierrouti ne s’en émeut pas. Il n’a pas désiré

s’éloigner de plus loin que ne lui permettait son métier de sonneur. Il

ne s’est jamais écarté qu’entre l’angélus du matin et l’angélus du soir;

il ne s’est pas lassé d’arpenter toujours les mêmes étendues tristes,

les mêmes genêts bourrus de son canton; ses yeux ne se sont pas fatigués

d’être arrêtés presque tout de suite par les découpures du Plomb à

l’horizon... Il est heureux, et c’est un peu comme son bonheur qu’il

sonne, depuis tant et tant d’années, à toutes les aubes et à tous les

crépuscules.

A vrai dire, peut être aussi que, s’il ne s’est pas lassé de cette

servitude d’avoir à sonner régulièrement des cloches, ce qui peut

paraître incompatible avec les goûts de liberté du braconnier, c’est que

Pierrouti ne s’est pas du tout asservi à sa tâche, oh! que non! Il en a

pris à l’aise. Quelquefois, Pierrouti a même absolument oublié de

sonner. Mais personne ne lui en garde rancune. Le pâtre qui voit tomber

la nuit, ou bien le laboureur qui voit pointer le jour, et qui

n’entendent pas la cloche du matin, la cloche du soir, pensent

seulement:

--_Pierrouti n’o faito quaoucuno._ Pierrouti en a fait quelqu’une... a

fait quelque tour.

Cela lui arrive. Vous comprenez, Pierrouti est de toutes les fêtes:

après un mariage, un baptême, la cérémonie terminée, le cortège n’est

pas encore en route, que Pierrouti dévale de la sacristie, et de la même

voix qui psalmodiait, tout à l’heure, les répons à M. le curé, entonne

son répertoire, toutes les anciennes bourrées, au chant desquelles on

danse encore dans la montagne, mais qui se perdent de jour en jour.

--Je vous demande, il leur faut toute une batterie de cuisine

maintenant! s’exclame Pierrouti, outré de ce que les violons et les

cuivres commencent à supplanter la _cabrette_ et le simple chant...

Pierrouti est de toutes les fêtes! N’est-il pas naturel, lorsqu’il s’est

un peu attardé, qu’il sonne un peu plus tard le réveil?

Pierrouti prend le café avec nous. Il parle, il parle. Il veut des

nouvelles de ceux qui ont déserté le pays, et que je dois connaître,

puisque je suis de Paris!

Il y en a tant qu’il ne reverra sans doute jamais.

--Je me fais vieux...

Je proteste:

--Toujours... toujours le même...

--Non, non, j’ai de la bourre blanche...

C’est vrai, le poil est gris...

--N’empêche, que je peux toujours vous faire manger une couple de

fuyards, de pigeons sauvages.

--Ah! vous donnez toujours quelques coups de fusil. Et les gendarmes?

--Oh! plus peur de rien... Je suis garde particulier...

Et notre nain de Pierrouti sort des papiers de son pantalon jaune.

--Oui, oui, moi, garde particulier; qu’en dites-vous?

Pierrouti qui ne braconne plus!

S’il allait ne plus chanter!

* * * * *

Mais si, le voilà qui se lance et commence, scandant le rythme, de son

sabot, sur le plancher, comme s’il faisait danser, sans _cabrette_, à la

muette, comme ils appellent:

Ol cap del bouscotel,

L’i o uno lébro.

L’i o uno lébro.

Ol cap del bouscotel,

L’io uno lebro, que duer.

Boun cossaïre,

Boun tiraire,

Baï-t-en la rebilla,

Tu que sabes bien tira.

--A l’entrée du petit bois,--Il y a un lièvre,--Il y a un lièvre,--A

l’entrée du petit bois,--Il y a un lièvre, qui dort.--Bon chasseur,--Bon

tireur,--Va-t’en le réveiller,--Toi qui sais bien viser.

Ces petits chants, sur un air de bourrée, n’ont jamais guère qu’un

couplet, que le chanteur répète deux ou trois fois, s’ingéniant à

trouver quelque variante finale; de sorte qu’ils ne sont pas sans

analogie avec le rondel.

Mais, souvent aussi, le chanteur dit à la suite les unes des autres des

bourrées différentes.

Ainsi allait Pierrouti, tout glorieux de penser que nous n’en avions pas

de semblables à Paris.

En voici quelques échantillons.

La forme ne varie guère et le fond n’est pas très étendu.

Il n’y a pas d’écrivains, à justement parler, de poètes auvergnats; le

patois n’est pas écrit. Les bourrées chantées ne sont qu’une sorte de

refrains essayés sur les airs de la _cabrette_, par les _cabrettaïres_:

bien souvent, ce ne sont que des paroles balbutiées, des phrases sans

suite, quelques mots plaqués sur les notes, allusions à quelque

événement local, ironiques et rudes reparties des fins et sages paysans,

embryons de satire, ébauche d’idylle...

--Des bourrées! Je vous en pousserai un troupeau d’affilée, promet

Pierrouti, et, de fait, il ne s’interrompt plus que pour boire son punch

et recommencer, aussitôt sa bouche essuyée de la manche:

Quond lou moulinié passo,

Fo peta lou fouit,

Lo Maritou l’ogatchio,

Lou guigno om lou dit.

Yeou l’empochorai

De l’ogochia pel lo fenestro.

--Quand le meunier passe,--Il fait claquer le fouet,--La Marie le

regarde,--Le guigne avec le doigt.--Moi, je l’empêcherai--De le regarder

par la fenêtre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Yéou n’ai cinq soous,

Mo mio n’o que quatre!

Cossi foren,

Quand nou moridaren?

N’en croumparen

Un toupi, n’es cudelo

Un cuilleirou,

Monjioren toutes dous.

Veillées d'Auvergne · 第 6 / 12 段