Très peu compliqué, d’ailleurs, le traitement: de quart d’heure en quart

d’heure, un verre d’eau, et, entre chaque verre, une promenade sous les

magnifiques tilleuls, ou dans le bois, voilà tout. Rares étaient les

buveurs encore, aux premières semaines de juin! Mais leur nombre

augmenta de jour en jour: ils viennent assez tôt et la colonie se

renouvelle jusqu’à l’extrémité de l’automne.

Les étrangers, les Parisiens, comme on les appelle ici, les Parisiens

d’Auvergne, des émigrants, qui, au moindre malaise, sautent dans le

train, remontent à la montagne. Pour les autres, les bien portants,

c’est une saison préventive, des vacances. Des commerçants, qui ont

vendu un fonds, se reposent quelques mois, réfléchissent avant d’en

acheter un autre, ou bien des jeunes gens cherchant à se marier au pays,

ou des rentiers définitifs, en villégiature... Public pittoresque, tous,

presque, des connaissances, à l’aise, là, comme chez eux, en pantoufles,

en casquettes, en gilets ou blouses de travail--beaucoup de

charbonniers, de marchands de vin, qui se remarquent à la tasse

d’argent, la tasse à déguster, dans laquelle ils prennent l’eau... Les

femmes tricotent, assises, par groupes, dans l’herbe ou sur les bancs...

Les buveurs, sérieux, vont et viennent, une bouteille pleine sous le

bras, pour s’éviter de descendre puiser trop souvent, ou pour chauffer

l’eau un peu au soleil; d’autres s’acharnent au jeu de quilles;--après

quoi ils vont s’installer à l’auberge devant quelques fioles de vin

blanc et des _bourrioles_, des _piscajous_, des crêpes massives de

sarrasin: ce qui ne les empêchera pas tout à l’heure de déjeuner

fortement--et, après, d’en _virer une_!...

* * * * *

La bourrée!

* * * * *

Ah! aux premières notes de la musette--il y a toujours parmi les buveurs

quelque _cabrettaïre_,--un bal est vite organisé! La bourrée! Mais il

semble que c’est la moitié de la cure: ainsi, l’ancien établissement

thermal ne comprenait que deux pièces, la cave où se débite l’eau, et

au-dessus une salle de bal,--où le dimanche tout le pays vient se mêler

aux Parisiens! Comme ils la _virent_, leur bourrée! Non pas la bourrée

guerrière, la rude montagnarde des _Cantalès_ de l’Aubrac; mais une

danse plutôt gracieuse, tendre, et lascive aussi--telle qu’il fallait

bien qu’elle fût pour séduire l’amoureuse et fantasque Marguerite de

Valois qui se la fit enseigner ici, pour l’introduire à la cour...

* * * * *

Les quelques verres d’eau avalés, c’était l’heure du repas; je rentrais

en contournant le _Communal_, sous les ombrages qui le bordent vers le

cimetière, et vers le jardin des Sistrières, où je ne me lassais pas

d’admirer un tilleul formidable--avec son tronc où logerait une famille,

son dôme de feuillage qui abriterait une tribu!

Maintenant les sommets, souvent couronnés de nuages jusqu’au milieu du

jour, se découvraient clairs; dans l’air limpide, des colosses de roche

émergeaient, avec des bois pour barbes et pour chevelures, avec des

orbites d’où roulaient des larmes énormes, les torrents; et par delà les

bois, et les rocs, les pentes continuaient de s’élever, vastes

territoires de pacages, déserts de gazon, dont quelque buron d’ici, gros

comme un nid à peine, çà et là, peuplait seul la solitude...

Comme elles passaient, ces journées monotones, mais de quelle délicieuse

monotonie! à flâner, suivant les menaces ou les promesses du temps, le

long de la Cère, à travers les prairies dans tout leur éclat, vers

Comblat-le-Pont ou par la route bien abritée d’arbres vigoureux, vers

Comblat-le-Château; et plus loin, à mesure que le mieux progressait en

moi, jusqu’à Polminhac que domine si fièrement le manoir de Pestels.

D’autres fois, mes courses étaient vers Thiézac, le rocher de Muret,

planté de son célèbre tilleul. Là, à chaque rencontre, un brave

cantonnier ne manquait pas de me rééditer l’histoire d’un nommé Loup, à

qui son nom valut un triste sort: Ce malheureux, envoyé du commandeur de

Carlat (à l’époque où Carlat commandait au pays, il y a longtemps,

longtemps) au seigneur de Muret, eut le poignet tranché--pour lui

apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser

la patte». Ce qui coûta d’ailleurs la tête au gentilhomme--condamné à

mort pour être allé un peu loin dans le calembour.

Enfin, j’excursionnai. On me vantait le _Pas de Cère_. Promenade

facile--trop facile, je pensais! Et au départ, j’éprouvais des craintes.

Je redoutais quelque cascade apprêtée, une chute aménagée, l’artificiel

un peu des sites qu’on renomme! Il suffit de si peu de chose pour gâter

une merveille! Le touriste, en général, a le don tellement développé de

dégrader tout sous ses semelles! Que de grandeurs rapetissées! Que de

noblesse avilie, d’un rien! Il n’est point de sommets assez

inaccessibles, de grèves assez désolées qu’on n’y rencontre quelque

témoignage de la stupidité humaine! Il n’est point de monuments, de

grands invaincus des siècles, qui n’aient subi l’outrage du passant!

Cependant, ma joie fut sans mélange, en cette promenade, qui me devint

familière par la suite. Les gens du pays ont su respecter la nature et,

jusqu’à présent, ceux qui ont passé ici se sont contentés de passer...

C’est toute l’histoire de la Cère qu’il faudrait écrire depuis son

humble source au pied du Cantal! Quels obstacles à franchir! Mais comme

elle y va gaiement! La voici, torrent rageur, à travers le _Pas de

Compaing_, se frayant un chemin parmi l’abîme effroyable où le regard

hésite à plonger, du haut de la route téméraire, qui le surplombe,

tournante et rapide... Là, au fond vertigineux d’un précipice, des blocs

énormes ont chu, des masses colossales, des portions de montagne

écroulée, des sommets précipités du ciel à la suite d’on ne sait quelle

catastrophe qui ne s’imagine pas, gisant pêle-mêle, depuis combien de

siècles, dans des équilibres incroyables, fantastiques! On rêve de

quelque bataille fabuleuse de géants pétrifiés au plus violent de la

lutte, immobilisés dans les attitudes les plus horribles et les plus

poignantes... Le vent qui souffle, gémit comme l’ahan terrible de la

lutte figée au cœur du basalte! Une épouvante vous prend!... En vain,

des milliers de printemps ont récréé de la vie autour de ces désastres,

tapissé de prairies les flancs de l’abîme, comblé les crevasses de

fleurs et d’arbres, sans masquer l’horreur furieuse du gouffre où

s’entassent ces titaniques cadavres de pierre...

* * * * *

Donc, je me hasardai au _Pas de la Cère_ par le chemin qui monte de

Salvagnac à Trémoulet--un petit château, ou mieux une ferme à

tour-pigeonnier, sur une plate-forme couronnée de bois d’où la vue

s’étend au loin sur les splendeurs de la vallée. On avance, et derrière

le rideau d’arbres, à pic, c’est le précipice. Au fond d’un étroit

défilé aux parois verticales de cent quarante pieds coule la Cère. Après

le _Pas de Compaing_, elle a pu courir un peu sans entraves jusqu’ici,

où une barrière de lave dans la largeur de la vallée s’opposait à son

passage; il lui a fallu creuser dans la digue volcanique une brèche par

laquelle elle peut continuer sa course; elle a dû scier la montagne; et,

maintenant, elle coule au fond de cette prodigieuse tranchée. En

contournant le précipice, on peut, non loin de là, descendre jusque dans

le lit de la rivière... Ici encore, comme au _Pas de Compaing_, la

nature a revêtu les ruines de vie et de grâce, apaisé la sauvage horreur

des lieux. Le travail des eaux a fendu la montagne, mais par-dessus, le

bois, divisé avec elle, enchevêtre ses ramures, qui tamisent le jour,

d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière

d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai

vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et

vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette

crypte merveilleuse abritée de toutes les souillures de l’atmosphère, et

qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle

inoubliable! soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés où se démène la

rivière, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales, jusqu’aux

bois qui pendent à leurs bords, là-haut minuscules,--soit que d’en haut,

de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...

* * * * *

Désormais, je battais le pays d’un bout à l’autre, du lit de la rivière

jusqu’aux crêtes de la montagne. Tantôt, je gravissais par les rampes

les jardins étagés au-dessus du vieux Vic, par Castel-Vieil, par

Saint-Curial, reconstituant en pensée l’époque glorieuse de la capitale

du Carladès, ou l’existence de l’ermite, qui vécut, plus haut, dans la

méditation, ignorant de l’émoi des hommes; et, après un repos sur

l’enceinte, dernier vestige de sa cabane, j’achevais de monter jusqu’à

l’arête d’où le regard s’abaisse sur le versant de la Jordanne.

Tantôt, par les bois au-dessus de la Source, j’escaladais vers

Saint-Clément ou Pailherols, et les hameaux disséminés sur les plateaux,

dans la région des burons.

Au hasard des excursions, l’imagination fouettée par la marche, je

revivais dans le passé.

A Carlat, sur l’immense camp de basalte où s’éleva des siècles une place

forte, une ville, réputée inexpugnable, plus encore que de la mémoire

des sièges et des assauts fameux, je m’enivrais du souvenir de cette

fougueuse, fine et brutale Marguerite de Valois--déjà rencontrée dansant

la bourrée sur le _Communal_ de Vic--retirée ici en disgrâce, dix-huit

mois, à ne s’occuper que d’amour,--fantasque, farouche et d’intelligence

si déliée--aimante, aimée, jusqu’à la mort et jusqu’au crime, de tous

ceux qui l’approchent, du page adolescent, qui la sert, jusqu’au

capitaine chenu qui la garde--tous des enfants tremblants à la volupté

de son geste.

Une autre fois, au vallon de Raulhac, le château de Cropières me

rappelait la tendre Mlle de Fontanges et son règne éphémère à la cour de

Louis XIV... C’était la saison capiteuse des foins, dont le parfum

brûlait sous le midi, grisait l’espace, fumait, trouble et tiède, se

pâmait dans l’air à vous chavirer l’âme... comme s’il eût flotté encore

sur la campagne quelque chose des défuntes royales amoureuses, comme si

le rude pays était tout imprégné d’elles encore...

* * * * *

De temps à autre la voix de mon compagnon secouait ma songerie--le plus

souvent un facteur à qui j’avais demandé de l’accompagner. Ainsi

j’allais jusqu’aux replis de la contrée, jusqu’aux huttes perdues,

jusqu’aux burons solitaires. Souvent, l’homme redoutait pour moi l’excès

du trajet:

--Attendez-moi... Il faut encore que je monte là-haut... Je vous

reprendrai...

Mais moi non. Je voulais suivre. J’éprouvais je ne sais quelle joie

positive, intense, à marcher jusqu’à m’exténuer. Enfin, je me détendais.

Ma charpente de montagnard qui se délassait, à ces escalades forcenées,

de tant d’années courbées sur du latin et du grec, dans la prison des

classes, tout l’être physique qui se dilatait, furieusement! La joie,

aussi, comme d’une initiation à la nature. Le ciel, l’eau, la terre--à

pleins yeux, à plein cœur--après la réclusion de vingt ans de Paris!

Et j’emboîtais le pas à mon facteur! Et peu sensible, je crois, à

l’éloge ou au blâme--s’il fallait s’incliner à l’opinion, la vie ne

serait plus à vivre!--un seul jugement peut-être m’a touché jamais,

celui du montagnard étonné de me voir aller jusqu’au bout:

--C’est vrai que vous marchez, diable! je n’aurais pas cru...

Oui, lorsqu’au retour d’une journée d’ascension, il me disait ainsi,

j’étais tout fier, tout glorieux de son suffrage, défatigué, prêt à

recommencer...

* * * * *

Mais il faut que je coupe court à ce récit par trop personnel! Ceux qui

me lisent s’impatienteraient. Moi, je m’arrêterais à chaque caillou de

chaque chemin. De chaque touffe de bruyères, de chaque buisson de

genêts, je lèverais des souvenirs. J’ai gardé si claire la mémoire de

toute la tendresse qu’il m’a semblé que les choses manifestaient à mon

égard! N’était-ce pas pour moi, et pour moi seul, pouvais-je croire,

tout cet encens de la prairie fauchée, du foin fumant à l’ardeur du

soleil, que je respirais de la cime d’un roc bourru, à contempler le

cours fastueux de la vallée, ce fleuve de verdure et d’or, sans cesse

élargi, vers la plaine d’Arpajon? Et si, las des lointains horizons, mes

yeux se bornaient à fouiller parmi les glaives subtils des gramens où je

sommeillais paresseusement, pour qui balançaient-elles ainsi leurs

légers cornets de pourpre, les orgueilleuses digitales, raides sur leurs

tiges droites? Et ces pensées sauvageonnes dont s’étoilait la pelouse

des pacages? N’étais-je pas seigneur et maître, sur ces hauteurs, dans

la solitude? Empire fragile, hélas! trône rien moins que durable,

puisqu’il fallait redescendre, dès la nuit. Oh! je n’attendais même pas

la nuit. Au soleil qui décline, le froid souffle aigu, pénétrant. Avec

le crépuscule, il fallait se résigner à rentrer... Comme l’heure était

biblique, par le grand frisson qui courbait toutes les frêles tiges,

lustrait les gazons dont les fines pointes étaient rouges de soleil

couchant, comme le silence m’impressionnait, où tintait seulement

quelque sonnaille d’un troupeau, quelque écho d’un angelus, un aboi de

chien, les _lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo_, graves comme un cantique,

d’un pâtre--_la Grande!_...

* * * * *

Maintenant, la vallée était dans l’ombre, les sommets encore se

détachant, fauves, mordorés, blêmissant à leur tour... En bas, c’était

une rare vision de moyen âge, la Ville haute, avec ses rues tortueuses,

que partage un torrent--une ville forte aux maisons anciennes--aux murs

épais, portant des balcons de bois--percées de portes basses cintrées,

de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours

massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui

dévale à gros bruit... Il y a toujours, à quelque balcon, une femme

accroupie au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe... Ailleurs

un vieux, immobile, comme oublié sur le banc de pierre... Un refrain à

bercer l’enfant qui pleure s’échappe d’une croisée... Là, des hommes

occupés à ranger une provision de bois, de genêts pour l’hiver... Des

femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le fracas des

galoches, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la

prière... Çà et là, les fontaines, l’entrechoc des seaux de cuivre, des

servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un

vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque--on ne lave ici

qu’à de longs intervalles--toute la ruelle illuminée comme par un

incendie... De nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie

s’apaise, se tait--le silence où ne parle plus que de loin en loin la

voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable--le silence noir où

ne s’allument que de rares lumières--un maigre _lun_--une par ici, par

là, toutes petites, toutes falotes, derrière les fenêtres grillées...

Crime des champs.

--Un pâtre qui a tué son vacher...

Vic-sur-Cère est en émoi. Je me renseigne au café Borie, au cercle

Rigal, à l’hôtel Vialette. Personne n’en sait davantage: un pâtre qui a

tué son vacher; chacun répète cette phrase et rien de plus.

Heureusement que voici le pharmacien revenant de s’entraîner à

bicyclette, comme chaque après-midi, sur la route de Thiézac; il apporte

des nouvelles; il a vu le docteur, qui doit monter au buron faire

l’autopsie, tout à l’heure.

--Nous ne pourrions le suivre... Justement, il sort de chez lui...

Le temps de chausser des souliers ferrés, de prendre un bâton, et en

route.

--Une fracture du crâne... Il faudra ouvrir... Je n’ai pas de scie...

Attendez-moi... Je vais emprunter celle du boucher...

Le docteur revient, muni d’une scie à main, celle qui mord chaque jour

dans les côtes de porc et de mouton, devenue instrument de chirurgie...

* * * * *

L’histoire? Ce que le docteur en conte est bref: l’homme aurait frappé

l’enfant dans une discussion; celui-ci se serait armé d’une barre de

fer, et alors...

* * * * *

Cela s’est accompli dans une cabane perdue, sur l’arête qui sépare la

vallée de la Cère de la vallée de Mandailles, au milieu des pacages. Le

meurtrier est ce petit pâtre dont chacun a devant la mémoire la

conventionnelle silhouette poétique, garçonnet farouche, escorté d’un

chien fou, qui hante, du jour à la nuit, la solitude des sommets et dont

la chanson trouble seule, avec les clochettes du bétail, l’immense

silence de l’étendue; et la victime est le vacher, le fromager, le

maître du masut.

Quel voyageur, à la rencontre d’un de ces burons perdus entre le roc et

le ciel, habités du vacher et des pâtres, qui vivent là, quatre mois de

l’année, avec les troupeaux, n’a cru que ces hommes devaient mener une

vie paisible et bonne, et que l’isolement et le pauvre sort commun

rendaient ces êtres plus fraternels, au-dessus des villes et des

civilisations!

Hélas! dans la plaine ou sur les cimes, les choses vont de même; et le

sang est versé à la crête auguste des monts comme dans les rues

fiévreuses des capitales.

Il y a en haut et en bas des enfants sournois et des hommes méchants; et

là, comme ici, le fort abuse du faible.

* * * * *

Le vacher est roi dans la montagne; et ce despote redoutable pèse

odieusement sur le pâtre, son esclave et son souffre-douleur.

En effet, la brutalité de ces vachers est fréquente, avec des exigences

tyranniques.

J’en ai vu un qui, durant la sieste, se faisait éventer d’une branche de

tilleul.

Pour eux, la tome blanche, la crème douce, la bonne soupe, et, pour le

pâtre, le lait tourné et les croûtes dures.

Garder dans la montagne est donc la plus affreuse des conditions, et les

parents n’y louent guère leurs enfants que dans l’extrême nécessité...

* * * * *

Nous montons, par un sentier raide, moitié chemin, moitié ruisseau,

entre des frênes et des chênes: c’est la zone des grands arbres et des

sources vives; il en jaillit une à chaque pas, à croire qu’elles

sourdent magiquement sous nos bâtons; en même temps que l’eau froufroute

dans les herbes, à notre approche, les feuillages sont dérangés par des

froissements d’ailes, des vols effarés qui s’empêtrent au profond des

ramures...

Par intervalles, nous nous arrêtons pour souffler; mes compagnons font

assaut de savoir (nous herborisons), m’instruisant aimablement; avec une

épingle, nous piquons le cœur d’une fleurette qui part comme un piège,

se replie, emprisonne, étouffe l’insecte dont le dard l’a blessée!

Souvent, nous nous retournons pour goûter la beauté de la vallée éparse

sous nos regards, des prairies épaisses où la Cère décrit ses S

paresseux, des pentes de coudriers et de hêtres d’où surgissent, d’entre

la verdure, de sombres géants de basalte, des cascades qui sautent d’un

bond, avec fracas, dans les ravins; et, tout à fait au ciel, les sommets

chauves, où luit encore de la neige...

Nous continuons de gravir; à mesure que nous nous élevons, la flore se

rabougrit, plus rien que de maigres buissons de houx, des genêts, des

hêtres dégénérés, des nains accroupis sur le sol, non plus des arbres,

mais des culs-de-jatte d’arbres.

Nous montons, nous respirons, nous vivons. L’air léger s’aromatise de

menthe, de gentiane, de réglisse, de mille senteurs doucement amères.

Nous oublions,--la journée est si belle, de celles où l’on ne peut

songer à la mort, le bleu d’un ciel si tendre, nous avons oublié le

crime de la veille, le pâtre qui a tué le vacher, l’autopsie pour tout à

l’heure...

* * * * *

Nous atteignons le parc, une clôture mobile de piquets et de chaînes

d’osier, où sont rassemblées les vaches qu’un valet est occupé à traire,

assis sur un trépied dont les jambes forment deux branches, une selle

composée d’un seul pied qui s’évase en assiette de bois, s’applique

contre le fond de la culotte, s’attache aux cuisses et à la ceinture par

des courroies.

A nos questions, il tâche de répondre en français; mais les mots peu

familiers ne sortent pas; aussi le patois l’emporte vite:

--Pauvre vacher! je n’ai rien vu! Quant à ce qui est de çà, je ne peux

pas dire que j’ai vu. Je les entendais bien se disputer, se menacer. Je

leur criai de laisser ça tranquille, que ce n’était pas joli, à la

vérité, de faire ainsi pour une bagatelle... Oh!... oh!... _tro di

bacco!_ oh!... oh!... bête de vache...

Il poursuit, toujours à traire, les deux mains aux pis de la laitière,

recueillant en un seau de bois leur jet abondant, le front contre le

cuir roux de la bête:

--Le berger, en revenant de garder, avait trouvé la porte barrée. Il

n’avait pu avoir son écuelle. Pensez s’il devait être affamé depuis le

matin. Le vacher était descendu jusqu’à un masut, là-bas. Quand il est

remonté, il a commandé au gamin d’aller faire provision de bois. L’autre

a voulu atteler le char. Le vacher lui a défendu--qu’il n’y avait pas

besoin de char pour descendre chercher une brassée de bois. Là-dessus,

ils se sont contrariés. Le pâtre a reproché au vacher d’avoir barré la

porte, pour l’empêcher de dîner. Et d’affaire en affaire: «Répète ça, je

te fous quelque chose.--Oui, je répéterai.--Répète, je te

fous...--Foutez voir...» Le vacher lui a foutu deux gifles... Ah! _tro

di bacco!_... Aux cris, je me suis levé, j’ai couru... Ils avaient

effrayé les bêtes... Le vacher était par terre, le pâtre essayait de le

relever... J’ai demandé:

--C’est une vache qui l’a mis par terre?

--Non... c’est moi...

Je me suis rendu compte, en voyant la tête fracassée, et, aux pieds du

pâtre, le pieu de fer qui sert à planter le parc:

--Ah! canaille, tu as fait du propre! que j’ai crié.

--Ah! pauvre, je ne croyais pas lui en avoir tant fait...

Alors j’ai descendu prévenir, et il s’est laissé arrêter.

Le valet se lève, passe à une autre vache; en même temps que lui, se

redresse la selle comme soudée au derrière, la selle dont l’unique pied

remue, s’agite en queue bizarre, battant l’air d’un va-et-vient brusque,

à chaque pas.

Nous touchons au buron, une mauvaise cabane de pierres, recouverte de

paille, maintenue par des liens et des pavés, un abri barbare, comme en

construiraient, pour quelques jours, des nomades; une odeur aigre et

fade s’exhale de l’unique pièce où se fabriquent les fourmes, où gîtent

le vacher, le valet et le pâtre.

Devant la porte basse est un tilleul, dont le vent a grignoté,

déchiqueté les feuilles, comme auraient fait des chèvres.

Un groupe attend le médecin; deux gendarmes bourrent leurs pipes, assis

sur une souche; l’air est glacé. Ils ont noué leur mouchoir au cou.

Le juge de paix, le chapeau melon enfoncé sur un serre-tête noir, va, de

long en large, roule des cigarettes.

Un garçon se tient debout contre le char, attelé de bœufs, qui doit

transporter le mort. Un autre bouvier s’accoude sur le joug, entre les

cornes des bêtes.

A l’écart, sur le gazon, le feutre rabattu sur les yeux, les jambes

croisées, un crayon aux doigts, un carton sur les genoux, le greffier

s’est installé--comme un paysagiste devant un motif...

Des cochons noirs passent et repassent, galopent, se jettent dans nos

jambes.

Le médecin et le juge de paix échangent quelques paroles.

Sur un ordre, les bouviers rabattent le dessus de la bière, défont le

linceul, empoignent le corps, rigide dans une chemise de couleur, un

tricot de laine brune, un pantalon de bure amadou, l’allongent sur une

planche qu’on incline au moyen d’une grosse pierre...

Une odeur pénible dure quelques secondes, qu’entraîne le vent du soir...

Les assistants font cercle autour de l’opérateur.

Un petit vieillard, que je n’avais pas remarqué d’abord, s’est

approché--un fermier avec ses boucles aux oreilles, les lèvres rases,

jusque-là droit, immobile, comme indifférent. Mais tout d’un coup, de

ses yeux bleus, clairs comme des yeux de fillette, une nappe de larmes

ruisselle sur la dure écorce de ses joues, dans le crin piquant de son

collier de barbe.

C’est le père; quelqu’un l’entraîne; il se laisse emmener, frappant le

sol de sa canne liée au poignet par un lacet de cuir, frappant le sol à

coups répétés, ou bien, s’arrêtant brusque, les regards au ciel, comme

si de la terre allait monter, ou descendre du ciel l’explication du

destin, la réponse à l’incompréhensible, la certitude que cela n’est

pas, ne peut pas être; et soudain, il repart, essuyant ses pleurs,

rassujettissant son chapeau qui menace de s’envoler...

Veillées d'Auvergne · 第 3 / 12 段