d’heure, un verre d’eau, et, entre chaque verre, une promenade sous les
magnifiques tilleuls, ou dans le bois, voilà tout. Rares étaient les
buveurs encore, aux premières semaines de juin! Mais leur nombre
augmenta de jour en jour: ils viennent assez tôt et la colonie se
renouvelle jusqu’à l’extrémité de l’automne.
Les étrangers, les Parisiens, comme on les appelle ici, les Parisiens
d’Auvergne, des émigrants, qui, au moindre malaise, sautent dans le
train, remontent à la montagne. Pour les autres, les bien portants,
c’est une saison préventive, des vacances. Des commerçants, qui ont
vendu un fonds, se reposent quelques mois, réfléchissent avant d’en
acheter un autre, ou bien des jeunes gens cherchant à se marier au pays,
ou des rentiers définitifs, en villégiature... Public pittoresque, tous,
presque, des connaissances, à l’aise, là, comme chez eux, en pantoufles,
en casquettes, en gilets ou blouses de travail--beaucoup de
charbonniers, de marchands de vin, qui se remarquent à la tasse
d’argent, la tasse à déguster, dans laquelle ils prennent l’eau... Les
femmes tricotent, assises, par groupes, dans l’herbe ou sur les bancs...
Les buveurs, sérieux, vont et viennent, une bouteille pleine sous le
bras, pour s’éviter de descendre puiser trop souvent, ou pour chauffer
l’eau un peu au soleil; d’autres s’acharnent au jeu de quilles;--après
quoi ils vont s’installer à l’auberge devant quelques fioles de vin
blanc et des _bourrioles_, des _piscajous_, des crêpes massives de
sarrasin: ce qui ne les empêchera pas tout à l’heure de déjeuner
fortement--et, après, d’en _virer une_!...
* * * * *
La bourrée!
* * * * *
Ah! aux premières notes de la musette--il y a toujours parmi les buveurs
quelque _cabrettaïre_,--un bal est vite organisé! La bourrée! Mais il
semble que c’est la moitié de la cure: ainsi, l’ancien établissement
thermal ne comprenait que deux pièces, la cave où se débite l’eau, et
au-dessus une salle de bal,--où le dimanche tout le pays vient se mêler
aux Parisiens! Comme ils la _virent_, leur bourrée! Non pas la bourrée
guerrière, la rude montagnarde des _Cantalès_ de l’Aubrac; mais une
danse plutôt gracieuse, tendre, et lascive aussi--telle qu’il fallait
bien qu’elle fût pour séduire l’amoureuse et fantasque Marguerite de
Valois qui se la fit enseigner ici, pour l’introduire à la cour...
* * * * *
Les quelques verres d’eau avalés, c’était l’heure du repas; je rentrais
en contournant le _Communal_, sous les ombrages qui le bordent vers le
cimetière, et vers le jardin des Sistrières, où je ne me lassais pas
d’admirer un tilleul formidable--avec son tronc où logerait une famille,
son dôme de feuillage qui abriterait une tribu!
Maintenant les sommets, souvent couronnés de nuages jusqu’au milieu du
jour, se découvraient clairs; dans l’air limpide, des colosses de roche
émergeaient, avec des bois pour barbes et pour chevelures, avec des
orbites d’où roulaient des larmes énormes, les torrents; et par delà les
bois, et les rocs, les pentes continuaient de s’élever, vastes
territoires de pacages, déserts de gazon, dont quelque buron d’ici, gros
comme un nid à peine, çà et là, peuplait seul la solitude...
Comme elles passaient, ces journées monotones, mais de quelle délicieuse
monotonie! à flâner, suivant les menaces ou les promesses du temps, le
long de la Cère, à travers les prairies dans tout leur éclat, vers
Comblat-le-Pont ou par la route bien abritée d’arbres vigoureux, vers
Comblat-le-Château; et plus loin, à mesure que le mieux progressait en
moi, jusqu’à Polminhac que domine si fièrement le manoir de Pestels.
D’autres fois, mes courses étaient vers Thiézac, le rocher de Muret,
planté de son célèbre tilleul. Là, à chaque rencontre, un brave
cantonnier ne manquait pas de me rééditer l’histoire d’un nommé Loup, à
qui son nom valut un triste sort: Ce malheureux, envoyé du commandeur de
Carlat (à l’époque où Carlat commandait au pays, il y a longtemps,
longtemps) au seigneur de Muret, eut le poignet tranché--pour lui
apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser
la patte». Ce qui coûta d’ailleurs la tête au gentilhomme--condamné à
mort pour être allé un peu loin dans le calembour.
Enfin, j’excursionnai. On me vantait le _Pas de Cère_. Promenade
facile--trop facile, je pensais! Et au départ, j’éprouvais des craintes.
Je redoutais quelque cascade apprêtée, une chute aménagée, l’artificiel
un peu des sites qu’on renomme! Il suffit de si peu de chose pour gâter
une merveille! Le touriste, en général, a le don tellement développé de
dégrader tout sous ses semelles! Que de grandeurs rapetissées! Que de
noblesse avilie, d’un rien! Il n’est point de sommets assez
inaccessibles, de grèves assez désolées qu’on n’y rencontre quelque
témoignage de la stupidité humaine! Il n’est point de monuments, de
grands invaincus des siècles, qui n’aient subi l’outrage du passant!
Cependant, ma joie fut sans mélange, en cette promenade, qui me devint
familière par la suite. Les gens du pays ont su respecter la nature et,
jusqu’à présent, ceux qui ont passé ici se sont contentés de passer...
C’est toute l’histoire de la Cère qu’il faudrait écrire depuis son
humble source au pied du Cantal! Quels obstacles à franchir! Mais comme
elle y va gaiement! La voici, torrent rageur, à travers le _Pas de
Compaing_, se frayant un chemin parmi l’abîme effroyable où le regard
hésite à plonger, du haut de la route téméraire, qui le surplombe,
tournante et rapide... Là, au fond vertigineux d’un précipice, des blocs
énormes ont chu, des masses colossales, des portions de montagne
écroulée, des sommets précipités du ciel à la suite d’on ne sait quelle
catastrophe qui ne s’imagine pas, gisant pêle-mêle, depuis combien de
siècles, dans des équilibres incroyables, fantastiques! On rêve de
quelque bataille fabuleuse de géants pétrifiés au plus violent de la
lutte, immobilisés dans les attitudes les plus horribles et les plus
poignantes... Le vent qui souffle, gémit comme l’ahan terrible de la
lutte figée au cœur du basalte! Une épouvante vous prend!... En vain,
des milliers de printemps ont récréé de la vie autour de ces désastres,
tapissé de prairies les flancs de l’abîme, comblé les crevasses de
fleurs et d’arbres, sans masquer l’horreur furieuse du gouffre où
s’entassent ces titaniques cadavres de pierre...
* * * * *
Donc, je me hasardai au _Pas de la Cère_ par le chemin qui monte de
Salvagnac à Trémoulet--un petit château, ou mieux une ferme à
tour-pigeonnier, sur une plate-forme couronnée de bois d’où la vue
s’étend au loin sur les splendeurs de la vallée. On avance, et derrière
le rideau d’arbres, à pic, c’est le précipice. Au fond d’un étroit
défilé aux parois verticales de cent quarante pieds coule la Cère. Après
le _Pas de Compaing_, elle a pu courir un peu sans entraves jusqu’ici,
où une barrière de lave dans la largeur de la vallée s’opposait à son
passage; il lui a fallu creuser dans la digue volcanique une brèche par
laquelle elle peut continuer sa course; elle a dû scier la montagne; et,
maintenant, elle coule au fond de cette prodigieuse tranchée. En
contournant le précipice, on peut, non loin de là, descendre jusque dans
le lit de la rivière... Ici encore, comme au _Pas de Compaing_, la
nature a revêtu les ruines de vie et de grâce, apaisé la sauvage horreur
des lieux. Le travail des eaux a fendu la montagne, mais par-dessus, le
bois, divisé avec elle, enchevêtre ses ramures, qui tamisent le jour,
d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière
d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai
vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et
vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette
crypte merveilleuse abritée de toutes les souillures de l’atmosphère, et
qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle
inoubliable! soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés où se démène la
rivière, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales, jusqu’aux
bois qui pendent à leurs bords, là-haut minuscules,--soit que d’en haut,
de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...
* * * * *
Désormais, je battais le pays d’un bout à l’autre, du lit de la rivière
jusqu’aux crêtes de la montagne. Tantôt, je gravissais par les rampes
les jardins étagés au-dessus du vieux Vic, par Castel-Vieil, par
Saint-Curial, reconstituant en pensée l’époque glorieuse de la capitale
du Carladès, ou l’existence de l’ermite, qui vécut, plus haut, dans la
méditation, ignorant de l’émoi des hommes; et, après un repos sur
l’enceinte, dernier vestige de sa cabane, j’achevais de monter jusqu’à
l’arête d’où le regard s’abaisse sur le versant de la Jordanne.
Tantôt, par les bois au-dessus de la Source, j’escaladais vers
Saint-Clément ou Pailherols, et les hameaux disséminés sur les plateaux,
dans la région des burons.
Au hasard des excursions, l’imagination fouettée par la marche, je
revivais dans le passé.
A Carlat, sur l’immense camp de basalte où s’éleva des siècles une place
forte, une ville, réputée inexpugnable, plus encore que de la mémoire
des sièges et des assauts fameux, je m’enivrais du souvenir de cette
fougueuse, fine et brutale Marguerite de Valois--déjà rencontrée dansant
la bourrée sur le _Communal_ de Vic--retirée ici en disgrâce, dix-huit
mois, à ne s’occuper que d’amour,--fantasque, farouche et d’intelligence
si déliée--aimante, aimée, jusqu’à la mort et jusqu’au crime, de tous
ceux qui l’approchent, du page adolescent, qui la sert, jusqu’au
capitaine chenu qui la garde--tous des enfants tremblants à la volupté
de son geste.
Une autre fois, au vallon de Raulhac, le château de Cropières me
rappelait la tendre Mlle de Fontanges et son règne éphémère à la cour de
Louis XIV... C’était la saison capiteuse des foins, dont le parfum
brûlait sous le midi, grisait l’espace, fumait, trouble et tiède, se
pâmait dans l’air à vous chavirer l’âme... comme s’il eût flotté encore
sur la campagne quelque chose des défuntes royales amoureuses, comme si
le rude pays était tout imprégné d’elles encore...
* * * * *
De temps à autre la voix de mon compagnon secouait ma songerie--le plus
souvent un facteur à qui j’avais demandé de l’accompagner. Ainsi
j’allais jusqu’aux replis de la contrée, jusqu’aux huttes perdues,
jusqu’aux burons solitaires. Souvent, l’homme redoutait pour moi l’excès
du trajet:
--Attendez-moi... Il faut encore que je monte là-haut... Je vous
reprendrai...
Mais moi non. Je voulais suivre. J’éprouvais je ne sais quelle joie
positive, intense, à marcher jusqu’à m’exténuer. Enfin, je me détendais.
Ma charpente de montagnard qui se délassait, à ces escalades forcenées,
de tant d’années courbées sur du latin et du grec, dans la prison des
classes, tout l’être physique qui se dilatait, furieusement! La joie,
aussi, comme d’une initiation à la nature. Le ciel, l’eau, la terre--à
pleins yeux, à plein cœur--après la réclusion de vingt ans de Paris!
Et j’emboîtais le pas à mon facteur! Et peu sensible, je crois, à
l’éloge ou au blâme--s’il fallait s’incliner à l’opinion, la vie ne
serait plus à vivre!--un seul jugement peut-être m’a touché jamais,
celui du montagnard étonné de me voir aller jusqu’au bout:
--C’est vrai que vous marchez, diable! je n’aurais pas cru...
Oui, lorsqu’au retour d’une journée d’ascension, il me disait ainsi,
j’étais tout fier, tout glorieux de son suffrage, défatigué, prêt à
recommencer...
* * * * *
Mais il faut que je coupe court à ce récit par trop personnel! Ceux qui
me lisent s’impatienteraient. Moi, je m’arrêterais à chaque caillou de
chaque chemin. De chaque touffe de bruyères, de chaque buisson de
genêts, je lèverais des souvenirs. J’ai gardé si claire la mémoire de
toute la tendresse qu’il m’a semblé que les choses manifestaient à mon
égard! N’était-ce pas pour moi, et pour moi seul, pouvais-je croire,
tout cet encens de la prairie fauchée, du foin fumant à l’ardeur du
soleil, que je respirais de la cime d’un roc bourru, à contempler le
cours fastueux de la vallée, ce fleuve de verdure et d’or, sans cesse
élargi, vers la plaine d’Arpajon? Et si, las des lointains horizons, mes
yeux se bornaient à fouiller parmi les glaives subtils des gramens où je
sommeillais paresseusement, pour qui balançaient-elles ainsi leurs
légers cornets de pourpre, les orgueilleuses digitales, raides sur leurs
tiges droites? Et ces pensées sauvageonnes dont s’étoilait la pelouse
des pacages? N’étais-je pas seigneur et maître, sur ces hauteurs, dans
la solitude? Empire fragile, hélas! trône rien moins que durable,
puisqu’il fallait redescendre, dès la nuit. Oh! je n’attendais même pas
la nuit. Au soleil qui décline, le froid souffle aigu, pénétrant. Avec
le crépuscule, il fallait se résigner à rentrer... Comme l’heure était
biblique, par le grand frisson qui courbait toutes les frêles tiges,
lustrait les gazons dont les fines pointes étaient rouges de soleil
couchant, comme le silence m’impressionnait, où tintait seulement
quelque sonnaille d’un troupeau, quelque écho d’un angelus, un aboi de
chien, les _lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo_, graves comme un cantique,
d’un pâtre--_la Grande!_...
* * * * *
Maintenant, la vallée était dans l’ombre, les sommets encore se
détachant, fauves, mordorés, blêmissant à leur tour... En bas, c’était
une rare vision de moyen âge, la Ville haute, avec ses rues tortueuses,
que partage un torrent--une ville forte aux maisons anciennes--aux murs
épais, portant des balcons de bois--percées de portes basses cintrées,
de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours
massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui
dévale à gros bruit... Il y a toujours, à quelque balcon, une femme
accroupie au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe... Ailleurs
un vieux, immobile, comme oublié sur le banc de pierre... Un refrain à
bercer l’enfant qui pleure s’échappe d’une croisée... Là, des hommes
occupés à ranger une provision de bois, de genêts pour l’hiver... Des
femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le fracas des
galoches, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la
prière... Çà et là, les fontaines, l’entrechoc des seaux de cuivre, des
servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un
vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque--on ne lave ici
qu’à de longs intervalles--toute la ruelle illuminée comme par un
incendie... De nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie
s’apaise, se tait--le silence où ne parle plus que de loin en loin la
voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable--le silence noir où
ne s’allument que de rares lumières--un maigre _lun_--une par ici, par
là, toutes petites, toutes falotes, derrière les fenêtres grillées...
Crime des champs.
--Un pâtre qui a tué son vacher...
Vic-sur-Cère est en émoi. Je me renseigne au café Borie, au cercle
Rigal, à l’hôtel Vialette. Personne n’en sait davantage: un pâtre qui a
tué son vacher; chacun répète cette phrase et rien de plus.
Heureusement que voici le pharmacien revenant de s’entraîner à
bicyclette, comme chaque après-midi, sur la route de Thiézac; il apporte
des nouvelles; il a vu le docteur, qui doit monter au buron faire
l’autopsie, tout à l’heure.
--Nous ne pourrions le suivre... Justement, il sort de chez lui...
Le temps de chausser des souliers ferrés, de prendre un bâton, et en
route.
--Une fracture du crâne... Il faudra ouvrir... Je n’ai pas de scie...
Attendez-moi... Je vais emprunter celle du boucher...
Le docteur revient, muni d’une scie à main, celle qui mord chaque jour
dans les côtes de porc et de mouton, devenue instrument de chirurgie...
* * * * *
L’histoire? Ce que le docteur en conte est bref: l’homme aurait frappé
l’enfant dans une discussion; celui-ci se serait armé d’une barre de
fer, et alors...
* * * * *
Cela s’est accompli dans une cabane perdue, sur l’arête qui sépare la
vallée de la Cère de la vallée de Mandailles, au milieu des pacages. Le
meurtrier est ce petit pâtre dont chacun a devant la mémoire la
conventionnelle silhouette poétique, garçonnet farouche, escorté d’un
chien fou, qui hante, du jour à la nuit, la solitude des sommets et dont
la chanson trouble seule, avec les clochettes du bétail, l’immense
silence de l’étendue; et la victime est le vacher, le fromager, le
maître du masut.
Quel voyageur, à la rencontre d’un de ces burons perdus entre le roc et
le ciel, habités du vacher et des pâtres, qui vivent là, quatre mois de
l’année, avec les troupeaux, n’a cru que ces hommes devaient mener une
vie paisible et bonne, et que l’isolement et le pauvre sort commun
rendaient ces êtres plus fraternels, au-dessus des villes et des
civilisations!
Hélas! dans la plaine ou sur les cimes, les choses vont de même; et le
sang est versé à la crête auguste des monts comme dans les rues
fiévreuses des capitales.
Il y a en haut et en bas des enfants sournois et des hommes méchants; et
là, comme ici, le fort abuse du faible.
* * * * *
Le vacher est roi dans la montagne; et ce despote redoutable pèse
odieusement sur le pâtre, son esclave et son souffre-douleur.
En effet, la brutalité de ces vachers est fréquente, avec des exigences
tyranniques.
J’en ai vu un qui, durant la sieste, se faisait éventer d’une branche de
tilleul.
Pour eux, la tome blanche, la crème douce, la bonne soupe, et, pour le
pâtre, le lait tourné et les croûtes dures.
Garder dans la montagne est donc la plus affreuse des conditions, et les
parents n’y louent guère leurs enfants que dans l’extrême nécessité...
* * * * *
Nous montons, par un sentier raide, moitié chemin, moitié ruisseau,
entre des frênes et des chênes: c’est la zone des grands arbres et des
sources vives; il en jaillit une à chaque pas, à croire qu’elles
sourdent magiquement sous nos bâtons; en même temps que l’eau froufroute
dans les herbes, à notre approche, les feuillages sont dérangés par des
froissements d’ailes, des vols effarés qui s’empêtrent au profond des
ramures...
Par intervalles, nous nous arrêtons pour souffler; mes compagnons font
assaut de savoir (nous herborisons), m’instruisant aimablement; avec une
épingle, nous piquons le cœur d’une fleurette qui part comme un piège,
se replie, emprisonne, étouffe l’insecte dont le dard l’a blessée!
Souvent, nous nous retournons pour goûter la beauté de la vallée éparse
sous nos regards, des prairies épaisses où la Cère décrit ses S
paresseux, des pentes de coudriers et de hêtres d’où surgissent, d’entre
la verdure, de sombres géants de basalte, des cascades qui sautent d’un
bond, avec fracas, dans les ravins; et, tout à fait au ciel, les sommets
chauves, où luit encore de la neige...
Nous continuons de gravir; à mesure que nous nous élevons, la flore se
rabougrit, plus rien que de maigres buissons de houx, des genêts, des
hêtres dégénérés, des nains accroupis sur le sol, non plus des arbres,
mais des culs-de-jatte d’arbres.
Nous montons, nous respirons, nous vivons. L’air léger s’aromatise de
menthe, de gentiane, de réglisse, de mille senteurs doucement amères.
Nous oublions,--la journée est si belle, de celles où l’on ne peut
songer à la mort, le bleu d’un ciel si tendre, nous avons oublié le
crime de la veille, le pâtre qui a tué le vacher, l’autopsie pour tout à
l’heure...
* * * * *
Nous atteignons le parc, une clôture mobile de piquets et de chaînes
d’osier, où sont rassemblées les vaches qu’un valet est occupé à traire,
assis sur un trépied dont les jambes forment deux branches, une selle
composée d’un seul pied qui s’évase en assiette de bois, s’applique
contre le fond de la culotte, s’attache aux cuisses et à la ceinture par
des courroies.
A nos questions, il tâche de répondre en français; mais les mots peu
familiers ne sortent pas; aussi le patois l’emporte vite:
--Pauvre vacher! je n’ai rien vu! Quant à ce qui est de çà, je ne peux
pas dire que j’ai vu. Je les entendais bien se disputer, se menacer. Je
leur criai de laisser ça tranquille, que ce n’était pas joli, à la
vérité, de faire ainsi pour une bagatelle... Oh!... oh!... _tro di
bacco!_ oh!... oh!... bête de vache...
Il poursuit, toujours à traire, les deux mains aux pis de la laitière,
recueillant en un seau de bois leur jet abondant, le front contre le
cuir roux de la bête:
--Le berger, en revenant de garder, avait trouvé la porte barrée. Il
n’avait pu avoir son écuelle. Pensez s’il devait être affamé depuis le
matin. Le vacher était descendu jusqu’à un masut, là-bas. Quand il est
remonté, il a commandé au gamin d’aller faire provision de bois. L’autre
a voulu atteler le char. Le vacher lui a défendu--qu’il n’y avait pas
besoin de char pour descendre chercher une brassée de bois. Là-dessus,
ils se sont contrariés. Le pâtre a reproché au vacher d’avoir barré la
porte, pour l’empêcher de dîner. Et d’affaire en affaire: «Répète ça, je
te fous quelque chose.--Oui, je répéterai.--Répète, je te
fous...--Foutez voir...» Le vacher lui a foutu deux gifles... Ah! _tro
di bacco!_... Aux cris, je me suis levé, j’ai couru... Ils avaient
effrayé les bêtes... Le vacher était par terre, le pâtre essayait de le
relever... J’ai demandé:
--C’est une vache qui l’a mis par terre?
--Non... c’est moi...
Je me suis rendu compte, en voyant la tête fracassée, et, aux pieds du
pâtre, le pieu de fer qui sert à planter le parc:
--Ah! canaille, tu as fait du propre! que j’ai crié.
--Ah! pauvre, je ne croyais pas lui en avoir tant fait...
Alors j’ai descendu prévenir, et il s’est laissé arrêter.
Le valet se lève, passe à une autre vache; en même temps que lui, se
redresse la selle comme soudée au derrière, la selle dont l’unique pied
remue, s’agite en queue bizarre, battant l’air d’un va-et-vient brusque,
à chaque pas.
Nous touchons au buron, une mauvaise cabane de pierres, recouverte de
paille, maintenue par des liens et des pavés, un abri barbare, comme en
construiraient, pour quelques jours, des nomades; une odeur aigre et
fade s’exhale de l’unique pièce où se fabriquent les fourmes, où gîtent
le vacher, le valet et le pâtre.
Devant la porte basse est un tilleul, dont le vent a grignoté,
déchiqueté les feuilles, comme auraient fait des chèvres.
Un groupe attend le médecin; deux gendarmes bourrent leurs pipes, assis
sur une souche; l’air est glacé. Ils ont noué leur mouchoir au cou.
Le juge de paix, le chapeau melon enfoncé sur un serre-tête noir, va, de
long en large, roule des cigarettes.
Un garçon se tient debout contre le char, attelé de bœufs, qui doit
transporter le mort. Un autre bouvier s’accoude sur le joug, entre les
cornes des bêtes.
A l’écart, sur le gazon, le feutre rabattu sur les yeux, les jambes
croisées, un crayon aux doigts, un carton sur les genoux, le greffier
s’est installé--comme un paysagiste devant un motif...
Des cochons noirs passent et repassent, galopent, se jettent dans nos
jambes.
Le médecin et le juge de paix échangent quelques paroles.
Sur un ordre, les bouviers rabattent le dessus de la bière, défont le
linceul, empoignent le corps, rigide dans une chemise de couleur, un
tricot de laine brune, un pantalon de bure amadou, l’allongent sur une
planche qu’on incline au moyen d’une grosse pierre...
Une odeur pénible dure quelques secondes, qu’entraîne le vent du soir...
Les assistants font cercle autour de l’opérateur.
Un petit vieillard, que je n’avais pas remarqué d’abord, s’est
approché--un fermier avec ses boucles aux oreilles, les lèvres rases,
jusque-là droit, immobile, comme indifférent. Mais tout d’un coup, de
ses yeux bleus, clairs comme des yeux de fillette, une nappe de larmes
ruisselle sur la dure écorce de ses joues, dans le crin piquant de son
collier de barbe.
C’est le père; quelqu’un l’entraîne; il se laisse emmener, frappant le
sol de sa canne liée au poignet par un lacet de cuir, frappant le sol à
coups répétés, ou bien, s’arrêtant brusque, les regards au ciel, comme
si de la terre allait monter, ou descendre du ciel l’explication du
destin, la réponse à l’incompréhensible, la certitude que cela n’est
pas, ne peut pas être; et soudain, il repart, essuyant ses pleurs,
rassujettissant son chapeau qui menace de s’envoler...